Ulla Von Brandenburg – L’hier de demain au MRAC – Sérignan

Jusqu’au 2 juin 2019, Ulla Von Brandenburg présente « L’hier de demain » au MRAC (Musée régional d’art contemporain Occitanie/Pyrénées Méditerranée) à Sérignan. Une exposition incontournable qui interroge sur ce que signifie l’acte d’exposer…

L’artiste allemande rejoue en partie « A Color Notation » une proposition qu’elle avait conçue pour le Musée Jenisch à Vevey, au printemps dernier.

Pour les espaces singuliers du MRAC, elle adapte les tentures colorées qui habillaient les hautes salles rectangulaires du musée suisse. À Sérignan, elle construit un parcours labyrinthique et improbable à mi-chemin entre l’espace muséal, les coulisses d’un théâtre ou d’un cirque, l’installation éphémère d’un festival de danse, de cartomancie ou d’une brocante…

Ulla von Brandenburg « L’hier de demain », vue de l’exposition au Mrac, Sérignan, 2019. Photographie Aurélien Mole
Ulla von Brandenburg « L’hier de demain », vue de l’exposition au Mrac, Sérignan, 2019. Photographie Aurélien Mole

Ses tentures de couleurs différentes montrent les empreintes fantomatiques d’hypothétiques tableaux. Posées au sol, appuyées contre les murs, quelques aquarelles encadrées dont certaines étaient exposées à Vevey ponctuent le parcours de visite. On ne sait trop si elles sont en attente avant un éventuel accrochage ou si à l’inverse elles viennent d’être décrochées… Danseurs, personnages du cirque, du carnaval ou du théâtre et quelques animaux jalonnent les six espaces colorés qui s’enchaînent.

Ulla von Brandenburg - « L’hier de demain » au MRAC - Sérignan - Vue de l'exposition - Photo En revenant de l'expo !
Ulla von Brandenburg – « L’hier de demain » au MRAC – Sérignan – Vue de l’exposition – Photo En revenant de l’expo !

Au centre, de chacune de ces sections, plusieurs plateaux sont suspendus par des cordes à la charpente du musée. Sur ces tables mouvantes, Ulla Von Brandenburg a posé d’autres dessins et aquarelles, sans aucune protection, une manière pour l’artiste de rappeler leur vulnérabilité et d’accepter ainsi la possible destruction de ces œuvres parfois exécutées sur papier de soie et sur des feuilles récupérées, cousues, collées, pliées ou teintées.

Ulla von Brandenburg - « L’hier de demain » au MRAC - Sérignan - Vue de l'exposition - Photo En revenant de l'expo !
Ulla von Brandenburg – « L’hier de demain » au MRAC – Sérignan – Vue de l’exposition – Photo En revenant de l’expo !

Aquarelles et dessin sont présentés au milieu d’un ensemble hétérogène d’objets collectionnés par l’artiste (morceaux de tissus, cravates, cartes postales, livres, photographies, jeux, journaux, gravures, boites à ruban, masques de carnaval, fragments de filets de pêche, cordes, costumes, craies géantes, cannes à pêche, etc.). Certains ont été utilisés pour le tournage de ses films ou lors de ses performances.

Ulla von Brandenburg - « L’hier de demain » au MRAC - Sérignan - Vue de l'exposition - Photo En revenant de l'expo !
Ulla von Brandenburg – « L’hier de demain » au MRAC – Sérignan – Vue de l’exposition – Photo En revenant de l’expo !

Tous ces éléments paraissent pouvoir dialoguer les uns avec les autres. Mais, ils semblent en attente d’une activation…

Ulla Von Brandenburg laisse évidemment le soin au visiteur d’agir et de construire son propre récit ou ses fragments d’histoires à partir de cette archive qui pourrait aussi être la sienne…
En ce sens, l’exposition agit un peu comme un vide-grenier, une brocante où chacun part en quête d’un moment inattendu, à la recherche d’un temps perdu avec l’espoir ou la crainte d’y découvrir un « Rabitt Hole » qui conduira vers l’imprévu ou vers « L’hier de demain ».

L’articulation du parcours reprend en partie les six thématiques développées à Vevey, mais avec des contours qui sont ici volontairement plus flous. Le visiteur traverse successivement la Salle Rouge (Théâtre et carnaval), la Salle Verte (Spiritisme), la Salle Bleue (Danse et costumes), la Salle Saumon (la Mer), la Salle Grise (le Jeu) et la Salle Jaune (Carnaval)

L’adaptation des tentures conçues pour le Musée Jenisch, laisse apparaître quelques pans de murs du MRAC. Ulla Von Brandenburg profite de ces trois espaces intercalaires pour projeter plusieurs de ces films, tournés en 8 ou en 16 mm, sans aucun montage.

Ulla von Brandenburg « L’hier de demain », vue de l’exposition au Mrac, Sérignan, 2019. Photographie Aurélien Mole
Ulla von Brandenburg « L’hier de demain », vue de l’exposition au Mrac, Sérignan, 2019. Photographie Aurélien Mole

Le parcours se poursuit avec Eigenschatten I-VI (2013), une installation produite pour une exposition à Rome et qui n’était pas montrée en Suisse.

Ulla von Brandenburg « L’hier de demain », vue de l’exposition au Mrac, Sérignan, 2019. Photographie Aurélien Mole
Ulla von Brandenburg « L’hier de demain », vue de l’exposition au Mrac, Sérignan, 2019. Photographie Aurélien Mole

On y découvre un ensemble d’objets simples (bâtons, cerceaux, chaise…) et un costume de berger suspendus au plafond par des cordes comme dans les coulisses d’un théâtre. Au mur, six tentures portent l’empreinte de ces objets de manière fantomatique…
À lire la fiche de salle, « l’artiste fait référence à l’allégorie de la caverne de Platon selon laquelle nous sommes prisonniers de nos jugements, de nos croyances. Elle lie cette allégorie au théâtre. Quel rôle jouons-nous ? Quelles sont nos positions à travers ces rôles ? »

« L’hier de demain » se termine avec la projection de C, Ü, I, T, H, E, A, K, O, G, N, B, D, F, R, M, P, L, (2017). Dans ce film fascinant, la « caméra avance à mesure que s’ouvrent les pans de textile, comme écartés par un corps que l’on devine sans jamais le voir. La présence du corps est suggérée par le mouvement presque fantomatique des tissus, mais également par une voix cristalline, qui chante en répétant sans cesse ces lettres, formant ainsi un poème de la polonaise Wislawa Szymborska ».

Conclusion magistrale de cette exposition, ce film agit une nouvelle fois comme un « Rabbit Hole » où tout comme Alice nous pourrions tomber à l’infini dans ces tentures pour y dévoiler une improbable vérité, à la recherche de cet « hier de demain » qui certainement nous construit…
Ce théâtre dont le rideau ne finit pas de s’ouvrir constitue un remarquable final pour cette étonnante exposition. Il en est aussi un surprenant et inattendu résumé.

Sandra Patron et Ulla von Brandenburg - « L’hier de demain » au MRAC - Sérignan
Sandra Patron et Ulla von Brandenburg – « L’hier de demain » au MRAC – Sérignan

Avec la complicité de Sandra Patron, directrice du MRAC et commissaire de l’exposition, Ulla Von Brandenburg a réussi une transformation radicale des espaces du musée. Elle place le visiteur dans une situation trouble où se confondent réalité et illusion, authenticité et simulation. Elle le conduit à s’interroger sur ce que signifie l’acte d’exposer, sur ce que collectionner veut dire, mais aussi sur le rôle du musée.

Exposition incontournable !!!

Le MRAC propose également « Ombres & Compagnie », une très intéressante exposition consacrée à Lourdes Castro, sous le commissariat de Anne Bonnin. « Bandes à part », l’accrochage des collections reste visible jusqu’au 19 mai.

À lire, ci-dessous, un regard sur l’exposition accompagné des commentaires de Ulla Von Brandenburg enregistrés lors de la visite de presse et des textes extraits de la fiche de salle. On trouvera également le texte de présentation de Sandra Patron, directrice du MRAC et commissaire de l’exposition et quelques repères biographiques.

En savoir plus :
Sur le site du MRAC
Suivre l’actualité du MRAC sur Facebook et Twitter
Ulla Von Brandenburg sur le site de la galerie Art : Concept à Paris et sur celui de la galerie Pilar Corrias à Londres
Sur le site du Musée Jenisch

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Commentaire de Ulla Von Brandenburg à propos de la Salle Rouge

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Commentaire de Ulla Von Brandenburg à propos de la Salle Verte

Ulla von Brandenburg « L’hier de demain », vue de l’exposition au Mrac, Sérignan, 2019. Photographie Aurélien Mole
Ulla von Brandenburg « L’hier de demain », vue de l’exposition au Mrac, Sérignan, 2019. Photographie Aurélien Mole

Commentaire de Ulla Von Brandenburg à propos de la Salle Bleue

Ulla von Brandenburg - « L’hier de demain » au MRAC - Sérignan - Vue de l'exposition - Photo En revenant de l'expo !
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Commentaire de Ulla Von Brandenburg à propos de la Salle Saumon

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Commentaire de Ulla Von Brandenburg à propos de la Salle Grise

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Commentaire de Ulla Von Brandenburg à propos de la Salle Jaune

L’artiste a choisi d’articuler l’accrochage selon certaines thématiques qui irriguent son œuvre, telles que la danse, le théâtre et ses costumes, l’univers du cirque, ou encore le monde sous-marin. Le visiteur est invité à pénétrer successivement dans six chambres colorées composées de rideaux de couleurs monochromes qui viennent habiller les murs et se substituer à eux. Cette installation immersive et labyrinthique est le dispositif qui lie les œuvres entre elles et dont les ouvertures nous invitent à avancer, de rideau en rideau, de film en film. L’artiste explore le pouvoir des couleurs, leur capacité à créer des illusions de mouvements ou amener le spectateur, rendu acteur, à se déplacer.

Ulla von Brandenburg « L’hier de demain », vue de l’exposition au Mrac, Sérignan, 2019. Photographie Aurélien Mole
Ulla von Brandenburg « L’hier de demain », vue de l’exposition au Mrac, Sérignan, 2019. Photographie Aurélien Mole

La présence de rideaux renvoie à la scène mais également aux musées du XIXe siècle qui préféraient les murs colorés au white cube pour mettre en valeur les œuvres. Ces textiles portent la marque fantomatique de tableaux que l’on aurait mystérieusement retirés. Rien au mur donc, rien qui ne saurait affirmer l’autorité de l’artiste ou celle de l’institution muséale. À mi-chemin entre le musée fictif, le laboratoire de formes et l’archive à activer, cette installation entretient un trouble quant au statut des objets présentés, mais rend également indéterminée la temporalité dans laquelle ils évoluent et se déploient.

Les dessins et aquarelles

Le dessin occupe une place importante dans le travail d’Ulla von Brandenburg. Ils sont intégrés à la scénographie qui transfigure les espaces d’exposition. Tantôt posées sans protection à l’horizontale sur des tables suspendues, tantôt encadrées, placées au sol contre les murs d’exposition, les œuvres sont toujours présentées en dialogue avec leur environnement. La présentation de certains dessins sans cadre est une manière pour l’artiste de rappeler leur vulnérabilité.

Ulla von Brandenburg - « L’hier de demain » au MRAC - Sérignan - Vue de l'exposition - Photo En revenant de l'expo !
Ulla von Brandenburg – « L’hier de demain » au MRAC – Sérignan – Vue de l’exposition – Photo En revenant de l’expo !

L’artiste utilise pour ses dessins et aquarelles le papier de soie, qui sert à l’origine à dessiner les patrons de vêtements. Elle travaille avec des papiers récupérés (d’anciennes cartes géographiques, des pages vierges de vieux livres trouvés à la brocante) qu’elle assemble ensuite pour former des grands patchworks jaunis.

Le papier est ainsi parfois traité comme un tissu (récupéré lui aussi). Il est cousu, plié, collé ou teinté. Les thèmes abordés sont ceux du carnaval ou des traditions populaires, qui rappellent que la vie est un grand théâtre social dans lequel chacun est tenu de jouer un rôle. Pour constituer son répertoire, l’artiste collectionne des images trouvées.
La douceur mélancolique se répand en coulures colorées. L’artiste agit directement sans dessin préparatoire, comme lors d’une performance. Les imperfections sont le signe d’une perte de contrôle délibérée et d’une libération du geste. Ces œuvres renvoient à ce grand théâtre qu’est la vie, en cartographiant des communautés que l’artiste affectionne particulièrement (animaux, personnages du carnaval et du cirque, femmes célèbres).

La collection d’objets

Au sol et sur des tables suspendues, l’artiste agence un ensemble hétérogène de sculptures mais également d’objets-talismans issus de son archive personnelle (livres, cartes postales, objets). Cette collection, c’est celle de l’artiste mais c’est aussi un peu la nôtre, tant elle manipule une mémoire affective qui a paramétré le regard collectif que nous portons sur les choses. Tous ces éléments s’enchevêtrent, se renvoient les uns aux autres pour former un monde flottant qui semble en attente d’une activation à venir.

Ulla von Brandenburg - « L’hier de demain » au MRAC - Sérignan - Vue de l'exposition - Photo En revenant de l'expo !
Ulla von Brandenburg – « L’hier de demain » au MRAC – Sérignan – Vue de l’exposition – Photo En revenant de l’expo !

Les sculptures et objets d’Ulla von Brandenburg sont autant de références à des époques différentes, des rites, des symboles qui ont construit nos sociétés.
Les journaux présents dans la salle rouge compilent les archives personnelles de l’artiste qui ont servi pour la réalisation de chacune de ses expositions. Ce sont des impressions de livres ou d’images trouvés par l’artiste (dessins, gravures scientifiques, cartes postales-souvenirs, articles de presse, nomenclature de vaisselle ou de motifs ornementaux…) qui constituent un prolongement de chaque exposition.

Ulla von Brandenburg - « L’hier de demain » au MRAC - Sérignan - Vue de l'exposition - Photo En revenant de l'expo !
Ulla von Brandenburg – « L’hier de demain » au MRAC – Sérignan – Vue de l’exposition – Photo En revenant de l’expo !

Les cordes, boites à rubans, anneaux et costumes évoquent des accessoires scéniques. Ils ont pour la plupart, été utilisés sur le tournage de ses films ou lors de performances, comme pour tisser des liens entre ses œuvres.

Ulla von Brandenburg - « L’hier de demain » au MRAC - Sérignan - Vue de l'exposition - Photo En revenant de l'expo !
Ulla von Brandenburg – « L’hier de demain » au MRAC – Sérignan – Vue de l’exposition – Photo En revenant de l’expo !

Le jeu d’échelle des craies géantes, l’ambiguïté de statuts des cannes à pêche, à la fois objets à activer et outils de mesure ou de marquage de l’espace, participent aux mécanismes de la représentation et de l’illusion.

Ulla von Brandenburg - « L’hier de demain » au MRAC - Sérignan - Vue de l'exposition - Photo En revenant de l'expo !
Ulla von Brandenburg – « L’hier de demain » au MRAC – Sérignan – Vue de l’exposition – Photo En revenant de l’expo !

Assemblage de différentes boites, Stairs (escaliers) quant à elle, renvoie à l’idée même de théâtre, construit en gradins. Cet élément architectural, récurrent dans ses installations, implique le temps (première marche avant la dernière), la transformation (d’un niveau à un autre) et représente pour l’artiste l’espace du théâtre.

Ulla von Brandenburg - « L’hier de demain » au MRAC - Sérignan - Vue de l'exposition - Photo En revenant de l'expo !
Ulla von Brandenburg – « L’hier de demain » au MRAC – Sérignan – Vue de l’exposition – Photo En revenant de l’expo !

Les films de l’artiste, volontiers énigmatiques, sont au cœur de sa pratique et renvoient au théâtre filmé. L’artiste y privilégie l’écriture automatique comme mode opératoire. Tournés en Super 8 ou en 16 mm puis projetés en boucle, ils sont réalisés sans montage autre que celui permis par la caméra (plans séquence, travelling…).
Ils présentent des architectures domestiques dans lesquelles se déploient des collections étranges ou des déambulations qui prolongent en quelque sorte le déplacement du spectateur dans l’installation, créant ainsi une passerelle entre l’espace du film et l’espace d’exposition.

Fanny, 2017.
Film 16 mm, couleur, 2 min.

Dans sa jeunesse, Ulla von Brandenburg a travaillé comme guide à la Jenisch Haus de Hambourg. Elle y est retournée en 2018 à l’occasion de son exposition au Musée Jenisch de Vevey (Suisse) sur les traces de Fanny Jenisch (1801-1881), veuve d’un sénateur de Hambourg et généreuse mécène de la ville de Vevey pour la création de ce musée, dans lequel se mêlent art et science. Elle y réalise un film en forme de déambulation fantomatique dans le parc et dans cette ancienne maison de maître devenue musée.

La Maison, 1994-2014.
Film Super 8 mm, couleur, 5 min 46.

Ulla von Brandenburg - La maison, 1994-2014 - « L’hier de demain » au MRAC - Sérignan - Vue de l'exposition
Ulla von Brandenburg – La maison, 1994-2014 – « L’hier de demain » au MRAC – Sérignan – Vue de l’exposition

Tourné sur la côte d’Azur, dans une maison d’architecte de style Le Corbusier abandonnée depuis plusieurs années, La Maison témoigne de l’attachement de l’artiste pour une architecture moderniste déjà surannée. Ce vestige de la modernité devient le terrain propice à une déambulation aux allures d’errance qui emmène le regard du spectateur dans une exploration du lieu. L’artiste convoque ici l’espace domestique vidé de ses occupants, suggérant un personnage fantomatique sur les traces d’un passé disparu.

Quilts, 2009-2014.
Film Super 8 mm, couleur, 3 min.

Ulla von Brandenburg - « L’hier de demain » au MRAC - Sérignan - Vue de l'exposition - Photo En revenant de l'expo !
Ulla von Brandenburg – « L’hier de demain » au MRAC – Sérignan – Vue de l’exposition – Photo En revenant de l’expo !

Le film Quilts fait référence à ces couvertures artisanales réalisées à partir de chutes de tissus hétérogènes. Souvent liées à l’histoire d’un même groupe social (famille, communauté…), elles véhiculent une charge affective forte. Les personnages montrant ces quilts restent cachés, comme derrière un rideau de scène qui à la fois dissimule et révèle une multitude de « présences ». La métaphore du patchwork renvoie également à la pratique de l’artiste, qui compile et assemble une grande variété d’images et de références.

Tanz, makaber, 2006.
Film Super 8 mm, noir et blanc, 56 sec.

Le thème de la vanité est évoqué par Ulla von Brandenburg avec Tanz, makaber. Ce film qui fait écho au poème Danse Macabre de Charles Baudelaire révèle la fascination d’Ulla von Brandeburg pour les figures fantomatiques et la disparition. Un acteur, vêtu d’un costume de squelette, exécute une chorégraphie se livrant à des mouvements de pantin désarticulé. La danse et le mouvement, synonyme de vie sont représentés ici par l’artiste comme une façon de conjurer la mort.

The Little Shop, 2005-2014.
Film Super 8 mm, couleur, 9 min. 57 sec.

Ulla von Brandenburg - The Little Shop, 2005-2014 - « L’hier de demain » au MRAC - Sérignan - Vue de l'exposition
Ulla von Brandenburg – The Little Shop, 2005-2014 – « L’hier de demain » au MRAC – Sérignan – Vue de l’exposition

Présenté pour la première fois dans cette exposition, le film documentaire The Little Shop se démarque de ses autres travaux. Il a été tourné dans un illustre magasin vintage familial situé dans un appartement à Montréal où l’on vient chiner et boire le thé depuis plus de 50 ans. On y trouve notamment des tissus de toutes les époques et toutes les provenances ainsi qu’une grande collection de quilts, sans doute source d’approvisionnement de l’artiste pour ces œuvres. Elle y a passé plusieurs semaines avant de filmer l’intégralité de ce qu’il contenait (vêtements, objets), tentant de saisir l’atmosphère singulière du lieu.

Ulla von Brandenburg « L’hier de demain », vue de l’exposition au Mrac, Sérignan, 2019. Photographie Aurélien Mole
Ulla von Brandenburg « L’hier de demain », vue de l’exposition au Mrac, Sérignan, 2019. Photographie Aurélien Mole

Commentaire de Ulla Von Brandenburg

L’installation Eigenschatten (littéralement « ombre propre ») propose un ensemble d’accessoires suspendus à des portants comme ceux que l’on trouve dans les coulisses des théâtres. La forme simple de ces objets (bâtons, cordes, cerceaux, costume de berger) renvoie à des déclinaisons formelles géométriques (le cercle, le cylindre, le triangle), le costume quant à lui, évoque le protagoniste d’un spectacle à imaginer. Au mur, six tentures portent l’empreinte de ces objets de manière fantomatique. Obtenues par décoloration à la chlorine – qui rappelle la technique du photogramme – ces ombres prennent la forme d’images imprimées, la matérialité de l’objet étant rendue par celle du tissu. L’artiste fait référence à l’allégorie de la caverne de Platon selon laquelle nous sommes prisonniers de nos jugements, de nos croyances. Elle lie cette allégorie au théâtre. Quel rôle jouons-nous ? Quels sont nos positions à travers ces rôles ?

Pour conclure l’exposition, l’artiste présente un de ses derniers films : C, Ü, I, T, H, E, A, K, O, G, N, B, D, F, R, M, P, L. Au théâtre, on appelle ça le final, cette convention qui promet l’apothéose du spectacle, et il est peu dire que ce film répond à cette injonction. Il déploie une suite de pièces en tissu d’origine inconnue, semblables à des robes ou à des voiles. La caméra avance à mesure que s’ouvrent les pans de textile, comme écartés par un corps que l’on devine sans jamais le voir.

Ulla von Brandenburg « L’hier de demain », vue de l’exposition au Mrac, Sérignan, 2019. Photographie Aurélien Mole
Ulla von Brandenburg « L’hier de demain », vue de l’exposition au Mrac, Sérignan, 2019. Photographie Aurélien Mole

La présence du corps est suggérée par le mouvement presque fantomatique des tissus mais également par une voix cristalline, qui chante en répétant sans cesse ces lettres, formant ainsi un poème de la polonaise Wislawa Szymborska. Lyrique et mystérieux, le film clôt en majesté cette exposition dont le titre semble suggérer que la survivance des formes et des images, l’hier dont il est question, nous constitue individuellement et collectivement, et résonne dans notre monde contemporain.

À travers une grande diversité de médiums (installations, films, dessins, peintures murales, découpages, sculptures, praticables), Ulla von Brandenburg développe une forme d’art total profondément inspirée par le théâtre et ses conventions. Revisitant certains aspects de la culture de la fin du XIXe – début du XXe siècle, nourrie de littérature, de psychanalyse mais aussi d’hypnose, de magie et de spiritisme, l’artiste explore la dimension illusionniste des images. Elle y interroge les rapports entre réalité et illusion, authenticité et simulation, autant d’éléments qui agissent comme métaphores de notre relation aux autres. Plongeant dans une imagerie des débuts de la modernité pour mieux interroger notre monde actuel, son travail utilise les motifs récurrents du théâtre (rideaux, accessoires, costumes, gradins, chapiteaux) dans des mises en scène qui s’élaborent en fonction des espaces d’exposition.

Dans ses installations, le public est souvent amené à franchir des seuils matérialisés par des rideaux, qui, à l’image d’une ouverture au théâtre, marquent l’entrée dans l’imaginaire. La présence continue d’accessoires liés aux coulisses (cordes, poulies) laisse à deviner que l’illusion relève d’une construction sociale et historique. La récurrence du textile met à jour l’intérêt de l’artiste pour ce matériau transportable et modulable, qui circule, s’échange et se métamorphose au fil des époques et des communautés qui le produisent. Souvent en noir et blanc, volontiers énigmatiques, les films de l’artiste sont au cœur de sa pratique et renvoient au théâtre filmé, une forme de proto-cinéma, réalisé sans montage et privilégiant l’écriture automatique comme mode opératoire.

L’hier de demain, son exposition au Mrac, nous entraîne dans une mise en scène proliférante à l’échelle du lieu ; ouverture de rideau dès l’entrée de l’exposition avec une installation qui transforme radicalement les espaces du musée. Le visiteur est invité à pénétrer dans six chambres colorées composées de rideaux de couleurs monochromes qui viennent habiter les murs et se substituer à eux. Inspirés des musées du XIXe qui préféraient les murs colorés au white cube pour mettre en valeur les œuvres, ces textiles portent la marque fantomatique de tableaux que l’on aurait mystérieusement retirés. Rien au mur donc, rien qui ne saurait affirmer l’autorité de l’artiste ou celle de l’institution muséale. Au sol, l’artiste agence un ensemble hétérogène de films, dessins et sculptures mais également d’objets-talismans issus de son archive personnelle (livres, cartes postales, objets). Cette collection, c’est celle de l’artiste mais c’est aussi un peu la nôtre, tant elle manipule une mémoire affective qui a paramétré le regard collectif que nous portons sur les choses. Tous ces éléments s’enchevêtrent, se renvoient les uns aux autres pour former un monde flottant qui semble en attente d’une activation à venir. Les dessins de l’artiste, aquarelles à la douceur mélancolique qui se répandent en coulures colorées, renvoient à ce grand théâtre qu’est la vie, en cartographiant des communautés que l’artiste affectionne particulièrement (animaux, personnages du cirque, femmes célèbres). Les films muets, projetés à même les tentures, présentent des architectures domestiques dans lesquels se déploient des collections étranges. À mi-chemin entre le musée fictif, le laboratoire de formes et l’archive à activer, cette installation entretient un trouble quant au statut des objets présentés, mais rend également indéterminée la temporalité dans laquelle ils évoluent et se déploient.

Dans la salle suivante, l’installation Eigenschatten (littéralement « ombre propre ») propose un ensemble d’accessoires suspendus à des portants comme ceux que l’on trouve dans les coulisses des théâtres. La forme simple de ces objets (bâtons, cordes, cerceaux, costume de berger) renvoie à des déclinaisons formelles géométriques (le cercle, le cylindre, le triangle), et le costume au protagoniste d’un spectacle à imaginer. Au mur, six tentures portent l’empreinte de ces objets de manière fantomatique. Obtenues par décoloration à la chlorine – qui rappelle la technique du photogramme – ces ombres prennent la forme d’images imprimées flottant de manière irréelle, la matérialité de l’objet étant rendue par celle du tissu.

Pour conclure l’exposition, l’artiste présente un de ses derniers films : C, Ü, I, T, H, E, A, K, O, G, N, B, D, F, R, M, P, L. Au théâtre, on appelle ça le final, cette convention qui promet l’apothéose du spectacle, et il est peu dire que ce film répond à cette injonction. Réalisé en 2017, il déploie une suite de pièces en tissu d’origine inconnue, semblables à des robes ou à des voiles. La caméra avance à mesure que s’ouvrent les pans de textile, comme écartés par un corps que l’on devine sans jamais le voir. La présence du corps est suggérée par le mouvement presque fantomatique des tissus mais également par une voix cristalline, qui chante en répétant sans cesse ces lettres, formant ainsi un poème de la polonaise Wislawa Szymborska. Lyrique et mystérieux, le film clôt en majesté cette exposition dont le titre semble suggérer que la survivance des formes et des images, l’hier dont il est question, nous constitue individuellement et collectivement, et résonne dans notre monde contemporain.

Ulla von Brandenburg est une artiste allemande née en 1974 à Karlsruhe et installée à Paris depuis 2005. Après une formation en scénographie à Karlsruhe et une brève incursion dans le milieu théâtral, elle se forme à la Hochschule fu¨r Bildende Ku¨nste à Hambourg. Reconnue internationalement depuis une douzaine d’années, son travail a fait l’objet de nombreuses expositions personnelles, comme récemment à la Whitechapel Gallery à Londres (2018), au Musée Jenish Vevey en Suisse (2018), au Kunstmuseum de Bonn (2018), au Perez Art Museum de Miami (2016) ou encore au Contemporary Art Museum de Saint Louis (2016). Son travail fait partie de collections prestigieuses comme celle de la Tate Modern à Londres, du Mamco à Genève, du Centre Pompidou à Paris ou du Mudam à Luxembourg. En 2020, le Palais de Tokyo lui consacrera une exposition personnelle d’envergure. Son travail est représenté par la galerie Art : Concept à Paris, la galerie Pilar Corrias à Londres, la Produzentengalerie Hamburg à Hambourg et la galerie Meyer Riegger à Karlsruhe.

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