¡ Viva Villa ! – La fin des forêts à la Collection Lambert, Avignon

Du 11 octobre au 10 novembre 2019, la Collection Lambert accueille la quatrième édition  du festival ¡ Viva Villa ! dans ses espaces d’expositions temporaires de l’Hôtel de Montfaucon en Avignon.

Cécile Debray, commissaire de l’exposition signe un superbe accrochage dans un parcours qui enchaîne avec beaucoup de fluidité, de sensibilité et d’intelligence les cinq séquences de « La fin des forêts ». Les œuvres rassemblées sont remarquables et captivantes. Leur sélection s’impose comme des évidences. Leur mise en espace joue subtilement avec les différents modes d’expression et la lumière quelquefois difficile de certaines salles. Les temps forts et les moments intimes se succèdent avec une limpidité et une harmonie étonnantes.

C’est sans aucun doute une des propositions les plus intéressantes de cette rentrée dans la région.

On remercie chaleureusement, les artistes pensionnaires, résidents et lauréats, les directions de ces grandes maisons parfois intimidantes et mystérieuses et bien sur la commissaire d’offrir au public un regard sur une partie de ce qui se produit dans ces institutions à Rome, à Madrid et à Kyoto…

Pour la première fois, un catalogue accompagne cette édition de « ¡ Viva Villa ! ». Sous la direction de Cécile Debray, il rassemble pour chaque artiste des textes d’écrivains, de critiques et d’historiens d’art qui ont été résidents dans ces trois villas.

Ces premières impressions seront très prochainement complétées par un compte rendu de visite détaillé.

Depuis son édition zéro en 2016, ¡ Viva Villa ! réunit chaque année des artistes résidents de trois grandes institutions françaises : l’Académie de France à Rome – Villa Médicis à Rome, la Villa Kujoyama à Kyoto et la Casa de Velázquez à Madrid.

Charlotte Fouchet Ishii directrice déléguée de la Villa Kujoyama, Michel Bertrand directeur de la Casa de Velàzquez et Stéphane Gaillard, directeur par intérim de la Villa Médicis
Charlotte Fouchet Ishii directrice déléguée de la Villa Kujoyama, Michel Bertrand directeur de la Casa de Velàzquez et Stéphane Gaillard, directeur par intérim de la Villa Médicis

Dans « une optique résolument transversale » où les disciplines se croisent, le festival ¡ Viva Villa ! s’articule autour d’un parcours d’exposition dont les orientations thématiques ont pour ambition d’offrir au public « un aperçu vivant de la jeune création contemporaine, à travers la pluralité des regards et des perspectives qui la caractérise ».

L’exposition 2019 « La fin des forêts » emprunte son titre à la prochaine création 2020 du chorégraphe Benjamin Bertrand, lauréat de la Villa Kujoyama.

On lira, ci-dessous, la note d’intention de Cécile Debray qui assure les commissariats de  ¡ Viva Villa ! depuis l’édition zéro. Après une citation extraite d’Un balcon en forêt (1958) de Julien Gracq, son texte commence par ces lignes :

« Cet hiver sont tombés les pins parasols centenaires et les arbres du Bosco de la Villa Médicis. Signe brutal et fédérateur, les cimes ancestrales de ces arbres disparus projettent leur ombre mélancolique, inspirante et tutélaire sur l’édition 2019 de ¡ Viva Villa ! La figure de l’arbre hante l’imaginaire et la pensée actuelle comme la rémanence d’un monde en passe de disparaître ».

Le parcours de « La fin des forêts » s’articule en cinq séquences dont les textes de salle sont reproduit ci-dessous :

« La fin des forêts » rassemble des œuvres de André Baldinger, Giovanni Bertelli, Sasha J. Blondeau, Marie Bonnin, Carlos de Castellarnau, Seydou Cissé, Marion Delarue, Marine Delouvrier, Rebecca Digne, Gaëlle Gabillet & Stéphane Villard – Studio GGSV, Hélène Giannecchini et Stéphanie Solinas, Lola Gonzàlez, Emmanuel Guillaud & Takao Kawaguchi, François Hébert, Hippolyte Hentgen, Fernando Jiménez, Sylvain Konyali, Stéphanie Lacombe, Yann Lacroix, Pauline Lafille, Mathilde Lavenne, Cedric Le Corf, Thomas Lévy-Lasne, Mathieu Lucas, Léonard Martin, Marta Mateus, Naomi Melville, Carla Nicolás, Andrés Padilla Domene, Martine Rey, Lili Reynaud-Dewar, Samy Rio, Sandrine Rozier, Arnaud Rykner, Riccardo Venturi, Clément Verger, avec une participation de Ange Leccia.

L’exposition est accompagnée par la projection en continue d’un programme, d’un peu plus de deux heures, de huit films réalisés par ou avec le concours des artistes des résidences.

Une riche programmation culturelle (musique, danse, théâtre, lectures, conférences, tables rondes…) complète cette édition de ¡ Viva Villa !
A noter le mardi 15 octobre la journée régionale des résidences d’artistes, co-organisée avec la Région Sud.

Cécile Debray - Commissaire de l'exposition La fin des Forêts - Imaginaires écologiques Herbiers - Viva Villa 2019 - Collection Lambert
Cécile Debray – Commissaire de l’exposition La fin des Forêts – Imaginaires écologiques Herbiers – Viva Villa 2019 – Collection Lambert

Comme pour les années précédentes, le commissariat est assuré par Cécile Debray, conservatrice générale du patrimoine et directrice du Musée de l’Orangerie depuis juin 2017. Elle a été en charge des collections modernes au Musée national d’Art moderne / Centre Pompidou de 2008 à 2017 et commissaire de nombreuses expositions internationales. Dans la région, on se souvient de « Francis Bacon / Bruce Nauman. Face à face » au Musée Fabre à Montpellier pendant l’été 2017.

La scénographie de « La fin des forêts » est confiée au Studio Matters (Joris Lipsch et Floriane Pic) dont on avait pu apprécier le travail en 2018 à la Villa Méditerranée à Marseille et à plusieurs occasions au Musée Fabre.

Pour cette édition 2019 de ¡ Viva Villa !, Cécile Debray est assistée d’Assia Quesnel.

À lire, ci-dessous, la note d’intention de la commissaire, une brève description du parcours de l’exposition.

En savoir plus :
Sur le site de ¡ Viva Villa !
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Brève présentation des artistes de l’édition 2019 sur le site de ¡ Viva Villa !

« […] l’horizon des bois se fonçait d’un cerne mauve […] la terre même jaunissait d’un mauvais teint, que le temps la travaillait d’une fièvre lente : on marchait sur elle comme sur un cadavre qui commence à sentir. »
Julien Gracq, Un balcon en forêt, 1958

Cet hiver sont tombés les pins parasols centenaires et les arbres du Bosco de la Villa Médicis. Signe brutal et fédérateur, les cimes ancestrales de ces arbres disparus projettent leur ombre mélancolique, inspirante et tutélaire sur l’édition 2019 de ¡ Viva Villa ! La figure de l’arbre hante l’imaginaire et la pensée actuelle comme la rémanence d’un monde en passe de disparaître.

Rappelons que le thème de la forêt nourrit une des premières pensées politiques écologiques, celle d’Henry D. Thoreau, l’auteur de Walden ou la vie dans les bois (1854), qui prônait une éthique en symbiose avec le végétal et l’animal : « Je vis en plein air pour le minéral, le végétal et l’animal qui est en moi. » Il perçoit très clairement les interrelations à l’intérieur d’un biotope, la complexité des processus d’interaction ; comment un écureuil ou un oiseau contribue, en transportant des graines, à planter des arbres…

Aujourd’hui le singulier philosophe italien, auteur de La vie des plantes : une métaphysique du mélange (2016), Emanuele Coccia, ne dit pas autre chose à propos de notre « anthropocène » : « Toute espèce vivante est potentiellement polluante […] Il n’y a pas des “écosystèmes” qui existeraient automatiquement à partir des lois éternelles et immuables : si les rapports entre les êtres étaient vraiment empruntés à ces équilibres immuables, on ne serait jamais passé de la soupe primordiale à l’anthropocène. »

Cette immersion dans un monde mouvant en pleine mutation, la présence fragile et menacée du monde végétal et animal, l’obsession écologique mais aussi l’appréhension contemplative du paysage, l’affirmation chaque jour plus évidente d’un présent anthropocène mais aussi la question de la mémoire, de la culture et du politique sont au cœur de la pensée et des œuvres des pensionnaires et lauréats des trois résidences étrangères, la Villa Médicis, la Casa de Velázquez et la Villa Kujoyama.

Ainsi, à partir des mots/notions « forêt », « herbiers », « anthropocène », « mémoire », « anamorphose », il nous a semblé possible de réunir ces jeunes artistes ainsi que les références dont ils se prévalent telles que, notamment, le roman de Julien Gracq, Un balcon en forêt, véritable portrait de la forêt des Ardennes, poétique géographique à laquelle on pourrait rattacher la déambulation de Jean- Christophe Bailly dans Le Dépaysement. Voyages en France (2011) ou celle d’Aurélien Bellanger dans Le Grand Paris (2017).

Nous avons emprunté le titre de l’exposition « La fin des forêts » à celui d’une pièce chorégraphique de Benjamin Bertrand, lauréat de la Villa Kujoyama – pièce qui sera créée cette année avec l’artiste sonore PYUR (Sophie Schnell).

Commissariat de l’exposition : Cécile Debray,
assistée d’Assia Quesnel

Ange Leccia - Les pins de la Villa Médicis, 1981-2019 - Viva Villa 2019 - Collection Lambert
Ange Leccia – Les pins de la Villa Médicis, 1981-2019 – Viva Villa 2019 – Collection Lambert

Le moderne Prométhée et le moderne Icare, Franklin et les frères Wright, qui ont inventé le ballon dirigeable, sont les destructeurs fatidiques de la notion de distance, destruction qui menace de reconduire la planète au chaos. Aby Warburg (1923)

Si le concept d’anthropocène prêtait encore à débat dans les années 2000, le terme popularisé par Paul Crutzen, prix Nobel de chimie, tend aujourd’hui à faire consensus dans la communauté scientifique. Il désigne la nouvelle époque géologique dans laquelle la Terre serait entrée, conséquence directe des activités humaines sur la planète.
Depuis la révolution industrielle, l’influence de l’être humain est telle qu’elle aurait non seulement modifié à grande échelle son environnement, mais aussi bouleversé le fonctionnement même de la Terre (érosion, réchauffement climatique etc.) Ces profondes mutations soumettent les sociétés humaines à de grandes difficultés et remettent en cause notre rapport au vivant.

Gaëlle Gabillet et Stéphane Villard Studio GGSV - Warpaint, 2019 - Viva Villa 2019 - Collection Lambert
Gaëlle Gabillet et Stéphane Villard Studio GGSV – Warpaint, 2019 – Viva Villa 2019 – Collection Lambert

[…] un parc, ou plutôt une forêt primitive, de cinq cents ou mille arpents, où l’on ne devrait jamais couper la moindre branche pour en faire du bois de chauffe, un bien éternellement commun, pour l’instruction et la récréation. Henry David Thoreau (1859)

Comment imaginer les rapports et les interactions entre les êtres vivants et leurs écosystèmes dans nos sociétés contemporaines ?
Animés par un dessein taxinomique, les encyclopédistes puis les scientifiques du XIX e siècle ont cru répondre à cette question en entreprenant une véritable classification et, par là même, une hiérarchisation du monde – des êtres humains aux insectes en passant par les monuments historiques. Dans leur quête de maîtrise du réel, ils ont notamment poursuivi la constitution de planches d’herbier que les botanistes du Cabinet du Roi avaient commencée dès le début du XVIII e siècle en France.
Recensement presque morbide d’espèces végétales en voie de disparition ou de prolifération au détriment d’autres, les herbiers servent toutefois aujourd’hui à la conservation et à la diffusion de la mémoire de la Terre.

Le temps ne fait pas que s’écouler : il travaille. Il se construit et il s’écroule, il s’effrite et il se métamorphose. Il glisse, il tombe et il renaît. Il s’enterre et il resurgit. Il se décompose, il se recompose : ailleurs ou autrement, en tensions ou en latences, en polarités ou en ambivalences, en temps musicaux ou en contretempsGeorges Didi-Huberman (2002)

La fin des Forêts - Viva Villa 2019 - Collection Lambert - vue de l'exposition - Photo En revenant de l'expo !
La fin des Forêts – Viva Villa 2019 – Collection Lambert – vue de l’exposition – Photo En revenant de l’expo !

En comparaison de celle des forêts, l’histoire humaine est relativement récente sur Terre. Les premiers humains (genre Homo) seraient apparus il y a 2,8 millions d’années en Afrique de l’Est tandis que les premières forêts se seraient formées il y a 390 millions d’années.
Pourtant, la vie humaine offre un profond héritage culturel, sédimenté, dont les manifestations multiples se maintiennent dans le temps en oscillant entre vestiges et rémanences. Au milieu de ces traces et survivances de mondes disparus, nombre d’artistes s’efforcent de questionner cet héritage. Qu’ils entretiennent son souvenir ou se résignent à ses persistances, tous cherchent à tracer leur propre voie, comme pour en stopper son anéantissement.

Parce qu’elle est affective et magique, la mémoire ne s’accommode que des détails qui la confortent ; elle se nourrit de souvenirs flous, télescopant, globaux ou flottants, particuliers ou symboliques, sensible à tous les transports, écrans, censures ou projections. Pierre Nora (1984)

Les éléphants sont des mammifères aux capacités cognitives extrêmement développées. Comparable à celle des dauphins, des grands singes et des humains, leur excellente mémoire est à la fois spatio-temporelle, sociale, olfactive, visuelle et auditive. Celle-ci leur permet d’assurer leur survie en se souvenant, notamment, des grands itinéraires qu’ils empruntent chaque année depuis des générations et du moment adéquat pour trouver de la nourriture et de l’eau. S’inspirer des animaux, en particulier des pachydermes qui combinent à la fois mémoire du corps, transmission et savoirs ancestraux, permet d’interroger les liens entre cognition et organicité.

Au fond nous n’avons pas encore saisi et véritablement compris le fait que tout vivant est véritablement une métamorphose du même corps de Gaïa. Tout ce qui est sur cette planète n’est autre chose qu’une transformation d’une seule et même chair, qui est la même pour tous. Emanuele Coccia (2019)

La fin des Forêts - Viva Villa 2019 - Collection Lambert - vue de l'exposition - Photo En revenant de l'expo !
La fin des Forêts – Viva Villa 2019 – Collection Lambert – vue de l’exposition – Photo En revenant de l’expo !

Une anamorphose est un jeu optique qui découle des lois de la perspective et des recherches sur la perception. Elle consiste à déformer une image dans un tableau jusqu’à la dissimuler mais, selon un point de vue déterminé, celle-ci nous est dévoilée et parfaitement restituée. Élaborées à la Renaissance, ces techniques picturales participaient de l’expression d’un monde dominé (Merleau-Ponty), d’un idéal humaniste où « l’homme est à la mesure de toute chose » (Platon).

La fin des Forêts - Viva Villa 2019 - Collection Lambert - vue de l'exposition - Photo En revenant de l'expo !
La fin des Forêts – Viva Villa 2019 – Collection Lambert – vue de l’exposition – Photo En revenant de l’expo !

Si nous percevons désormais le monde dans son désordre apparent et sa diversité, des arrangements avec le réel n’en demeurent pas moins possibles. Les bouleversements qu’entraîne l’anthropocène obligeront certains organismes à muter génétiquement, tout comme des artistes s’emparent des principes de transformation et d’illusion visuelle pour nous ouvrir à de nouvelles conceptions du monde.

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