Mais il y a ce lieu, qui nous maintient – Mécènes du sud Montpellier-Sète

Du 10 octobre 2019 au 12 janvier 2020, Mécènes du sud Montpellier-Sète invite l’artiste Mathieu Kleyebe Abonnenc « à concevoir une exposition d’artistes vivant au sein d’un territoire qui s’étend de la Méditerranée aux Cévennes »…

Pour ce projet qui emprunte son titre « Mais il y a ce lieu, qui nous maintient » à Édouard Glissant, Mathieu Kleyebe Abonnenc a choisi de rassembler des œuvres de Geoffrey Badel, Armelle Caron, Laurie Dall’ava, ÎLE/MER/FROID, Karl Joseph, Gwendoline Samidoust, Nissrine Seffar, Natsuko Uchino et Arnaud Vasseux.

On attend avec curiosité de découvrir cette proposition dont la note d’intention (reproduite ci-dessous) prend le soin de préciser :

« Loin de vouloir représenter une scène artistique, ou de manifester une spécificité culturelle et esthétique propre à une aire géographique, l’exposition construit un sens du lieu fragile, né des écarts et des déplacements géographiques, historiques et affectifs qui habitent les artistes ».

Chronique à suivre après le vernissage.

Espace Mécènes du sud Montpellier-Sète, 13 rue des Balances à Montpellier.

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Mais il y a ce lieu, qui nous maintient -  Mécènes du sud Montpellier-Sète
Mais il y a ce lieu, qui nous maintient – Mécènes du sud Montpellier-Sète

Mais il y a ce lieu, qui nous maintient – Note d’intention

Cet automne, Mécènes du sud Montpellier-Sète invite l’artiste Mathieu Kleyebe Abonnenc à concevoir une exposition d’artistes vivant au sein d’un territoire qui s’étend de la Méditerranée aux Cévennes. Loin de vouloir représenter une scène artistique, ou de manifester une spécificité culturelle et esthétique propre à une aire géographique, l’exposition construit un sens du lieu fragile, né des écarts et des déplacements géographiques, historiques et affectifs qui habitent les artistes.

Dans un de ses textes fondamentaux, L’Atlantique noir, modernité et double conscience, qui s’emploie à définir cette « formation interculturelle et transnationale » qu’il nomme l’Atlantique noir, le sociologue anglais Paul Gilroy constate que la culture politique noire, influencée par ses origines européennes, avait toujours relié l’identité aux racines (roots), ou à l’enracinement. Pour définir plus précisément la particularité des diasporas nées de la conquête de l’Amérique, puis du déplacement forcé de millions de femmes et d’hommes lors du commerce triangulaire, il suggère une approche différente, qui lierait l’identité́ à des routes, dans un processus fait de déplacements, de mouvements et de médiations.

Si le texte de Paul Gilroy s’inscrit dans un espace culturel et politique spécifique, cette transformation réciproque des racines en routes peut néanmoins nous aider à interroger la pratique d’artistes qui créent, enseignent, cultivent, marchent et habitent dans une région, en essayant de manifester la complexité des identités qui se construisent et se tiennent là.
L’exposition tente de rendre visible l’oscillation entre enracinement et errance, en traçant des continuités tant historiques qu’affectives qui permettent d’imaginer une identité qui échapperait aux constructions idéologiques du roman national.

Laurie Dall’ava réinvestit avec délicatesse notre rapport à l’héritage, en exposant des objets-outils – issus d’un héritage familial – servant à travailler la terre, ou à en mesurer les énergies, des objets qu’elle associe à une photographie saisissante de crânes semi-fossilisés et marqués de manière presque mimétique par la surface de la roche qui les niche. Chez Arnaud Vasseux ou Natsuko Uchino, c’est grâce à la sculpture que se construit la relation à l’histoire, en créant des réceptacles cassables pour des lambeaux de patrimoine ou des vestiges antiques, dont l’usage rituel est préservé. De plus, l’un et l’autre réutilisent des savoir-faire ou des motifs régionaux pour mieux les subvertir. On retrouve cette fragilité dans les installations de Gwendoline Samidoust, qui dans leur transparence et leur simplicité́ nous amènent au seuil de la perception des images et des objets, et accentue ainsi leur puissance d’évocation émotionnelle.

Mais un lieu s’arpente aussi, se cartographie, marque de son empreinte et modèle les surfaces, les matières, afin de faire ressurgir des souvenirs fragiles : Armelle Caron dessine de manière simple et touchante l’intimité́ des chambres dans lesquelles elle a vécu. Nissrine Seffar nous permet d’appréhender une histoire collective plus douloureuse lorsque lorsqu’elle nous amène sur le seuil des locaux de la PIDES à Lisbonne, ou du camp de Rivesaltes.

Dans le travail du collectif ÎLE/MER/FROID, le lieu s’extrait et se manifeste dans sa pleine matérialité : bâches couvertes d’oxydes, de poussières et de fluides, dalles de béton marquées par la terre qui les a formées.
Parfois, l’histoire est aussi une hantise, et c’est peut-être cela qui nous maintient. Ce qui revient, ce qui ne passe pas, et ce avec quoi il faut composer, ce qu’il faut exorciser, comme le montrent les photographies de Karl Joseph : ici l’arbre qui abrite l’autel vaudou de la diaspora Haïtienne en Guyane dite Française, là un bain rituel fait à un enfant à Charvin, sur le même territoire.

Pour finir, le projet de l’exposition reviendrait donc aussi à composer avec la hantise, à trouver une manière de faire avec, et d’en transmettre des bribes, en prenant par exemple comme messagers de cet entre-monde les figures évanescentes qui peuplent les dessins de Geoffrey Badel, ou en s’inspirant de l’assurance de funambule dont il fait preuve quand il explore les abords d’une maison hantée pour y filmer l’aube.

Le titre de l’exposition est emprunté à Édouard Glissant :
« L’au-delà de la créolisation serait en effet le non-identitaire,
mais il y a le Lieu, qui nous maintient ». Introduction à une poétique du divers, Gallimard 1996.

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