Par hasard à la Vieille Charité et à la Friche la Belle de Mai– Marseille

Jusqu’au 23 février 2020, le Centre de La Vielle Charité et la Friche la Belle de Mai présentent « Par hasard », une ambitieuse exposition organisée par la Ville de Marseille et la Réunion des musées nationaux – Grand Palais.

Pour cette première collaboration entre les Musées de la Ville de Marseille et la Friche la Belle de Mai, « Par hasard » atteint parfaitement l’objectif d’offrir à ses visiteurs « une typologie chronologique du hasard comme processus créatif à travers les plus importants courants et artistes de la seconde moitié du XIXe siècle à nos jours »…

Si cette proposition poursuit une longue tradition des grandes expositions thématiques au Centre de la Vieille Charité depuis les années 1980, « Par hasard » montre un souffle nouveau après plusieurs projets parfois décevants…

La richesse et la rigueur du propos, la sélection pertinente des œuvres et la qualité de celles qui ont été produites, l’élégance et la cohérence de l’accrochage font de « Par hasard » une remarquable et incontournable exposition.

Le commissariat est assuré par Xavier Rey, directeur des musées de Marseille et Guillaume Theulière, conservateur au musée Cantini. Ils sont assistés de Léa Salvador.

Xavier Rey et Guillaume Theulière, commissaire de l'exposition Par hasard – Marseille
Xavier Rey et Guillaume Theulière, commissaire de l’exposition

La scénographie très sobre est assurée e.deux (Étienne Lefrançois, Emmanuelle Garcia). Elle réussit parfaitement à « accompagner » les œuvres et l’accrochage des commissaires dans les galeries de la Vieille Charité.

À la Friche, le choix d’un espace très ouvert reprend l’idée de la sérendipité sur laquelle l’accrochage est construit. Le discours y perd logiquement un peu de sa cohérence et le regard du visiteur a une sérieuse tendance à papillonner… Il en va ainsi si l’on souhaite pratiquer l’art des découvertes heureuses et inattendues ! (Chronique et compte rendu de visite à lire ici)

Catalogue aux éditions de la Réunion des musées nationaux – Grand Palais. Les contributions sont signées par Guillaume Theulière, Dario Gamboni, Thierry Davila et Hélène Guénin. Les notices des œuvres sont rédigées par Léa Salvador et Léa Battais.

Ces premières impressions seront suivies prochainement par des chroniques accompagnées de compte-rendu de visite sur les deux volets de « Par hasard ».

Sans aucun doute, on peut affirmer que l’arrivée de Xavier Rey à la direction des musées de la Ville de Marseille a donné un dynamisme nouveau à ces institutions. En quelques années, il a su aller à la rencontre de nombreux acteurs du territoire. On se souvient ainsi de la collaboration avec le Frac Provence-Alpes-Côte d’Azur pour l’invitation de Claude Lévêque en 2018. On se rappelle également l’accueil généreux des musées de la Ville à l’égard de Sophie Calle puis d’Erwin Wurm cette année. Comment ne pas saluer aujourd’hui ce premier partenariat avec la Friche la Belle de Mai après 26 ans d’existence ! Les plus anciens ne manqueront pas de penser au retour des riches années marseillaises avec Germain Viatte ou Bernard Blistène…

« Par hasard » à la Vieille Charité

À la Vieille Charité, le parcours est organisé de manière chronologique avec intention de « faire émerger différentes techniques ainsi expérimentées par les artistes de 1850 à 1980 ».

La première salle regroupe autour de « L’écume du hasard » et « Le hasard et la modernité » des monotypes de Degas, des taches de Victor Hugo, les Stoppages Étalon de Marcel Duchamp, l’Élevage de poussière et les Rayogrammes de Man Ray ou encore la Suite Mallarmé d’Ellsworth Kelly…

La salle suivante rassemble sous le titre « Les lois du hasard » : des papiers Déchirés de Jean Arp, des collages Merz de Kurt Schwitters, des cadavres exquis et dessins communiqués surréalistes, des sculptures involontaires de Brassaï et Salvador Dalí, une tableau de sable d’André Masson, des frottages de Max Ernst, des décalcomanies d’Óscar Domínguez ainsi que des Phénomènes de Jean Dubuffet.

Dans la troisième salle, « Le hasard et la réalité » expose des affiches lacérées de Raymond Hains et François Dufrêne, des compressions de César, une poubelles d’Arman, des tableaux pièges de Daniel Spoerri, les Cosmogonies et les Anthropométries d’Yves Klein ou encore des tirs de Niki de Saint Phalle.

La dernière salle, avec « Brisures au hasard », s’intéresse aux Dripping de Jackson Pollock, mais aussi à Georges Mathieu et Sam Francis, au mouvement Gutaï, au tachisme de Antoni Tapiès ou Henri Michaux, au pliage de Simon Hantaï, aux noirs de Pierre Soulages aux Lignes réparties au hasard de François Morellet et au Nombre et Hasard d’Aurélie Nemours.

Cette première partie de l’exposition s’achève dans la Chapelle avec l’installation de Robert Filliou Eins, Un. One… composée de 16 000 dés de couleur et un tableau monumental de Gerhard Richter qui feront écho au poème de Stéphane Mallarmé « Un coup de dés jamais n’abolira le hasard ».

Robert Filliou et Gerhard Richter - Par hasard à la Vieille Charité – Marseille
Robert Filliou et Gerhard Richter – Par hasard à la Vieille Charité – Marseille

Adrien Vescovi dévoile, en extérieur, une installation inédite.

Adrien Vescovi - Un paysage aléatoire, 2019 - Par hasard à la Vieille Charité – Marseille
Adrien Vescovi – Un paysage aléatoire, 2019 – Par hasard à la Vieille Charité – Marseille

« Par hasard » à la Friche la Belle de Mai

Introduit par le poème de Mallarmé, ce deuxième volet de « Par hasard » propose une importante sélection d’œuvres contemporaines prêtées par le [mac] (Musée d’art contemporain), le Frac-Provence-Alpes-Côte d’Azur, le Fonds communal d’art contemporain de Marseille, le Centre international du Verre et des Arts plastiques (Cirva), des collectionneurs, des galeries et de productions inédites d’artistes travaillant à Marseille ou en résidence à la Friche la Belle de Mai.

Par hasard à la Friche la Belle de Mai - Marseille - Vue de l'exposition

Le parcours s’organisera en 12 séquences : Dés / Ordre / Désordre / Empreintes / Brisures / Brûlures / Eau / Moisissure / Rencontre / Poussière / Jeu / Musique.

On y retrouvera des œuvres de Dove Allouche, Arman, John Baldessarri, Davide Balula, Gilles Barbier, Isa Barbier, Michel Blazy, Jérémie Bennequin, Lieven de Boeck, Eric Bourret, Marie Bovo, Gillian Brett, Sophie Calle, Claude Closky, Philip Corner, Robin Decourcy, Jérémy Demester, Jennifer Douzenel, Mimosa Echard, Esther Ferrer, Alain Fleischer, Anne-Valérie Gasc, Gottfried Honegger, Christian Jaccard, Tom Johnson, Jérôme Joy, Paul Kneale, Jiři Kovanda, Tetsumui Kudo, Perrine Lacroix, Sol LeWitt, Mourad Messoubeur, Duane Michals, Gabriel Orozco, Bernard Plossu, Étienne Rey, Évariste Richer, Dieter Roth, Vivien Roubaud, Jean-Claude Ruggirello, Linda Sanchez, Virginie Sanna, Mathieu Schmitt, Franck Scurti, Yann Sérandour, Roman Signer, Timothée Talard, Cédric Teisseire, Adrien Vescovi, Claude Viallat, Delphine Wibaux.

À lire, ci-dessous, le texte du communiqué de presse et la présentation par Guillaume Theulière du parcours à la Friche.

A écouter cet entretien de Guillaume Theulière avec Alain Paire pour Web Radio Zibeline enregistré en juillet dernier. Le conservateur du Musée Cantini et commissaire de l’exposition y raconte l’origine du projet.

En savoir plus :
Sur le site de la Ville de Marseille
Sur le site de la Réunion des musées nationaux – Grand Palais
Sur le site de la Friche la Belle de Mai

Du hasard au sublime

Il est la tache d’encre de Victor Hugo, l’hésitation d’une impression d’un monotype de Degas, un coup de dés de Mallarmé, qui jamais n’abolira le hasard. L’ivresse d’une œuvre d’art. A l’inverse de l’enseignement artistique, l’intervention du hasard dans le processus créatif de l’oeuvre permet à l’artiste de se libérer des règles de la représentation. L’accidentel, l’aléatoire, la trouvaille vertueuse, les sculptures involontaires, les coulures, les compressions, font émerger un répertoire de formes libres menant au sublime dans l’incertitude du geste. Se substituant à l’incarnation de dieu, le tremblement hasardeux devient l’une des composantes symptomatiques de la modernité. Cette magie de l’aléa devient le sujet même d’une œuvre idéale, géniale, peinte sans aucune intervention de la pensée. Le hasard révèle le rôle démiurgique de l’artiste alchimiste, guidé par la sérendipité des réactions chimiques de la matière. A l’opposé des « anartistes », certains inventent des protocoles, confiant leurs sens aux pouvoirs anonymes de la méthode mathématique. Ils utilisent le concept de l’aléatoire comme un cadre scientifique au travers duquel ils se soustraient à la gestuelle du peintre, créatrice d’une géométrie toujours incertaine, voire bancale. De la tache à la ligne pure, de l’automatisme au mathématisme, l’exposition déroule une typologie chronologique du hasard comme processus créatif à travers les plus importants courants et artistes de la seconde moitié du XIXème siècle à nos jours.

L’écume du hasard

Dès la Renaissance, Léonard de Vinci enseigne aux lecteurs du Traité de la peinture que l’observation des taches, des fissures et de l’érosion répandus sur les crépis de murs peut donner naissance à des paysages et autres scènes de batailles. Cette méditation visuelle projetée sur les rendus aléatoires de l’esthétique involontaire est aux sources de la constitution des cabinets de curiosités dont le hasard des trouvailles constitue des assemblages de formes dues aux étrangetés de la nature. « C’est là de l’art naturel » nous dit August Strindberg, « car l’artiste ne travaille plus d’après nature mais comme la nature capricieuse, sans but déterminé ». A la seconde moitié du XXème siècle, les artistes dépassent ainsi le seul souci de représentation au travers « d’un charmant pêle-mêle d’inconscience et de conscience ». Ils exploitent dorénavant les résidus accidentels de leurs expérimentations techniques. Les paysages des monotypes d’Edgar Degas perdent peu à peu leur horizon. L’estampe s’estompe, tout se brouille, seul le hasard est retenu par la presse sur le papier. Avec sa plume, Victor Hugo laisse subitement s’étaler sur sa feuille des assemblages de taches, dont l’écriture nerveuse donne naissance à un univers de mystères au demeurant céleste. George Sand applique l’aquarelle «à l’écrasage» source de paysages imaginaires, et Gustave Moreau conserve dans son «cabinet des abstraits» des ébauches aux couleurs libres. En peinture comme en poésie le hasard libère les sens, et le sens même de la lecture. Le poème Un coup de dés jamais n’abolira le hasard composé en 1897 par Stéphane Mallarmé, illustré par Odilon Redon, est une architecture de mots assemblés d’un bout à l’autre sous le roulement continuellement sonore d’un dé. Les mots y chutent en avalanche. Tout n’est que naufrage, et ne représente plus rien.

Le hasard et la modernité

Plus hasardeux, afin d’annihiler tout contact avec la feuille de papier et la toile, les artistes travaillent des fils de métal à partir de coulures, d’empreintes et de chutes. Marcel Duchamp prend un fil un métal, le laisse tomber sur des panneaux peints en bleu de Prusse, et archive leurs traces dans une boîte. Un nouvel étalon-mètre est né. De la sorte il compose un « erratum musical » dont les notes sont tirées au sort. Le XXème siècle met définitivement le hasard en conserve. Selon les mêmes lois, Jean Arp laisse tomber des bouts de papiers colorés puis des volumes biomorphiques blancs flottant dans un espace monochrome. En dada, le hasard est sacré, un jet d’encre de Francis Picabia devient une sainte vierge tandis que Kurt Schwitters ramasse des détritus. Ses tableaux Merz restituent les enchevêtrements chaotiques d’un grenier, d’un tiroir mal rangé ou d’une décharge. D’une poubelle, Man Ray dévoile un abat-jour en papier décollé. Sa forme en spirale, due fortuitement, lui inspire un chef-d’oeuvre de ready-made, Lampshade. Pour les artistes surréalistes, le hasard est synonyme d’automatisme mais conserve les stigmates d’une figuration de l’inconscient. A travers les tableaux de sable d’André Masson, les frottages de Max Ernst, dessins filandreux de forêt étranges, les décalcomanies d’Óscar Domínguez aux gouffres transparents, et les Cadavres exquis peuplés de monstres, le pouvoir médiumnique et indomptable du hasard objectif d’André Breton vacille entre abstraction et révélation. Le développement de la technique photographique permet de conserver les poussières résiduelles du temps. Véritable icône, L’élevage de poussières de Man Ray transforme Le Grand Verre de Marcel Duchamp en sol d’une planète futuriste d’une sourde force visuelle. Au hasard de ses déambulations nocturnes, Brassaï scrute les visages des murs devenus cavernes. Il photographie avec Salvador Dalí Les Sculptures involontaires des billets d’autobus roulés et Le hasard morphologique du dentifrice. Tout autant fin observateur des phénomènes répandus sur le sol de nos villes, Jean Dubuffet inventorie la texturologie des traces de notre humanité urbaine. Jackson Pollock, lui, quitte la ville pour peindre à même le sol. Il ne considère plus la toile comme surface, mais comme un tapis de sol qu’il foule aléatoirement, au gré d’une danse chamanique. Le dripping, également expérimenté par les surréalistes et Georges Mathieu, dévoile des ondulations rythmées par le son de la peinture s’égouttant sur la toile, fils de gouttes hasardeuses, trompeuses, devenant un tout d’entrelacs cosmiques.

Au Hasard

A la seconde moitié du XXème siècle, les nouveaux réalistes démystifient les coïncidences parfois trompeuses de l’automatisme et renouent avec l’idée de récupération. Les déchets, les détritus de la société de consommation deviennent une matière première à exploiter sans ingérence. Les carcasses compressées de César deviennent des totems industriels dont la sublime puissance de la machine transcende la souplesse colorée de la tôle. Arman fait les poubelles, Daniel Spoerri piège les tables de ses convives, Niki de Saint Phalle tire en couleurs, et Yves Klein, peint au feu et avec la collaboration de celles qu’il appelait ses «Pinceaux Vivants», des impressions monotypes de corps évasifs. Les affichistes François Dufrêne et Raymond Hains déchirent à même les murs des poèmes lettristes violemment raturés, effacés. Les artistes Fluxus, John Cage, Robert Filliou et George Brecht, reprennent les procédés ludiques des dadaïstes en inventant des sonorités silencieuses et autres jeux aux règles drôlement méthodiques. Plus sérieusement les peintres utilisent aujourd’hui le hasard comme base mathématique à l’origine d’algorithmes picturaux. Gerhard Richter et Ellsworth Kelly mettent au point un nuancier aléatoire quand François Morellet et Aurélie Nemours reprennent la bichromie des faces d’un dé, tissant des partitions en noir et blanc selon les lois anguleuses et cabossées du HASARD.

Sérendipité : Capacité, art de faire une découverte, scientifique notamment, par hasard ; la découverte ainsi faite. Le Petit Larousse, 2012

À rebours de l’enseignement artistique, l’intervention du hasard dans le processus créatif de l’oeuvre permet à l’artiste de se libérer des règles de la représentation. L’accidentel, l’aléatoire, la trouvaille vertueuse, les sculptures involontaires, les coulures, les compressions font émerger un répertoire de formes libres menant au sublime dans l’incertitude du geste.

A cette fin nombre d’artistes convoquent aujourd’hui ce que l’on nomme la sérendipité, néologisme tiré de l’anglais serendipidity, inventé par le collectionneur anglais Horace Walpole en 1754 en référence au conte persan les Trois Princes de Serendip, actuel Sri Lanka. Si ce conte raconte comment des princes reçoivent régulièrement des récompenses imprévues, ce terme s’est peu à peu étendu à la communauté scientifique (découverte de l’Amérique ou de la pénicilline) pour décrire ce qui est découvert par accident. Il s’est ensuite étendu au domaine des arts, pour caractériser l’invention d’un processus ou la découverte d’un motif par hasard.

Cette exposition à la Friche la Belle de Mai constitue le deuxième volet d’un parcours chronologique qui débute au Centre de la Vieille Charité par les années 1850 pour rendre compte de l’importance du hasard dans la naissance de la modernité en art. En miroir, le parcours est à nouveau introduit à la Friche par le poème de Mallarmé Un coup de dés jamais n’abolira le hasard, publié en 1897, source à jamais inépuisable d’inspiration pour les artistes contemporains. Les oeuvres présentées ont été créées à partir des années 1970, date de la parution de l’ouvrage de Jacques Monod, Le Hasard et la nécessité, véritable révolution intellectuelle qui place le hasard au coeur de la biologie moléculaire et dont la lecture bouleversera génération d’artistes.

Le parcours déroule ensuite une typologie du hasard intégré au processus créatif à travers les travaux de 50 artistes, déployés en 12 thématiques : Dés / Ordre / Désordre / Empreintes / Brisures / Brûlures / Eau / Moisissure / Rencontre / Poussière / Jeu / Musique. Ces thématiques rendent compte des enjeux actuels de la création contemporaine et de ses rapports de plus en plus forts avec la nature, génératrice, à l’aune de l’anthropocène, d’une forme d’art involontaire qu’il est possible de capturer au gré de ses déambulations et autres inventions technologiques.

D’un monde à l’autre, dans leur course effrénée à la sérendipité, l’intérêt des artistes se penche constamment sur ces petits riens de la vie qui font œuvre. Si cet art involontaire jaillit partout à tout moment, il leur faudra parfois une vie entière à le capturer.

Guillaume Theulière

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