Bientôt : Djamel Tatah, le théâtre du silence au Musée Fabre


Du 10 décembre 2022 au 16 avril 2023, le Musée Fabre présente « Djamel Tatah, le théâtre du silence », une exposition monographique qui rassemblera une quarantaine d’œuvres.

À lire le texte d’intention, « Djamel Tatah, le théâtre du silence » devrait aborder « différents moments de la carrière de l’artiste, selon une approche thématique qui explore plusieurs composantes conceptuelles de son œuvre, nourrie de philosophie et d’histoire des arts, de la peinture jusqu’à la danse, le théâtre et le cinéma ».

Djamel Tatah, Sans titre, 2005, huile et cire sur toile, ensemble de 12 tableaux de 220 x 160 cm chacun, collection de l’artiste. © Musée Fabre de Montpellier Méditerranée Métropole - photographie Frédéric Jaulmes / © Adagp, Paris, 2022
Djamel Tatah, Sans titre, 2005, huile et cire sur toile, ensemble de 12 tableaux de 220 x 160 cm chacun, collection de l’artiste. © Musée Fabre de Montpellier Méditerranée Métropole – photographie Frédéric Jaulmes / © Adagp, Paris, 2022

Dans 800 m², depuis le hall Buren jusqu’aux salles d’expositions temporaires, le parcours s’articulera en cinq séquences :

Il sera précédé par un film produit par le Musée Fabre et réalisé par Saoussen Tatah, fille de l’artiste.

« Djamel Tatah, le théâtre du silence » se développera également dans l’atrium Richier avec une imposante installation d’œuvres gravées en collaboration avec l’atelier Michael Woolworth.

Djamel, Tatah, Sans titre, 2019, lés gravés et peints recto verso sur toile varia ignifugée M1, ensemble de 4 lés de 740 x 150 cm chacun, collection de l’artiste. Michael Woolworth Publications, Paris. © Musée Fabre de Montpellier Méditerranée Métropole - photographie Frédéric Jaulmes / © Adagp, Paris, 2022
Djamel, Tatah, Sans titre, 2019, lés gravés et peints recto verso sur toile varia ignifugée M1, ensemble de 4 lés de 740 x 150 cm chacun, collection de l’artiste. Michael Woolworth Publications, Paris. © Musée Fabre de Montpellier Méditerranée Métropole – photographie Frédéric Jaulmes / © Adagp, Paris, 2022

Le commissariat est assuré par Michel Hilaire, directeur du musée Fabre, et Maud Marron-Wojewodzki, conservatrice, responsable des collections modernes et contemporaines du musée Fabre.

Un catalogue aux Éditions Snoeck accompagne l’exposition. Les textes sont signés par Michel Hilaire, Maud Marron-Wojewodzki, Djamel Tatah ainsi que de Natasha Marie Llorens, curatrice indépendante, auteure, et professeure de la théorie de l’art au Royal Institute of Art à Stockholm, du Dr Gabriel Montua, directeur du Musée Berggruen, Nationalgalerie – Musée Nationaux de Berlin et d’Erik Verhagen, professeur en histoire de l’art contemporain, Université Polytechnique Hauts-de-France, Valenciennes.

Installé à Montpellier depuis 2019, Djamel Tatah devrait présenter des œuvres, réalisées dans son atelier montpelliérain en vue de son exposition au musée Fabre.

On attend avec intérêt de voir ce que révélera « Djamel Tatah, le théâtre du silence », annoncé comme un regard sur plus de trente-cinq années de création…

C’est avec beaucoup de curiosité que l’on découvrira les éclairages nouveaux qu’apportera ce projet montpelliérain après l’inoubliable sélection d’œuvres rassemblées à Avignon par Éric Mézil avec la complicité de Philippe Dagen, en 2018. Elles entretenaient d’éloquents murmures avec les monochromes de la Collection Lambert auxquels s’ajoutaient quelques pièces prêtées par l’ancien galeriste et les « Cantos », un superbe ensemble de 19 lithographies de Barnett Newman, conservées au Centre Pompidou. On se souvient également de leurs conversations chuchotées avec quelques peintures anciennes des collections avignonnaises et une cinquantaine de feuilles remarquables empruntées au Cabinet des dessins de l’École des Beaux-Arts de Paris.

Chronique à suivre après la découverte de « Djamel Tatah, le théâtre du silence ».
À lire, ci-dessous, la présentation du parcours de l’exposition annoncé dans le dossier de presse.

En savoir plus :
Sur le site du Musée Fabre
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Sur le site de Djamel Tatah
Djamel Tatah sur le site de la galerie Jérôme Poggi

« Djamel Tatah, le théâtre du silence » : Parcours de l’exposition

Aux origines de la peinture

Djamel Tatah, Autoportrait à la stèle, 1990, huile et cire sur toile et bois, triptyque, 200 x 701,5 cm, Montbéliard, Collection musées de Montbéliard, inv. 1991.2.10. © Jack Varlet / © Adagp, Paris, 2022
Djamel Tatah, Autoportrait à la stèle, 1990, huile et cire sur toile et bois, triptyque, 200 x 701,5 cm, Montbéliard, Collection musées de Montbéliard, inv. 1991.2.10. © Jack Varlet / © Adagp, Paris, 2022

Djamel Tatah réalise dès ses années d’études des œuvres composées de morceaux irréguliers de toile tendus sur des branches d’arbre. En 1986, après plusieurs voyages en Algérie, il fait un bref passage par l’huile sur toile traditionnelle, avant de mettre en place un support qu’il conserve jusqu’en 1996, où la toile vient recouvrir un assemblage de planches de récupération grossièrement équarries, qui créent des bords irréguliers et une rugosité de surface.

Djamel Tatah, Autoportrait à la stèle, 1990

Djamel Tatah, Autoportrait à la stèle, 1990, huile et cire sur toile et bois, triptyque, 200 x 701.5 cm, Montbéliard, Collection musées de Montbéliard, inv. 1991.2.10. © Jack Varlet / © Adagp, Paris, 2022.

Seconde version d’un tableau réalisé au retour de son voyage en Algérie, en 1982, ce double autoportrait fut présenté lors de la première exposition personnelle de l’artiste dans un musée, au château des Ducs de Wurtemberg à Montbéliard. La stèle, dont il est question dans le titre, se réduit à une forme abstraite, un rectangle rouge au centre du polyptyque, qui pourrait tout aussi bien être un seuil, une entrée dans le tableau. Elle se réfère par ailleurs au monument érigé à Tipaza en l’honneur d’Albert Camus, auteur dont
la pensée humaniste a fortement influencé Tatah. La phrase qui y est gravée, extraite de « Noces à Tipasa », texte autobiographique de l’écrivain, marquera profondément l’artiste : « Je comprends ici ce qu’on appelle gloire : le droit d’aimer sans mesure ».

Il associe ce support à l’usage de la cire. Cette primitivité des techniques qui accompagne les œuvres des débuts de la carrière de Djamel Tatah va de pair avec l’« archaïcité moderne » de ses compositions, marquées par le primat du dessin et la quête des origines de la peinture par le monochrome, dans la lignée de l’artiste américain Barnett Newman.

Tout comme ce peintre, représentant majeur de l’expressionnisme abstrait des années 1950, auteur de l’essai « The first man was an artist [le premier homme était artiste] » qui l’a beaucoup influencé, Tatah cherche dans son œuvre un « nouveau commencement » interrogeant les origines de la matière et de la représentation picturale.

En suspens

Djamel Tatah, Sans titre, 2008, huile et cire sur toile, triptyque, 190 x 570 cm, Vitry-sur-Seine, Collection MAC VAL - Musée d'art contemporain du Val-de-Marne, inv. 2009-1166. © Adagp, Paris, 2022 / Photo © Jacques Faujour
Djamel Tatah, Sans titre, 2008, huile et cire sur toile, triptyque, 190 x 570 cm, Vitry-sur-Seine, Collection MAC VAL – Musée d’art contemporain du Val-de-Marne, inv. 2009-1166. © Adagp, Paris, 2022 / Photo © Jacques Faujour

Si dans la première décennie de création de l’artiste, les figures se tiennent majoritairement debout ou assises, hiératiques, on repère dès 1989 l’émergence de corps à terre, étendus en suspension dans la couleur pure, tandis que les vacillements et pertes d’équilibre font leur apparition dans les toiles de Djamel Tatah dès 1998. L’artiste s’intéresse alors à la gestualité des corps, leur mise en suspens, s’inspirant des mouvements chorégraphiques des danseurs. S’il indique que « c’est une forme de disparition de l’être qu’[il] enregistre » au sein de ses tableaux, Djamel Tatah s’intéresse tout autant à la chute, physique, sociale, spirituelle, que chaque homme peut éprouver, qu’à son élévation. Laissant le choix interprétatif aux visiteurs, cet ensemble d’œuvres traduit la quête obsessionnelle d’un temps arrêté, d’une abstraction des corps devenus anonymes, extraits de tout autre contexte que celui de la plus universelle condition humaine.

Le théâtre du silence

Djamel Tatah, Sans titre, 2021, huile et cire sur toile, diptyque, 220 x 400 cm, collection de l’artiste. © Franck Couvreur / © Adagp, Paris, 2022
Djamel Tatah, Sans titre, 2021, huile et cire sur toile, diptyque, 220 x 400 cm, collection de l’artiste. © Franck Couvreur / © Adagp, Paris, 2022

Si les figures de Djamel Tatah sont souvent prises dans une forme d’absorbement méditatif, le regard absent, elles semblent également, au sein de certaines toiles, interagir les unes avec les autres, tout autant qu’avec le spectateur. Les images peintes dialoguent entre elles dès leur réalisation par l’artiste qui, au sein de l’atelier, travaille sur plusieurs toiles simultanément, et propose des effets d’écho entre les tableaux. Néanmoins jamais narratives, les œuvres de Djamel Tatah réduisent à sa plus simple expression l’attitude des personnages, qui laisse présager une impossible rencontre entre les protagonistes du tableau. L’incommunicabilité semble en effet être au cœur des relations entre les différents acteurs des scènes peintes, ce qu’exacerbe la coexistence de plusieurs espaces distincts au sein d’une même toile.

Djamel Tatah, Sans titre, 2011

Djamel Tatah, Sans titre, 2011, huile et cire sur toile, 200 x 250 cm, collection privée, France. © Jean-Louis Losi / © Adagp, Paris, 2022.

Évocation de la figure du Penseur d’Auguste Rodin, cette œuvre, traitée dans des nuances particulièrement sombres, intègre un personnage absorbé dans une activité méditative, qui ignore le spectateur, comme c’est le cas de nombreuses toiles de l’artiste. Cette démarche picturale, longuement étudiée par le critique Michael Fried et conceptualisée sous le terme d’absorbement, entraîne selon ce dernier, par mimétisme, le même phénomène chez le regardeur, happé par le tableau. Cette peinture de l’absorbement se rapproche notamment de certaines scènes de genre de la peinture française de la seconde moitié du XVIIIe siècle,
bien qu’ici l’action ne soit rien d’autre qu’un regard tourné vers le vide, vers une absence de perspective matérialisée par de grands aplats noirs d’où n’émerge que la pâleur du visage.

En outre, l’échelle des tableaux, ainsi que leur mise en scène théâtrale, intègre la position du regardeur, créant ainsi un corps-à-corps entre l’œuvre et celui qui la regarde. Au sein des toiles de Tatah, les fonds, juxtaposant des espaces monochromes selon une rythmique colorée, créent un découpage narratif, où, à l’image du théâtre de l’absurde de Samuel Beckett, le silence tient une place centrale, loin du tumulte de la vie contemporaine.

Cette vacuité mise en premier plan résonne aussi avec les mots d’Albert Camus, qui écrivait en 1942 dans Le Mythe de Sisyphe : « L’absurde naît de cette confrontation entre l’appel humain et le silence déraisonnable du monde ».

Djamel Tatah, Sans titre, 2018

Djamel Tatah, Sans titre, 2018, huile et cire sur toile, 160 x
100 cm, collection de l’artiste. © Franck Couvreur / © Adagp, Paris, 2022.

La frontalité à l’œuvre dans certaines toiles de Djamel Tatah sollicite un dialogue immédiat avec le regardeur, de l’ordre de la pure présence. Ce rapport direct au spectateur opère comme un marqueur de distanciation vis-à-vis de l’illusion théâtrale, usant d’un procédé d’adresse courant dans le théâtre contemporain qui induit l’existence d’un public, brisant ainsi le quatrième mur. Les aplats, qui tendent parfois vers le monochrome, semblent jouer le même rôle que les fonds d’or des icônes byzantines, qui évitaient l’évocation de tout contexte spécifique et préservaient le rapport frontal du spectateur à l’objet de dévotion. À ce titre, la figure de ce tableau, inspirée de La Vierge de l’Annonciation d’Antonello de
Messine, semble nous poser la question de l’incarnation, non pas divine mais picturale, alors que, paradoxalement, les corps peints par l’artiste possèdent un aspect foncièrement désincarné.

Répétitions

Djamel Tatah, Sans titre, 2016, huile et cire sur toile, diptyque, 250 x 400 cm, collection de l’artiste. © Jean-Louis Losi / © Adagp, Paris, 2022
Djamel Tatah, Sans titre, 2016, huile et cire sur toile, diptyque, 250 x 400 cm, collection de l’artiste. © Jean-Louis Losi / © Adagp, Paris, 2022

Le principe répétitif est introduit par Djamel Tatah quelques années avant Les Femmes d’Alger, tableau qui exacerbe ce procédé. La répétition se fait alors de plus en plus présente dans son œuvre, prenant la forme de polyptyques ou de panneaux isolés donnant lieu à des survivances, parfois à plusieurs années d’écarts, créant une généalogie d’une toile à l’autre. Inhérente à son travail, la reprise formelle et thématique « accentue l’idée » comme l’indique l’artiste lui-même : « Pourquoi ce personnage est-il répété plusieurs fois ? C’est pour accentuer l’idée. Comme dans la musique répétitive, cela devient progressivement lancinant. Mais c’est une fausse répétition. Tout se passe dans les nuances ». Dans certains ensembles, les formes humaines vont jusqu’à prendre l’aspect d’un motif, maintes fois reproduit, quasi ornemental, et ont par leur enchevêtrement, l’apparence d’une frise. Tout en déréalisant les figures, la répétition affirme la présence des corps tandis que les infimes nuances mettent à mal leur mimétisme : ce sont ainsi et avant tout des foules solitaires qui peuplent les toiles de Djamel Tatah.

Djamel Tatah, Sans titre, 2010

Djamel Tatah, Sans titre, 2010, huile et cire sur toile, polyptyque, 40 × 400 cm, Art Concept. © Jean-Louis Losi / © Adagp, Paris, 2022

Cette succession longiligne d’une même tête, dix fois fragmentée et répétée, est évocatrice des tentatives de décomposition du mouvement menées au XIXe siècle par le photographe britannique Eadweard Muybridge, initiateur de la chronophotographie. Plusieurs toiles ont été réalisées par Tatah suivant ce principe. Pourtant, l’action photographiée se résume ici à un homme aux yeux clos, immobile, bien loin d’une décomposition d’un mouvement rapide et frénétique qui passionnait les photographes en leur temps. Dans cette image d’abord captée par la photographie, c’est davantage l’objectif qui semble se déplacer autour du modèle, saisissant les contours, les reliefs, les nuances d’un visage dont l’universalité de la situation – l’ensommeillement ou la mort – ne peut qu’exercer une fascination sur le regardeur.

Présences

Djamel Tatah, Sans titre, 2016, huile et cire sur toile, 220 x 200 cm, Paris, galerie Poggi. © Jean-Louis Losi / © Adagp, Paris, 2022
Djamel Tatah, Sans titre, 2016, huile et cire sur toile, 220 x 200 cm, Paris, galerie Poggi. © Jean-Louis Losi / © Adagp, Paris, 2022

Certaines œuvres de Djamel Tatah donnent à voir des figures qui fonctionnent comme des archétypes : « Je cherche l’expression abstraite d’une représentation de l’homme, avec une volonté de dépouillement », souligne l’artiste. Ce dernier confère une présence trouble et évanescente à ses figures, dont la blancheur charnelle induit un aspect quelque peu spectral, rappelant un processus de stylisation à l’œuvre dans les enluminures persanes, indiennes ou arabes, mais également dans la peinture d’icônes issue de l’art byzantin. Interpellant de manière frontale le regardeur, les visages peints par Djamel Tatah, dans bien des cas, nous confrontent, nous forcent au silence, de par leur puissante et parfois insoutenable présence.

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