Bientôt : Rétrospective Ghada Amer à Marseille


À partir du 2 décembre 2022, Marseille accueille Ghada Amer pour sa première rétrospective en France. Figure majeure des enjeux post-coloniaux et féministes dans la création contemporaine, cette artiste franco -américano-égyptienne n’a pratiquement pas été présente sur la scène artistique française entre 2000 et son exposition au Centre de Création contemporaine Olivier Debré à Tours en 2018.

À l’initiative de Philippe Dagen (historien de l’art et critique au journal Le Monde) qui assure le commissariat avec Hélia Paukner (conservatrice responsable du pôle Art contemporain au Mucem), cette rétrospective très attendue se déroulera dans trois lieux :

  • Au Mucem (Fort Saint-Jean), « Ghada Amer, Orient – الشرق – الغرب – Occident » au bâtiment Georges Henri Rivière complétera les sculptures-jardin A Woman’s Voice Is Revolution qui sont en place depuis la mi-septembre sur l’aire de battage dans le jardin des migrations. Jusqu’au 16 avril 2023, « le parcours transculturel et international de l’artiste est mis en lumière : ce qu’on appelle l’Orient, sa perception par l’Occident, la traductibilité d’une culture dans une autre, la religion et la condition féminine constituent autant de thèmes dont Ghada Amer livre une vision personnelle, engagée et nuancée, s’affirmant comme une des grandes voix des débats actuels sur les enjeux post-coloniaux de la création ».
  • Au Frac Provence-Alpes-Côte d’Azur : « Ghada Amer, Witches and Bitches » montrera, jusqu’au 26 février 2023, comment pour Ghada Amer, « la question de la femme transcende celle de l’appartenance culturelle ou religieuse. Résolument féministe, elle s’est emparée en peintre du médium traditionnellement féminin de la broderie. Entre hommage et revendication, ses toiles entrent en dialogue avec les “maîtres” d’une histoire de l’art trop longtemps dominée par les hommes. Elles se développent sous le signe d’une puissance créatrice jubilatoire et d’un intérêt nouveau pour le portrait ».
  • À la chapelle du Centre de la Vieille Charité : « Ghada Amer, Sculpteure » illustrera, jusqu’au 16 avril 2023, de quelle manière «de passionnants transferts d’une technique à l’autre, [et] les expérimentations picturales de Ghada Amer investissent le champ de la sculpture à travers installations et sculptures paysagères, mais aussi à travers des œuvres en céramique et en bronze récemment poussées dans le sens de la monumentalité ».

On reviendra naturellement sur cet événement majeur qui marquera sans aucun doute la saison culturelle hivernale à Marseille et dans le monde de l’art contemporain en France et en Europe.

Commissariat : Hélia Paukner, conservatrice responsable du pôle Art contemporain au Mucem et Philippe Dagen, historien de l’art des XXe et XXIe siècles, professeur à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, critique pour le quotidien Le Monde et commissaire indépendant.

Scénographie : Studio Matters, Joris Lipsch et Floriane Pic au Mucem et à la chapelle du Centre de la Vieille Charité.

Catalogue (français/anglais) aux Éditions Dilecta sous la direction d’Hélia Paukner et Philippe Dagen. Les essais sont signés de Sahar Amer, Émilie Bouvard et Danji Lee.

Les œuvres exposées sont prêtées par Ghada Amer, la collection Michel Mégnin (Toulouse), le fonds de dotation Jean-Jacques Lebel (Paris), la Kewenig Gallery (Berlin), la collection Daskalopoulos (Grèce), la Forman Family Collection (Philadelphie), Miyoung Lee and Neil Simpkins (New York), Neda Young (New York).

À lire, ci-dessous, une conversation avec Ghada Amer, le parcours d’exposition annoncé dans le dossier de presse, et la présentation de la rétrospective par les commissaires sous la forme du traditionnel entretien avec l’équipe du Mucem.

En savoir plus :
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Entretien avec Ghada Amer

Comment abordez-vous cette première rétrospective française ?

J’ai envie de dire « enfin ! » Je ne l’attendais plus. Je n’y croyais plus. Je suis très heureuse de cette grande exposition organisée à Marseille… Par rapport à d’autres expositions que j’ai pu faire par le passé, j’ai ici vraiment les moyens de m’exprimer. Cette rétrospective à Marseille sera certainement beaucoup plus imposante que ma première (« Love has no End » ou « L’amour n’a aucune fin »), qui avait eu lieu en 2008 au Brooklyn Museum de New York, par exemple.

Ghada Amer au Mucem
Ghada Amer au Mucem

Cela vous intimide ?

Non ! Je suis une courageuse. J’aime les défis. Je ne suis pas intimidée. Au contraire, ça me donne des ailes, et j’ai très hâte de voir le résultat.

Vous avez des attaches avec la ville de Marseille ?

Pas vraiment. J’ai grandi à Nice… Nice et Marseille, ce sont deux mondes différents ! Je ne savais pas du tout à quoi m’attendre en venant ici… Mais je suis très heureuse d’être à Marseille, en fait. Et faire cette exposition sur trois lieux différents me permet chaque jour de me familiariser davantage avec cette belle ville.

Quelles sont vos premières impressions ?

Marseille, c’est un peu la copie d’Alger ! La lumière d’abord…. Et la population. D’ailleurs le quartier du Panier me rappelle beaucoup la Casbah.

Vos oeuvres peuvent trouver une résonnance particulière dans cette ville ?

J’en suis convaincue. C’est pour cette raison que nous présentons une sculpture-jardin en langue arabe. C’est d’ailleurs la première fois que j’utilise la langue arabe dans mes jardins. L’œuvre que je présente à Marseille avait initialement été conçue pour un autre projet qui devait avoir lieu en Arabie Saoudite. Mais elle avait été refusée là-bas, car jugée trop politique. En la présentant à Marseille, je sais que le Maghreb et le monde arabe viendront la voir, donc j’atteins finalement mon but.

Ghada Amer - A Woman’s Voice Is Revolution [la voix de la femme est révolution], Mucem, 2022 © Solene de Bony Mucem
Ghada Amer – A Woman’s Voice Is Revolution [la voix de la femme est révolution], Mucem, 2022 © Solene de Bony Mucem

Cette oeuvre dit « La voix de la femme est révolution »…

Et elle s’adresse à toutes celles et ceux qui sauront la lire. C’est en modifiant une seule lettre que j’ai détourné (et d’autres avant moi) l’aphorisme traditionnel « La voix de la femme est source de honte » en « La voix de la femme est révolution ». « La voix de la femme est source de honte » est une phrase tellement récurrente, tellement ancrée dans la pensée et la culture arabo-musulmanes que beaucoup de gens ne s’apercevront peut-être même pas du changement au premier coup d’œil ! Avec cette œuvre, j’ai donc voulu inviter les gens à une prise de conscience, à réfléchir à ces idées ancrées en nous, presque malgré nous.

La question du droit des femmes vous anime autant aujourd’hui qu’à vos débuts, il y a 30 ans ?

Oui, toujours. Je crois qu’il y a encore du chemin et du travail à faire…

Aujourd’hui, on imaginerait difficilement qu’une école d’art française vous refuse l’accès à un cours de peinture sous prétexte que vous êtes une femme…

À l’époque, à la Villa Arson, les garçons avaient le privilège de pouvoir accéder à certains lieux ou à certains outils ; ils pouvaient par exemple partir seuls couper un morceau de bois et revenir… Nous, les femmes, on devait être accompagnées. Ou quelqu’un devait le faire pour nous… Oui, je parle bien de la France !

D’ailleurs, durant mes études, en 1987, j’ai passé deux semestres à la School of the Museum of Fine Arts de Boston, et là, j’avais très peur d’utiliser certains outillages qui en France étaient le privilège des garçons. Je répétais « Je ne sais pas faire ». Alors on m’a dit que ce n’était simplement pas acceptable qu’une élève qui avait fait une école d’art ne sache pas utiliser divers outils et on m’a poussée à apprendre ! On m’a appris à pratiquer la soudure, à travailler le métal et le bois, etc. Et c’est aussi de cette manière que j’ai compris que les femmes avaient le droit de faire tout ce qu’elles voulaient.

Ce voyage à Boston m’a ouvert les yeux. À la Villa Arson, on nous disait que les femmes étaient déjà libérées, que le mouvement féministe avait déjà atteint ses buts ; alors que là-bas, j’ai découvert que le mouvement féministe en était à sa deuxième ou troisième génération, et qu’il était encore très fort et revendicatif ! Cette découverte, j’ai souhaité la ramener avec moi, en France. Après mes deux semestres à Boston, j’ai en effet voulu revenir à la Villa Arson car c’est une bonne école ! Elle ne m’avait simplement pas donné les outils pour peindre ou sculpter, mais elle m’avait donné les outils pour penser. Et pour me battre. Et c’est fondamental, ça !

Votre pratique s’est pourtant forgée en réaction à la discrimination sexiste que vous avez vécue là-bas…

Oui, et c’est paradoxal, en effet… Mais cette réaction, j’ai pu la construire dans un mode artistique « à la française » justement.

À l’étranger, on vous considère comme une artiste française ?

Non. C’est moi qui le précise à chaque fois. J’ai obtenu la nationalité française très tard, il y a à peine un an. J’étais d’ailleurs assez enragée, durant mes études, car en plus de ne pas avoir accès aux cours de peinture, je n’avais pas non plus accès à la nationalité ! À cette époque, je voulais être française et seulement française. Je ne voulais pas du tout qu’on me dise que j’étais arabe, même si c’était inscrit sur mon visage. Mais j’ai bien été obligée d’accepter ma différence…

En même temps, mon travail artistique s’intéresse à la femme ; non pas à la femme française ou à la femme arabe, mais à toutes les femmes, car il s’agit d’une cause et d’un combat universels. La question de l’égalité des droits se pose partout. Et celle-ci ne se limite pas à la question du voile.

Ghada Amer – Self-Portrait In Black And White [autoportrait en noir et blanc], 2020

Votre parcours artistique s’apparente à une quête identitaire ?

« Quête », je ne sais pas si le mot est juste. Car aujourd’hui, j’ai accepté mon identité multiculturelle. Ce qui me caractérise, c’est que je cherche à interroger une culture face à l’autre. En effet, chaque culture pense qu’elle a raison. Et c’est en prenant du recul, en parvenant à « s’extraire » de cette culture, que l’on réussit à la regarder, à l’interroger, à la critiquer.

La culture asiatique, je ne peux la juger, car je ne la connais pas. Mais je peux très bien regarder la culture arabe, la culture française et la culture américaine parce que je les ai vécues. Je me sens libre de les comparer. Et de prélever, au sein de chacune de ces cultures, ce qui me plaît.

Depuis peu, il semble que vous ayez noué un rapport plus étroit avec la culture et la langue arabes…

Quand j’étais en France, toutes mes oeuvres étaient en français. Et puis quand je me suis installée aux États-Unis, j’ai fait des oeuvres en anglais. Ensuite est venu le printemps arabe… C’est à ce moment-là que je me suis aperçue que les gens dans le monde arabe étaient beaucoup plus engagés politiquement que je ne le pensais. Dans les manifestations, j’ai vu des slogans merveilleux et j’ai commencé à tout noter. C’est comme cela que dès 2011, j’ai fait mes premières toiles en arabe. J’ai compris qu’avec cette langue, je pouvais m’adresser à un public qui pourra me lire et me répondre.

La sculpture-jardin présentée au fort Saint-Jean, A Woman’s Voice Is Revolution, avait été conçue pour l’Arabie Saoudite au départ…

Oui, mais elle a été refusée là-bas.

Elle a été censurée ?

Disons qu’ils n’en ont pas voulu.

Ghada Amer - A Woman’s Voice Is Revolution [la voix de la femme est révolution], Mucem, 2022
Ghada Amer – A Woman’s Voice Is Revolution [la voix de la femme est révolution], Mucem, 2022

C’était une provocation de votre part ?

Je n’ai pas proposé cette sculpture à l’Arabie Saoudite par provocation. Mais à ce moment-là, c’était l’idée et le projet artistique qui me hantait… Cette sculpture devait être installée dans un désert ; je voulais la remplir de roches volcaniques. Cela allait être très beau… Mais ils ont eu peur, je crois… Vous savez, la situation en Arabie saoudite est en train de changer socialement et politiquement ; il se passe des choses étonnantes là-bas… Mais je pense qu’ils ont peur de mots comme « révolution ».

J’ai vécu à peu près la même chose au Qatar : là-bas, ils ne voulaient pas que j’expose mes peintures avec des femmes nues… C’est d’ailleurs pour cette raison que j’ai commencé à faire de la sculpture non brodée : à travers ce nouveau langage, j’ai pu continuer à parler de mes sujets de prédilection, mais de façon beaucoup plus subtile et plus « soft ». J’ai joué le jeu et j’en suis très contente. Car depuis, je suis tombée amoureuse de la sculpture et de la céramique.

Au point d’arrêter la broderie ?

Oh non ! J’ai passé 30 ans de ma vie à essayer de peindre sans la peinture, à tenter de créer un langage féminin par la broderie… J’ai fabriqué mon propre alphabet… Et c’est seulement maintenant que je commence à écrire.

Ghada Amer – Parcours de l’exposition

Ghada Amer – Orient- الشرق-الغرب -Occident

Mucem, fort Saint-Jean, bâtiment Georges Henri Rivière

Ghada Amer ne théorise pas le métissage ou le choc des cultures : elle le vit et l’incarne.

Née en 1963 au Caire, elle s’installe en 1974 à Nice avec ses parents venus faire leur doctorat en France. Elle y arrive, enfant, comme dans un lieu d’émancipation, et se souvient avec éblouissement de la découverte des couleurs de la Côte d’Azur. Ses années d’études à la Villa Arson, à Nice, puis à l’Institut des hautes études en arts plastiques, à Paris, sont denses : la rencontre avec l’artiste d’origine iranienne Reza Farkhondeh, la découverte de l’art occidental et de son histoire, la colère de n’y voir figurer que très peu de femmes, l’indignation de se voir exclue des cours de peinture en raison des faibles chances de faire carrière pour une femme peintre dans les années 1980-90, l’étonnement de ne croiser alors que peu d’artistes originaires du Maghreb, du Proche et du Moyen-Orient dans le monde de l’art en France… Tout cela stimule le travail de l’artiste, qui décide en 1996 d’emménager à New York afin de prendre place sur la scène internationale de l’art contemporain. Depuis ce lieu de résidence, elle maintient toujours un lien étroit avec l’Égypte et la France.

Exposée en 1999 à la Biennale de Venise où elle reçoit le prix UNESCO pour la promotion des arts, Ghada Amer est aujourd’hui une artiste internationalement reconnue. Par la broderie, la peinture, la céramique, le bronze ou la création de jardins, elle incite à interroger d’une culture à l’autre les représentations, les rapports de domination, les processus d’assimilation, d’opposition ou de traduction. Elle déconstruit ainsi les notions binaires et schématiques que sont « l’Orient » et « l’Occident » et s’affirme comme une voix majeure portant sur les enjeux post-coloniaux et féministes de la création contemporaine.

L’exposition prend la forme d’un parcours libre au sein de la salle Georges Henri Rivière. Elle présente un ensemble de 36 oeuvres (2 sculptures, 3 céramiques, 3 installations, 1 vidéo, 2 diaporamas, 3 tirages photographiques, 16 toiles brodées et / ou peintes, 6 documents) réalisées à différentes étapes de la vie de Ghada Amer, dont neuf inédites. Elles peuvent répondre aux thématiques suivantes : « Être une femme moderne dans l’islam » ; « Traduire une culture dans une autre ? » ; « Amalgames et stéréotypes orientalistes passés et contemporains » ; « La femme dans les sources de la culture arabe ? » ; « Voix féministes contemporaines » ; « Réactions à l’actualité politique ».

Ghada Amer - Salon Courbé, 2008

Ghada AmerSalon Courbé, 2008
Fauteuils et canapé en bois tapissés de toile brodée, tapis, papier peint imprimé. 749,9 × 560,1 cm. Edition 2 (GHA.16115). Avec l’aimable autorisation de l’artiste et de la galerie Marianne Boesky, New York et Aspen © Ghada Amer

« J’ai grandi dans des salons courbés. C’est ainsi qu’on appelle en Égypte le mobilier de salon aux courbes inspirées des arts décoratifs français d’ancien régime. On en voit dans les salons de nombreuses familles des classes moyennes et aisées. » L’installation ne questionne pas seulement la rencontre avec l’Autre sous l’angle de l’influence ou de la domination culturelle. Elle pose aussi la question de la traduction et de la communication d’une culture à l’autre. Sur le papier peint sont imprimées en anglais des définitions du mot « terrorisme » extraites de plusieurs dictionnaires occidentaux, dont certains ont été publiés peu après l’épisode révolutionnaire de la Terreur, à la fin du XVIIIe siècle ; sur les éléments du salon est brodée en arabe la définition du terme choisi dans les années 1970 pour traduire le concept de « terrorisme », jusque-là inexistant dans la langue arabe. Mais les définitions sont-elles vraiment équivalentes ? Que véhicule chacun de ces termes ?

Ghada Amer et Ladan S. Naderi - photographie de la série « I ♥ Paris », 1991

Ghada Amer et Ladan S. Naderiphotographie de la série « I ♥ Paris », 1991
Collection de l’artiste, New York (États-Unis) © Ghada Amer et Ladan S. Naderi

« On est allées à des vernissages habillées comme ça ! »… Frappées par la faible présence d’artistes moyen-orientaux sur la scène parisienne du début des années 1990, Ghada Amer et l’artiste iranienne Ladan S. Naderi décident de s’en amuser : avec une amie, elles revêtent un voile intégral noir et se montrent dans différents lieux artistiques ou touristiques de la capitale. Le tollé suscité par ces apparitions leur fait prendre conscience des représentations stéréotypées et effrayantes que véhicule cet habit en Occident. Afin de les pointer du doigt, elles filment et photographient la performance. Ces clichés paraissent à peine moins caricaturaux que les fantasmes orientalistes associés à la femme arabe à partir des conquêtes napoléoniennes. Dans une perspective post-coloniale, le rapprochement s’impose.

A gauche : Ghada AmerPortrait Of The Revolutionary Woman [portrait de la femme révolutionnaire], 2017. Grès cérame avec incrustations de porcelaine et barbotine de porcelaine. Collection privée, Munich (Allemagne) © Ghada Amer, photo : Christopher Burke Studios
A droite : Ghada AmerSelf-Portrait in Blue and Yellow [autoportrait en bleu et jaune], 2014. Grès cérame avec incrustations de porcelaine et barbotine de porcelaine. Collection de l’artiste, New York (États-Unis) © Ghada Amer, photo : Christopher Burke Studios

Comment se représenter en tant que femme ? Si son Autoportrait montre l’adresse de Ghada Amer à saisir les traits d’un individu singulier, l’artiste souhaite le plus souvent traiter de la femme dans son universalité, au-delà des catégories sociales, religieuses ou ethniques. Pour cela, elle emploie la figure iconique de la pin-up dans ses peintures et, depuis 2013, dans ses céramiques. L’engobe émaillé lui permet de poursuivre ses recherches picturales tout en lui offrant de nouvelles possibilités expressives. Loin d’être des femmes passives et objetisées, les pin-up de cette période apparaissent comme des femmes sûres d’elles et actives. Elles font écho aux femmes révolutionnaires qui ont manifesté dans les rues du Caire en 2011 et à toutes les femmes qui luttent pour leur émancipation. « En vérité, toutes ces femmes, ce sont aussi un peu des autoportraits. »

Ghada Amer - Test #7 [étude #7], 2013

Ghada AmerTest #7 [étude #7], 2013
Peinture acrylique, broderie et gel médium sur toile. Collection de l’artiste, New York (États-Unis) © Ghada Amer, photo : Cheim & Read, New York

Ghada Amer a longtemps brodé et peint des toiles de petit format pour expérimenter de nouvelles techniques ou garder la trace de trouvailles inspirantes. Ces petits tableaux sont montrés aujourd’hui pour la première fois. Ils sont le fruit de recherches picturales et typographiques, en arabe ou en anglais, avec ou sans figures. Tous témoignent de l’activisme artistique et féministe de Ghada Amer.

« J’inclus dans mes peintures des citations qui me parlent, mais je ne précise jamais leur auteur : je veux qu’on les lise sans préjugé. Parfois, on a des surprises quand on découvre qui a prononcé certaines de ces phrases ! ».

Ghada Amer - Portrait Of Eman-RFGA [portrait d’Eman-RFGA], 2022

Ghada AmerPortrait Of Eman-RFGA [portrait d’Eman-RFGA], 2022
Acrylique, broderie et gel médium sur toile. Collection de l’artiste, New York (États-Unis) © Ghada Amer, photo : Christopher Burke Studios

En 2016, Ghada Amer entreprend une recherche sur le portrait en se prenant d’abord elle-même pour modèle. Ce travail débouche à partir de 2019 sur une série de portraits de modèles vivants effectués à partir de photographies, « The Women I know » [les femmes que je connais]. C’est bien souvent l’occasion de rendre visibles des femmes proches de l’artiste : assistantes, sœurs, cousines, amies, aux États-Unis, en France ou en Égypte. Des citations choisies par l’artiste trament le fond de ces œuvres. Souvent, les lettrages sont diffractés en zones de couleurs distinctes dans une esthétique chatoyante évoquant la mosaïque. Le slogan bilingue « My body my choice, mon corps mon choix » reste cependant déchiffrable ici. À travers ces toiles, Ghada Amer prête aux femmes inaudibles une voix solidaire et engagée.

Ghada Amer – Witches and Bitches

Frac Provence-Alpes-Côte d’Azur

L’art de Ghada Amer est résolument féministe. Engagée, elle ne conçoit pas son art comme un moyen d’action politique sur la société, mais davantage comme un « soft power » : sensualité, beauté, finesse d’exécution sont autant de qualités par lesquelles ses travaux séduisent et œuvrent dans le sens de l’émancipation des femmes. Ménagères, pin-up et sorcières parcourent son œuvre comme autant de femmes abaissées, objetisées, humiliées ou pourchassées qu’il s’agit de réhabiliter.

Reza Farkhondeh et Ghada Amer - Witches And Bitches A [sorcières et salopes A], 2010

Reza Farkhondeh et Ghada AmerWitches And Bitches A [sorcières et salopes A], 2010
Techniques mixtes sur papier. Collection de l’artiste, New York (États-Unis) © Reza Farkhondeh et Ghada Amer, photo : Christopher Burke Studios

Si la place de la femme égyptienne a pu questionner l’artiste, son expérience des discriminations sexistes en France et ailleurs l’a convaincue de l’universalité de la cause féminine. Étudiante en arts à Nice, entre 1984 et 1989, elle se voit refuser l’accès au cours de peinture en raison des faibles chances qu’auraient les femmes de mener avec succès une carrière de peintre. Sa résolution est prise : recourir au médium traditionnellement féminin de la broderie pour s’imposer dans l’histoire de la peinture et y faire entendre la voix des femmes.

Ghada Amer s’est ainsi imposée comme référence dans l’histoire de la peinture. Avec Mini-jupe, elle décide en 1992 de laisser les fils de ses broderies apparents à la surface de ses œuvres. Multipliant les couleurs, fixant ou non les fils à l’aide de gel médium pour donner forme à leur tracé, elle explore toutes les potentialités picturales offertes par la broderie, qu’elle hybride aussi de façon plus affirmée avec de la peinture.

C’est aussi en dialoguant avec certains « maîtres » de l’histoire de la peinture moderne qu’elle y prend sa place : les références au minimalisme précurseur de Joseph Albers, au minimalisme conceptuel de Sol LeWitt ou à la gestualité viriliste d’un peintre expressionniste abstrait comme Willem de Kooning permettent à Ghada Amer d’exprimer son admiration pour ces artistes tout en contestant la prédominance masculine dans l’histoire de l’art du XXe siècle.

Enfin, elle rend aussi hommage aux femmes peintres des siècles passés – longtemps cantonnées aux genres « mineurs » du portrait, de la scène de genre ou de la nature morte. Elisabeth Vigée-Lebrun ou Berthe Morisot présentes à l’esprit, elle développe ainsi depuis 2016 l’art du portrait notamment féminin afin de donner voix aux femmes invisibles.

À partir de 1991, Ghada Amer puise dans des magazines pornographiques une partie des figures qu’elle brode, peint ou sculpte. Il s’agit bien sûr d’accuser des stéréotypes qui réduisent les femmes à des objets de consommation. Mais l’imagerie érotique est aussi détournée pour clamer le droit de chacune à disposer de son corps comme elle l’entend.

Aux pin-up fragmentées et sériellement reproduites succèdent progressivement des femmes souveraines, dévisageant le spectateur, autonomes et actives dans la quête de leur plaisir quelquefois onanique ou saphique. La nudité décriée, lorsqu’elle est imposée par le regard masculin, devient ainsi un manifeste. Pour articuler ce discours, Ghada Amer déploie des procédés de plus en plus hauts en couleurs. La puissance érotique des femmes va de pair avec sa puissance créatrice. Pour l’artiste, il n’est pas seulement question de sexualité ici, mais aussi plus largement d’émancipation, d’épanouissement, d’auto-détermination, de liberté.

Cette partie d’exposition au Frac présente un ensemble de 38 œuvres (15 toiles peintes et/ou brodées, 17 sculptures, 6 dessins), dont une inédite.

Ghada Amer - Sindy In Pink-RFGA [Sindy en rose-RFGA], 2015

Ghada AmerSindy In Pink-RFGA [Sindy en rose-RFGA], 2015
Peinture acrylique et broderie sur toile. Collection Famille Forman, Philadelphie (États-Unis) © Ghada Amer, photo : Christopher Burke Studios

C’est dans le cortège d’une manifestation que Ghada Amer a découvert une phrase de la romancière américaine Tish Tawer, librement adaptée en slogan féministe : « Nous sommes les petites-filles des sorcières que vous n’êtes pas arrivés à brûler. » La sorcière est en effet devenue depuis les années 1960 un symbole des violences faites aux femmes et de leur résistance à la domination masculine. En s’appropriant ce slogan, Ghada Amer explicite son engagement, mais rend aussi hommage aux aïeules dont elle est l’héritière.

Ghada Amer - Girls In White-RFGA [filles en blanc-RFGA], 2004

Ghada AmerGirls In White-RFGA [filles en blanc-RFGA], 2004
Peinture acrylique, broderie et gel médium sur toile. Collection Neda Young, New York (États-Unis) © Ghada Amer

Les initiales RFGA, inscrites dans le titre, indiquent une collaboration avec Reza Farkhondeh – signe que les luttes féministes ne sont pas nécessairement l’apanage des femmes.

Ghada Amer - The New Albers [Le nouvel Albers], 2002

Ghada AmerThe New Albers [Le nouvel Albers], 2002
Broderie et gel médium sur toile. Collection de l’artiste, New York (États-Unis). Avec l’aimable autorisation de l’artiste et de la galerie Marianne Boesky, New York et Aspen © Ghada Amer

Josef Albers est un peintre d’origine allemande qui a délevoppé aux États-Unis, à partir des années 1950, une abstraction géométrique préfigurant l’art optique. Ghada Amer fait référence ici à sa célèbre série Hommage au carré, où le peintre adopte un austère emboîtement de carrés pour faire porter l’attention du spectateur sur la seule perception des couleurs. Ghada Amer rend hommage à ce maître de l’abstraction en imposant en trame de fond la présence des femmes.

Ghada Amer - Les Grands Nymphéas [the big nympheas], 2021

Ghada AmerLes Grands Nymphéas [the big nympheas], 2021
Broderie et gel médium sur toile. Collection de l’artiste, New York (États-Unis) © Ghada Amer, photo : Christopher Burke Studios

Aux yeux de tout peintre, Claude Monet est considéré comme un monstre sacré, l’incarnation d’une insurpassable picturalité. Le maître de l’impressionnisme fascine Ghada Amer. Entre 2010 et 2021, elle réalise cinq toiles en référence à ses Nymphéas. Celle-ci est la dernière en date. Ses dimensions témoignent de la souveraineté acquise par l’artiste, qui, tout à fait maître de son art, entre réellement en dialogue avec Monet, au-delà du simple hommage.

Ghada Amer - Revolution 2.0-RFGA [révolution 2.0-RFGA], 2011

Ghada AmerRevolution 2.0-RFGA [révolution 2.0-RFGA], 2011
Peinture acrylique, broderie et gel médium sur toile. Collection Miyoung Lee et Neil Simpkins, New York (États-Unis) © Ghada Amer, photo : Christopher Burke Studios

Cette toile témoigne du succès avec lequel l’artiste recherche de nouvelles solutions plastiques. En faisant tomber la toile brodée, l’artiste obtient un extraordinaire mouvement centrifuge, qu’elle fixe au moyen de gel médium. Le souffle parcourt l’oeuvre et lui donne toute sa puissance expressive. Une expression mise au service des femmes qu’on aperçoit entre les fils lorsqu’on approche de la toile.

Ghada Amer - Self-Portrait In Black And White [autoportrait en noir et blanc], 2020

Ghada AmerSelf-Portrait In Black And White [autoportrait en noir et blanc], 2020
Peinture acrylique, broderie et gel médium sur toile. Avec l’aimable autorisation de l’artiste et de la galerie Kewenig, Berlin (Allemagne) © Ghada Amer, photo : Lepkowski Studios Berlin

Les caractères qui trament la peinture clament : « Feminism encourages women to leave their husbands, kill their children, practice witchcraft, destroy capitalism and become lesbians [le féminisme pousse les femmes à quitter leurs maris, à tuer leurs enfants, à pratiquer la sorcellerie, à détruire le capitalisme et à devenir lesbiennes] ». Cette assertion est née en 1992 sous la plume de Pat Robertson, télé-évangéliste américain et portevoix de la droite chrétienne aux États-Unis. Quelle meilleure riposte que le registre de l’ironie, qui laisse entendre le discours décrié sans qu’il soit possible de douter de l’opinion réelle de la portraiturée ?

Ghada Amer, Sculpteure

À la chapelle du Centre de la Vieille Charité

Ghada Amer et ses broderies se sont imposées dans le champ de la création contemporaine. Mais depuis le début de sa carrière, l’artiste réalise aussi des recherches dans le domaine de la sculpture. Leurs plus récents aboutissements sont présentés dans la chapelle baroque du Centre de la Vieille Charité.

Après avoir créé des installations de toile brodée et plusieurs sculptures-jardins, l’artiste étend en 2010 sa pratique sculpturale à la résine puis au bronze. Afin de pouvoir réaliser elle-même les modèles d’argile pour ces œuvres, elle effectue entre 2014 et 2017 plusieurs résidences à la Greenwich House Pottery à New York, où elle est installée. La malléabilité de la terre et la picturalité des émaux lui ouvrent un large champ de création.

L’euphorie du geste n’efface cependant pas l’engagement féministe de Ghada Amer, elle l’exalte. Les pin-up détournées de l’imagerie publicitaire et pornographique sont transposées en sculptures – leurs silhouettes, tantôt mises en pièces, tantôt déformées par les irrégularités de l’argile, se chargent d’une expressivité à laquelle la monumentalité confère toute sa puissance.

Cette partie de l’exposition présente un ensemble de 11 oeuvres (6 céramiques de petit format, 5 céramiques de moyen format et 3 sculptures monumentales inédites en bronze).

Ghada Amer - La Géante [the giantess], 2017

Ghada AmerLa Géante [the giantess], 2017
Grès cérame avec incrustations de porcelaine et barbotine de porcelaine. Avec l’aimable autorisation de l’artiste et de la galerie Kewenig, Berlin (Allemagne) © Ghada Amer, photo : Christopher Burke Studios

Cette oeuvre au titre baudelairien n’invite pas seulement à la sensualité. Elle montre aussi comment, après avoir utilisé la broderie pour se rendre maître de l’art de peindre, Ghada Amer aborde en peintre le médium de la céramique. Dépassant les oppositions traditionnellement dressées entre le dessin et la couleur, l’artiste emploie gestes, matières, pigments pour rendre aux pin-up toute leur humanité.

Ghada Amer - L’Étonnement d’Amélie [Amelie’s astonishment], 2022

Ghada AmerL’Étonnement d’Amélie [Amelie’s astonishment], 2022
Bronze moulé à la cire perdue, 182 × 106 × 177 cm. Avec l’aimable autorisation de l’artiste et de la galerie Tina Kim, New York (États-Unis) © Ghada Amer, photo : Sustain-Works

Produites en 2021-2022 avec le soutien de la galerie américano- coréenne Tina Kim, les trois sculptures monumentales en bronze sont révélées au public occidental pour la première fois. Leurs dimensions témoignent de l’assurance prise par Ghada Amer sculpteure, tandis que leur forme et leurs motifs résultent d’un long processus d’élaboration. En effet, c’est d’abord sur des cartons pliés et dépliés que Ghada Amer a reproduit les femmes qui parcourent son oeuvre, avant de poursuivre cette expérimentation sur des surfaces d’argile, puis de bronze.

Leurs silhouettes et visages se découpent, se dévoilent et se télescopent au gré des pliures. La bidimensionnalité des tracés sans modelés contraste avec la tridimensionalité des dispositifs en paravent et avec la volupté des poses des pin-up. Des pin-up auxquelles des prénoms – Amélie, Suzy, Jennifer et Barbara – confèrent d’ailleurs une personnalité, au-delà du stéréotype. Chaque figure semble ainsi entrer en résistance contre la consommation habituellement suscitée par le cliché publicitaire ou pornographique.

Ghada Amer - Pensamiento Mexicano #3 [pensée mexicaine #3], 2018

Ghada AmerPensamiento Mexicano #3 [pensée mexicaine #3], 2018
Céramique vernissée. Avec l’aimable autorisation de l’artiste et de la galerie Kewenig, Berlin (Allemagne) © Ghada Amer, photo : Lepkowski Studios Berlin

La série des Pensamientos doit son titre espagnol à son lieu de création : l’atelier Cerámica Suro, à Guadalajara (Mexique). Comme les Thoughts, ces « pensées » sont de petites oeuvres abstraites résultant du libre-cours laissé par l’artiste au fil de ses idées. Elles sont un manifeste de liberté créatrice de l’artiste, qui, droitière, va jusqu’à se servir de sa main gauche pour favoriser l’apparition de nouvelles compositions. Pure recherche de forme, de couleurs et de matières, les sculptures ainsi créées évoquent la gestualité des peintres expressionnistes abstraits, que l’artiste admire.

A Woman’s Voice Is Revolution [la voix de la femme est révolution]

Entre les trois lieux… Une sculpture-jardin en extérieur. Mucem , fort Saint-Jean, jardin des migrations (aire de battage)

Ghada Amer - A Woman’s Voice Is Revolution [la voix de la femme est révolution], Mucem, 2022

Ghada AmerA Woman’s Voice Is Revolution [la voix de la femme est révolution], Mucem, 2022 © Ghada Amer ; photo : Mucem / Yves Inchierman

A Woman’s Voice Is Revolution est la première sculpture-jardin de Ghada Amer en langue arabe. Onze ans après le Printemps arabe en Égypte, l’artiste s’adresse aux activistes féministes dont les voix se sont alors fait entendre. En modifiant une lettre, elle détourne un dicton traditionaliste très répandu dans le monde arabe en slogan militant :

صوت المرأة عورة
sawt al-mar’ati `awra
La voix de la femme est source de honte

صوت المرأة ثورة
sawt al-mar’ati thawra
La voix de la femme est Révolution

Les matériaux employés soulignent la valeur subversive et émancipatrice de la phrase. Remplies de charbon, les lettres de l’inscription évoquent le feu de la révolte et celui des bûchers auxquels nombre de femmes taxées de sorcellerie ont été condamnées Elles tranchent avec le feuillage bleuté de l’hélichryse de Corse, une plante méditerranéenne aux vertus cicatrisantes, aussi nommée Immortelle : quelle meilleure invitation à la résilience et à la persévérance ?

Ghada Amer - dessin préparatoire pour A Woman’s Voice Is Revolution [la voix de la femme est révolution], 2022

Ghada Amer – dessin préparatoire pour A Woman’s Voice Is Revolution [la voix de la femme est révolution], 2022
Sculpture-jardin en acier corten, remplissage de terre, d’argile pilée, de charbon et de plantations d’immortelles. H 0,40 × L 14,48 × P 4,37 m. Dessin technique : Georgia Read. Réalisation technique : ateliers Sud Side, Marseille. Végétalisation : Mouvements et Paysages. Production : Mucem © Ghada Amer

Entretien avec Hélia Paukner et Philippe Dagen commissaires de l’exposition

La première rétrospective française consacrée à Ghada Amer se déroulera donc à Marseille. Comment est né ce projet ?

Hélia Paukner : Ghada Amer est une artiste reconnue. Elle a un parcours international et son oeuvre a déjà fait l’objet de rétrospectives à Rome, à New York, mais jamais en France. Alors même qu’elle a été formée dans ce pays, qu’elle y a vécu, qu’elle est parfaitement francophone, qu’elle a obtenu en 2021 la nationalité française et qu’elle est très attachée à la France. Il y avait donc une vraie lacune historiographique à combler. Sur proposition de Philippe Dagen, le Mucem a souhaité y remédier. Le parcours méditerranéen et international de Ghada Amer répond parfaitement au projet scientifique et culturel du musée, tout comme son engagement social.

Philippe Dagen : Cette proposition était elle-même née de conversations dans l’atelier de l’artiste au cours de plusieurs visites où je mesurais de mieux en mieux l’intensité des oeuvres qui s’y accumulaient ; et, je crois pouvoir le dire, d’une entente amicale qui n’a cessé de se renforcer. De retour de New-York, j’en ai parlé avec le président du Mucem Jean François Chougnet, dont j’ai vite compris qu’il partageait mon admiration pour Ghada Amer.

Cette rétrospective est présentée en trois parties, au sein de trois lieux marseillais différents : comment s’organise le parcours ?

Hélia Paukner : Les trois parties sont indépendantes et aucun ordre de visite n’est prescrit. En revanche, elles sont tout à fait complémentaires et abordent des thématiques différentes : le dialogue interculturel dans « Ghada Amer, Orient – الشرق الغرب – Occident » au Mucem, et l’engagement féministe dans « Ghada Amer, Witches and Bitches » au Frac—quand la Vieille Charité se concentre plus particulièrement sur les développements les plus récents de sa pratique de la sculpture sous le titre « Ghada Amer, Sculpteure ». Enfin, pour compléter ce parcours, il faut citer les jardins du fort Saint-Jean où est installée une sculpture-jardin depuis les Journées du patrimoine, le 17 septembre, et pour toute la durée de l’exposition. D’un point de vue plus anecdotique, la vie de Ghada Amer est une histoire de parcours. Elle est née en Égypte, a été formée en France, vit aux États-Unis. On retrouve en quelque sorte ces trois étapes dans le parcours d’exposition. On a d’ailleurs de l’arabe dans le titre de la partie Mucem, de l’anglais dans le titre de la partie Frac et du français dans celui de la partie Vieille Charité.

Philippe Dagen : À quoi j’ajouterais seulement que la participation de plusieurs institutions est en elle‑même un signe du retentissement de l’oeuvre.

Au Mucem, il sera question des multiples cultures de l’artiste entre Orient et Occident…

Philippe Dagen : Oui, c’est la première fois qu’une exposition questionne la façon dont la culture d’origine et les cultures d’élection de l’artiste se métissent ou s’entrechoquent dans son travail. Il ne s’agit pas d’y développer des points de vue spéculatifs sur l’islam, les prescriptions religieuses, le racisme ou la politique américaine au Moyen-Orient, mais plutôt de montrer les multiples réactions artistiques de Ghada Amer confrontée à ces problématiques à différents moments de sa vie.

C’est donc la partie la plus personnellement chargée de la rétrospective, et nous avons tenu à inclure les propos de l’artiste dans les cartels des oeuvres présentées. On en retient une critique virulente des préjugés et des invitations renouvelées à mieux connaître les cultures du Proche et du Moyen-Orient – à travers les installations Private Rooms ou Encyclopedia of Pleasure, par exemple, par lesquelles Ghada Amer étudie certains textes arabes fondateurs.

Il y est aussi question de la femme, entre Orient et Occident…

Hélia Paukner : Oui, le point de départ de Ghada Amer est celle de sa propre quête identitaire : « Qui suis-je, moi, femme moderne entre l’Égypte, l’Europe et les États-Unis ? » Ses réponses sont l’expression d’une profonde aversion pour toute sorte de prescription comme celles qui s’expriment à travers les normes vestimentaires, trop souvent réduites à la question du voile. Pour Ghada Amer, l’essentiel du message c’est : « Mon corps, mon choix », dans le sens d’une liberté de se voiler ou non. Et de se dévoiler ou non. Pour elle, cette liberté-là, c’est aussi la liberté de peindre un nu. Au Mucem, on verra par exemple une réinterprétation du Bain turc d’Ingres, où le nu tient naturellement une place de choix : il s’agit d’un acte militant sur la question de la représentation du corps de la femme, mais aussi d’une réappropriation postcoloniale de l’imagerie stéréotypée de l’Orientalisme.

L’autre cheval de bataille de Ghada Amer, ce sont les stéréotypes et les amalgames, l’ignorance de l’autre. Sur les photos de la série I ♥ Paris, on voit Ghada Amer, l’artiste Ladan S. Naderi et une de leurs amies poser en voile intégral dans différents lieux touristiques à Paris, en 1990. Il s’agit de revendiquer la présence d’artistes moyen-orientaux sur la scène parisienne de l’art contemporain, mais aussi et surtout de dénoncer les stéréotypes que l’Occident associe aux femmes musulmanes : non, une femme musulmane n’est pas forcément voilée ; non, une femme voilée n’est pas forcément soumise, non, elle n’est pas non plus synonyme de menace. Dans l’exposition, nous avons donc rapproché ces images avec d’autres stéréotypes, qui sont ceux de la femme orientale fantasmée dans les cartes postales d’époque coloniale.

La partie présentée au Frac s’appelle « Ghada Amer, Witches and Bitches », que l’on peut traduire par « sorcières et salopes » : deux motifs récurrents dans ses oeuvres ?

Hélia Paukner : Ce sont des figures qui servent à dénigrer les femmes, mais que des féministes ont récupérées comme symboles de lutte. Ghada Amer a commencé à s’interroger sur le corps féminin à travers les patrons de couture et la question des normes vestimentaires. Puis en 1991-92, pour critiquer le regard objectivant que peuvent porter les hommes sur le corps de la femme, elle a puisé des images dans des magazines pornographiques pour les broder sur ses toiles. C’est le fondement de son travail. Au-delà d’une critique de la pornographie, on aboutit à un manifeste d’un droit des femmes au plaisir et à l’épanouissement ; l’épanouissement érotique étant aussi un symbole de l’épanouissement général. Quand Ghada Amer dessine, brode, peint ou sculpte des femmes en train de s’embrasser et de faire l’amour, c’est aussi son plaisir de peintre qui s’exprime. Sa liberté. La liberté de dessiner le corps de la femme.

Philippe Dagen : Ce point est essentiel. Dénoncer le commerce du corps féminin tel que le pratiquent les industries du divertissement et la publicité est évidemment le point de départ. Mais Ghada Amer s’avance bien plus loin : les femmes qu’elle fait surgir sont, si l’on peut dire, les héroïnes de leur liberté et de leur jouissance, comme elle l’est elle-même en les dessinant et les peignant. Elle, femme artiste peint des nus féminins après tant de siècles de nus féminins peints par des peintres de sexe masculin.

Hélia Paukner : La partie présentée au Frac aborde aussi la question de la place des femmes dans l’histoire de l’art. Lorsqu’elle faisait ses études, à la fin des années 1980, on a refusé à Ghada Amer l’accès au cours de peinture parce que les femmes peintres avaient alors de très faibles chances de faire carrière. Elle s’est donc mise à la broderie. Non pas pour célébrer l’art de la broderie, mais pour faire de la peinture. Pour conquérir petit à petit le médium de la peinture. C’est pour cela qu’elle travaille beaucoup sur les fils apparents et sur les couleurs, comme « un » peintre avec ses pinceaux.

À travers ses toiles, elle prend position par rapport aux « maîtres » masculins de la peinture du XXème siècle. Il y a beaucoup d’oeuvres dans lesquelles elle fait directement référence à des peintres qu’elle admire (Josef Albers, Sol LeWitt ou encore Claude Monet), et prend place à leurs côtés. C’est ainsi qu’elle conteste la suprématie masculine dans l’histoire de l’art.

Philippe Dagen : Dans le passé et dans le présent de l’art, car il faut réaffirmer que les oeuvres des femmes artistes ont, dans le marché de l’art, des valeurs financières nettement moins élevées que celles qu’obtiennent leurs confrères de l’autre sexe. Inutile de se demander pourquoi. Je pourrais citer tel galeriste parisien fort connu qui disait fièrement il y a vingt ans qu’il n’exposerait jamais de femmes artistes… Il a du reste changé d’avis depuis. Je pourrais aussi citer bien des artistes français qui n’étaient pas moins méprisants, tout en se disant d’avant-garde et révolutionnaires.

Ghada Amer s’est plus récemment intéressée au médium de la sculpture, qui sera au coeur de la troisième partie de l’exposition, présentée dans la chapelle du Centre de la Vieille Charité…

Hélia Paukner : La tridimensionnalité intéresse Ghada Amer, qui crée des installations et des sculptures- jardins dès les années 1990. Mais ce n’est que plus tard, dans les années 2010, qu’elle s’empare du bronze et de la céramique. Ce sont les développements récents de cette production que l’on peut voir dans la chapelle de la Vieille Charité.

Les oeuvres en céramique sont abstraites et colorées. Elles ont un caractère très pictural : on y voit des gestes, presque des coups de pinceaux, un pur plaisir de la matière et la couleur, qui rappelle l’expressionisme abstrait.

Les trois bronzes de grand format, tous trois inédits, sont des sculptures figuratives : Ghada Amer a transposé en sculpture les motifs de pin-up dont elle a l’habitude. Mais c’est un rapport totalement renouvelé à l’espace, au volume et à la monumentalité qui s’amorce ici. L’écrin baroque de la chapelle de la Vieille Charité permet de mettre merveilleusement en lumière cette évolution.

Philippe Dagen : Les céramiques abstraites de Ghada Amer sont pour moi des concrétions de jouissance chromatique et corporelle. Ce sont autant des danses que des sculptures.

Sur un plan personnel, quelle fut votre principale découverte lors de votre travail sur ce projet ?

Hélia Paukner : Je crois bien que Ghada Amer m’a transmis, au cours de ces trois années de collaboration, un peu de son énergie émancipatrice !… Mais elle m’a aussi permis de décentrer à nouveau mon regard. Récemment encore, je voyais son oeuvre à travers le prisme de mon propre arrière-plan culturel. Les pin-up par exemple sont courantes dans notre univers visuel. Mais je suis partie quelques jours en Égypte, et j’ai parlé là-bas du travail de Ghada Amer avec des personnes de son entourage : j’ai alors vraiment découvert la radicalité de son geste artistique et le courage qu’il supposait. C’est un acte fort que de peindre un nu dans un contexte où le corps et la sexualité féminins sont tabous. Cette prise de conscience a été intellectuellement et humainement très forte.

Philippe Dagen : Sans doute, comme Hélia, de mieux mesurer quelle énergie, quelle endurance et quel courage il fallait pour résister à tant de préjugés, explicites ou implicites. Et pour ne jamais céder, mais, à l’inverse, continuer à avancer, même par vents contraires.

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