mardi 28 janvier 2020

Baptiste Rabichon – Les chemises de mon père au CACN Nîmes


Du 8 octobre au 30 novembre 2019, Baptiste Rabichon est le dernier invité du CACN (Centre d’art contemporain de Nîmes) dans les locaux qui occupe actuellement au 25 de la rue Saint-Rémy.

On avait particulièrement apprécié la richesse et la profondeur du travail de Baptiste Rabichon dans « En ville » au Cloître Saint-Trophime, lors des Rencontres d’Arles en 2018.

Récemment, on a pu voir dans le cadre de « Translations et rotation », le superbe accrochage que Joël Riff a présenté pour Art-O-Rama 2019, un diptyque de sa série Chirales.

On attendait donc avec curiosité de découvrir «  Les chemises de mon père ».
À lire la très intéressant présentation de Jean-Christophe Arcos, Baptiste Rabichon devrait nous dévoiler « une de ses recherches les plus intimes, puisant dans son histoire personnelle comme dans celle de Nîmes »…

A ne pas manquer.

À lire, ci-dessous, « Le non dupe erre », texte de présentation du projet par Jean-Christophe Arcos.

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Sur le site de Baptiste Rabichon

LE NON DUPE ERRE*

Pour la dernière exposition du Centre d’art contemporain de Nîmes dans ses locaux actuels, Baptiste Rabichon dévoile une de ses recherches les plus intimes, puisant dans son histoire personnelle comme dans celle de Nîmes. Après avoir montré son travail en Inde et en Chine, à Arles, à Paris et à Roubaix, l’artiste revient dans la ville où il a ses attaches.

Il ne s’agit pas à proprement parler de souvenirs : Les Chemises de mon père ne renvoient pas uniquement à un passé lointain, à une évocation d’enfance ou à une réminiscence nostalgique – au contraire, les temporalités s’amalgament, les strates se surimposent les unes sur les autres, les matières et les techniques mixtes trament ensemble des images qui s’apparentent moins à un récit univoque qu’à la combinaison fusionnelle entre le motif, le médium et une réflexion intense sur leur alliance.

C’est qu’ici, dans ces Chemises, se rendent lisibles certains enjeux majeurs de la photographie contemporaine, tout autant que les emprunts et traces que Baptiste Rabichon doit à ceux qui l’ont précédé. En plaçant une partie de ses sujets à proximité du papier photosensible ainsi masqué, il s’inscrit dans une lignée qu’on pourrait faire remonter aux anthotypes de Sir John Herschel ou aux natures mortes cyanotypes d’Anna Atkins (Baptiste Rabichon recourt régulièrement aux végétaux, comme dans ses séries Ranelagh, Natures mortes aux silhouettes ou, plus récemment, 17ème).

L’emploi du développement chromogène, qui fonctionne par l’oxydation successive et conjointe d’une substance développatrice et d’un copulant qui la colore, témoigne d’une connaissance poussée de la chimie propre au développement de la photographie argentique, mais aussi d’un syncrétisme entre lâcher prise et contrôle du processus.
Maîtrise technique et évolution aléatoire travaillent ensemble à faire l’image.

A cette première collaboration s’en ajoute une autre, qui taraude le contemporain : la part de la machine.
L’emploi récurrent, mais sans exclusive, de la numérisation par scanner, Baptiste Rabichon l’envisage comme la possibilité de compléter son dispositif de représentation : l’oeil de l’appareil discerne et restitue ce à quoi l’oeil humain reste aveugle. Comme le Blow Up d’Antonioni l’avait synthétisé, rien ne lui échappe.
Est-ce pour l’humaniser, l’amoindrir ou simplement par jeu, les mécaniques de précision qu’utilise Baptiste Rabichon sont souvent altérées, bricolées, parasitées, tordues ; mutilées, poussées au bout de leurs capacités, elles finissent par abandonner toute retenue et livrent enfin des résultats inattendus : la tache, le glitch, la diffraction sont autant de marqueurs de phénomènes propres aux optiques actuelles qui permettent de tout rassembler sur le même plan, y compris l’acte de voir même.
Le support condense plusieurs surfaces – c’était déjà le credo des cubistes, qui s’attachaient à tout montrer, y compris les faces cachées, poursuivi par les Fabric Works de Louise Bourgeois par exemple.

Des plis pourtant referment par endroits un drapé dérobé à la vue ; des taches pourtant éclipsent des bouts de matière – c’est que la tache profane autant qu’elle protège : en maculant la peau de la photographie, elle donne accès à un second plan et permet d’appréhender la profondeur des couches et des statuts qui cohabitent dans l’image.
Différents états de mise en visibilité s’y côtoient : le même tissu est scanné, photogrammé à distance, projeté… soulevant la complexité qui construit une image.

L’imagination ne suffit pas à faire image : entre le visionnaire et sa réalisation, une suite de gestes, de phénomènes, d’événements déroule une chronologie d’épreuves. Le résultat ne sera pas un triomphe sur l’adversité, mais un palimpseste marqué par l’altérité : s’il s’agit d’être « contre la machine », ainsi que le revendique Baptise Rabichon, c’est tout autant dans un acte de résistance que dans une proximité coopérative.
L’association entre homme et machine se noue sans doute dans le rapport au code : alors que le premier cherche à entretenir un rapport authentique au réel, dispensé de la relativité et de la subjectivité du langage, le second ne s’active que selon une logique objective et préprogrammée. Entre clash et articulation, Baptiste Rabichon et ses appareils restituent ensemble une ambivalence fondamentale entre le lumineux et l’occulte.

Ainsi, si ces Chemises arborent tout à la fois le patchwork des dessins d’indiennes de Nîmes, la structure du tissu, le geste et parfois la figure (le corps) de l’artiste, elles attestent au fond de l’impureté du travail artistique, qui, enfantant d’aberrations à force d’arranger les hasards, n’est dupe ni de ses empires, ni de ses instabilités.

Jean-Christophe Arcos

* Titre emprunté à un séminaire que Jacques Lacan donna entre 1973 et 1974 (en référence à celui qu’il réalise en 1963, Les noms du père). « Entre votre Symbolique, votre Imaginaire et votre Réel – depuis le temps que je vous les ressasse – ne sentez-vous pas que votre temps se passe à être tiraillé ? En plus ça a un avantage, ça suggère que l’espace implique le temps, et que le temps ce n’est peutêtre rien d’autre, justement, qu’une succession des instants de tiraillement. »

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