mardi 21 septembre 2021

Pierre Huyghe – After UUmwelt à la Grande Halle – Luma Arles


Jusqu’au 30 octobre 2021, Pierre Huyghe présente After UUmwelt à la Grande Halle du Parc des Ateliers à Arles. À l’évidence, cette magistrale installation s’impose comme le projet le plus intéressant parmi les multiples expositions inaugurales de Luma Arles.

Nouvelle commande de la Fondation Luma, After UUmwelt est produit spécifiquement pour la Grande Halle. C’est une nouvelle itération du projet UUmwelt exposé en 2019 à la Serpentine Gallery (Londres) qui s’inscrivait lui-même dans la continuité de After A Life Ahead (2017) et de Untilled (2011).

Pierre Huyghe présente UUmwelt « une coproduction d’imaginations entre l’humain et une intelligence artificielle ». On retrouve dans la Grande Halle les larges écrans LED qui étaient au cœur de l’installation à la Serpentine Gallery. Une série d’images mentales, en constante formation, s’y enchaînent à un rythme soutenu, parfois frénétique…

Le texte d’introduction précise que ces images « ont été reconstruites en laboratoire grâce à un réseau de neurones profonds qui utilise continuellement des processus d’optimisation, de compréhension et de reconnaissance ». Elles ont été « produites par une interface neuronale directe qui a capturé l’activité cérébrale d’un sujet pendant qu’il imaginait des éléments qui lui étaient donnés à penser, tels que des entités biologiques, des outils préhistoriques, des codes et des œuvres d’art ».

Un incubateur de cellules cancéreuses (Cancer Variator, 2016), contenant des cellules in vitro HeLa, fonctionne comme une horloge pour After UUmwelt. Les variations du rythme avec lesquelles elles se divisent entraînent l’apparition de nouvelles images sur les écrans.

Pour After Uumwelt,l’espace de la Grande Halle a été entièrement recouvert d’une couche de terre compactée. Ce sol héberge des organismes biologiques et technologiques qui composent et activent cet environnement. L’évolution dynamique des images est constamment affectée par le milieu (la lumière, la température, l’humidité) et par la présence des agents biologiques (visiteurs, abeilles, fourmis et bactéries).

Pierre HuygheAfter UUmwelt à la Grande Halle – Luma Arles

Pour l’installation arlésienne, Pierre Huyghe complète son dispositif avec des reconstructions physiques de certaines images mentales. Ces « artefacts de l’imagination », intitulés Mind’s Eyes (2020) sont composées de matières biologiques et synthétiques, mais aussi de micro-organismes.
Pendant l’exposition, ces « sculptures » devraient se transformer en fonction des modifications de leur environnement. À leur propos Pierre Huyghe précise :

« Les images mentales peuvent circuler d’un esprit à l’autre, hors du champ de l’apparence, comme une conversation télépathique synthétique. Elles peuvent aussi être externalisées des esprits des sujets et se manifester physiquement. Il serait alors possible d’être le témoin de la création d’un imaginaire collectif, comme dans un rituel neuronal. Mind’s Eyes sont des images mentales extraites de UUmwelt, artefacts du champ de l’imaginaire, précipités occupant l’espace. Elles sont dans une continuité ambiguë entre l’imagination humaine visuelle, l’intelligence artificielle, les données et la matière ».

Pierre Huyghe Mind’s Eyes (2020) – After UUmwelt à la Grande Halle – Luma Arles

Avec After UUmwelt, Pierre Huyghe propose une œuvre fascinante, troublante et effrayante…
Son installation occupe magistralement l’ancienne chaudronnerie des ateliers SNCF dont elle magnifie la charpente métallique. Elle constitue aussi un contre-pied sombre et lugubre à la rutilante construction de Frank Gehry et aux rénovations propres et fonctionnelles des autres bâtiments par Selldorf Architects.

Pierre Huyghe et ses assistants, derniers réglages avant l’ouverture de After UUmwelt à la Grande Halle – Luma Arles

Par sa démarche artistique, sa pratique singulière de l’exposition, les relations ambiguës et floues entre art et sciences, Pierre Huyghe propose à nouveau une expérience unique qui nous place dans une position obscure et inconfortable, face à des situations incertaines et des perspectives inquiétantes à la limite d’être angoissantes où des intelligences artificielles s’imposent comme acteurs dans « un univers plurivoque incluant les non-humains » qu’évoque Nicolas Bourriaud dans l’introduction d’Inclusions, son dernier essai…

« Je ne veux pas exposer quelque chose à quelqu’un, mais plutôt le contraire : exposer quelqu’un à quelque chose. » Pierre Huyghe

En exergue des documents de communication de son installation (UUmwelt) à la Serpentine Gallery pendant l’hiver 2018/2019, cette affirmation de l’artiste résume parfaitement son intention pour cette étonnante installation.

Le communiqué de presse ajoutait cet extrait d’une conversation avec Hans Ulrich Obrist, en octobre 2018 :

« Quand ce qui est fait n’est pas nécessairement dû à l’artiste en tant qu’opérateur unique, le seul à générer des intentions et que c’est plutôt un ensemble d’intelligences, d’entités biotiques ou abiotiques, hors de portée humaine, et que la situation présente n’a pas de durée, ne s’adresse à personne, est indifférente, à ce moment-là, peut-être que le rituel de l’exposition peut s’auto-présenter ».

À lire, ci-dessous, le texte d’introduction de l’exposition After UUmwelt et quelques repères biographiques à propos de Pierre Huyghe.

En savoir plus :
Sur le site de Luma Arles
Suivre l’actualité de Luma Arles sur
À voir la conversation de Pierre Huyghe avec Hans Ulrich Obrist, en octobre 2018 
Pierre Huyghe sur le site de la galerie Chantal Crousel
À lire le texte de Florence Meyssonnier à propos de Uumwelt dans zerodeux, celui de Pascal Lièvre à propos de After Alife Ahead dans trans/verse.
À voir la conférence de Flora Katz à propos de Untilled à la Fondation Vincent Van Gogh Arles, en novembre 2017.

Pierre HuygheAfter UUmwelt, 2021
Reconstruction de réseaux de neurones profonds, reconstructions d’image profonde matérialisée (verre, résine synthétique, silicone, alliage de cuivre, colophane, minéraux, os, calcium, protéines, sodium, sucre, agar agar, bactéries), réseau contradictoire génératif, reconnaissance faciale, écrans, son, capteurs, cellules cancéreuses humaines (HeLa), incubateur, odeurs, abeilles, fourmis, mycelium, terre, pigment.
UUmwelt (2018) est présentée avec l’aimable autorisation de LUMA Foundation L’exposition After Uumwelt est une production de LUMA Foundation, présentée à LUMA Arles, dans la Grande Halle, jusqu’au 30 octobre 2021 Courtesy de l’artiste; Esther Schipper, Berlin; Galerie Chantal Crousel, Paris; Marian Goodman Gallery, New York; Hauser & Wirth, London ©Ola Rindal

Pierre Huyghe – After UUmwelt : Texte d’introduction

La pratique de Pierre Huyghe se concentre sur les réalités symbiotiques et l’écologie générale à l’intersection de mondes possibles. Son travail se manifeste en instaurant les conditions pour que différentes entités coexistent, sans distinction hiérarchique ni détermination spécifique. À travers cette coopération inter-espèces, de nouvelles formes sont générées hors du contrôle de l’artiste et se développent indépendamment.

After UUmwelt est une nouvelle commande créée spécifiquement pour La Grande Halle, ancien espace de production des ateliers SNCF, au sein du complexe culturel de LUMA Arles. A cette occasion, Pierre Huyghe a transformé le site en une situation où l’humain et l’imagination artificielle sont exposés à des organismes biologiques et techniques, des cellules virales et des formes qui produisent activement cet environnement sensible et spectral, peuplé par des processus et des mutations.

Selon l’artiste, UUmwelt est « une coproduction d’imaginations entre l’humain et une intelligence artificielle ». Sur des écrans LED, sont présentées des images mentales produites par une interface neuronale directe qui a capturé l’activité cérébrale d’un sujet pendant qu’il imaginait des éléments qui lui étaient donnés à penser, tels que des entités biologiques, des outils préhistoriques, des codes et des œuvres d’art. Les images mentales ont été reconstruites en laboratoire grâce à un réseau de neurones profonds qui utilise continuellement des processus d’optimisation, de compréhension et de reconnaissance. Le processus d’UUmwelt a débuté en 2018.

Dans After UUmwelt, de nouvelles images sont constamment générées. Celles-ci incorporent leur milieu (« Umwelt » en allemand) dans leur développement : la reconnaissance faciale des visiteurs, et des facteurs externes, tels que des actions atmosphériques ou biologiques exercées par des abeilles, des fourmis et des bactéries, contribuent à la modification de leur apparence en temps réel.

Un incubateur de cellules cancéreuses (Cancer Variator, 2016), contenant des cellules in vitro HeLa, fonctionne comme une horloge pour After UUmwelt. Le rythme de division des cellules cancéreuses varie, ce qui déclenche l’apparition de nouvelles images sur les écrans.

Parallèlement à cela, Mind’s Eyes (2020), images mentales capturées et extraites de l’esprit du sujet, se manifestent physiquement comme des artefacts de l’imagination. Ces reconstructions tangibles d’images mentales sont composées de matières biologiques et synthétiques, ainsi que de micro-organismes. Pendant la durée de l’exposition, elles se modifient, se dégradent et se transforment avec leur environnement.

Formes multidimensionnelles, environnements fluctuants, variabilité dans la coexistence des espèces et contingence sont des notions essentielles à l’expérience de la nature sensible de l’œuvre, ouvrant la voie à une pratique artistique conçue comme un être-milieu, libérée de toute prédiction.

After UUmwelt est la première présentation majeure de Pierre Huyghe en France depuis sa rétrospective au Centre Pompidou en 2013. Elle est une nouvelle itération d’UUmwelt, présenté à la Serpentine Gallery à Londres (2 octobre 2018 – 10 février 2019).

À propos de Pierre Huyghe

Pierre Huyghe (né en 1962, à Paris) vit et travaille à New York. Son travail est internationalement connu et montré dans diverses institutions à travers le monde. Les œuvres de Pierre Huyghe se présentent souvent comme des situations qui instaurent une continuité entre un large éventail de formes de vie intelligentes (biologiques, technologiques) et de matières qui apprennent, se modifient et évoluent. Ce sont des environnements immersifs, contingents et en constante évolution. Ce sont des sites de possibilités, d’excès de fiction, indéterminés et indifférents aux catégories et aux témoins.

Depuis plusieurs années, les œuvres de Pierre Huyghe sondent des alternatives à la perspective humaine, donnant ainsi aux regardeurs le sentiment qu’ils ne sont pas toujours attendus, à la manière de Untilled, dOCUMENTA(13), (2012) et Untitled (Human Mask) (2014).
Huyghe a reçu de nombreuses distinctions, dont le Nasher Sculpture Prize (2017), le prix Kurt Schwitters (2015), le prix Roswitha Haftmann (2013), le prix de l’artiste contemporain de l’année, décerné par le Smithsonian Museum (2010), le prix Hugo Boss, remis par le musée Guggenheim (2002), le prix spécial du jury de la Biennale de Venise (2001), et un DAAD, à Berlin (1999-2000). Plus récemment, il a été nommé directeur artistique de l’Okayama Art Summit 2019.

Parmi ses expositions récentes : UUmwelt, à la galerie Serpentine, à Londres (2018) et The Roof Garden, au Metropolitan Museum, à New York (2015). En 2012-2014, une importante rétrospective de l’œuvre de Huyghe, présentée par le Centre Pompidou (Paris), a voyagé au musée Ludwig, en Allemagne, en passant par le musée d’Art du comté de Los Angeles, aux États-Unis. Son œuvre a également été présenté dans des expositions en groupe, dont, entre autres, After ALife Ahead, au Skulptur Projekte Münster, en Allemagne (2017) ; Tino Sehgal, au Palais de Tokyo, à Paris (2016), Saltwater. A Theory of Thought Forms, à la XIVème Biennale d’Istanbul (2015), et dOCUMENTA(13), à Kassel (2012).

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