Ho Tzu Nyen – Jour spectral et contes étranges à la Mécanique Générale, Luma Arles


Jusqu’au 11 janvier 2026, l’artiste singapourien Ho Tzu Nyen investit le « Black Cube » de la Mécanique Générale à Luma Arles avec une exposition fascinante et incontournable. Son titre, « Jour spectral et contes étranges », exprime bien l’ambiguïté, la théâtralité et le malaise qui traversent ses œuvres et leur capacité à questionner ce que l’on croit savoir, ce que l’on interprète et ce dont on se souvient…

Figure importante de la scène contemporaine, Ho Tzu Nyen réalise des films et des installations vidéo nourris de multiples références, issues aussi bien des cultures orientales qu’occidentales. Mythes, histoire de l’art, philosophie, cinéma, musique, théâtre, animation ou encore images issues d’internet s’y entrecroisent. Sa pratique artistique interroge l’histoire – la manière dont elle est écrite et transmise – ainsi que la place qu’y occupent les récits, les mythes et la fiction. Ces questions s’incarnent dans des œuvres ancrées dans le contexte de l’Asie du Sud-Est, une région marquée par la coexistence des identités, des langues, des religions, des cultures et des influences. Pour l’artiste, son « unité » réside avant tout dans cette pluralité et dans la transformation permanente.

Considéré par certain·es comme l’un des artistes les plus novateurs des vingt dernières années, Ho Tzu Nyen maîtrise avec virtuosité les outils de montage algorithmique et d’intelligence artificielle. Il recompose sans cesse ses récits, tout autant que les formes qu’il emploie pour les raconter. Les thèmes, les motifs et les figures circulent d’une œuvre à l’autre, constituant un univers dense, parfois oppressant, souvent traversé d’une dimension hallucinée.

Ho Tzu Nyen - Jour spectral et contes étranges à la Mécanique Générale, Luma Arles
Ho Tzu Nyen – Jour spectral et contes étranges à la Mécanique Générale, Luma Arles

À gauche du texte d’introduction, un diagramme – script original de Ten Thousand Tigers, une pièce créée en 2014 – donne à voir cet univers singulier.

Dans les espaces de la Mécanique Générale, « Jour spectral et contes étranges» rassemble cinq installations d’envergure réalisées depuis 2015.

Au centre de l’exposition, Phantoms of Endless Day, une installation commandée spécialement par Luma Arles, se compose de quatre projections haute définition, élaborées à partir de boucles vidéo générées par intelligence artificielle et d’un système de séquençage algorithmique. Ce projet puise dans la matière de Endless Day, un long-métrage entamé en 2011, mais resté inachevé.

Ho Tzu Nyen - Jour spectral et contes étranges à la Mécanique Générale, Luma Arles
Ho Tzu Nyen – Jour spectral et contes étranges à la Mécanique Générale, Luma Arles

L’installation interroge notre compréhension du temps, de la perception, et du récit. Elle sollicite une attention soutenue de la part des visiteur·euses. Changer de point de vue au sens strict du terme est indispensable pour suivre les quatre groupes de protagonistes mis en scène par Ho Tzu Nyen – soldats japonais, guérilleros communistes, agents des Forces spéciales britanniques, ainsi qu’un esprit de la forêt et un tigre-garou – dans le chaos des derniers jours de la Seconde Guerre mondiale à Singapour.
Les thèmes et les personnages de Endless Day ont continué à habiter les vidéos et films de Ho Tzu Nyen au cours de la décennie suivante. On en retrouve de nombreux échos dans trois autres œuvres présentées dans « Jour spectral et contes étranges» et que l’on découvre dans les trois superbes salles de projection de la Mécanique Générale.

One or Several Tigers (2017), œuvre majeure de l’artiste, explore la figure du tigre dans les mythologies d’Asie du Sud-Est et le rôle qu’elle a joué dans les récits fondateurs de Singapour à l’époque coloniale. À elle seule, cette installation justifie la visite de l’exposition.

Ho Tzu Nyen - Jour spectral et contes étranges à la Mécanique Générale, Luma Arles
Ho Tzu Nyen – Jour spectral et contes étranges à la Mécanique Générale, Luma Arles

Hotel Aporia (2019) propose une polyphonie de récits ayant pour toile de fond l’influence impériale japonaise en Asie pendant la Seconde Guerre mondiale.

Ho Tzu Nyen - Jour spectral et contes étranges à la Mécanique Générale, Luma Arles
Ho Tzu Nyen – Jour spectral et contes étranges à la Mécanique Générale, Luma Arles

L’installation The Name (2015-2017) s’intéresse à la figure du « ghostwriter » (nègre littéraire) et au personnage de Gene Z. Hanrahan, auteur et éditeur de plusieurs ouvrages, dont The Communist Struggle in Malaya (1954), soupçonné d’avoir servi de couverture à la CIA.

Ho Tzu Nyen - Jour spectral et contes étranges à la Mécanique Générale, Luma Arles
Ho Tzu Nyen – Jour spectral et contes étranges à la Mécanique Générale, Luma Arles

Dans le même espace de projection, The Nameless (2015) est centré sur Lai Teck, personnage énigmatique devenu secrétaire général du Parti communiste malaisien de 1939 à 1947, mais qui aurait également été un agent triple au service des polices secrètes française, britannique et japonaise.

Sur la gauche, la double projection vidéo T for Time (2023-en cours) et l’ensemble des quarante-trois vidéos formant T for Time: Timepieces (2023-en cours) proposent une réflexion fascinante sur la notion de temps. À première vue, ces deux œuvres pourraient sembler détachées des quatre autres installations. Mais en y regardant de plus près, ce temps, qui pour lui ne suit pas une progression linéaire, apparaît comme la matière même du travail de Ho Tzu Nyen. « Parfois, je pense que le véritable médium avec lequel je travaille est le temps lui-même. Après tout, on pourrait dire que les images en mouvement comme les films et les vidéos ne sont que des tentatives de donner forme au temps »…

Ho Tzu Nyen - Jour spectral et contes étranges à la Mécanique Générale, Luma Arles. Photo Victor é Simon. Grégoire d'Albon
Ho Tzu Nyen – Jour spectral et contes étranges à la Mécanique Générale, Luma Arles. Photo Victor é Simon. Grégoire d’Albon

« Jour spectral et contes étranges » est une exposition exigeante. Pour comprendre le sens et apprécier pleinement la complexité et la richesse des cinq œuvres présentées, il est préférable d’y consacrer au moins deux heures ou d’envisager plusieurs visites à la Mécanique Générale.

Si cette proposition de Luma Arles se distingue par sa cohérence et sa qualité, on peut néanmoins regretter que les commissaires n’aient pas évoqué plus longuement le rôle central du projet CDOSEA – Critical Dictionary of Southeast Asia, une base de données initiée par Ho Tzu Nyen en 2012. Organisé autour des vingt-six lettres de l’alphabet latin, ce « dictionnaire » en constante évolution fonctionne comme une matrice pour son œuvre : il permet de faire émerger de nouveaux axes de recherche et de production.
Depuis sa création en 2012, le dictionnaire a généré un certain nombre de films, d’œuvres théâtrales et d’installations, dont certaines sont présentes à Arles : Ten Thousand Tigers (2014), 2 or 3 Tigers (2015), The Nameless (2015), The Name (2015), Timelines (2017), One or Several Tigers (2017). Toutefois, le texte d’introduction de The Name et The Nameless mentionne le rôle du Critical Dictionary of Southeast Asia dans leur création.

Les magnifiques salles de projection de la Mécanique Générale montrent ici pour la première fois certaines de leurs limites. Les installations The Nameless, The Name et Hotel Aporia ont dû en effet être adaptées pour y être présentées et il n’est pas certain que ces modifications n’aient pas fait perdre un peu de leurs richesses…

Plusieurs des œuvres exposées dans « Jour spectral et contes étranges» sont également présentées jusqu’au 24 août dans « Time & the Tiger » au Mudam à Luxembourg dans des configurations différentes. Cette exposition itinérante a débutée au Singapore Art Museum en novembre 2023 avant de rejoindre l’Art Sonje Center à Séoul et le Hessel Museum of Art à New York en 2024.

Commissariat de Vassilis Oikonomopoulos, directeur artistique et de Tom Eccles, conseiller général de Luma Arles

Ho Tzu Nyen - Jour spectral et contes étranges à la Mécanique Générale, Luma Arles
Ho Tzu Nyen entre Vassilis Oikonomopoulos et Tom Eccles lors de la visite de presse de Jour spectral et contes étranges à la Mécanique Générale, Luma Arles

À lire, ci-dessous, un compte rendu de visite complet accompagné de plusieurs commentaires de Ho Tzu Nyen récupérés sur internet.

En savoir plus :
Sur le site de Luma Arles
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Ho Tzu Nyen sur le site de la galerie Kiang Malingue
Consulter The Critical Dictionary of Southeast Asia (CDOSEA) et les notes de l’artiste sur ses Timepieces

Ho Tzu Nyen – « Jour spectral et contes étranges » – Regards sur l’exposition

À l’entrée de l’exposition, le texte d’introduction est accompagné d’un grand diagramme, issu du script original de Ten Thousand Tigers, une pièce que Ho Tzu Nyen a écrite et mise en scène en 2014, et qui continue d’inspirer ses œuvres récentes. Il donne un aperçu de l’univers dense et complexe de l’artiste.

Ho Tzu Nyen - Jour spectral et contes étranges à la Mécanique Générale, Luma Arles. Photo Victor é Simon. Grégoire d'Albon
Ho Tzu Nyen – Jour spectral et contes étranges à la Mécanique Générale, Luma Arles. Photo Victor é Simon. Grégoire d’Albon

Phantoms of Endless Day, 2025

Ho Tzu Nyen - Jour spectral et contes étranges à la Mécanique Générale, Luma Arles
Ho Tzu Nyen Phantoms of Endless Day, 2025. Projections HD synchronisées à quatre canaux (format 16:9, couleur et son spatialisé multicanal, boucle générative de 15 minutes), vidéo générative par intelligence artificielle, discours génératif par intelligence artificielle, système de séquençage algorithmique. Produit par LUMA Foundation – Jour spectral et contes étranges à la Mécanique Générale, Luma Arles

Dans la grande salle de la Mécanique Générale, l’installation Phantoms of Endless Day (2025), commandée par Luma Arles, occupe une place centrale.
Cette étonnante expérience est difficile à décrire. Elle peut se vivre debout, en mouvement ou immobile, ou encore assis sur des cubes en miroir, au centre ou en périphérie des quatre écrans de projection double face, au milieu d’un son que diffuse dix-huit haut-parleurs…

L’œuvre prend pour point de départ les séquences de Endless Day, un long-métrage resté inachevé depuis 2011. À Singapour, dans les derniers jours de la Seconde Guerre mondiale, quatre groupes différents y étaient mis en scène.
– Un escadron de soldats japonais – présents à Singapour entre 1942 et 1945 – sont porteurs de l’ambition impériale d’établir une « sphère de prospérité dans la grande Asie orientale ».
– Des guérilleros communistes qui résistent à l’occupation japonaise rêvent d’un monde nouveau.
– Deux agents des Forces Spéciales britanniques abandonnés par l’ancien colonisateur sont chargés de saboter les opérations japonaises.
– Un esprit de la forêt et un tigre-garou, figures issues de la cosmologie malaise traditionnelle.

Ho Tzu Nyen, Phantoms of Endless Day, 2025. Commande de LUMA Foundation. Avec l’aimable autorisation de l’artiste et de Kiang Malingue.

Endless Day a marqué en profondeur la pratique de Ho Tzu Nyen. Entre 2012 et 2017, il a développé plusieurs œuvres autour des mythes du tigre malais, donnant naissance à One or Several Tigers (2017). En 2015, il s’est intéressé aux histoires communistes de Singapour et de Malaisie, notamment dans The Nameless (2015). Plus récemment, il a imaginé une trilogie d’installations sur l’impérialisme japonais, dont Hotel Aporia (2019). Ces trois œuvres sont présentées dans « Jour spectral et contes étranges».

Pour Phantoms of Endless Day, Ho Tzu Nyen a intégré les images du film dans un dispositif d’intelligence artificielle développé avec son équipe. Le système fonctionne à deux niveaux. Il réassemble en continu les séquences d’origine dans une installation vidéo à quatre canaux, proposant une narration sans cesse recomposée. Parallèlement, l’IA génère de nouveaux contenus à partir de ces images, transformant parfois les personnages d’Endless Day en figures issues d’autres œuvres, comme One or Several Tigers, The Nameless ou Hotel Aporia.

Pour les commissaires, « Phantoms of Endless Day peut être considérée comme une tentative de Ho Tzu Nyen de donner une nouvelle forme hybride à ses obsessions artistiques de la dernière décennie – une forme qui fusionne le langage cinématographique classique avec les dernières possibilités du cinéma algorithmique et de l’intelligence artificielle. Ho active un espace où technologie et mythe convergent, générant des visions poétiques et troublantes de ce qui pourrait advenir, en imaginant des possibilités infinies et en rêvant le passé pour en faire émerger de nouveaux avenirs possibles ».

Ho Tzu Nyen - Jour spectral et contes étranges à la Mécanique Générale, Luma Arles
Ho Tzu Nyen – Jour spectral et contes étranges à la Mécanique Générale, Luma Arles

Pour les visiteur·euses, tout devient incertain dans cette narration. Qui prend la parole ? Qui se souvient ? Qui écrit l’histoire ? Les Fantômes de ce jour sans fin circulent sans doute entre les événements et leur récit, dans un étrange brouillard algorithmique…

One or Several Tigers, 2017

Ho Tzu Nyen - Jour spectral et contes étranges à la Mécanique Générale, Luma Arles
Ho Tzu NyenOne or Several Tigers, 2017. Projections vidéo synchronisées à deux canaux (format 16:9, couleur, son à dix canaux, 33 min 33 sec), écran automatisé, théâtre d’ombres, système de contrôle de spectacle. En collaboration avec Vindicatrix (chœurs et musique) – Jour spectral et contes étranges à la Mécanique Générale, Luma Arles

One or Several Tigers raconte l’histoire de Singapour à travers celle du tigre de Malaisie. Cette créature a joué un rôle central dans la cosmologie et l’écologie du monde malais avant de frôler l’extinction à l’époque du colonialisme. Maître de la métamorphose, le Tigre continue à capter l’imagination du public, à la fois comme mythe et comme métaphore.

Ho Tzu Nyen - Jour spectral et contes étranges à la Mécanique Générale, Luma Arles
Ho Tzu Nyen – Jour spectral et contes étranges à la Mécanique Générale, Luma Arles

L’installation One or Several Tigers (2017) se compose d’une double projection vidéo synchronisée et d’un théâtre d’ombres inspiré du wayang kulit indonésien, que l’on découvre à la fin. Le public est placé entre les deux écrans qui se font face.

En janvier 2018, dans un interview pour la National Gallery de Singapour, Ho Tzu Nyen commençait par replacer cette œuvre dans sa production. « One or Several Tigers est probablement la quatrième ou cinquième œuvre que j’ai réalisée autour des tigres, c’est aussi la dernière, car ces histoires sont en réalité infinies et le tigre est un maître exigeant. La première s’intitulait The Song of the Brokenhearted Tiger. Il s’agissait essentiellement d’un concert de heavy metal avec un danseur traditionnel malais. La deuxième performance, une représentation théâtrale, s’intitulait Ten Thousand Tigers. C’était une sorte de rituel durant lequel nous tentions d’invoquer des esprits : ceux de communistes chinois, de soldats japonais et des tigres-garous malais ».

Il en présente ainsi les acteurs.
« Dans One or Several Tigers, on trouve d’un côté le géomètre George Dromgoole Coleman, connu à Singapour comme le premier arpenteur officiel de l’administration coloniale britannique et architecte en chef de Singapour.

Ho Tzu Nyen - Jour spectral et contes étranges à la Mécanique Générale, Luma Arles
Ho Tzu Nyen – Jour spectral et contes étranges à la Mécanique Générale, Luma Arles

De l’autre, le tigre malais, une créature mythique très importante dans les croyances animistes pré-islamiques de la région.

Ho Tzu Nyen - Jour spectral et contes étranges à la Mécanique Générale, Luma Arles
Ho Tzu Nyen – Jour spectral et contes étranges à la Mécanique Générale, Luma Arles

Et enfin, un troisième groupe : celui des bagnards indiens. Il s’agissait de personnes condamnées à la déportation, envoyées depuis l’Inde vers différentes colonies britanniques, où elles servaient comme main-d’œuvre forcée à bas coût. Une grande partie des routes à Singapour ont été construites par ces travailleurs prisonniers.

Ho Tzu Nyen - Jour spectral et contes étranges à la Mécanique Générale, Luma Arles
Ho Tzu Nyen – Jour spectral et contes étranges à la Mécanique Générale, Luma Arles

Ce qui est particulièrement intéressant, c’est que George Dromgoole Coleman était à la fois surintendant des travaux publics et des prisons. Dans l’administration britannique, ces deux fonctions étaient liées : celui qui concevait et supervisait les constructions dirigeait aussi les prisons, puisque ce sont les détenus qui bâtissaient tout ce qui était dessiné ».

Puis Ho Tzu Nyen décrit rapidement le dispositif qu’il a imaginé.
« L’installation met en scène un duo chanté entre le tigre et Coleman, qui se font face, se regardent et projettent leurs ombres l’un sur l’autre.
Le public se trouve au centre de l’espace, comme des témoins qui seraient égarés dans cet échange rituel entre le tigre et Coleman. Mais, selon la direction vers laquelle le spectateur est tourné, il devient à ce moment-là soit le tigre, soit Coleman.


L’œuvre présente différents niveaux d’images et de technologies visuelles, à la fois “proto-cinématographiques” et “post-cinématographiques”. On y trouve de l’animation numérique, des images filmées, et du théâtre d’ombres.
Cette superposition de techniques d’images, venant à la fois d’Orient et d’Occident, peut finalement être vue comme un symbole de ce que j’imagine être ma pratique artistique
 ».

Ho Tzu Nyen - Jour spectral et contes étranges à la Mécanique Générale, Luma Arles
Ho Tzu Nyen – Jour spectral et contes étranges à la Mécanique Générale, Luma Arles

Au fil des échanges entre le géomètre-architecte et le tigre-garou, on découvre progressivement les éléments d’une lithographie du XIXe siècle. Dans la jungle singapourienne, entouré de condamnés indiens, George D. Coleman est surpris par un tigre, alors qu’il effectue des relevés topographiques à l’aide d’un théodolite auquel s’intéresse l’animal.


En fin de projection, les images animées cèdent la place à un théâtre d’ombres inspiré du wayang kulit indonésien, révélant que cette gravure constitue le point de départ de l’œuvre. Ce moment est absolument magique et laisse les spectateur·ices bouche bée.

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Le tigre et le tigre-garou, figures récurrentes dans l’œuvre de l’artiste depuis Endless Day (2011), apparaissent ici comme des motifs centraux, prolongeant ses recherches mythologiques et historiques. Dans le Critical Dictionary of Southeast Asia, l’œuvre renvoie à deux entrées : T pour Tigre et Théodolite et W pour Weretiger (Tigre-garou).

On ne peut que répéter ce que l’on a déjà écrit plus haut. Cette expérience immersive, où se croisent traditions narratives occidentales et autochtones, contemporaines et ancestrales, justifie à elle seule une visite de « Jour spectral et contes étranges ».

Hotel Aporia, 2019

Ho Tzu Nyen - Jour spectral et contes étranges à la Mécanique Générale, Luma Arles
Ho Tzu NyenHotel Aporia, 2019. Projection vidéo monocanale (format 4:3, couleur, son à six canaux, 84 min), lumière, ventilateur automatique, transducteurs, système de contrôle de spectacle – Jour spectral et contes étranges à la Mécanique Générale, Luma Arles

Hotel Aporia se présente comme un vaste collage narratif qui interroge le « pan-asianisme », doctrine ayant servi de fondement à l’impérialisme japonais dans la première moitié du XXᵉ siècle. L’œuvre s’appuie sur plusieurs trajectoires individuelles et collectives de personnes, réelles ou imaginaires, ayant séjourné dans l’hôtel durant cette période troublée au Japon. Sans visage, elles apparaissent comme des présences fantomatiques qui occupent les différentes chambres de cette ancienne auberge traditionnelle.

Créée pour la triennale d’Aichi en 2019, l’œuvre avait d’abord été présentée dans un lieu historique, le Kiraku-Tei, où les pilotes kamikazes de l’unité Kusanagi organisaient une célébration avant leur mission-suicide. Parmi les figures convoquées par Ho Tzu Nyen, on retrouve ces pilotes, la tenancière de l’auberge et des philosophes de l’école de Kyoto impliqués dans l’élaboration idéologique de l’impérialisme japonais. Sont également présents dans l’Hotel Aporia le réalisateur Yasujirō Ozu et l’animateur Ryūichi Yokoyama, envoyés en Asie du Sud-Est pendant la Seconde Guerre mondiale pour produire des films de propagande. Ozu séjourna à Singapour de 1942 à 1945 sans jamais finaliser le film qui lui avait été commandé. Yokoyama transforma quant à lui son personnage Fuku-chan en sous-marinier dans un film réalisé en 1944.

Dans un entretien très intéressant avec Ying Sze Pek pour le Harun Farocki Institut, Ho Tzu Nyen explique ainsi ses intentions et le choix du son titre.
« On peut peut-être commencer par le nom. “Hôtel” s’impose, car le lieu a réellement été un hôtel. En japonais, on parlerait d’un ryokan, une auberge traditionnelle. Le mot “Aporia” renvoie à la façon dont l’agression du Japon en Asie était perçue dans le discours japonais du début du XXᵉ siècle jusqu’à la Seconde Guerre mondiale.
Il y avait, bien sûr, les déclarations ouvertement impérialistes et agressives, mais aussi cet autre courant, je dirais, pan-asiatique et utopique, qui prétendait que le Japon envahissait d’autres régions pour les libérer de la colonisation. J’emploie le terme “aporie” pour désigner cette contradiction insoluble entre ces deux positions, qui coexistaient selon moi. Ce cadre permet de comprendre certaines de mes intentions initiales pour Hotel Aporia. Il s’agissait également de rassembler tous ces invités différents, avec leurs expériences variées de la guerre et leurs idéologies multiples, et de suivre ce qu’ils ont fait pendant cette période
 ».

Ho Tzu Nyen - Jour spectral et contes étranges à la Mécanique Générale, Luma Arles
Ho Tzu Nyen – Jour spectral et contes étranges à la Mécanique Générale, Luma Arles

L’installation réunit des extraits de films d’Ozu et de Yokoyama, des images d’archives et un récit « polyphonique » rédigé par Ho Tzu Nyen à partir de sa correspondance avec ses collaborateur·ices japonais. Sa méconnaissance de la langue et la nécessité de passer par la traduction sont devenues des éléments centraux du projet.

« Toutes les lignes d’enquête de Hôtel Aporia prennent la forme d’une lettre ou d’un échange de courriels entre moi et mes collaborateurs japonais. Les personnes impliquées étaient un conservateur, un chercheur et mes traducteurs. Ce processus était la seule façon pour moi de m’engager dans un projet sur ces questions encore très sensibles de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale au Japon. Je tenais à rendre visibles mes propres limites : je ne parle pas japonais, et pourtant je traitais de ce sujet. Le fait d’intégrer les traducteurs à la conversation permettait de clarifier ce processus. Mon rôle était presque celui d’un catalyseur : initier les différentes lignes d’enquête avec les chercheurs, le conservateur et les traducteurs, puis trouver une manière de tout rassembler à la fin. Le format de l’échange de courriels nous a permis d’utiliser un langage relativement simple et direct pour aborder des concepts et des récits souvent très alambiqués et compliqués. Lorsque nous essayons de résumer ce que nous lisons et pensons dans un message adressé à quelqu’un d’autre, on se libère de beaucoup d’anxiétés. C’est pour cette raison que j’ai choisi ce format de correspondance, une décision prise assez tard dans le processus ».

De temps à autre, on a la sensation que la salle tremble… Un imposant ventilateur apparaît en transparence, éclairé par des projecteurs, placés à l’arrière de l’écran, face aux spectateurs… Sans doute une évocation du décollage d’un Mitsubishi Zero. Des scènes fantomatiques de linge emporté par le vent rappellent que le mot japonais kamikaze signifiait autrefois simplement « vent divin »…

Hotel Aporia est présentée à la Mécanique Générale dans une version monocanale spécialement adaptée pour Luma Arles. À l’origine, il s’agissait d’une installation spécifique au site, qui occupait quatre chambres du Kiraku-Tei avec six écrans vidéo correspondants aux six personnes ou groupes invités et trente canaux audio. L’adaptation présentée à Arles conserve toutefois les tatamis et la position assise au sol des spectateur·ices, comme dans le dispositif initialement imaginé pour le ryokan. Ho Tzu Nyen en explique les raisons.
« L’une des principales raisons pour lesquelles j’ai choisi de travailler avec Ozu comme source majeure d’images est liée à ma première visite du site. J’ai constaté qu’il s’agissait d’un espace très difficile pour projeter des vidéos. Dans une maison japonaise traditionnelle, les plafonds sont très bas et les proportions ne correspondent pas à celles des espaces muséaux, souvent conçus selon des standards européens. Il était donc compliqué d’y intégrer des projections. J’ai finalement décidé que tous les écrans partiraient du sol, ce qui oblige le public à regarder les films assis au ras du sol, sur les tatamis. Ozu est d’ailleurs célèbre pour ses angles de caméra très bas, car ses personnages sont toujours assis sur des tatamis. Cette attention portée au niveau du sol dans son cinéma correspondait parfaitement, d’un point de vue perspectif, à la position du public dans Hôtel Aporia ».

Hôtel Aporia propose une expérience où les frontières entre histoire et fiction, archives et reconstitutions, se brouillent. L’artiste explore les divisions profondes liées à la complexité idéologique de cette période, interroge la fabrication des récits et leur circulation, poursuivant ainsi la réflexion entamée dans Endless Day.

Ho Tzu Nyen - Jour spectral et contes étranges à la Mécanique Générale, Luma Arles
Ho Tzu Nyen – Jour spectral et contes étranges à la Mécanique Générale, Luma Arles

« Beaucoup de mes œuvres impliquent un engagement avec des contenus historiques. Elles sont toutes, d’une manière ou d’une autre, motivées par les mêmes questions : la manière dont l’histoire nous est transmise, et comment ces récits construits régulent, définissent et contrôlent nos façons de penser et nos modes de vie ».

The Name & The Nameless

Ho Tzu Nyen, The Nameless, 2015, still from synchronised two-channel HD projections, double 5.1 systems, 21 min 51 sec. Courtesy the artist.
Ho Tzu Nyen, The Nameless, 2015, still from synchronised two-channel HD projections, double 5.1 systems, 21 min 51 sec. Courtesy the artist.

En 2015, Ho Tzu Nyen a réalisé The Nameless, puis The Name, deux films de montage à partir d’« images trouvées » (found footage) qui dérivent de son projet au long cours The Critical Dictionary of Southeast Asia. Pour l’artiste, « Les films de found footage sont courants dans les cercles de cinéma expérimental euro-américains, mais restent étonnamment rares en Asie, malgré la place importante du piratage dans la vie quotidienne. Cette pratique repose sur la sélection, la collecte et la classification d’images. Un exemple emblématique est The Clock de Christian Marclay, entièrement construit à partir d’un assemblage d’images indiquant le passage du temps ».

À Luma Arles, The Name et The Nameless sont présentés ensemble dans une même salle de projection, réunis en une seule installation qui alterne entre les deux œuvres et entre différentes versions des récits. Avec ces films, Ho Tzu Nyen propose une relecture critique de l’histoire du Parti communiste malaisien et interroge la réalité des récits qui y sont associés.

Dans une conversation avec Elliat Albrecht publiée dans le magazine Ocula en 2016, il explique son intérêt pour cette histoire.
« Je me suis toujours intéressé aux histoires de la gauche à Singapour et en Malaisie, qui sont très liées. Une grande partie de cette histoire est réprimée à Singapour. Je pense qu’aujourd’hui, elle commence à être un peu plus abordée, car la gauche n’est plus perçue comme une véritable menace – nous faisons face à d’autres enjeux aujourd’hui. Cela fait sept ou huit ans que je mène ces recherches (…). Pendant la Seconde Guerre mondiale, les seuls à résister aux Japonais étaient les guérilleros du Parti communiste malais. Les Britanniques leur envoyaient même des armes pour organiser cette résistance. En 1945, quand les Japonais ont capitulé, les communistes étaient les seules forces armées organisées à Singapour et en Malaisie. Ils ont donc planifié de prendre le pouvoir dans toute la région.

Ho Tzu Nyen - Jour spectral et contes étranges à la Mécanique Générale, Luma Arles
Ho Tzu Nyen – Jour spectral et contes étranges à la Mécanique Générale, Luma Arles


Ils auraient probablement réussi, car les Britanniques étaient affaiblis et pas encore revenus. Mais leur leader, qui était en réalité un triple agent, leur a conseillé de ne pas lancer la lutte armée, et d’attendre le retour des Britanniques pour tenter de prendre le pouvoir par la voie électorale.
C’est à ce moment-là que les communistes ont perdu l’initiative. Deux ans après le retour des Britanniques, on a découvert que celui-ci était un triple agent, et ils s’en sont débarrassés. En 1947, le Parti communiste malais a finalement lancé une insurrection armée, mais il était déjà trop tard. L’initiative était perdue et la tentative a échoué. Les choses auraient pu évoluer de façon totalement différente sans lui. C’est presque comme si l’on se trouvait face à un univers parallèle.
Le communisme est une idéologie importante, mais en Asie du Sud-Est, il résonne aussi avec une sorte d’utopisme paysan – une idée d’égalité et de fraternité qui naît d’en bas, d’une façon très locale. Dans certains passages, j’essayais d’intégrer le communisme à une histoire plus large de rituels magiques et de mythes locaux. C’est un lien qui m’intéresse beaucoup. Il n’existe pas encore beaucoup de travaux universitaires sur ce sujet, mais c’est une connexion que je trouve riche
 ».

The Nameless, 2015

Ho Tzu Nyen - Jour spectral et contes étranges à la Mécanique Générale, Luma Arles
Ho Tzu Nyen – The Nameless, 2015. Projection vidéo monocanale (format 16:9, couleur, son à six canaux, 21 min 15 sec), 2 versions – Jour spectral et contes étranges à la Mécanique Générale, Luma Arles

The Nameless s’intéresse donc à Lai Teck, dirigeant du Parti communiste malaisien de 1939 à 1947. Cet homme, qui a utilisé plus de cinquante pseudonymes, aurait finalement été assassiné en Thaïlande, après avoir été démasqué comme triple agent au service des services secrets français et britanniques, ainsi que de la police militaire japonaise (Kempeitai) pendant l’occupation de la Malaisie.

Pour Ho Tzu Nyen, Lai Teck apparaît comme un personnage mystérieux et central dans cette histoire.
« On sait encore très peu de choses sur lui aujourd’hui. On ne connaît même pas son vrai nom. On ne sait pas non plus ce qui lui est réellement arrivé. Son successeur, Chin Peng, mentionne dans son autobiographie que Lai Teck aurait été assassiné en 1947 par des agents communistes, mais cela reste une rumeur. Chin Peng ne l’a pas vu de ses propres yeux ; ce sont des informations qu’il a entendues. Il n’existe pas vraiment de preuves solides.
Lai Teck utilisait plus de cinquante pseudonymes différents, donc personne ne sait quel était son véritable nom – c’est un des éléments importants. Un autre facteur est la forte répression de l’information durant toute cette période. La plupart des documents liés à cette époque ont été tenus secrets. Seuls certains chercheurs y avaient accès, souvent des personnes liées au gouvernement colonial ou à la police secrète. Tout cela a contribué au fait que très peu de gens le connaissent
 ».

Ho Tzu Nyen, The Nameless, 2015, still from synchronised two-channel HD projections, double 5.1 systems, 21 min 51 sec. Courtesy the artist. From The Grandmaster (2013)
Ho Tzu Nyen, The Nameless, 2015, still from synchronised two-channel HD projections, double 5.1 systems, 21 min 51 sec. Courtesy the artist. From The Grandmaster (2013)

Le film explore aussi le cinéma et le jeu d’acteur. Parmi les grandes cultures cinématographiques, c’est peut-être le cinéma de Hong Kong qui manifeste la plus grande fascination pour les personnages ambigus tels que les espions, les informateurs et les traîtres. L’histoire de Lai Teck, ce personnage qui change constamment d’identité, est racontée à travers une série de séquences issues des nombreux films d’espionnage auxquels a participé l’acteur hongkongais Tony Leung.

« C’est l’une des raisons principales pour lesquelles j’ai choisi cet acteur. Il a souvent interprété un traître ou un agent triple dans beaucoup de films hongkongais ou en langue chinoise. Le dernier exemple connu est sans doute Lust, Caution d’Ang Lee, où il joue un traître travaillant pour les Japonais pendant l’occupation de la Chine. Dans le cinéma hongkongais, le personnage principal est presque toujours un informateur ou un traître. Tony Leung a souvent été choisi pour ce rôle de figure suspecte, et il a un style de jeu très particulier. Souvent, les acteurs hongkongais ont tendance à surjouer, mais lui, dans la plupart de ses films, est très retenu, presque impassible. On peut facilement projeter nos propres attentes sur son visage. Mais ce qui est fascinant chez lui, c’est cette tension intérieure, ce malaise perceptible dans son regard. Je suis très admiratif de cela et j’ai sélectionné beaucoup d’extraits où je sentais ce “vide”. D’une certaine manière, le film est né de la compilation de toutes ces scènes réunies ».

Dans sa version originale, le film est présenté simultanément dans deux salles distinctes, l’une narrée en vietnamien et l’autre en chinois, clin d’œil au bilinguisme de Lai et à la fluidité de son identité sino-vietnamienne. Dans l’adaptation pour Luma Arles, sauf à pratiquer ces deux langues, il est difficile de comprendre comment ses deux versions sont utilisées et on perd le sens que l’auteur souhaitait…

Le film est divisé en chapitres. Paradoxalement, le premier s’intitule Every Name in History (« Chaque nom dans l’histoire »). Pour Ho Tzu Nyen, « il exprime mon intérêt pour la question du nom. Dans la tradition occidentale, Adam nomme les animaux, et nommer est un premier acte de possession. Dans l’histoire coloniale d’Asie du Sud-Est, les différentes communautés ethniques ont été divisées par les Britanniques. La “race malaise” a, en quelque sorte, été inventée par eux. Et face à cela, on a cette figure, Lai Teck, qui avait plus de cinquante noms et dont personne ne connaît le véritable nom. Cela devient une manière d’échapper à la logique de la nomination ».

Ho Tzu Nyen - Jour spectral et contes étranges à la Mécanique Générale, Luma Arles
Ho Tzu Nyen – Jour spectral et contes étranges à la Mécanique Générale, Luma Arles

Plusieurs séquences sont marquées par une forte présence de l’eau (sous forme de larmes, de pluie ou de mers) et celle de cigarettes que Tony Leung allume et fume… Dans son échange avec Albrecht, Ho Tzu Nyen s’en explique assez longuement.
« L’eau est pour moi une métaphore majeure. (…) j’ai toujours imaginé l’Asie du Sud-Est comme un “empire de l’eau”. Singapour, par exemple, est un empire d’humidité, qui est aussi une forme d’eau. L’eau, c’est aussi le commerce, la circulation des langues, des corps et des marchandises. C’est pour ça qu’il était important pour moi de raconter comment Lai Teck est né au Vietnam, puis a voyagé à travers l’Asie, vers différentes villes portuaires, en tant que marin. C’est un univers souterrain, une circulation de personnes qui vont seulement dans les ports, où l’on rencontre des gens de la classe ouvrière. Beaucoup d’idées radicales s’échangeaient dans ces cercles. Cette circulation était essentielle pour moi ; j’ai essayé de rassembler toutes ces notions d’eau dans le projet.
Le motif de la cigarette, en revanche, n’était pas prévu au départ. Il est apparu quand j’ai commencé à classer les films avec Tony Leung. J’ai dû regarder entre 40 et 50 films. Finalement, j’ai gardé des extraits d’environ 20 d’entre eux. En regardant ces images, j’ai remarqué à plusieurs reprises la présence de la cigarette. C’est devenu un fil conducteur intéressant. Mais je pense aussi qu’avec la cigarette, il y a une atmosphère particulière qui se crée. On l’associe à l’anxiété, à l’attente, ou aux clichés sur les espions et les agents doubles
 ».

The Name, 2015

Ho Tzu Nyen - The Name, 2015. Vidéo projection monocanale (format 16:9, couleur, son à six canaux, 16 min 51 sec), 16 livres - Jour spectral et contes étranges à la Mécanique Générale, Luma Arles
Ho Tzu Nyen – The Name, 2015. Vidéo projection monocanale (format 16:9, couleur, son à six canaux, 16 min 51 sec), 16 livres – Jour spectral et contes étranges à la Mécanique Générale, Luma Arles

The Name est un montage dynamique de séquences extraites de films occidentaux, qui mettent en scène le culte romantique du génie et présentent l’acte d’écrire comme un processus à la fois créatif et torturé. Dans ce projet, Ho Tzu Nyen « met en scène » plusieurs années de recherche sur les écrits du mystérieux auteur Gene Z. Hanrahan. Son intérêt pour l’écrivain a été éveillé par le livre « The Communist Struggle in Malaya » (La lutte communiste en Malaisie), publié aux États-Unis en 1954. Ce livre est un traité étonnamment instructif sur la lutte communiste dans la péninsule malaise à l’époque coloniale. Cependant, d’autres publications de Hanrahan, concernant les tactiques de guérilla en Chine ou « The Wild Years » sur l’œuvre d’Ernest Hemingway, soulèvent des doutes quant à son identité en tant qu’auteur.

« Quelque chose dans l’œuvre de Hanrahan ne correspond pas tout à fait à l’unité d’un auteur unique, comme si sous le nom se cachait un groupe indiscipliné de personnalités. On l’a décrit tour à tour comme un officier de renseignement naval, un conférencier ou un spécialiste de la guérilla ».

Dans The Name, Ho Tzu Nyen utilise une nouvelle fois et avec adresse le dispositif du Found footage pour démontrer la précarité de la notion d’auteur et d’originalité.

À propos de ce projet, il expliquait l’origine de son projet à Kim Tay dans une interview publiée en 2017 par The Artling.
« The Name a été réalisé peu de temps après The Nameless, de sorte qu’une grande partie des décisions que j’ai prises pour The Name ont été influencées par ce que j’ai fait pour The Nameless et, dans un certain sens, sont devenues son opposé formel. Ainsi, au lieu de me concentrer sur des films avec une seule figure reconnaissable comme Tony Leung, j’ai décidé de faire The Name avec une multiplicité d’acteurs de films euro-américains qui jouent des auteurs, ou des personnages impliqués dans l’acte d’écrire. Bien sûr, cela a aussi à voir avec le sujet, Gene Z. Hanrahan, un ghostwriter qui a écrit le premier récit faisant autorité de l’histoire du Parti communiste malaisien. Si The Nameless se concentre sur une figure de l’Asie du Sud-Est dont la biographie peut être lue comme une condensation en miniature de toutes les turbulences politiques et historiques de la région, The Name est une réflexion sur une sorte de pouvoir sans visage qui façonne la région pendant la guerre froide ».

The Name se compose de deux versions. La première s’inspire du travail de Gene Z. Hanrahan. Le film est constitué d’extraits de films américains dans lesquels on peut voir un écrivain au travail. Ho Tzu Nyen construit la vie d’un écrivain fictif qui documente une histoire, alors que la question est de savoir si ses sources sont fiables. Le texte lu est constitué de fragments de différents livres censés avoir été écrits par Hanrahan.

Dans la deuxième version de The Name, la voix off lit des extraits du travail du chercheur américain Marc Opper, qui révèlent une autre histoire, à savoir que Hanrahan n’était pas un personnage inventé, mais un écrivain fantôme ayant des liens avec la CIA.

Les bandes son de ces deux films sont travaillées avec beaucoup de soin.
« En ce qui concerne l’audio, la règle que je me suis fixée pour ces deux œuvres est de n’ajouter aucune source externe de musique ou de son autre que la voix du narrateur. Ainsi, tous les sons et musiques utilisés pour The Nameless et The Name proviennent des clips eux-mêmes.
Pour The Nameless, j’ai d’abord choisi les langues en raison du sujet. The Nameless est joué simultanément sur deux écrans avec deux voix différentes, l’une en vietnamien et l’autre en mandarin, de sorte que l’on ne peut jamais être sûr d’entendre toute l’histoire, et que ce processus de traduction ouvre également la voie au décalage, et peut-être à l’incommensurabilité de la trahison.
Pour The Name, j’ai travaillé avec trois doubleurs américains afin que leurs voix puissent s’insérer tout naturellement dans les images produites principalement par l’industrie cinématographique américaine. J’ai travaillé avec trois acteurs qui avaient des tonalités très différentes, mais j’ai monté leurs textes de manière à ce que nous ne soyons jamais sûrs du nombre de voix, tout comme nous ne pouvons jamais être sûrs que Gene Z. Hanrahan était en fin de compte une ou plusieurs personnes 
».

T for Time et Timepieces

Si les récits, les mythes et les fictions écrites et transmises autour de l’histoire de Singapour et de l’Asie du Sud-Est sont au cœur des préoccupations et des œuvres de Ho Tzu Nyen, le temps est de toute évidence une donnée essentielle. « Parfois, indique-t-il, je pense que le véritable médium avec lequel je travaille est le temps lui-même. Après tout, on pourrait dire que les images en mouvement comme les films et les vidéos ne sont que des tentatives de donner forme au temps ».

Deux installations en sont une évidente illustration. Elles prolongent le parcours de « Jour spectral et contes étranges» dans les espaces qui se développent sur la gauche de la Mécanique Générale.

Mini T for Time, 2023

Ho Tzu Nyen - Jour spectral et contes étranges à la Mécanique Générale, Luma Arles
Ho Tzu NyenMini T for Time, 2023. Vidéos miniatures synchronisées à deux canaux (format 16:9, couleur, son à sept canaux, boucle générative de 60 minutes), couleur, son, écran LED, écran en tulle, système de montage algorithmique et de composition en temps réel – Jour spectral et contes étranges à la Mécanique Générale, Luma Arles

T for Time est une œuvre composée de quarante-deux chapitres qui entremêle images trouvées, animations et anecdotes personnelles pour explorer différentes conceptions et expériences du temps. Inspirée par des récits intimes issus de l’entourage de l’artiste, mais aussi par la philosophie, la cosmologie, la physique ou l’histoire de la mesure du temps en Asie et en Europe, l’œuvre relie dimensions personnelles et échelles biologiques, sociologiques, géopolitiques et cosmiques.

« Je voulais mettre en relation ces histoires vécues et personnelles avec le temps appréhendé dans ses échelles biologique, sociologique, géopolitique et cosmique. Je voulais comprendre comment elles se rapportent à la vie telle que je la vis – ses joies simples, ses petits actes d’héroïsme et d’absurdité –, à la mémoire et à la mort », explique l’artiste.

Parmi les nombreuses réflexions présentes dans l’œuvre, on trouve des images de manifestations et d’incarcérations, que Ho Tzu Nyen qualifie de « formes critiques du temps », en référence aux luttes politiques en Asie. D’autres séquences sont plus personnelles, comme des photographies de famille et des films des années 1990 appartenant à Tomoyuki Arai, ami japonais de Ho Tzu Nyen. On y découvre aussi une anecdote sur P.K. Chan, gardien de 79 ans, responsable depuis plus de trente ans de l’horloge du Victoria Theatre – la plus grande horloge publique de Singapour – et gérant de l’immeuble où se situe le studio de l’artiste. « Un jour, je l’ai suivi dans la tour de l’horloge et il a réglé l’horloge en vérifiant l’heure sur son téléphone portable », se souvient Ho Tzu Nyen. « Pour moi, cette histoire, qui est si riche en termes de multiplicité de temps, est devenue aussi importante que la théorie de la relativité générale, qui décrit comment la force de gravité courbe l’espace-temps et ralentit ainsi le temps »…

Chaque présentation dure soixante minutes et est générée par un algorithme qui réassemble les séquences à chaque activation, créant un montage unique à chaque fois. Chaque itération est accompagnée d’un solo improvisé de 60 minutes par Soon Kim, un saxophoniste de free-jazz nippo-coréen. Ce principe de variation constante, mêlé à des éléments de répétition, reflète la manière dont Ho Tzu Nyen aborde le temps dans son travail. Une version adaptée de T for Time a été spécialement conçue pour LUMA Arles.

Timepieces, 2023

Ho Tzu Nyen - Jour spectral et contes étranges à la Mécanique Générale, Luma Arles. Photo Victor é Simon. Grégoire d'Albon
Ho Tzu NyenTimepieces, 2023. 44 écrans plats (dimensions variables), applications et vidéos, durées variables (d’une seconde à infinie) – Jour spectral et contes étranges à la Mécanique Générale, Luma Arles. Photo Victor é Simon. Grégoire d’Albon

Présentées sur des écrans LED formant une constellation d’images, les quarante-trois vidéos de Timepieces accompagnent T for Time et en prolongent les réflexions. Elles incarnent diverses « images du temps » : représentations symboliques (la flèche, la bougie, la rivière, les natures mortes), instruments de mesure (le chronomètre de marine de John Harrison, l’horloge atomique), références à l’histoire culturelle (Perfect Lovers de Felix Gonzalez Torres, Psychose d’Alfred Hitchcock, Printemps tardif de Yasujirō Ozu), ou encore temporalités liées aux cycles du système solaire et à la vie végétale ou animale (tournesol, éphémères).

Ho Tzu Nyen - Jour spectral et contes étranges à la Mécanique Générale, Luma Arles
Ho Tzu Nyen – Jour spectral et contes étranges à la Mécanique Générale, Luma Arles

Les durées de ces Timepieces varient d’une seconde à des cycles potentiellement infinis qui peuvent aller de vingt-quatre heures à 165,8 années, soit la durée d’une année sur Neptune. Chaque Timepieces est accompagnée d’un court texte de l’artiste. Elles peuvent être consultées en ligne.

Pour les commissaires : « Pris dans leur ensemble, T for Time et Timepieces représentent le modèle réalisé par Ho Tzu Nyen pour une machine potentielle générant continuellement de nouvelles histoires, spéculations et hallucinations du temps – tout cela en temps réel ».

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