Laura Lamiel – Les yeux de W au CRAC à Sète

Jusqu’au 19 mai 2019, le CRAC (Centre Régional d’Art Contemporain Occitanie/Pyrénées-Méditerranée) accueille à Sète Laura Lamiel pour « Les yeux de W », une magistrale exposition qui occupe les 1200 m² du centre.

Laura Lamiel L’espace du dedans (séquence 3), 2014-2019 - Les yeux de W - Crac à Sète
Laura Lamiel L’espace du dedans (séquence 3), 2014-2019 – Les yeux de W – Crac à Sète

Sans aucun doute, cette proposition de Laura Lamiel est un des événements majeurs de ce début d’année dans le midi.
Avec ce commissariat remarquable, Marie Cozette, nouvelle directrice du centre, assure avec talent la succession délicate de Noëlle Tissier. Le CRAC renoue enfin avec un projet passionnant après l’improvisée et interminable Tempête en deux actes puis la terriblement ennuyeuse Mademoiselle que nous avait imposées un intérim trop long.

Laura Lamiel - Les yeux de W (1), 2018
Laura Lamiel – Les yeux de W (1), 2018

À l’exception d’une intervention avec les étudiants de l’École Supérieure des Beaux-Arts de Nîmes, en 2018, Laura Lamiel n’avait pas été présente dans la région depuis très longtemps.

Pour Marie Cozette, le choix de Laura Lamiel pour son premier commissariat a Sète s’est imposé comme une évidence :

« Il y a parfois des mises en lumière qui semble absolument nécessaires, j’ai le sentiment qu’à ce moment de son parcours de vie et de son parcours artistique, il y avait une dimension d’urgence et la nécessité de lui offrir les 1 200 m² et les volumes du Centre d’Art… »

La plupart des œuvres présentées sont des productions faites pour le lieu que complètent des pièces très récentes. Cependant, la commissaire souligne le « feuilletage temporel » qui est en jeu dans le travail de Laura Lamiel et ajoute que « ce que l’on voit ici (…) c’est aussi le fruit de 40 années de vie et de travail ». Elle précise enfin : « Il y a une double dimension ici (…) Ces œuvres très récentes sont en même temps habitées par une temporalité beaucoup plus longue que les cartels veulent bien le dire… »

On lira avec attention le texte de présentation de Marie Cozette que l’on reproduit ci-dessous. Elle y exprime avec évidence les enjeux et les intentions de son projet. On lui emprunte ce paragraphe qui éclaire parfaitement ce que propose cette exposition singulière où l’on peut ressentir le « souffle résistant qui anime toute l’œuvre de Laura Lamiel » :

« Dans le titre de l’exposition, la graphie de la lettre W, double et symétrique, indique une manière d’aborder le parcours. En combinant jeux de miroirs, superpositions et symétries décalées, les sculptures, les installations, les photographies et les dessins de Laura Lamiel troublent la vision tout en faisant émerger de nouvelles images. Dans un réel qui semble à tout instant se dérober, les œuvres maintiennent le regard en tension et diffractent la perception dans les profondeurs d’une expérience intérieure ».

Laura Lamiel et Marie Cozette - Les yeux de W - Crac à Sète
Laura Lamiel et Marie Cozette – Les yeux de W – Crac à Sète

Laura Lamiel à propos de son exposition au CRAC

L’expérience d’un parcours dans « Les yeux de W » démontre la pertinence des ambitions de l’exposition et illustre son incontestable réussite.

Laura Lamiel - Les yeux de W (2), 2018
Laura Lamiel – Les yeux de W (2), 2018

Les trois premières salles sont époustouflantes. Laura Lamiel y démontre une parfaite maîtrise de l’espace et de la lumière dans une scénographie à la fois sobre et évidente. Les productions qui y sont exposées (L’espace du dedans (séquence 3), 2014 – 2019, Les yeux de W (1), 2018 et Les yeux de W (2), 2018) méritent à elles seules un passage par le CRAC.

La quatrième salle avec la tonalité chaude de l’encens posé au sol (Ozô, 2018) fait écho avec les jaunes des bois vernis, du laiton et du cuivre de Popote, 1997 – 2019 qui termine le parcours au rez-de-chaussée.

Entre les deux, Laura Lamiel a installé un ensemble de pièces et de cellules dont le « minimalisme baroque » s’inscrit parfaitement dans l’architecture du CRAC et résonne avec les rares éléments qui rappellent les fonctions originelles du bâtiment…

Laura Lamiel - Les yeux de W au CRAC - vue de la salle 6, 2018
Laura Lamiel – Les yeux de W au CRAC – vue de la salle 6, 2018

À l’étage, les cinq tables de la série Forclose engendrent un nouveau choc esthétique et émotionnel. La blancheur de « livres » muets et des cols de chemises posés sur les plateaux de verre et les reflets d’un rouge intense reliés par des fils (de pensée) que renvoient les miroirs au sol sont d’étonnantes machines à faire appel à l’imaginaire…

Le guide du visiteur offre quelques repères utiles à la compréhension des œuvres. Toutefois, par leur puissance et par leur magistrale mise en espace, les pièces exposées parlent d’elles-mêmes et n’exigent pas nécessairement de commentaires.

Inutile de préciser que cette exposition de Laura Lamiel au CRAC absolument incontournable !

À lire, ci-dessous, un compte rendu de visite photographique accompagné des commentaires de la commissaire ou de l’artiste enregistrés lors de la visite de presse et des textes extraits du guide du visiteur disponible à l’entrée de l’exposition et sur le site du CRAC. On trouvera également le texte de présentation de Marie Cozette qui introduit ce guide.

Laura Lamiel à propos de son exposition – Réalisation vidéo © Aloïs Aurelle – CRAC OCCITANIE, Février 2019

L’exposition de Laura Lamiel sera accompagnée d’une monographie à paraître en mai 2019 chez Paraguay Press – Paris. Elle permettra de revisiter un grand nombre d’expositions de Laura Lamiel. Une anthologie de textes signés par Anne Tronche, Arnaud Pierre, Annie Claustres, Marie Cantos) sera complétée par des essais de Jacques Leenhardt et Francois Piron écrits pour « Les yeux de W ».
L’ouvrage est co-produit par Centre National des Arts Plastiques, la Galerie Marcelle Alix –
Paris, le Centre d’art La Galerie – Noisy le Sec, la Fondation d’entreprise Hermès et avec le soutien de Jacques Leenhardt. François Piron en assure la direction éditoriale.

En savoir plus :
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Sur le site de Laura Lamiel
Laura Lamiel sur le site de la Galerie Marcelle Alix

Laura Lamiel - L’espace du dedans (séquence 3), 2014 - 2019. Cuivre, bois, valises en cuir, boites en bois, dessins, photographies, acier émaillé, tubes fluorescents, divers éléments – dimensions variables. Production CRAC Occitanie.
Laura Lamiel – L’espace du dedans (séquence 3), 2014 – 2019. Cuivre, bois, valises en cuir, boites en bois, dessins, photographies, acier émaillé, tubes fluorescents, divers éléments – dimensions variables. Production CRAC Occitanie.

Commentaire de Marie Cozette à propos de L’espace du dedans de Laura Lamiel

L’espace du dedans aborde les questions de mémoire, de temps et de spatialité. Le sol est creusé d’incises successives, qui correspondent à une dominante de matières et de couleurs : cuivre roux, asphalte noir, bois jaune, lumière blanche rythment la surface comme autant d’étapes d’une recette alchimique. Laura Lamiel détourne le regard du spectateur des murs pour le diriger vers le bas. Elle rend visibles certains espaces et en dissimule d’autres qui se prolongent sous le sol. Ce double mouvement d’apparition et de disparition structure une grande partie de l’exposition où ce qui est donné à voir est souvent la part émergente d’un monde plus vaste et souterrain qu’il nous appartient de prolonger mentalement.

Le titre de l’œuvre renvoie à un ouvrage du même nom d’Henri Michaux, écrivain, peintre et dessinateur qui a fait de l’introspection, des rêves et de l’imaginaire un terrain d’expérimentation visuelle et linguistique puissant.

Laura Lamiel - Les yeux de W (1), 2018. Acier, miroir sans tain, cuivre, élément en acier émaillé, cuir, papiers, lampes, divers éléments – 190 × 200 × 160 cm. Production CRAC Occitanie.
Laura Lamiel – Les yeux de W (1), 2018. Acier, miroir sans tain, cuivre, élément en acier émaillé, cuir, papiers, lampes, divers éléments – 190 × 200 × 160 cm. Production CRAC Occitanie.

Commentaire de Laura Lamiel à propos de Les Yeux de W(1)

La salle 2 présente une cellule caractéristique des architectures à l’échelle du corps que Laura Lamiel développe depuis 2006. Salle de travail, bureau, lieu de fabrication ou d’introspection, cette cellule est constituée de parois en miroir espion qui la rendent transparente ou opaque selon les jeux de lumière. Refermée sur elle-même, elle se laisse pénétrer par le regard des spectateurs, qui l’habitent de leurs reflets sur les miroirs. La table en cuivre qui se trouve à l’extérieur a pour double intérieur une table en tôle anthracite de même dimension. Cette mise en regard de deux espaces de nature similaire mais d’aspect divergent rend palpable toutes les tensions du regard. Un trou de la taille d’une cigarette est percé sur la paroi qui sépare les deux tables, à hauteur de bouche, point de communication infime entre deux espaces qui se regardent tout en étant disjoints.

Dans le mur du fond une paroi de la taille d’une porte est recouverte d’un miroir sans tain, suggérant la présence d’un autre espace.

Laura Lamiel - Sans titre, 2018 - Les yeux de W - Crac à Sète
Laura Lamiel – Sans titre, 2018 – Les yeux de W – Crac à Sète

Les photographies – miroir montrent différentes vues de l’atelier de l’artiste. L’atelier est un lieu en mouvement constant où les œuvres ne cessent de se faire et se défaire, d’être composées et recomposées. L’artiste documente ces états du travail dans les photographies, auxquelles elle ajoute un fond miroir, créant une vibration dans l’image.

Laura Lamiel - Les yeux de W (2), 2018. Table en acier émaillé, chaise en acier, lampe, stéréoscope, dessin, divers éléments – dimensions variables. Production CRAC Occitanie.

Laura Lamiel – Les yeux de W (2), 2018. Table en acier émaillé, chaise en acier, lampe, stéréoscope, dessin, divers éléments – dimensions variables. Production CRAC Occitanie.

Commentaire de Marie Cozette à propos de Les yeux de W(2) de Laura Lamiel

Mise en abyme de la salle précédente, Les yeux de W (2) s’apparente à une cellule qui se serait dilatée aux dimensions du centre d’art. Une table et une chaise en acier gris reprennent le vocabulaire de la cellule Les yeux de W (1), et invitent les spectateurs à observer la salle qu’ils viennent de parcourir, à travers l’ouverture creusée dans le mur. Si Laura Lamiel fait du spectateur un voyeur, elle le met aussi face à son propre souvenir, et le renvoie à sa présence de l’autre côté du miroir.

Sur la table Laura Lamiel a déposé un stéréoscope, outil qui permet de visualiser une image en trois dimensions par le biais du dédoublement de cette même image. Sur le mur adjacent, trois rais de lumière dessinent une porte. À la pénombre de cette salle où l’on peut voir sans être vu, répond la lumière qui effleure les contours d’une ouverture.

Laura Lamiel - Ozô, 2018. Encens, laiton, cuivre, tubes fluo, objet archéologique, cadre, éléments divers – 500 × 500 cm environ. Production CRAC Occitanie.

Ozô, 2018. Encens, laiton, cuivre, tubes fluo, objet archéologique, cadre, éléments divers – 500 × 500 cm environ. Production CRAC Occitanie.

Commentaire de Marie Cozette à propos de Ozô de Laura Lamiel

Deux cents kilos d’encens sont déposés au sol et diffusent une odeur prégnante. Par leur couleur et leur aspect grumeleux ces grains de résine apportent une tonalité chaude à l’exposition. Ozô s’apparente à un paysage, une déposition ou une terre ponctuée d’éléments abstraits en acier et en laiton. Comme dans la première salle, Laura Lamiel procède ici à un geste dont on ne sait s’il enfouit les objets ou s’il les exhume du passé et de l’oubli.

Laura Lamiel - Ozô, 2018. Encens, laiton, cuivre, tubes fluo, objet archéologique, cadre, éléments divers – 500 × 500 cm environ. Production CRAC Occitanie.
Ozô, 2018. Encens, laiton, cuivre, tubes fluo, objet archéologique, cadre, éléments divers – 500 × 500 cm environ. Production CRAC Occitanie.

Passageway, 2016

Laura Lamiel - Passageway, 2016. Cellule en acier peint, aluminium, cuivre, gomme, chaussures, chaises, 43 dessins, miroirs, divers éléments – Dimensions variables.

Passageway, 2016. Cellule en acier peint, aluminium, cuivre, gomme, chaussures, chaises, 43 dessins, miroirs, divers éléments – Dimensions variables.

Commentaire de Marie Cozette à propos de la salle 5

Si la plupart des cellules de Laura Lamiel sont, selon ses propres termes, « des espaces inhabitables » ou marquant « la présence d’un corps absent » Passageway implique le passage du corps, qui doit traverser l’installation pour passer dans la salle suivante.

Comme souvent, Laura Lamiel travaille avec les espaces qui se trouvent entre les choses, autant qu’avec les choses elles-mêmes.

Sans titre, 2000 – 2018.

Laura Lamiel - Sans titre, 2000 - 2018. Barres en acier émaillé et peint.

Sans titre, 2000 – 2018. Barres en acier émaillé et peint.

Laura Lamiel s’inscrit dans le sillage de l’art sériel et minimal avec cet assemblage de formes géométriques en acier émaillé. Comme dans l’ensemble de l’exposition, la succession de matières chaudes ou froides, brillantes ou opaques, rythme la lecture de l’œuvre.

The wedge / La cale, 2000-2013.

Laura Lamiel - The wedge / La cale, 2000-2013. Bois, tube fluorescent, acier.

The wedge / La cale, 2000-2013. Bois, tube fluorescent, acier.

La cale est un fragment de sol légèrement penché sur lequel une image est déposée. Ce mouvement entre sol et mur est caractéristique des décalages chez Laura Lamiel, qui provoquent à leur tour la bascule du regard. L’image d’une barre qui se dessine sur la plaque d’acier émaillé est elle-même soulignée par une barre lumineuse, tout en citant l’oeuvre voisine Sans titre. L’objet et sa reproduction photographique suggèrent le glissement permanent entre le réel et son double fictionnel. Au renversement de la cale, répond le renversement de notre perception.

Laura Lamiel - Les yeux de W au CRAC - vue de la salle 6, 2018
Laura Lamiel – Les yeux de W au CRAC – vue de la salle 6, 2018

Commentaire de Marie Cozette à propos de la salle 6

Chambre de capture (1), 2015.

Laura Lamiel - Chambre de capture (1), 2015. Acier émaillé, laine,bois, tubes fluorescents, plexiglas, divers éléments – 150 × 190 × 150 cm.
Chambre de capture (1), 2015. Acier émaillé, laine,bois, tubes fluorescents, plexiglas, divers éléments – 150 × 190 × 150 cm.

À Blanc, 2017.

Laura Lamiel - À Blanc, 2017. Acier émaillé, tubes fluorescents, câbles, serre-joints, dessin, collage, plexiglass, gants, bois, tissus, objets divers – 210 × 127 × 127 cm.
À Blanc, 2017. Acier émaillé, tubes fluorescents, câbles, serre-joints, dessin, collage, plexiglass, gants, bois, tissus, objets divers – 210 × 127 × 127 cm.

Vulcano, 2019.

Laura Lamiel - Vulcano, 2019. Acier peint, tubes fluorescents, serre-joints, valise, Vulkollan – 210 × 145 × 127 cm.
Vulcano, 2019. Acier peint, tubes fluorescents, serre-joints, valise, Vulkollan – 210 × 145 × 127 cm.

Les cellules de Laura Lamiel sont des espaces conçus aux dimensions d’un corps. Entre installation, tableaux et sculptures, elles apparaissent comme des « territoires intimes », (selon les termes de la critique d’art Anne Tronche), dont les dimensions physiques et psychiques sont étroitement liées.

Laura Lamiel - Popote, 1997 - 2019. Barres en bois vernis, portes vernies, bois composite, acier, cuivre, laiton, plexiglas, objets divers – dimensions variables. Production CRAC Occitanie.

Popote, 1997 – 2019. Barres en bois vernis, portes vernies, bois composite, acier, cuivre, laiton, plexiglas, objets divers – dimensions variables. Production CRAC Occitanie.

Commentaire de Laura Lamiel à propos de Popote

Composé de divers éléments en bois Popote tire son nom du produit de polissage que l’on applique sur les vernis. L’oeuvre se présente comme une unité de stockage, sorte de matrice à partir de laquelle de multiples fils peuvent être tirés, dans une logique combinatoire en arborescence.

Laura Lamiel - Popote, 1997 - 2019. Barres en bois vernis, portes vernies, bois composite, acier, cuivre, laiton, plexiglas, objets divers – dimensions variables. Production CRAC Occitanie.
Popote, 1997 – 2019. Barres en bois vernis, portes vernies, bois composite, acier, cuivre, laiton, plexiglas, objets divers – dimensions variables. Production CRAC Occitanie.

Sans titre, 2000.

Laura Lamiel - Sans titre, 2000. Acier sérigraphié émaillé – 90 × 133 × 2,5 cm
Sans titre, 2000. Acier sérigraphié émaillé – 90 × 133 × 2,5 cm

Laura Lamiel a développé une technique singulière de cuisson des images dans l’émail. Une fois cuites, les images font corps avec la matière.
Comme dans la salle 2 avec les photos miroirs, il s’agit d’images d’atelier. Œuvre d’art totale, en mouvement permanent, l’atelier est fixé dans ces images pour devenir paysage ou monochrome à la limite de l’abstraction. Il est ce réservoir infini de tableaux photographiques.

Commentaire de Marie Cozette à propos des photographies

Sans titre, 2019.

Laura Lamiel - Sans titre, 2019. Impression baryté contrecollée sur Dibond, fourrure synthétique, encadrement en bois, banc en acier – 125 × 155 × 4 cm. Production CRAC Occitanie.

Sans titre, 2019. Impression baryté contrecollée sur Dibond, fourrure synthétique, encadrement en bois, banc en acier – 125 × 155 × 4 cm. Production CRAC Occitanie.

La photographie d’une chaise recouverte de fourrure fait face à un banc en acier : le visiteur regarde une assise, tout en étant assis sur une partie de l’œuvre.

Laura Lamiel - Forclose 1, 2*, 3*, 4*, 5*, 2017 - 2018. Acier, plexiglas, miroir, dessins, photographies, brique d'acier émaillée, tubes fluorescents, tissus, papier, dessins, photographies, objets divers – 85 × 205 × 88 cm (chaque). *Production CRAC Occitanie.

Forclose 1, 2*, 3*, 4*, 5*, 2017 – 2018. Acier, plexiglas, miroir, dessins, photographies, brique d’acier émaillée, tubes fluorescents, tissus, papier, dessins, photographies, objets divers – 85 × 205 × 88 cm (chaque). *Production CRAC Occitanie.

Commentaire de Laura lamiel à propos de la série Forclose

« Je ne suis pas quelqu’un du langage. J’étais très intéressée par le fait de montrer les livres blancs dans les installations Forclose et de rejouer deux espaces, comme dans les cellules. Le premier est muet par sa blancheur, le second très expressif, d’un rouge qui peut paraître violent. Je suis loin d’être expressionniste et ça ne m’intéressait pas de penser directement la violence, mais plutôt de la contourner et la montrer par un reflet. À partir du moment où il s’agissait d’un reflet, où j’avais acquis une certaine distance, j’ai lâché et déchaîné certaines fulgurances, par sursauts parfois violents. Ce ‹ fil › de pensée, comme ces vrais fils qui pendent des tables de Forclose, m’a permis d’arriver aux dessins représentant des bouches et des langues. »

Extrait d’un entretien réalisé entre Laura Lamiel et ses assistants Josselin Vidalenc et Martin Grimaldi en décembre 2018 pour la revue Offshore.

Têtes perdues, Racines, Bouches, 2018.

Laura Lamiel - Têtes perdues, Racines, Bouches, 2018. Technique mixte sur papier : crayon, encre de Chine, mine de plomb, rouge à lèvre – 51,5 × 41,5 × 1,5 cm (chaque). Production CRAC Occitanie.
Têtes perdues, Racines, Bouches, 2018. Technique mixte sur papier : crayon, encre de Chine, mine de plomb, rouge à lèvre – 51,5 × 41,5 × 1,5 cm (chaque). Production CRAC Occitanie.

En regard des cinq tables de la série Forclose, Laura Lamiel présente trois séries de dessins : les Bouches, les Racines et les Têtes perdues, toutes réalisées de manière rapide et impulsive. Leur expressivité ouvre de nouveaux territoires formels, en regard des travaux précédents de l’artiste, plus méthodiques, silencieux et contemplatifs. Les bouches rouges, les visages rayés, les coulures organiques renvoient aux mondes souterrains suggérés au revers des tables de Forclose. Dans le langage psychanalytique, la forclusion est un terme utilisé par Jacques Lacan pour désigner le mécanisme de défense propre à la psychose.

Sans titre, 2018.

Les trois grands formats ont été réalisés les yeux fermés en apposant directement l’encre carmin sur le papier, avec les doigts et les ongles, dans une gestuelle répétitive et frénétique. Dans un second temps l’artiste ouvre les yeux et reprend chaque forme à la plume et au stylo bille.

Les yeux de W convoque le corps et l’esprit des spectateurs dans un voyage intérieur où se succèdent des chambres, des cellules, des passages et des cavités que l’on arpente et traverse comme les recoins d’une mémoire, parfois vive, parfois enfouie, tantôt lumineuse et tantôt obscure. Dans cette exposition, chaque détail agit comme les synapses labyrinthiques d’un cerveau infini dans lequel des espaces s’enchâssent les uns dans les autres, se dédoublent, se reflètent et s’enroulent sur eux-mêmes.

Depuis quarante ans, Laura Lamiel compose des paysages abstraits, en apparence minimalistes, qui déjouent, de toutes les manières possibles, notre perception du réel.

Dans le titre de l’exposition, la graphie de la lettre W, double et symétrique, indique une manière d’aborder le parcours. En combinant jeux de miroirs, superpositions et symétries décalées, les sculptures, les installations, les photographies et les dessins de Laura Lamiel troublent la vision tout en faisant émerger de nouvelles images. Dans un réel qui semble à tout instant se dérober, les œuvres maintiennent le regard en tension et diffractent la perception dans les profondeurs d’une expérience intérieure.

L’artiste construit avec une minutie sans pareil chacune de ses œuvres en conjuguant des matériaux hétérogènes, lisses ou grumeleux, chauds ou froids. L’acier émaillé blanc, le plexiglas, le néon se mêlent au bois vernis, au cuivre, aux grains d’encens, mais aussi au tissu, au papier ou au coton.

Pour Les yeux de W, Laura Lamiel travaille autant par soustraction que par addition de matériaux et d’objets. Aux volumes pharaoniques de la première salle du centre d’art, elle oppose une sculpture à terre, sol immense creusé et incisé par endroits, dans lequel apparaissent des mondes cachés et des formes souterraines. Intitulée L’espace du dedans, cette installation inaugurale redonne à l’imaginaire toute sa puissance de feu.

L’exposition présente par ailleurs des cellules, espaces de travail et de pensée à l’échelle d’un corps, dans lesquels l’artiste dispose des formes épurées, mais aussi des archives, des gants, des mouchoirs qui semblent avoir traversé le temps et dont l’usure vient contrecarrer l’ordonnancement calme et silencieux de ses œuvres. À ces objets et fragments de vies minuscules, Laura Lamiel apporte un soin sidérant qui met en jeu toutes les focales du regard. Du détail le plus minime à l’espace dans sa globalité, l’artiste invite à regarder de toutes les manières possibles, dessous, de biais ou par derrière, tout en faisant remonter à la surface ce que l’on tend à négliger, considérant les points aveugles comme les espaces du regard par excellence.

Dans la succession des deux salles intitulées Les yeux de W (1) et (2) le spectateur est simultanément regardeur et regardé, à l’intérieur et à l’extérieur des cellules, dans lesquelles il ne pénètre pas, ou dans lesquelles il se trouve, sans même le savoir.

Chaque salle annonce la suivante par une lumière qui transperce la paroi, une odeur entêtante, une sculpture en forme de passage…

Le parcours au rez-de-chaussée se clôt sur ce que l’artiste appelle une « déposition ». Surfaces vernies, rouleaux, cadres et tubes sont assemblés comme si les éléments des « tableaux » précédents ou à venir étaient posés là, paysages aux couleurs chaudes, qui se recomposent d’exposition en exposition. De l’espace de transit à l’espace d’exposition, du lieu de stockage à l’atelier, les œuvres de Laura Lamiel sont un savant feuilletage de tous ces états simultanés et assument pleinement cette multiplicité.

Pour finir, Laura Lamiel produit à l’étage du centre d’art une série de tables intitulée Forclose dont les plateaux en verre sont recouverts de cahiers refermés ou de chemises nouées. Au sol, des miroirs redoublent la surface des tables et révèlent la face cachée des objets tout en creusant là encore l’épaisseur du sol.

Aux parois aveugles, aux murs, aux surfaces opaques, Laura Lamiel adjoint des interstices. L’artiste aime évoquer le film de Jean Genêt intitulé Un chant d’amour, dans lequel les prisonniers de deux cellules séparées tentent de communiquer par le souffle d’une fumée de cigarette qui traverse un minuscule trou dans le mur. À ce sujet elle dit : « Ce qui nous fait sentir la présence de l’autre, c’est la résistance à notre propre souffle ». C’est aussi peut-être quelque chose de ce souffle résistant qui anime toute l’œuvre de Laura Lamiel.

Marie Cozette

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