Du 10 octobre 2026 au 21 février 2027, le Crac Occitanie accueille « Maison-Main », deuxième épisode d’une assemblée des gestes, un projet conçu à partir du dialogue entre le chorégraphe Christian Rizzo et la commissaire Anne-Laure Lestage.
Après un premier volet présenté au printemps aux Magasins Généraux à Pantin, dans le cadre de la programmation hors les murs du CND Centre national de la danse, ce nouvel épisode, très attendu, poursuit à Sète l’exploration des relations entre gestes, corps, objets et espaces domestiques.
Un projet à géométrie variable
Dans un entretien avec Wilson Le Personnic réalisé avant la présentation du premier épisode aux Magasins Généraux, Christian Rizzo revient sur la genèse d’une assemblée des gestes et sur une nouvelle orientation après son départ du CCN de Montpellier. « J’ai souhaité repenser le travail de la compagnie autour de deux axes : d’un côté, un travail de création et de diffusion ; de l’autre, un champ plus ouvert, consacré à la recherche, à la transmission et à la rencontre entre différentes pratiques », explique-t-il.
C’est de cette réflexion qu’est née une assemblée des gestes. Le chorégraphe voulait « inventer un espace sans mur, sans adresse », capable de réunir des gestes issus de la danse, de l’artisanat ou de la vie quotidienne. Le projet est conçu comme une forme mobile, développée par épisodes avec différentes institutions.
Christian Rizzo souhaitait que la première étape prenne la forme d’une exposition, mais « d’une exposition en action ». Le geste n’y serait plus seulement représenté ou évoqué. Il deviendrait le médium même du projet.
L’invitation du Crac Occitanie a permis d’engager cette réflexion avec Anne-Laure Lestage, commissaire d’exposition. En parallèle, Rizzo, en tant qu’artiste associé au CND, a proposé d’y développer un premier épisode. Ces deux contextes ont contribué à définir la structure du projet et à en éprouver les premiers principes.
Une assemblée des gestes est ainsi pensée comme un projet à « géométrie variable ». À chaque étape, il doit pouvoir se reconfigurer en fonction des lieux, des collaborations et des temporalités. Les différents épisodes sont appelés à former progressivement « une cartographie, une assemblée de gestes ».
Un dialogue entre Anne-Laure Lestage et Christian Rizzo
Le projet repose aussi sur le dialogue entre Christian Rizzo et Anne-Laure Lestage, historienne de l’art et commissaire d’exposition indépendante. Leurs parcours sont différents, mais se rejoignent dans un intérêt pour les relations entre création contemporaine, artisanat et arts décoratifs.
Chorégraphe, plasticien et curateur, Christian Rizzo développe depuis les années 1990 une pratique à la croisée de la danse, des arts visuels et de la musique. Après un passage par le rock, la mode et les arts plastiques, il découvre la danse contemporaine. En 1996, il fonde l’association fragile, qui devient le cadre de ses recherches et de ses projets artistiques. Il dirige ensuite le CCN de Montpellier de 2015 à 2024, avant de réactiver l’association fragile à Aspet, dans les Pyrénées, en 2025.
Anne-Laure Lestage est diplômée de l’École du Louvre. Son parcours l’a conduite à travailler pour différentes institutions et entreprises liées à la création contemporaine, parmi lesquelles le musée Galliera, Hermès et les Galeries Lafayette. Depuis 2018, elle développe une pratique curatoriale qui met en relation art contemporain, artisanat et arts décoratifs. En 2019, elle fonde a mano studio à Biarritz.
Dans leur conversation avec Wilson Le Personnic, Christian Rizzo précise ce qui fonde leur collaboration : « Comment penser le geste sans hiérarchie entre art et artisanat ? » Il s’agit de remettre « sur un même plan le geste artistique, le geste artisanal ou décoratif ».
Pour le chorégraphe, cette approche revient à interroger la séparation historique entre les beaux-arts, les arts décoratifs et l’artisanat. « À l’origine, il s’agissait du même mouvement : une relation entre la main, la matière et la forme », explique-t-il. Le projet cherche ainsi à retrouver « cet espace commun » et à questionner la valeur accordée aux pratiques, aux savoir-faire et à la création.
Leurs différences de formation nourrissent cette recherche. Anne-Laure Lestage aborde les œuvres « avec une pensée formelle, rigoureuse, issue de l’histoire de l’art et de la pratique curatoriale ». Rizzo dit venir davantage « du récit, du mouvement, du processus ». Leur travail cherche alors un équilibre entre ces deux approches : « comment la forme raconte, et comment le récit se traduit dans la forme ».
Cette attention porte aussi sur des œuvres où se rencontrent maîtrise et fragilité. Rizzo s’intéresse à leur capacité à conserver « un espace d’ouverture, une tension qui les rend vivantes ». Le geste est ainsi envisagé comme une forme en devenir, susceptible de se transformer au fil des pratiques, des matières et des rencontres.
Premier épisode : L’art en train de se faire
À Pantin, Anne-Laure Lestage et Christian Rizzo ont choisi d’aborder « l’exposition comme un espace de fabrication, un champ d’expérimentation collective où le geste est à la fois moteur du faire et méthode de composition ».
À son ouverture, une assemblée des gestes #1 a commencé par l’intervention des artistes invités en présence du public. L’acte de faire constituait ainsi le point de départ de l’exposition. Les objets et installations réalisés au cours de ces performances ont ensuite trouvé leur place dans l’espace des Magasins Généraux.





une assemblée des gestes (épisode 1) aux Magasins Généraux, 2026. CND Centre national de la danse © Marc Domage
Des noix cassées pour Les Mondailles de Déborah Bron et Camille Sevez, des tiges d’osier pour La part inouïe de Clara Denidet, des poutres, des échelles et des pneus pour L’instant n’a que nos gestes de Jordi Galí. À leurs côtés, les étonnantes guitares de Jacques Averna pour Musique pour chambre et les costumes flamboyants de Darius Dolatyari-Dolatdoust pour Flags Parade témoignaient de la diversité des gestes et des matériaux réunis.
L’exposition conservait ainsi les traces des actions qui l’avaient fait naître. Les gestes n’étaient pas seulement montrés. Ils produisaient les formes, les objets et les installations qui allaient ensuite composer l’exposition.
« Maison-main » au Crac Occitanie
À Sète, Anne-Laure Lestage et Christian Rizzo réuniront des artistes dont les parcours entretiennent, pour nombre d’entre eux, un lien avec le territoire. Certain·es y vivent et y travaillent, d’autres y ont réalisé leurs premières œuvres ou présenté leurs premières expositions. On devrait y retrouver plusieurs œuvres croisées au fil des expositions dans la région.
Les deux commissaires accompagnent leur proposition d’un texte qui présente leurs intentions et esquisse le parcours qu’ils ont imaginé dans les espaces du Crac Occitanie.
La main pensait que c’était ses doigts qui éclaboussaient le ciel de fines étoiles. Depuis, elle s’agitait quotidiennement dans sa maison pour maintenir l’obscurité éveillée. Jouer de la guitare, réparer la terre, fabriquer des outils à rêver, créer des bâtons pour danser, recueillir du verre. À force de rencontrer les matériaux, les doigts apprirent à penser autant qu’à façonner ; chaque contact sculptait la paume autant que les replis du cerveau, comme si la pensée elle-même était malléable. La main devenait alors le seuil où se rejoignent le terrain des idées et celui du bois, de la terre, du métal ou du verre, l’émettrice et la réceptrice d’imaginaires qui circulent entre le visible et l’invisible. Si bien que chacun de ses ongles portait en lui un sillon crépusculaire de matière.
Les commissaires présentent l’exposition comme « une traversée fictionnelle et sensorielle dans l’antre de nos gestes ». La « maison-main » réunira des œuvres récentes et plus anciennes, des vidéos, des objets, des sculptures, des formes artisanales et des outils spéculatifs.
Leur projet cherche à mettre sur un même plan le façonnage d’un objet, l’invention d’une forme et la réparation d’un monde. Dans cette maison imaginée par Anne-Laure Lestage et Christian Rizzo, « les éléments gardent la mémoire des gestes qui les traversent, sans distinguer l’ouvrage de l’œuvre ».
L’exposition : parcours annoncé
Le parcours s’ouvrira sur une « topographie des mains » avec Les Creux d’Arnaud Vasseux. Dix empreintes fixées dans le verre introduiront cette réflexion sur la relation entre le corps et la matière.
Une première séquence réunira notamment les tressages de paille d’Emma Bruschi, un refuge imaginé par Daniel Firman, un hamac de dentelle de Marie-Ange Guilleminot et les draps d’Île/Mer/Froid, imprégnés de teintures végétales. Un tabouret devenu bijou et des clous de bronze de Yoonjeong Lee prolongeront cette évocation de l’espace domestique.


Marie-Ange Guilleminot, « Hamac en dentelle à l’échelle des bras« , 1998-2000. Dentelle de Bayeux aux fuseaux à fils coupés en soie grège, 32 x 23 cm. Réalisation : Mylène Salvador-Ros. Collection de l’artiste ©Marie-Ange Guilleminot, ADAGP, 2026 ; Île/Mer/Froid, « Echelle+Braîches« , 2024, installation, draps, teintures végétales et bois. Courtesy des artistes. Vue de l’exposition « Dans une rouge Clairière », 2024, le Château Centre d’Art Contemporain et du Patrimoine d’Aubenas. Photo : Laurent Lecat et JN Mellor Club, « JN_JFD-02« , 2021. Tabourets en métal galvanisé, perles en cristal Swarovski, perles de verre, cale en cuir, 36 × 24 × 37 cm. Courtesy des artistes. Photo : Fred Furgol.
Le parcours se déplacera ensuite vers des formes où la présence du corps sera plus indirecte. Levitas de Javier Pérez conservera les empreintes d’un corps dans un chemin de verre. Le papier peint en céramique de Betty Woodman déplacera le décor domestique vers la sculpture. Rodrigo Hernández présentera une main offrant une fleur, tandis que les objets de JN Mellor Club emprunteront à la fois aux outils, aux reliques et aux sculptures.



Betty Woodman, « Balustrade Relief Vase : 96-20 », 1998. Mural en céramique émaillée, terre cuite, résine époxy, laque et peinture, 274,3 x 299,7 x 26,7 cm. Courtesy de la Betty Woodman Foundation / David Kordansky Gallery. © Woodman Family Foundation . ARS, New York / ADAGP, Paris, 2026 ; Rodrigo Hernández, « Flower for Boyfriend », 2025. Laiton martelé à la main, 95,5 × 70,5 × 2 cm. Courtesy de l’artiste et de la Galerie P420, Bologne. Photo : Carlo Favero. et JN Mellor Club, « JN_JFD-02« , 2021. Tabourets en métal galvanisé, perles en cristal Swarovski, perles de verre, cale en cuir, 36 × 24 × 37 cm. Courtesy des artistes. Photo : Fred Furgol.
Une autre séquence fera progressivement passer le geste de l’espace domestique au mouvement. Les assemblages de bois d’Hélène Bertin évoqueront une danse à venir. Les gants de bronze de Ninon Hivert suggéreront la présence d’un corps absent. Les Possible Tools de Célia Picard et Hannes Schreckensberger seront présentés comme des objets à la frontière entre outil, sculpture et fiction.


Hélène Bertin, Danseureuses, 2025, châtaignier, noisetier, photo © Aurélien Mole et Ninon Hivert, « Kissing Gourami« , 2023. Céramique émaillée et engobée, 83 × 73 × 24 cm. Collection privée. Photo : Romain Darnaud.
Le rapport entre geste et territoire sera ensuite abordé avec Earth (Canudos) de Maria Laet, où l’artiste coud la terre. D’autres œuvres feront apparaître des présences plus discrètes : les assises de Nils Alix-Tabeling, les nénuphars de béton de Xolo Cuintle, une guitare de Jacques Averna ou encore les blousons de céramique de Ninon Hivert.
Le parcours se poursuivra avec des objets et des formes liés à l’absence et à la mémoire. Une étagère de carreaux émaillés de Charlotte Dualé, un vêtement de Thea Gvetadze, Move to Zero de Ninon Hivert et les stèles de Marcel Robelin participeront à cette séquence.
La dernière partie réunira des œuvres faisant une place importante aux fils, aux fibres et aux techniques textiles. Les perles de Jean-Michel Othoniel composeront un paysage suspendu. Clara Denidet développera le tressage à partir de fibres végétales et de savoirs liés au voyage. Pascal Monteil proposera une écriture brodée entre archive, mémoire et fiction.
Le tissage sera également au cœur de Sous tendre d’Élise Peroi. Chez Soyoung Hyun, la matière retiendra l’éphémère dans une forme durable. Les Sourires masqués de Marie Ducaté feront apparaître des visages et des empreintes dont les expressions pourront évoquer un rituel encore à venir.
À travers ce parcours, Anne-Laure Lestage et Christian Rizzo chercheront à réunir des pratiques qui traversent la sculpture, l’artisanat, le design, l’usage et la fiction. Assembler, broder, découper, étirer, graver, lier, mouler, plisser ou tisser seront autant de gestes mis en relation.
Le texte des commissaires résume cette intention en quelques mots : « Ici, la main ne traduit pas la pensée : elle la fabrique ».
On attend avec curiosité et une certaine impatience de découvrir la manière dont cette proposition prendra forme dans les espaces du Crac Occitanie, et les relations qui pourront se nouer entre les œuvres, les matériaux et les gestes.
Chronique à suivre après le vernissage.
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