LaToya Ruby Frazier, Performing Social Landscapes à Carré d’Art

a projection prochaine du film de Jean-Loïc Portron Braddock America, le 16 février prochain, à Carré d’Art est l’occasion de mettre en ligne une chronique restée jusqu’à présent inachevée à propos de l’exposition Performing Social Landscapes de la photographe américaine LaToya Ruby Frazier.

Décrire le travail de cette artiste à peu de sens, après la publication de cette Interview réalisée dans le cadre de l’exposition par Carré d’Art.

Par ailleurs, ses images nous ont personnellement bouleversées. Rendre compte de son travail était alors compliqué, ce qui explique que la rédaction de ce billet a été plusieurs fois recommencée et interrompue.

La force, la rigueur, la cohérence des images de LaToya Ruby Frazier méritent sans aucun doute une visite de Performing Social Landscapes.

Pier 54, A Human Right to Passage et Frazier takes on

La première salle est certainement le moment le plus fort du parcours.

Neuf tirages photographiques de sa performance pour l’exposition collective Pier 54 à New York  montrent LaToya Ruby Frazier habillée de blanc sur le quai 54, brandissant des drapeaux imprimés de photographies d’archives, face à des points de vue qui évoquent l’histoire de la ville et le passage ou la rétention des migrants.

Pier 54, A Human Right to Passage, 2014, tirage noir & blanc, 30 x 45 cm. Photo by Liz Ligon. Copyright 2014 LaToya Ruby Frazier, Liz Ligon, and Friends of the High Line. Commissioned and produced by Friends of the High Line. Courtesy Galerie Michel Rein, Paris. © LaToya Ruby Frazier
Pier 54, A Human Right to Passage, 2014, tirage noir & blanc, 30 x 45 cm. Photo by Liz Ligon. Copyright 2014
LaToya Ruby Frazier, Liz Ligon, and Friends of the High Line. Commissioned and produced by Friends of the High
Line. Courtesy Galerie Michel Rein, Paris. © LaToya Ruby Frazier

En écho à cette série, Pier 54, A Human Right to Passage, 2014, une installation réalisée pour Carré d’Art, suspend au plafond de la salle huit photographies imprimées sur toile de jean de sa performance pour l’exposition Pier 54.

Hommage probable à la toile dite « denim », cette pièce entre en résonance avec la vidéo de la performance Frazier takes on, une œuvre collaborative de Latoya Ruby Frazier avec l’artiste Liz Magic Laser qui répond à la campagne publicitaire Go Forth (En Avant) de Levi’s, tournée dans la ville de Braddock. LaToya Ruby Frazier rejoue les mouvements répétitifs des ouvriers de la sidérurgie devant l’espace Levi’s Photo Workshop à Soho (New-York). Elle dénonce ainsi l’utilisation de l’image de la ville et des ouvriers de Braddock par la marque de jean…

The Notion of Family

On connaît le défi pour chaque exposition que représentent les proportions de la grande salle au centre de la galerie… Récemment Suzanne Lafont, Walid Raad ou encore Stan Douglas avaient réussi à en tirer parti. Malheureusement, les formats moyens, en noir et blanc,  de LaToya Ruby Frazier (sa série The Notion of Family ) ont un peu de mal à trouver leur place dans ce vaste hall.

L’installation de deux « ilots » au centre de l’espace tente assez maladroitement de rompre le volume et de construire un peu d’intimité… Les grands tirages en couleurs de la destruction du paysage urbain et industriel de Braddock qui sont présenté à l’oblique sur ces îlots souffrent terriblement des multiples lumières qui s’y reflètent…

Toutefois, la puissance des images de LaToya Ruby Frazier finissent tout de même par s’imposer. Avec peu d’effort, on est rapidement captivé ces photographies qui racontent avec retenue l’histoire intime de la famille de LaToya Ruby Frazier, de ces trois générations de femmes, l’artiste, sa mère et sa grand-mère. Ces étonnants portraits ou autoportraits collaboratifs, souvent mis en scène, montrent la part invisible et cachée de la pauvreté, de la maladie, du sentiment d’abandon social…

Go Forth (demystifying the myth of the urban pioneer) et Campaign for Braddock Hospital

LaToya Ruby Frazier, Performing Social Landscapes à Carré d’Art vue de la salle 3 - Photo ® d.huguenin.jpg
LaToya Ruby Frazier, Performing Social Landscapes à Carré d’Art vue de la salle 3 – Photo ® d.huguenin.jpg

Quand il pénètre dans la troisième salle, le visiteur fait face à un mur, couvert par une affiche publicitaire pour Levi’s, couvert par un discours de Martin Luther King. Ce montage, Who gets To Go Forth (demystifying the myth of the urban pioneer), provient d’une performance réalisée au Whitney Museum à New York, en 2012.
La campagne de Levi’s Go Forth, tournée à Braddock, était diffusée à l’époque où s’organisaient des manifestations contre le projet de fermeture de l’hôpital de la ville. Les photographies de la série Campaign for Braddock Hospital, 2013 rendent compte de ces mobilisations et de l’engagement de la photographe.

Detox

LaToya Ruby Frazier, Performing Social Landscapes à Carré d’Art vue de la salle 4 - Photo ® d.huguenin.jpg
LaToya Ruby Frazier, Performing Social Landscapes à Carré d’Art vue de la salle 4 – Photo ® d.huguenin.jpg

Le parcours se termine avec la projection d’une vidéo (Detox, 2011). Elle évoque la pollution des sols et de l’air de Braddock à l’origine de nombreux problèmes de santé qui touchent la famille de l’artiste.

Malgré les quelques reserves que nous avons exprimées à propos de l’accrochage dans la deuxième salle, il faut remercier Carré d’Art et son directeur Jean-Marc Prévost pour Performing Social Landscapes et la découverte de cette photographe américaine, récompensée, en septembre dernier, par le prix MacArthur (très bien doté) pour « sa création dans son engagement social, politique et humain ».

Exposition jusqu’au 13 mars 2016.
Performing Social Landscapes devrait être présenté ensuite au CAPC de Bordeaux au printemps 2016 et au Beyrouth Art Center à l’automne 2016.

Commissariat de l’exposition : Jean-Marc Prévost

Catalogue LaToya Ruby Frazier, Performing Social LandscapesCatalogue bilingue français/anglais. Édité par Carré d’Art. Textes de Cecilia Alemani, Natalie Zelt et Cherise Smith. Il faut saluer cette publication, modeste par son format, accessible par son prix (12 €), avec des textes éclairants, une biographie et une trentaine de 30 documents iconographiques. On reproduit, ci-dessous, un essai de ce catalogue, extrait du dossier de presse.

Une fiche d’aide à la visite et un dossier pédagogique sont téléchargeables sur le site de Carré d’Art
Ressources disponibles au Centre de documentation du musée.

En savoir plus :
Sur le site de Carré d’Art
Sur la page Facebook de Carré d’Art
Sur le site de LaToya Ruby Frazier
LaToya Ruby Frazier  sur le site de la Galerie Michel Rein

LaToya Ruby Frazier
Lever de drapeaux par Cecilia Alemani :
(extrait du texte du catalogue)

Au printemps-été 2014, la structure de projets artistiques High Line Art, pilotée par l’association des Amis de la High Line, a présenté pendant six mois un programme événementiel centré autour de la jetée 54 sur la rive l’Hudson, au sud de Manhattan. Cette manifestation intitulée Pier 54 se voulait tout à la fois un hommage et une lecture critique de Pier 18, l’exposition organisée sur la jetée 18 par Willoughby Sharp en 1971. Par une froide journée de l’hiver 1971, le critique, commissaire indépendant et producteur Willoughby Sharp avait réuni vingt-sept artistes sur le quai délabré pour y effectuer des performances, des gestes spontanés et autres actions improvisées devant l’objectif du célèbre duo de photographes Harry Shunk et János Kender. Quelque trois cent cinquante clichés en noir blanc immortalisent ce moment. Exposés au Museum of Modern Art durant l’été 1971, ils ont attiré l’attention sur une génération d’artistes conceptuels et de performeurs bientôt légendaire, avec des personnalités comme Vito Acconci, John Baldessari, Allen Ruppersberg ou Richard Serra. Ils éclairent aussi un moment captivant de l’histoire de New York. Et ce, d’autant plus que le paysage singulier des quais autour de Manhattan n’allait pas tarder à s’effacer sous la poussée des opérations immobilières et des nouveaux besoins en infrastructures routières.

Quarante-trois ans après l’exposition historique de 1971, Pier 54 reprend le même scénario : vingt sept artistes (uniquement des femmes cette fois, pour compenser la présence exclusivement masculine de la précédente édition) exécutent des actions et performances sur l’ancienne jetée 54, à hauteur de la 54e rue dans le Meatpacking District. La jetée désertée devient un gigantesque atelier en plein air où elles créent de nouvelles oeuvres tout en redécouvrant le riche patrimoine de cette partie de Manhattan. Les photographies en noir et blanc qui gardent la trace de leurs interventions sont exposées à l’automne 2014, dans un espace d’art de Chelsea. (..)

Dans le cadre de Pier 54, LaToya Ruby Frazier a créé A Human Right to Passage [Un droit fondamental au passage] sous la forme d’une séance photo scénarisée. Les dix images en noir et blanc prises à cette occasion nous montrent l’artiste sur la jetée, habillée en blanc, brandissant de grands drapeaux où sont imprimées des photographies d’archives provenant de la Library of Congress. LaToya Ruby Frazier a sélectionné des images en rapport avec l’expulsion, réelle ou métaphorique, le passage ou la rétention des migrants : Ellis Island, par exemple, ou encore le navire militaire de transport Buford, utilisé pour rapatrier les soldats américains à la fin de la Première Guerre mondiale, mais aussi pour renvoyer les présumés anarchistes en Russie en 1919. Il y a également des vues de Jérusalem et de la colonne de sel de la mer Morte associée au mythe de la femme de Loth, renvoyant à la vulnérabilité de l’être humain qui se retourne sur le passé pour apprendre les leçons de l’histoire. LaToya Ruby Frazier agite ses drapeaux à différents endroits du quai, superposant au panorama de New York une série de clichés anciens qui engendrent des rapprochements inattendus entre passé et présent à l’intérieur du paysage urbain. Elle choisit soigneusement les emplacements où les photographies d’archives coïncident avec des lieux bien précis sur la ligne d’horizon. Une image reproduite sur un drapeau, notamment, représente des hommes regroupés avant leur expulsion d’Hoboken, la ville du New Jersey que l’on aperçoit sur l’autre rive de l’Hudson dans la nouvelle photographie prise pour Pier 54.

LaToya Ruby Frazier projette ainsi de lointains déplacements de population sur le paysage environnant vu de la jetée 54 dont l’histoire est ponctuée de départs et d’arrivées marquants, en particulier le débarquement des rescapés du Titanic en 1912.

Postée au carrefour de multiples chemins de l’histoire, telle une vigie perchée sur le grand mât, LaToya Ruby Frazier signale la présence de bateaux dans les parages, mais aussi celle des vaisseaux fantômes appartenant à un passé que ses gestes semblent tout à la fois convoquer et conjurer — un passé en fait pas très éloigné du présent.

Un droit fondamental au passage, créé sur la jetée 54 réduite elle-même à un fantôme de son passé industriel et industrieux, évoque différents mouvements de population, tissant une trame complexe de récits et de périodes, qui échappe apparemment à toute chronologie linéaire. Les références maritimes font planer une ombre de nostalgie romantique sur la performance de LaToya Ruby Frazier, et il se pourrait que les connotations vaguement militaristes introduites par les drapeaux indiquent aussi une attitude discrètement critique envers l’héroïsme supposé de ses prédécesseurs masculins de Pier 18.

Mais, comme bien souvent, elle semble moins se préoccuper des péripéties du monde de l’art qu’elle ne s’attache à affronter le réel dans toute sa brutalité. Un droit fondamental au passage, replacé dans le contexte général de sa démarche, révèle son intérêt constant pour les fantômes de l’histoire et pour les répercussions des initiatives passées sur le présent. À l’instar de Braddock, l’ancienne cité industrielle aujourd’hui paupérisée à laquelle elle a consacré une grande partie de son travail, la jetée 54 met en lumière une histoire façonnée par un cycle d’obsolescence programmée et de déshérence. Un droit fondamental au passage, comme tant d’œuvres majeures de LaToya Ruby Frazier, nous parle d’un lieu porteur d’avenir qui, hélas, entraîne la population dans son naufrage.

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