Mission Mode, Styles Croisés au Château Borély

Jusqu’au 15 janvier 2017, le château Borély, musée des Arts décoratifs et de la Mode de Marseille accueille un des deux volets de « Mission Mode, Styles Croisés », une exposition réalisée en partenariat avec le musée de la Légion étrangère à Aubagne.

Depuis sa réouverture en 2013, le Château Borély a su nous offrir un programme ambitieux d’expositions temporaires qui ont souvent surpris par leur imagination, leur audace, leurs thématiques décalées, en restant toujours très pertinentes et rigoureuses.

Après « La mode aux courses, un siècle d’élégance 1850-1950 » en 2014, « Mission Mode, Styles Croisés » est la deuxième grande exposition que le musée consacre à la « Mode » et c’est, sans aucun doute, une très belle réussite !

Mission Mode : Le projet

Un jeune historien de la Mode, Xavier Landrit est à l’origine du projet. Depuis plusieurs années, il a entrepris un travail de recherche sur l’influence du vestiaire militaire dans la Mode.
À l’été 2014, il présente un projet d’exposition au capitaine Géraud Seznec, conservateur du musée de la Légion étrangère à Aubagne. Ancien élève de Christine Germain Donnat, celui-ci propose à la directrice du Château Borély, une collaboration qu’elle accepte avec enthousiasme.

On lira ci-dessous, les textes de présentation de ces trois commissaires. Dans un entretien disponible sur le site de MMMM (Maison Méditerranéenne des Métiers de la Mode), Xavier Landrit,commissariat scientifique de « Mission Mode, Styles Croisés », explique la genèse et l’organisation de l’exposition et la sélection des pièces qui y sont présentées.

Au Château Borély, « Mission Mode, Styles Croisés » se développe dans le Grand Salon du rez-de-chaussée, dans la Salle du Billard au premier étage et dans la galerie d’étude du département de la Mode. Quelques « intrus » viennent avec humour se camoufler dans le Salon doré et dans la Chambre d’apparat.

L’exposition présente une cinquantaine de tenues. À celles issues des collections du musée de la Légion étrangère s’ajoutent de nombreux prêts :
Maison Bensimon• Maison Chanel• Maison Chloé• Maison Christian Dior• Maison Courrèges • Maison Hermès • Maison Jean-Paul Gaultier • Maison Kenzo • Maison Louis Vuitton • Maison Max Mara • Maison Mugler • Maison Sonia Rykiel • Palais Galliera, musée de la Mode de la ville de Paris • Maison Méditerranéenne des Métiers de la Mode (MMMM) Marseille • Collection Didier Ludot Paris • Collection Jean-Charles de Castelbajac.

Une étonnante sélection de bijoux contemporains, choisis par Frédéric Bodet, adjoint de Christine Germain-Donnat à Sèvres, font avec humour et ironie un contrepoint surprenant et raffiné aux ornements et aux décorations militaires.

Mission Mode : La scénographie

Jean-Paul Camargo signe la scénographie. On apprécie une nouvelle fois la pertinence des solutions imaginées dans le contexte particulièrement contraint qu’impose le Château Borély.

Mission Mode, Styles Croisés au Château Borély © Musées de Marseille - Photo D. Giancatarina
Mission Mode, Styles Croisés au Château Borély © Musées de Marseille – Photo D. Giancatarina

Dans les salles de la bastide, les mannequins sont installés sur des plateaux individuels légèrement surélevés. Ce dispositif a offert une grande souplesse pour les opérations de manequinage assurées par Fabienne Vandenbrouck et son équipe (Pat Vkx).

Fabienne Vandenbrouck, Christine Germain et Jean-Paul Camargo
Fabienne Vandenbrouck, Christine Germain et Jean-Paul Camargo

Dans un texte de présentation, le scénographe précise : « Chaque mannequin, posé sur un plateau imprimé, semble en lévitation, grâce au jeu dès piétements en matière transparente. Cet artifice a pour but de laisser glisser la lumière sous les plateaux, en particulier à Borely où les sols en tomette bronze doré ou jaune illuminent naturellement l’espace. Les différences de hauteur de socles accentuent l’effet de marche et de défilé ».

L’impossibilité d’intervenir sur le décor mural a imposé la conception d’un dispositif autoporteur pour présenter les textes de salles. Sur des panneaux de médium léger, trois plans colorés et décalés accompagnent la photographie d’un légionnaire. Parmi les nuances, on retrouve évidemment le vert et le rouge emblématique de la Légion étrangère. Leur assemblage permet de stabiliser de ces « totems » tout en leur donnant du « relief ». Des découpes qui évoquent le camouflage allègent délicatement l’ensemble. Une typographie et une mise en page élégantes assurent une bonne lisibilité à des paragraphes parfois assez denses.

Pour les vêtements, les cartels sont enrichis par un texte clair qui en souligne les caractères principaux et rappelle éventuellement les éléments de son histoire.

Malheureusement, la présentation dans le Grand Salon et dans la Salle du billard souffre d’un éclairage naturel qui multiplie les contre-jours souvent désagréables. On avait déjà mentionné ce problème à l’occasion du premier chapitre de l’exposition Les Possédés que Sextant et plus avait présenté dans les salles de la bastide, au printemps dernier. Les contraintes liées aux décors historiques, mais surtout les limites du dispositif d’éclairage dissimulé dans les plafonds en résine, conçus par l’agence Moatti-Rivière, lors de la rénovation du bâtiment, montrent toute la difficulté d’installer des expositions temporaires dans les collections permanentes à Borély.

Autour de la Saharienne, dans la Salle du billard - Mission Mode, Styles Croisés au Château Borély
Autour de la Saharienne, dans la Salle du billard – Mission Mode, Styles Croisés au Château Borély

La rotation d’un quart de plusieurs silhouettes réduit partiellement ce problème d’éclairage en contre-jour.

Mission Mode : Le parcours de l’exposition

Dans le hall du Château, le parcours commence par un hommage discret à Sonia Rykiel. Un tailleur pantalon, présenté par Naomi Campbell, lors du défilé automne/hiver 1999-2000, fait écho à une tenue de prise d’armes de la légion, datée des années 1915-1917.

Mission Mode, Styles Croisés au Château Borély © Musées de Marseille - Photo D. Giancatarina
Mission Mode, Styles Croisés au Château Borély © Musées de Marseille – Photo D. Giancatarina

Style militaire et couleur Kaki dans le Grand Salon

Illustration de l’utilisation et de la réinterprétation du style militaire et de la couleur kaki, la présentation évoque une armée en mouvement, la parade et bien entendu le défilé de mode sur un podium légèrement en pente…
Aux modèles de Haute Couture et de Prêt-à-porter se mêlent quelques tenues militaires issues des collections du musée de la Légion étrangère.

Ce défilé s’ouvre avec un tailleur de Karl Lagerfeld pour Chanel de la collection « Brasserie Gabrielle » (Prêt-à-porter, automne/hiver 2015/2016) et un ensemble de Thierry Mugler de la collection « Kessler » (Prêt-à-porter, automne/hiver 1990/1991). À la veste capitonnée de carrés de soie et ornée de motifs de Brandebourgs, évocation de l’uniforme d’un jeune liftier de Salzbourg qui aurait inspiré le modèle original à Chanel, répond le blouson en silicone thermoformé, influencé par Maria, l’androïde du Metropolis de Fritz Lang et son étonnante casquette à visière en rhodoïd rouge…

Robe courte de couleur kaki, inspirée des cuirasses de gladiateurs d’Olivier Roustein pour Balmain (Prêt à porter, automne/hiver 2014/2015) et Tenue de combat parachutiste entre 1956 et 1962, emblématique de la guerre d’Algérie avec son célèbre béret vert
Robe courte, inspirée des cuirasses de gladiateurs d’Olivier Roustein pour Balmain (Prêt à porter, automne/hiver 2014/2015) et Tenue de combat parachutiste entre 1956 et 1962

Les rapprochements entre les tenues militaires et les créations de mode sont particulièrement réussis comme cette robe courte de couleur kaki, inspirée des cuirasses de gladiateurs d’Olivier Roustein pour Balmain (Prêt-à-porter, automne/hiver 2014/2015) avec une tenue de combat parachutiste, entre 1956 et 1962, emblématique de la guerre d’Algérie avec son célèbre béret vert.

Le manteau « bronze », modèle 1990, dessiné par Pierre Balmain pour l’armée de terre, trouve naturellement sa place entre un ensemble veste sans manche et combinaison de couleur kaki de Julie de Libran pour Sonia Rykiel (Prêt-à-porter, printemps/été 2015) et un ensemble manteau, gilet, cardigan et short de Max Mara au look androgyne de la collection automne/hiver 2012/2013.
Ce manteau de Balmain fait un écho évident avec l’ensemble cape, pull, pantalon et casquette, dessiné par Kris Van Assche pour Dior Homme de la collection « Soldier on my own » (Prêt-à-porter, automne/hiver 2012/2013).

Mission Mode, Styles Croisés au Château Borély © Musées de Marseille - Photo D. Giancatarina
Mission Mode, Styles Croisés au Château Borély © Musées de Marseille – Photo D. Giancatarina

De l’autre côté du Grand Salon, on remarque deux ensembles dessinés par Humberto Leon et Carol Lim pour Kenzo qui évoquent les ponchos militaires (une robe et sur-jupe kaki de la collection Prêt-à-porter, printemps/été 2014 et une parka-cape sur une longue jupe ample de la collection Prêt-à-porter, automne/hiver 2015/2016).

Un costume unisexe de Thierry Mugler de la collection « Les boîtes boulonnées » (Prêt-à-porter, automne/hiver 1980/1981), un modèle que porta, en noir, Jack Lang et qui fit « scandale » à l’Assemblée, côtoie une Voyageuse dessinée par Christophe Lemaire pour la maison Hermès (Ensemble cape, chemise et jupe portefeuille, collection automne/hiver 2013-2014) qui a des allures de spahis de l’armée d’Afrique.

Karl Largefeld en intrus dans le salon doré…

Le tailleur pantalon du soir dessiné par Largerfeld pour Chanel ( Prêt-à-porter, automne/hiver 1996/1997) en lamé or avec des motifs en cachemire brodé de strass s’introduit avec « discrétion » dans le Salon doré des Borély…

Tailleur-pantalon du soir dessiné par Largerfeld pour Chanel ( Prêt à porter, automne/hiver 1996/1997)
Tailleur-pantalon du soir dessiné par Largerfeld pour Chanel ( Prêt à porter, automne/hiver 1996/1997)

Autour de la Saharienne, dans la Salle du billard…

Point d’orgue de l’exposition, la Saharienne est certainement l’exemple le plus manifeste d’un vêtement du vestiaire militaire devenu une icône de la mode des années 68.
Avec bien entendu, celle de Saint-Laurent, celle qui fait une des deux affiches de l’exposition… Celle que porte, délassée jusqu’au nombril, le mannequin Veruschka, fusil à l’épaule et poignard à la taille, sur cette photographie pour Vogue Paris, en juillet 68.

Sur une carte morcelée de l’Algérie coloniale, on remarque immédiatement la tenue de sortie d’un caporal de la 4 ° compagnie saharienne portée de la légion avec ses deux burnous (manteau-cape), son « boubou » (vareuse saharienne), son sarouel, ses nails (sandales) et son képi blanc… On retrouve ces soldats portés par des dromadaires sur de grands agrandissements photographiques qui se sont substitués aux tapisseries de Laurence Aëgerter.

La silhouette aux burnous est accompagnée d’un tailleur de Max Jacobs pour Louis Vuitton (Prêt-à-porter, Printemps/été 2010) avec une veste en tweed rose et de grandes poches militaires en coton kaki, sa gigantesque perruque afro et son énorme sac à dos.

Un peu plus loin, on remarque la tenue de combat d’un caporal-chef d’un régiment étranger d’infanterie qui caractérise le fantassin français pendant la guerre d’Algérie. Il côtoie la Saharienne de Saint-Laurent, mais aussi un tailleur Saharienne-pantalon de couleur rose d’André Courreges (Couture Future, Automne/hiver 1977-1978), un ensemble chemise et jupe de Clare Waight Keller pour Chloé (Printemps/été 2015) ou encore un ensemble veste saharienne et jupe chez Sportmax (Printemps/été 1973).

La Saharienne inspira également Max Mara avec un tailleur saharienne de la collection Printemps/été 1983 ou encore Sonia Rykiel avec une combinaison-bustier ( Prêt-à-porter, automne/hiver 2007/2008) et un ensemble gilet et jupe ( Prêt-à-porter, automne/hiver 1999/2000).

À cache-cache dans le meuble d’indiennes de la Chambre d’apparat

Si le grand manteau « tagliatelles » de Jean-Charles de Castelbajac de sa collection « Supranatural » ne fait rien pour se cacher ici, en revanche, les deux tenues militaires tentent, elles, de se dissimuler dans le meuble d’indiennes de la chambre d’apparat.

La réussite est discutable pour le tireur d’élite avec sa chasuble « ghillie »… mais le camouflage de l’ensemble neige du 2° régiment étranger de génie est ici un réel succès !

Dans la galerie d’étude… Jeux avec l’imprimé camouflage.

Le parcours se termine avec la grande vitrine de galerie d’étude où six mannequins propose des interprétations très personnelles de l’imprimé camouflage.
Max Jacobs pour Louis Vuitton propose, sur un manteau enduit, un imprimé géométrique qui évoque un camouflage suédois sable, noir et marron ( Prêt-à-porter, Printemps/été 1999). Sous une veste en cuir blanc, une délicate robe en tulle transforme un semis de roses en un improbable imprimé camouflage ( Prêt-à-porter, Printemps/été 2001).

Mission Mode, Styles Croisés au Château Borély © Musées de Marseille - Photo D. Giancatarina
Mission Mode, Styles Croisés au Château Borély © Musées de Marseille – Photo D. Giancatarina

Avec sa robe Paradisiac (Prêt-à-porter printemps/été 2000), Jean-Charles de Castelbajac évoque-t-il son enfance dans un pensionnat militaire ou son univers pop ? Les lutins colorés, brodés sur un imprimé camouflage lui font perdre tout effet passe-muraille.

En face, on découvre une robe Bustier de John Galliano pour Dior (Prêt-à-porter printemps/été 2001) de la collection « Anarchic », largement consacrée à l’imprimé camouflage. Ici l’impression de ce motif est réalisée sur du taffetas et du crêpe Georgette avec de larges fermetures Éclair en python orange.

Mission Mode, Styles Croisés au Château Borély © Musées de Marseille - Photo D. Giancatarina
Mission Mode, Styles Croisés au Château Borély © Musées de Marseille – Photo D. Giancatarina

Au fond de la vitrine, un ensemble camouflage pour homme, de l’extravagante collection automne/hiver 2013 de Bernard Willhelm, accompagne un tailleur sans manches, dessiné par Jean-Paul Gauthier, pour sa collection « Pirates et flibustiers », Printemps été 2008.

Dans le couloir, quatre silhouettes font écho, par leurs accessoires, réels ou brodés, à l’ensemble de bijoux contemporains présenté par Frédéric Bodet.

Une étonnante collection de bijoux contemporains

Surprise de cette exposition, la sélection de bijoux contemporains que présente Frédéric Bodet est un vrai moment de plaisir. Il ne s’agit pas d’accessoires réalisés pour des maisons de couture, mais de pièces originales de jeunes créateurs inspirés par la parure, les insignes et les décorations militaires qu’ils détournent avec beaucoup d’humour, parfois avec un peu d’ironie ou de dérision.

Frédéric Bodet dans la Salle du billard du Château Borély
Frédéric Bodet dans la Salle du billard du Château Borély

Dans la vitrine de la galerie d’étude, la présentation commence avec une pièce de Carole Deltenre, Bon garçon (2006), un étonnant collier qui assemble des jouets en plastique, petits soldats et armes diverses, sertis d’argent… Bien entendu, il existe une Bonne fille que l’on peut découvrir sur le site de l’artiste.

Un peu plus loin, Les importables (2012), trois cocardes en cire de bijoutier, argent, tissus brodés, fil de coton dédiées à Suzy Solidor… Sur son site internet, Carole Deltenre confie : « Des clitoris agglutinés en cire cassante se pressent autour de leurs rares congénères coulés en argent. Le populaire côtoie le précieux, le potentiel côtoie le résultat, la fin côtoie les moyens. L’accumulation n’est pas toujours très ragoutante bien qu’elle soit ici objet de décoration »…

C’est la fourragère que détourne Sophie Hanagarth avec deux colliers de la série Q. Le premier (2009) est en cuir rouge, tressé à la manière d’un fouet. Le second (1999) est en capsules de bière.

Capsules de bière que l’on retrouve pour Bijoux de famille (1997). Cette pièce, au titre explicite ou équivoque, est une autre interprétation de cette décoration qui récompense une unité militaire.
Mises à l’index (2001), une série de bagues barillet munies de projectiles sont précise-t-elle « portée à l’index, devenant ainsi l’expression redondante de cette désignation. La mise à l’index comme signe d’exclusion, qui condamne, avertit, menace ».

Pierre Cavalan présente un ensemble de broches, assemblages d’objets trouvés et de matériaux divers qui évoquent les décorations militaires. Elles accompagnent deux pièces qui rappellent les colliers de confrérie.

Pierre Cavalan, Broches et Colliers - Mission Mode, Styles Croisés au Château Borély
Pierre Cavalan, Broches et Colliers – Mission Mode, Styles Croisés au Château Borély

Dernière pièce de cette vitrine, un collier de Barda (2013) de Remi Galtier, assemblage d’objets en laiton, montés sur des sangles rouges.
Dans l’alcôve, le même artiste présente Grand Barda de parade (2013), son projet de diplôme à ENSA de Limoges, un ensemble de 5 colliers composés d’objets divers recouverts de tissus pour médailles, de fil et de tresses de coton rouge. On y devine quelques bouteilles de bière… décapsulées !

Marie Masson, Tablier légion, 2016 et Remi Galtier, Grand Barda de parade, 2013 - Mission Mode, Styles Croisés au Château Borély
Marie Masson, Tablier légion, 2016 et Remi Galtier, Grand Barda de parade, 2013 – Mission Mode, Styles Croisés au Château Borély

Ce Grand Barda accompagne Tablier légion (2016), une interprétation par Marie Masson du célèbre tablier des pionniers de la Légion étrangère. De cette même artiste, on peut découvrir une série de broches intitulées « Médailles d’honneur » qui associent cuir, crin de cheval, perles de rocaille et aluminium.

Un regret toutefois, une scénographie assez sommaire pour cette présentation de bijoux. Épinglés sur des plaques de médium noir inclinées, ces parures semblent à l’étroit dans la vitrine de la galerie d’étude. Elles donnent l’impression d’avoir été posés là dans l’urgence.

Dans les vitrines de la Salle du billard, on peut voir un ensemble de broches de Monika Brugger ainsi que des montres à gousset de Laurence Verdier, détournements moqueurs de médailles militaires. On n’oubliera pas Fille à soldats de Fanny Durand, une collection de pompons de marins épinglés dans trois boîtes d’entomologie…
Ces mêmes vitrines exposent quelques interprétations du béret, du casque colonial ou du képi par Sonia Rykiel, Hermès… et un sac Vuitton, bien camouflé.

Christine Germain Donnat et Xavier Landrit dans le vestibule du Château Borély
Christine Germain Donnat et Xavier Landrit dans le vestibule du Château Borély

Cette exposition est la dernière que signe Christine Germain Donnat à Borely. Aujourd’hui directrice du département du patrimoine et des collections du Musée National de la Céramique de Sèvres, elle a quitté la direction du Château Borély et du musée Grobet-Labadié qu’elle dirigeait depuis 2008, au printemps dernier.
Il faut souligner le remarquable travail de rénovation du château, de restauration des décors et l’important chantier muséographique qu’elle a dirigé pour l’ouverture du Musée des Arts décoratifs, de la faïence et de la Mode, en 2013.

Sa curiosité et son intérêt pour la création contemporaine et le design ont permis l’installation, dans le parcours des collections, d’œuvres contemporaines créées pour le nouveau musée avec notamment le lustre de Mathieu Lehanneur, les porcelaines de Magdalena Gerber, les tapisseries de Laurence Aëgerter, ou encore les pièces sonores de Simon Cacheux. Un partenariat avec le CIRVA et Sèvres a permis au public de découvrir dans la salle du billard des pièces de verre et de céramique contemporains.
Elle a mis en place une ambitieuse programmation d’expositions temporaires. On se souvient de « La mode aux courses, un siècle d’élégance 1850-1950 », en 2014 et de la magnifique carte blanche qu’elle avait offerte à Hubert Le Gall pour un « Pop Art Design » mémorable, en 2015. Au total, 12 expositions ont été présentées depuis 2013 !

Christine Germain Donnat a su aussi construire des partenariats avec les acteurs de l’Art contemporain à Marseille. On se souvient de Barock et des Possédés avec Sextant et plus ou de Play ! (Design pour les martiens) avec le Studio Fotokino.
Plus récemment, le château Borély avait proposé un dialogue entre les créations du jeune couturier Yacine Aouadi et celles des collections. L’exposition était réalisée en partenariat avec le MuCEM qui présentait de son côté 13 silhouettes du jeune créateur marseillais.

Espérons que la Ville de Marseille saura assurer rapidement le remplacement de Christine Germain, en nommant un conservateur avec un esprit aussi ouvert sur la création contemporaine et le design. On souhaite que la Ville de Marseille lui donne les moyens humains et financiers de poursuivre le travail entrepris… sans oublier le musée Grobet-Labadié dont on attend toujours la réouverture.

En savoir plus :
Sur le site « Mission Mode »
Sur le site de MMMM (Maison Méditerranéenne des Métiers de la Mode)

Présentation du projet par Xavier Landrit, historien de la Mode, commissaire scientifique de l’exposition :

« L’inspiration militaire est dans la mode masculine et féminine, une tendance qui envahit de façon cyclique les podiums et mélange les inspirations, des tenues de combat aux habits de parade. Cette exposition permet d’élargir l’idée qu’on se fait d’un vêtement de mode. Elle aborde les mécanismes d’inspirations des couturiers avec la sphère militaire et permet de comprendre l’origine et l’histoire de ce style.

Le style militaire structure la silhouette au-delà de ses défauts et de ses qualités, il apporte de la prestance et du prestige à celui qui le porte. Il conjugue le fonctionnel et le symbolique qui s’oppose à l’ornement et l’apparat. L’exemple de la saharienne, que cette exposition met en lumière, est particulièrement révélateur de ce phénomène. Vêtement très contemporain et très ancré dans l’histoire, il est aussi présent dans des domaines essentiels comme le monde militaire, la mode ou le cinéma. C’est un basique comme la marinière, le caban ou le trench qu’il est passionnant de pouvoir décortiquer.

J’ai souhaité contacter et faire participer diverses maisons de couture pour rendre compte du phénomène d’inspiration du monde militaire dans les collections très contemporaines, phénomène qui n’avait jamais été souligné dans une exposition. En effet une quarantaine de looks présentés datent des années 2000 à aujourd’hui et illustrent la manière dont les créateurs contemporains intègrent dans leur vocabulaire stylistique cette référence.

Lors de mon travail préparatoire de recherches autour de ce projet, j’ai constaté un nombre insoupçonné et inattendu de collections entrant en résonance avec le style militaire. La tâche de sélections se révéla importante et parmi les maisons avec lesquels la collaboration a été riche, j’ai sélectionné entre autres les créations de Jean Charles de Castelbajac, de Karl Lagerfeld chez Chanel, de Marc Jacob chez Louis Vuitton, de Serge Bensimon, de Jean Paul Gaultier, et d’Humberto Léon et Carol Lim chez Kenzo.

J’ajouterais que mon passage dans la section Patrimoine de chez Saint- Laurent n’a pas été anodin dans ce choix du thème d’exposition. Yves Saint Laurent jouant avec les codes établis masculin-féminin, inspirations militaires ou ethniques ».

Présentation du projet par Christine Germain, conservatrice en chef, directrice du château Borély et du musée Grobet-Labadié, commissaire de l’exposition :

« Lors de la création du nouveau musée des Arts décoratifs et de la faïence au Château Borély, nous avons souhaité intégrer un département Mode avec une programmation annuelle de trois accrochages, permettant désormais au public de découvrir une soixantaine de modèles chaque année.

Notre collection est riche d’environ 6000 pièces, et comprend notamment des fonds Channel (don de Madame Rodrigues-Ely), Paco Rabanne et d’innombrables pièces uniques de Lanvin, Schiaparelli, Balanciaga… À faire rêver.

En examinant cette collection, j’ai été frappée par la récurrence sur de nombreux vêtements d’éléments tels des boutons, martingales, épaulettes, ou le fameux imprimé camouflage relevant du vocabulaire militaire.

Cette évidence a été confirmée en regardant ou en assistant à des défilés : tous les couturiers actuels s’inspirent de l’uniforme, du vêtement militaire, le féminisent, le détournent, le rendent sexy…

C’est ce passage du masculin au féminin, d’un vêtement avant tout conçu pour être pratique et tout terrain à une tenue rendue sensuelle en jouant des codes qui m’interesse.

La proposition de Xavier Landrit de travailler sur le thème de la saharienne est venue à point nommé, d’autant que le musée de la Légion étrangère d’Aubagne, avait envie de sortir de son cadre habituel et de traiter un sujet peu attendu.

Le Château Borély a toujours privilégiédes thématiques décalées telle La Mode aux courses-2014. Ce partenariat avec la Légion sur un tel sujet, nous réjouit ».

Présentation du projet par le Capitaine Géraud Seznec, commissaire de l’exposition :

« Le musée de la Légion étrangère a rouvert ses portes en 2013 offrant des espaces agrandis et entièrement modernisés à nos visiteurs, écrin d’un patrimoine exceptionnel. Nous avons alors entamé une réflexion sur notre programmation culturelle à 4 ans.

Il nous est apparu nécessaire d’organiser des expositions temporaires qui abordent et développent à la fois des aspects historiques, balayés trop rapidement au sein du parcours permanent, mais également de s’aventurer sur des terrains nouveaux (La Légion dans la peau sur les tatouages légionnaires ou bien Hartung, peintre et légionnaire, maître de l’abstraction) en créant des partenariats avec d’autres institutions culturelles.

C’est bien une envie assumée de s’enrichir de regards croisés sur nos collections et de réaliser, à plusieurs, des projets plus ambitieux.

La Légion étrangère appartient à tous les Français et la diversité de son recrutement et des personnalités qui y sont passées rend les thèmes infinis. La richesse de notre musée repose notamment sur son incroyable collection textile permettant de retracer l’histoire des uniformes légionnaires de 1831 à nos jours.

Intéressé par la réflexion et le projet de Xavier Landrit à l’été 2014, je me suis risqué à proposer ce dernier à Christine Germain qui y a immédiatement adhéré avec enthousiasme souhaitant, depuis longtemps, aborder ces jeux d’influences réciproques entre mode militaire et mode civile. Le projet était né.

Quoi de mieux que d’étudier une forme de fascination pour nos uniformes dans la mode afin de s’interroger sur leurs origines et les raisons de leur évolution ! Cela nous permet ainsi de mieux se comprendre nous-même ».

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