Jeanne Vicerial – Incarnation, carte blanche de la Biennale d’Aix


Jusqu’au 4 octobre 2026, Jeanne Vicerial présente « Incarnation », un parcours conçu pour quatre lieux patrimoniaux d’Aix-en-Provence : le Musée du Pavillon de Vendôme, le Musée des Tapisseries, la Chapelle de la Visitation et le Musée Granet. Plus qu’une exposition répartie sur plusieurs sites, l’artiste a imaginé une traversée où chaque étape propose une approche particulière de sa recherche. Cette proposition exceptionnelle s’impose comme l’un des temps forts de la saison culturelle à Aix et, plus largement, dans le Midi.

En 2024, la Biennale d’Aix invitait Chiharu Shiota à investir plusieurs lieux de la ville avec Beyond Consciousness. L’artiste japonaise déployait ses réseaux de fils comme autant de cartographies de la mémoire, de l’absence et de la relation aux lieux. Deux ans plus tard, la manifestation a confié sa nouvelle carte blanche à Jeanne Vicerial. Si les univers des deux artistes sont très différents, un même intérêt pour le fil, pour le corps et pour les formes de présence traverse leurs œuvres.

Cette invitation intervient à un moment important de son parcours. Depuis sa résidence à la Villa Médicis en 2019-2020, Jeanne Vicerial développe une œuvre qui associe sculpture textile, performance, musique, photographie et film dans une démarche volontiers collaborative. Ses expositions récentes à Arles, Rodez, Nîmes ou Nantes ont contribué à faire connaître un travail singulier qui occupe aujourd’hui une place à part dans le paysage artistique français.

Le titre de l’exposition renvoie à une notion centrale dans sa pratique. L’incarnation désigne le moment où quelque chose prend corps, devient présence. Jeanne Vicerial élargit cependant cette définition pour s’intéresser à toutes les formes de manifestation du vivant. Ses sculptures ne cherchent pas à représenter le corps. Elles en conservent plutôt l’empreinte, la mémoire ou la possibilité.

Le textile constitue le matériau privilégié de cette recherche. Chez elle, le fil n’est jamais seulement un élément de construction. Souple ou tendu, dense ou presque immatériel, il dessine des volumes qui évoquent tour à tour des organes, des peaux, des enveloppes protectrices ou des chrysalides. L’artiste parle souvent de métamorphose, de passage et d’états intermédiaires. Ses œuvres semblent précisément habiter cet espace où une forme est en train de devenir autre chose.

Une Re-Naissance, 2023. Court-métrage réalisé par Louise Ernandez d’après une idée originale de Jeanne Vicerial et Louise Ernandez. Production Centre des monuments nationaux – dans le cadre du programme de soutien à la création artistique Mondes nouveaux.
Une Re-Naissance, 2023. Court-métrage réalisé par Louise Ernandez d’après une idée originale de Jeanne Vicerial et Louise Ernandez. Production Centre des monuments nationaux – dans le cadre du programme de soutien à la création artistique Mondes nouveaux.

Cette attention aux processus de transformation trouve son origine dans une trajectoire qui mêle création et recherche. Diplômée de l’École nationale supérieure des Arts décoratifs de Paris, Jeanne Vicerial est devenue en 2019 la première titulaire en France d’un doctorat SACRe. Ses recherches sur le vêtement sur mesure et les technologies textiles l’ont conduite à développer le « tricotissage », une technique qui demeure aujourd’hui au fondement de son travail sculptural.

Jeanne VicerialVénus ouverte #2, 2020. Cordes, fils, fleurs séchées de la Villa Médicis (Rome,Italie), tricotissage (technique déposée) – 900 heures de travail à la main. Courtesy de l’artiste et Galerie Templon, Paris – Brussels – New York. Collection privée ; Armor n° 5, 2016-2021 – Cordes, fils, tricotissage (technique déposée), travail à la main, 180 × 55 × 45 cm ; Gisante (Amnios), 2022 – Cordes, fils, roses vernies, travail à la main, 197 × 57 × 35 cm

Les figures qui peuplent son œuvre appartiennent à un répertoire désormais bien identifié. Les Vénus ouvertes, les Sex Votos, les Puppa, les Boucliers Greffe ou les Gisantes entretiennent des liens avec les traditions votives, les récits mythologiques ou les représentations funéraires. Elles apparaissent comme des corps en devenir, situés dans un temps incertain où passé et futur se rencontrent.

À Aix, le parcours se déploie selon plusieurs registres. Le Pavillon de Vendôme est envisagé comme un atelier ouvert où dialoguent œuvres en cours, expérimentations et collections d’histoire naturelle. Le Musée des Tapisseries rassemble sculptures, costumes, dessins et photographies autour des métiers de la couture et des collaborations menées avec le spectacle vivant, notamment avec Angelin Preljocaj pour Atys. La Chapelle de la Visitation accueille une installation immersive constituée d’une communauté de figures textiles accompagnées d’un texte de Claire Marin. Au Musée Granet enfin, l’artiste intervient au sein même des collections en introduisant notamment plusieurs bustes féminins dans la galerie des Illustres.

Jeanne Vicerial – Incarnation au Pavillon de Vendôme – Vue de l’exposition © Charlotte Delrieu
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Jeanne VicerialIncarnation – Carte blanche de la Biennale d’Aix. Photo © Charlotte Delrieu

L’un des aspects les plus intéressants du projet réside dans le dialogue établi avec les lieux. Dans un entretien accordé à Flaix, Jeanne Vicerial soulignait combien l’histoire et l’architecture de chacun des sites ont nourri sa réflexion. Les œuvres ne sont pas simplement installées dans des espaces patrimoniaux. Elles cherchent à activer d’autres récits, à faire émerger des présences discrètes et à révéler des zones de tension parfois invisibles.

Les lecteurs et lectrices d’En revenant de l’expo ! ont déjà croisé le travail de Jeanne Vicerial à plusieurs reprises, notamment à la Fondation Thalie d’Arles, au musée Soulages de Rodez ou encore au musée du Vieux Nîmes. Cette carte blanche permet d’en découvrir une nouvelle dimension. En investissant plusieurs lieux à l’échelle d’une ville, l’artiste poursuit une réflexion engagée depuis plusieurs années sur les métamorphoses du corps, la mémoire des matières et les formes contemporaines de l’incarnation.

Commissariat : Christel Pélissier-Roy.
L’exposition « Incarnation » réunit des œuvres prêtées par des collections publiques et privées ainsi qu’un ensemble de créations réalisées par Jeanne Vicerial spécialement pour cette carte blanche.
Le projet s’appuie également sur plusieurs collaborations développées par l’artiste avec la réalisatrice Louise Ernandez, la photographe Leslie Moquin, les chorégraphes Hervé Robbe et Angelin Preljocaj, la choréologue Dany Lévêque, le directeur artistique de la Maison Lesage – le19M Hubert Barrère, le sculpteur Ivan Le Pays, l’écrivaine Fanny Taillandier, la philosophe Claire Marin ainsi que le musicien et compositeur Louis Vicerial.

Catalogue publié par la ville d’Aix-en-Provence. Texte de Christel Pélissier-Roy, Incarnation, quand l’invisible s’épand de chair. Biographie, liste des œuvres et nombreuses photographies in situ de Charlotte Delrieu.

Ci-dessous quelques Regards sur le parcours proposé dans les différents lieux aixois. Ces textes s’appuient en partie sur les échanges et les observations recueillis lors d’une visite en juin dernier en compagnie de Christel Pélissier-Roy.

En savoir plus :
Sur le site de la Biennale d’Aix
Suivre l’actualité de la Biennale d’Aix sur Facebook et Instagram
Jeanne Vicerial sur le site de la Galerie Templon et sur Instagram
Lire l’entretien de Jeanne Vicerial avec Clara Hebert publié par le magazine en ligne Flaix
Ecouter Jeanne Vicerial et Claire Marin en conversation, le 27 juillet 2026 dans Les Midis de Culture sur France Culture

« Incarnation » de Jeanne Vicerial : Regards sur le parcours des expositions

Musée du Pavillon de Vendôme

Au Pavillon de Vendôme, Jeanne Vicerial investit le lieu comme un espace de recherche et d’expérimentation. Le parcours permet de découvrir des œuvres achevées et des pièces en cours, qui côtoient les collections du Muséum d’histoire naturelle et entrent en résonance avec l’architecture et le mobilier de cette folie du XVIIe siècle, entourée de son jardin à la française. Transformé en atelier ouvert au rez-de-chaussée, le Pavillon présente à l’étage la série de la Quarantaine vestimentaire, ainsi que celles des Vénus ouvertes et des Sex-Voto.

Jeanne Vicerial – Incarnation au Pavillon de Vendôme - Vue de l'exposition © Charlotte Delrieu
Jeanne Vicerial – Incarnation au Pavillon de Vendôme – Vue de l’exposition © Charlotte Delrieu

Dans le hall et l’escalier, la scénographie est conçue comme une introduction au parcours. De part et d’autre de l’entrée, deux « étendards » portant les textes introductifs en français et en anglais accueillent le public. Ils précèdent les deux Bouclier greffe n° 4 et 5 (2022), installés au pied de l’escalier.

Au fond du palier, face à l’entrée, un papier peint photographique reproduit l’œuvre Quarantaine vestimentaire JOUR n° 40/40 : « Bouquet Final » (2020), réalisée avec Leslie Moquin à la Villa Médicis. En résidence à Rome pendant le confinement, les deux artistes ont imaginé des masques floraux dans les jardins de l’Académie de France. Le recours à la photographie leur permettait alors de maintenir une distance physique. L’année 2020 marque également le début de la pratique sculpturale de Jeanne Vicerial avec la série des Vénus ouvertes.

Cette image établit une relation au végétal que la commissaire avait envie de faire apparaître, « en soulignant le lien entre l’extérieur et l’intérieur, avec toute cette déclinaison très colorée, presque pop. Il était impossible de collecter des fleurs dans le jardin, parce que ce n’était pas la saison ». L’élément végétal constitue également le seul apport de couleur introduit par l’artiste dans son travail, habituellement centré sur le blanc et le noir.

Jeanne VicerialIncarnation au Pavillon de Vendôme. Perséphone n°5 – Freya et Perséphone n°6 – Neith, 2026. Cordes, fils et bronze. Courtesy de l’artiste et Galerie Templon, Paris – Brussels – New York.

Un rideau de fils noirs épouse la courbe de l’escalier et fait écho à sa rampe en fer forgé. Il matérialise un espace de passage vers la suite du parcours et accompagne deux œuvres en bronze très récentes : Perséphone n° 5 – Freya (2025) et Perséphone n° 6 – Neith (2026). Attentive aux détails de l’architecture, Jeanne Vicerial s’est immiscée subtilement dans le lieu en posant également des éléments floraux sur les vases en pierre.

Dans le creux de son ventre, des fleurs poussent

Le salon à gauche de l’entrée prend les allures d’un cabinet de curiosités et d’un atelier. Plusieurs pièces déjà présentées dans d’autres contextes prennent ici une tout autre dimension, au point confie la commissaire de surprendre la galerie Templon, partenaire du projet.

L’ensemble s’articule autour de vitrines/installations intitulées Nos jardins ne sont pas vos champs de bataille (2026). Dans une étonnante mise en scène, Jeanne Vicerial entremêle cordes, fils, fleurs, matériel chirurgical et objets récoltés ou collectionnés. Des coraux et un squelette de raie, prêtés par le Muséum d’histoire naturelle d’Aix-en-Provence, côtoient ainsi les outils de son atelier et des recherches récentes.

La frontière entre les collections naturalistes et les créations de l’artiste devient délibérément floue. C’est le cas, par exemple, de fils qui semblent sortir d’un coquillage, ou encore d’une rose posée au milieu de concrétions.

L’initiative de ces emprunts au Muséum revient à Cristel Roy. Elle a proposé à Jeanne Vicerial de sélectionner des objets à partir de photographies des réserves du musée, fermé au public depuis 2014. Des coraux, des papillons et un squelette de raie ont ainsi rejoint les sculptures et les objets conservés par l’artiste.

Un éclairage discret installe une atmosphère théâtrale. La profusion des détails invite à une observation attentive et prolongée.

Jeanne VicerialIncarnation au Pavillon de Vendôme. Mue (½) n°6 (Amnios), 2022. Cordes, fils, fils en dégradé, fleur vernie – travail à la main et Mue (½) n°7, 2022. Cordes, fils, fleur séchée (amovible) – travail à la main. Courtesy de l’artiste et Galerie Templon, Paris – Brussels – New York

Cristel Roy souligne cette dimension « ludique » de la scénographie : « On s’est amusé aussi. Ici, par exemple avec ces deux Mues (Mue [½] n° 6 [Amnios], 2022, et Mue [½] n° 7, 2022) qui nous surplombe et/ou qui nous accueille… et en jouant aussi de ces formes de coquillages, à la fois de fermeture et d’ouverture, ou ailleurs de relations aux fluides et au vivant ».

Jeanne Vicerial & Ivan Le Pays

Racines (2026) est la toute dernière pièce de Jeanne Vicerial. Conçue pour le Pavillon de Vendôme, elle a été pensée pour ce salon qui ouvre à droite de l’entrée, et plus en particulier pour l’arche de son alcôve. L’artiste travaille volontiers en collaboration, que ce soit avec des artistes, des auteurs, des philosophes ou des danseurs. Cette œuvre résulte d’une expérience récente et d’une complicité avec le plasticien Ivan Le Pays, dont le travail porte principalement sur le bois.

Les deux artistes se sont rencontrés lors d’une résidence à la Villa Kujoyama au Japon. Créée pour « Incarnation », cette sculpture réalisée à quatre mains est inspirée de la technique japonaise du bois brûlé (shou sugi ban) et de l’art des nœuds japonais. Le titre Racines renvoie à la fois aux racines de l’arbre et aux liens qui unissent les êtres.

Jeanne Vicerial & Ivan Le PaysRacines, 2026. Bois brûlé japonais (shou sugi ban) et fils. Courtesy des artistes et Galerie Templon, Paris – Brussels – New York – Incarnation au Pavillon de Vendôme

Ivan Le Pays pratique également l’escalade, une discipline dont on retrouve la trace dans son rapport à la matière et dans la conception de ses sculptures, souvent praticables. La pièce semble ainsi inviter le corps à s’y engager. Chaque prise et chaque courbe ont été pensées en fonction du corps et de ses mouvements.

La mare de mèches noires qui accompagnent l’œuvre n’étaient pas prévus à l’origine. Ces éléments ont été ajoutés au cours de l’installation, en fonction de l’espace.

Cristel Roy précise : « Jeanne Vicerial est quand même restée quatre semaines sur place avec son assistante. Tout a vraiment été réfléchi. Le fait d’aller d’un lieu à un autre lui permettait de s’imprégner de chaque espace. Elle revenait et disait : “Je vais rajouter ça” ou “Je vais faire ça”. Ce temps de réflexion dans chaque site a permis d’aller au-delà de ce qui avait été prévu sur le plan à l’origine. Il y a donc véritablement eu un acte de création dans le lieu et en résonance avec lui. »

Perséphone n° 3 (2025) n’était pas destinée à cet espace à l’origine. Elle y a finalement trouvé sa place. Il s’agit de l’un des derniers travaux de l’artiste, à l’instar des bustes en bronze disposés de part et d’autre de l’escalier. Ces pièces portent quelques éléments de tissu et de drisse en guise de couvre-chefs.

Au revers de la porte, les croquis préparatoires exposent les recherches préalables à l’installation Racines.

Jeanne Vicerial & Louise Ernandez

La petite salle qui ouvre sur la gauche après la première volée de marche de l’escalier présente Une Re.Naissance (2022), un court-métrage vidéo de 15 minutes réalisé par Louise Ernandez d’après une idée originale de Jeanne Vicerial et Louise Ernandez.

Le film a été financé dans le cadre du programme de soutien à la création artistique « Mondes nouveaux » par le Centre des monuments nationaux. On y découvre la préparation et le montage de cette exposition majeures que l’artiste présentait ainsi sur son compte Instagram :
« L’idée est de réanimer ces gisant.e.s, ces corps allongés prêts à se relever pour nous conter leurs histoires. (…) Celles de leurs cicatrices laissées par l’histoire, par leur place dans la société, dans les mythes, les contes et la réalité. Dans une sépulture basée sur l’histoire de la domination patriarcale, ce laboratoire laisse place à la parole du corps des femmes. Elles marchent fières, armées vers l’avenir… »

Le site de la réalisatrice accompagne un extrait du texte suivant :
« Au cœur de la basilique Saint-Denis, où les fleurs s’épanouissent sur des chaises reliquaires, le film-roman « Une renaissance » déploie l’histoire des trois Parques tissant le fil du destin. Leurs rôles sont incarnés par Jeanne Vicerial, magistrale dans la forme d’une chaise reliquaire immaculée. Le mythe prend vie ».

Jeux de regards et d’intérieurs

Dans le vestibule à l’étage, sur la gauche, une série de Sex-Voto ornés d’éléments métalliques d’orfèvrerie attire le regard. « Précieux et intimes, ces objets sont à la fois des offrandes et des symboles de protection, de spiritualité ou de sacralité, comme des boucliers, des talismans ou des reliques », souligne le catalogue.
Jeanne Vicerial redonne ainsi une place à ce qui a longtemps été caché. Les organes génitaux féminins deviennent ainsi le support d’une réflexion sur la réparation et sur la nécessité de ré-apprivoiser et de se réapproprier son propre corps.

Jeanne VicerialSex Voto ornés – Installation, 2024-2025. Corde et laiton doré à l’or fin – travail à la main. Courtesy de l’artiste et Galerie Templon, Paris – Brussels – New York – Incarnation au Pavillon de Vendôme

Ici, le travail d’orfèvrerie en laiton doré à l’or fin accentue leur caractère précieux et leur confère l’apparence de bijoux. Ailleurs, les fleurs séchées associent leur raffinement et leur fragilité à l’idée de défloration, évoquée par l’expression « prendre la fleur ».

Ces petits bijoux ont été réalisés par l’un des frères de Jeanne Vicerial, bijoutier. Ils encadrent une belle commode sur laquelle est posé le Duo Nymphoses n° 1 (2026). Les bustes des deux femmes, en bronze ciselé et patiné, se font face et suggèrent un échange complice, peut-être un baiser. Elles sont coiffées de cordes et de fils travaillés à la main.

Dans le miroir accroché au-dessus de la commode se reflète le premier « selfie » de Jeanne Vicerial, installé en face, au-dessus d’un meuble bas. Il s’agit de l’une des compositions photographiques réalisées avec Leslie Moquin pour la série Quarantaine vestimentaire (JOUR n° 37/40 : « Tropaeolum majus » dite Grande Capucine) (2020), lors de leur résidence à la Villa Médicis.

Au fond, devant la porte-fenêtre au volet clos, est présentée la première Vénus ouverte, réalisée elle aussi à Rome : Vénus ouverte #1 (2020). Ses entrailles sont constituées de fleurs récoltées à la Villa Médicis, puis séchées et résinées. Les fibres musculaires et la peau sont représentées par des fils tricotés et des cordelettes noires, selon une technique mise au point et déposée à l’issue d’une thèse. Plusieurs éléments liés à cette recherche sont exposés au Musée des Tapisseries. Chaque Vénus ouverte représente environ 900 heures de travail à la main. Ces sculptures entretiennent une relation troublante entre intérieur et extérieur, et interrogent ce que l’on voit et ce que l’on ne voit pas.

Sur les fauteuils, à la place de l’habituelle cordelette ou du panneau « ne pas s’asseoir », Jeanne Vicerial a posé une bobine de fil blanc dans laquelle elle a piqué une rose séchée et résinée. Ce détail prolonge les panneaux qui ponctuent l’exposition et sur lesquels on peut lire :
« Les sculptures ne peuvent malheureusement pas exprimer leur consentement, ni dire “oui”, ni dire “non”. Merci de ne pas les toucher et de respecter leur intégrité »…

Quarantaine vestimentaire et Vénus ouverte

Le salon qui s’ouvre sur la gauche fait une large place à la série Quarantaine vestimentaire. On y retrouve le Bouquet Final, déjà visible dans l’escalier, ainsi que trois tirages photographiques consacrés aux fleurs de Wisteria et un à l’acanthe (Akantha), réalisés respectivement les 28e et 31e jours de cette quarantaine.

Jeanne Vicerial a conçu cette série au printemps 2020, alors qu’elle était pensionnaire à l’Académie de France à Rome — Villa Médicis. Pendant les quarante jours du confinement, elle a imaginé chaque jour une nouvelle composition vestimentaire. Dès le quatrième jour, la photographe Leslie Moquin l’a rejointe. Ce qui devait être une aide ponctuelle est devenu une collaboration, donnant naissance à plus de cinquante compositions et à plus d’une centaine de photographies. Les créations, souvent éphémères, sont aujourd’hui conservées par les images de Leslie Moquin. Jeanne Vicerial résume cette démarche comme « une chronique matinale, une façon de faire exister des formes et des images alors que le monde semblait à l’arrêt ».

Sur la commode entre « Akantha » et « Bouquet Final », des nappes de fils blancs s’échappent de deux cornes d’abondance en faïence provençale remplies de fleurs d’hortensia séchées.

Jeanne Vicerial – Incarnation au Pavillon de Vendôme
Jeanne Vicerial – Incarnation au Pavillon de Vendôme

Devant la cheminée, une Vénus ouverte réalisée à partir de fleurs des jardins de la Villa Médicis dialogue avec les tirages photographiques de la Quarantaine vestimentaire.
À propos de cette série, le catalogue reproduit ce propos de Jeanne Vicerial : « Dans le creux de leur ventre, des fleurs poussent. Ces sculptures vestimentaires anatomiques, disséquées, ont notamment été réalisées avec des fleurs cueillies pendant le confinement dans les jardins de la Villa Médicis, qui ont ensuite été séchées. Cette série constitue une réinterprétation de La Venerina de Clemente Susini, pièce emblématique de l’histoire de la représentation anatomique. »

Sur la droite, un secrétaire ouvert présente un croquis d’une sculpture d’Ivan Le Pays, qui fait écho à un dessin au fusain de Jeanne Vicerial. Sur l’abattant, plusieurs notes et courriers renvoient à la Quarantaine vestimentaire. Certains se terminent par l’empreinte au rouge à lèvres d’un baiser de l’artiste, accompagnée de la formule « Bacci da Roma ».

Au-dessus du meuble, le masque « Boccata di fiori », réalisé le quatrième jour du confinement et début la la collaboration avec Leslie Moquin, accompagne un courrier daté du 15 mars 2020. Jeanne Vicerial y fait référence à la culture des mangas japonais et à la maladie fictive, Hanaki Disease, provoquée par un amour à sens unique. Elle écrit : « Ce matin j’ai toussé des fleurs. Attention c’est bientôt le printemps, restez chez vous. »

Autour d’un texte de Fanny Taillandier : Quarantaine vestimentaire, des Armorset une Gardienne

Dans le salon qui s’ouvre à droite, l’accrochage s’organise autour d’un texte original de Fanny Taillandier.

Jeanne Vicerial – Incarnation au Pavillon de Vendôme
Jeanne Vicerial & Leslie Moquin – Quarantaine vestimentaire, 2020. A gauche : Jour n° 25/40 : Nymphe, cocon et métamorphose (2 tirages). A droite : Jour n° 27/40 : Ménine (3 tirages). Tirages photographiques. Courtesy des artistes et Galerie Templon, Paris – Brussels – New York © Académie de France à Rome – Villa Médicis. Au dessus de la commode texte de Fanny TaillandierIncarnation au Pavillon de Vendôme

Sur les murs, un ensemble de tirages de la série Quarantaine vestimentaire présente des portraits de Jeanne Vicerial réalisés par Leslie Moquin. La plupart mettent en scène les sculptures textiles tricotissées lors de leur séjour à Rome.

Certaines photographies semblent faire écho au peuple des Armors, constitué de gardiennes, de gisantes et de présences. C’est notamment le cas des deux portraits réunis sous le titre Jour n° 38/40 : Armor. Trois demoiselles d’honneur (Jour n° 27/40 : Ménine) accompagnent une Armor dont les cheveux sont réunis en tresse ou natte (Jour n° 34/40 : Entremêlée).

Cet ensemble comporte également deux tirages intitulés Jour n° 25/40 : Nymphe, cocon et métamorphose et Jour n° 14/40 : Fantôme sans Visage. Dans Jour n° 30/40 : La main de Bouddha, Jeanne Vicerial tient une étonnante variété asiatique de cédrat digité. Ces portrait accompagnent une dame au chapeau des collections.

De part et d’autre de la cheminée, deux portraits encadrent une œuvre récente, Gardienne n° 6 — Lingua del fuoco (2026). Des mèches de fil rouge s’échappent de sa boucle et de ses oreilles.

Cette sculpture reprend une partie de son titre à une photographie réalisée à Rome avec Leslie Moquin en 2020, Jour n° 18/40 : Lingua del fuoco. Cette figure peut évoquer une volonté de prendre la parole, de ne pas « avoir sa bouche dans sa poche », mais aussi être l’incarnation des fluides menstruels. Sur la gauche, le second portrait laisse éclater un resplendissant sourire (Jour n° 17/40 : démasquée) à une période ou voir la bouche était le nouveau tabou…

Venus ouverte, Sex Voto et papier peint à rayures verticales

La dernière salle, aveugle et de petite dimension, est habillée d’un papier peint à rayures verticales de style Directoire ou néoclassique. Ce décor contribue à donner de la hauteur à la pièce. Il réunit autour d’une superbe Vénus ouverte réalisée à Rome un ensemble de Sex-Voto ornés de fleurs vernies. Les fils et les « fluides » qui s’en échappent se confondent avec les motifs du papier peint.

La Vénus ouverte s’inspire des Venerina, ces « petites Vénus », statues anatomiques en cire d’abeille réalisées par Clemente Susini à la fin du XVIIIe siècle. Elle trouve un écho temporel parfait avec cette pièce décorée d’un papier peint à rayures de la même période.

Musée des Tapisseries

Le Musée des Tapisseries, qui conserve notamment des tapisseries des XVIIe et XVIIIe siècles ainsi que des collections de costumes du Festival d’Aix, accueille un ensemble consacré aux recherches textiles de Jeanne Vicerial. Le lieu fait écho à son travail sur les techniques de couture et leur transposition dans la création de sculptures et de costumes. Une salle présente notamment les recherches développées autour du « tricotissage », technique issue de sa thèse Clinique vestimentaire : pour un nouveau paradigme de la création & réalisation vestimentaire sur-mesure. Le parcours se poursuit avec la collaboration menée avec le chorégraphe Angelin Preljocaj autour d’Atys, l’opéra-ballet de Jean-Baptiste Lully.

Gisante et Présence

Le premier salon d’apparat à l’étage du Palais de l’Archevêché accueillait jusqu’à la fin juillet l’une des quatre Gisantes créées par Jeanne Vicerial, avant son départ pour une autre exposition.

Majestueuse et spectaculaire, Gisante n° 4, Eléa (2024) est née d’une collaboration avec Hubert Barrère, créateur de mode, plasticien, corsetier et directeur artistique de la Maison Lesage. En 2024, Jeanne Vicerial est invitée à concevoir une pièce avec la Maison. « Travailler aux côtés d’une maison au savoir-faire si exceptionnel était un véritable rêve », écrit-elle dans un post sur Instagram.

Pour sa série des Gisantes, l’artiste s’inspire de cette figure centrale de la sculpture funéraire médiévale et cherche à redonner vie à ce corps allongé. « À travers les plissés, les fils et les drapés, les gisantes se réveillent pour dévoiler enfin leur propre récit de la féminité, guérissant les cicatrices laissées par l’histoire, les mythes, les contes et la réalité », confie-t-elle.

Le prénom de cette quatrième gisante, Eléa, fait référence à La Nuit des temps, le roman de science-fiction de René Barjavel. Dans le récit, Eléa appartient à une civilisation très avancée, détruite par une guerre totale il y a 900 000 ans. Endormie sous la glace de l’Antarctique, découverte et réveillée par une expédition scientifique internationale…

Conçue à quatre mains avec Hubert Barrère, Gisante n° 4, Eléa associe des fils et des cordes assemblés à la main à des joyaux-entrailles spécialement brodés par la Maison Lesage. Sa réalisation a nécessité près de 1 600 heures de travail. L’œuvre appartient à la Collection le19M, lieu dédié à la création et à la transmission des métiers d’art de la mode et de la décoration, créé à l’initiative de Chanel.

Comme à Nîmes, puis à Rodez, le corps de la gisante est veillé par une imposante et mystérieuse figure appartenant à la série des Présences.

Recherches autour du « tricotissage »

La salle suivante, dont les murs et les lambris d’appui ont été peints en noir, rassemble des pièces et des documents permettant de découvrir les recherches développées par Jeanne Vicerial autour du « tricotissage ». Cette technique, mise au point par l’artiste, est issue de sa thèse Clinique vestimentaire : pour un nouveau paradigme de la création & réalisation vestimentaire sur-mesure.

L’accrochage s’articule autour de deux tables-vitrines. La première, intitulée Vitrine d’étude musculaire textile (2014-2026), réunit des documents, des objets et des échantillons textiles.

L’ensemble accompagne notamment les pages 38 et 39 de la thèse de doctorat soutenue par Jeanne Vicerial en octobre 2019 à l’Université de recherche Paris Sciences et Lettres (PSL), dans le cadre du programme SACRe – Sciences, Arts, Création. Ce travail de recherche est disponible sur le site de l’artiste en suivant ce lien.

La lecture de ces deux pages est particulièrement instructive. À gauche trois illustrations soutiennent le propos. Un dessin anatomique, épine dorsale, tissage musculaire humain, extrait de l’ouvrage Grand cours d’anatomie artistique (fig.7), précède une dissection vestimentaire et une expérimentation (2015) (fig 8) de Jeanne Vicerial. À droite, on peut lire ce propos de l’artiste :

« L’idée de faire référence à des tissus musculaires était de mettre l’être humain et son corps au centre de la conception vestimentaire. C’est ainsi que j’ai étudié l’anatomie et la morphologie humaines, présupposant que comprendre le corps humain permet de repenser différemment l’habit.
Dans le prolongement de ces premiers constats, j’ai décidé d’étudier ce qui se passait sous notre peau. C’est ainsi que je me suis focalisée sur le tissu musculaire. La similitude était séduisante puisque même linguistiquement le lien avec le tissage était annoncé. Cette première expérimentation met en avant la réalisation d’une collection analogique de tissage musculaire textile. Confronter le travail du chirurgien, qui vient inciser la peau et la recoudre à l’aide de points de suture pour reconstruire, par les techniques empruntées au textile, une peau, et le travail du couturier qui vient lui aussi créer une “peau” textile : le “vêtement”.
Par la suite j’ai développé mon propre système textile en réalisant des pièces directement sur mon mannequin. Ces premières réalisations ont été effectuées de façon assez empirique. Je préparais et mannequinais selon des mesures que je définissais, utilisant mon corps comme matrice initiale. Après avoir façonné mon mannequin aux mesures souhaitées, je venais le recouvrir de fils selon un agencement qui s’inspirait des représentations anatomiques (fig.7 & 8). Il s’agit ici d’une source d’inspiration, conduisant à reproduire, de façon parfois plus esthétique et onirique que littérale, le “tissage” musculaire humain : une reproduction de la nature par bio-inspiration.
Plusieurs échantillons textiles ont été réalisés avec des types de fils variés. Je me suis ensuite focalisée sur un fil particulier que je pouvais récupérer en grande quantité et à moindre coût : des surplus de certaines maisons de couture parisiennes. Il s’agit d’un fil résistant de polyester mercerisé utilisé principalement dans l’industrie du cuir. Lors de ces réalisations textiles, la densité de certaines parties était impossible à fixer de façon ordinaire, c’est-à-dire à l’aide d’une aiguille de couture classique. J’ai donc dû commencer à trouver des outils particuliers, par exemple l’aiguille courbe du chirurgien qui me permettait de fixer parfaitement certains tissages musculaires textiles ».

La seconde vitrine présente un Prototype de jupe (2014-2015), issu de la première collection de Jeanne Vicerial, 466 km/fil (2015). Le titre faisait référence à la longueur totale de fil nécessaire à sa réalisation. Cette collection repose sur un principe de création vestimentaire permettant de tricotisser des vêtements sur mesure en prenant les tissus musculaires humains comme modèle de conception. Tous les patrons étaient ainsi élaborés à partir de planches d’anatomie humaine pour former une nouvelle peau, le « le vêtement ».
La jupe exposée a été réalisée avec un fil recyclé de 88 km de long, tricotissé selon le modèle du tissu musculaire de l’épine dorsale humaine.
Cette collection inaugure cette nouvelle technique de production, le tricotissage à l’aide d’une machine développée et brevetée par l’artiste en collaboration avec le département de robotique/mécatronique de l’école des mines de Paris

Devant le mur du fond, suspendue par des câbles métalliques, Robe épine dorsale (Petite version) (2015) appartient également à cette collection. Le tricotissage des 90 km de fil recyclé qui la composent a nécessité 600 heures de travail.

Sur le mur à gauche, trois Études anatomiques bicolores des fibres musculaires de deux Gardiennes et d’une Présence (2024), illustrent le tricotissage d’un fil autour d’épingles en acier. La technique associe l’intervention d’un robot et celle de la main, selon un procédé d’artisanat numérique et mécatronique déposé par l’artiste.

Un peu plus loin, un quatrième panneau présente une Étude anatomique d’une Armor : fibre musculaire (région pelvienne) (2024).

Sur le mur à droite en entrant, cinq tirages en noir et blanc appartiennent à une autre série photographique réalisée avec Leslie Moquin à la Villa Médicis, à Rome, en 2020. L’Atelier du Démiurge a été produit dans le cadre de l’exposition « Une antiquité moderne », organisée par l’Académie de France à Rome et le musée du Louvre.

Armor, Présence, Sex Voto et vidéo

Au centre du grand salon où sont présentées les six pièces de la tenture dite des Grotesques, inspirées des dessins de Jean Bérain et utilisées comme décors de théâtre, la majestueuse Armor n° 5 (2016-2021) impose sa présence.

Elle appartient à l’armée silencieuse des « Armors », inquiétantes guerrières cuirassées d’« amour » autant que d’« armure ». Elles « exposent leurs cicatrices de fils suturés. Parées de leurs “armors”, elles marchent fièrement vers l’avenir et dessinent les contours d’une histoire de la féminité », confiait Jeanne Vicerial lors de leur présentation chez Templon.

Une petite niche, telle un tabernacle ouvert, accueille un Sex-Voto orné d’un « bijou » en cuivre et laiton doré à l’or fin.

Jeanne VicerialSex Voto Orné n° 3, 2024 – Cordes, fils – travail à la main, Estampes en cuivre et laiton dorées à l’or fin – Incarnation au Musée des Tapisseries

La salle suivante, au décor théâtral de gypseries et de marbres en trompe-l’œil, conserve un imposant mobilier en noyer. La mise en espace s’organise ici autour d’une mystérieuse Présence 3 (Totem) (2021) qui imposait sa présence comme un personnage identitaire sur la scène de Sollicitudes à l’Abbaye de Royaumont..

Un grand garde-robe à double corps accueille, dans sa partie supérieure, la captation vidéo de la chorégraphie d’Hervé Robbe réalisée avec la collaboration de Jeanne Vicerial, Sollicitudes (2021), à l’Abbaye de Royaumont. Quatre interprètes de générations différentes, Catherine Legrand, Jean-Christophe Paré, Yann Cardin et Vera Gorbacheva, y ont élaboré ensemble une forme chorégraphique légère, faisant dialoguer les soli, sous le regard du chorégraphe. Ils sont accompagnés par le compositeur Jérôme Combier, ainsi que par deux musiciennes de l’Ensemble Cairn, Fanny Vicens à l’accordéon et Alexa Ciciretti au violoncelle.

La conception et la réalisation des costumes étaient alors confiées à Jeanne Vicerial. Son projet consistait « à s’approcher des corps des interprètes et musiciens à l’aide du textile afin de créer des sculptures vestimentaires composées de plusieurs parties amovibles que l’on peut transformer, animer, laisser figer ». Ces « sortes d’organes vestimentaires » devaient évoluer au fil des répétitions et selon les gestes des danseurs et des musiciens, pour composer des corps « bigarrés, fragmentés ».

En face, dans une niche, Costume « TrÂme » pour Julia Cima (2023-2024) évoque la collaboration de l’artiste avec la danseuse lors de leur séjour à la Villa Kujoyama, à Kyoto. À l’occasion d’une de leurs performances, Jeanne Vicerial écrivait sur Instagram : « TrÂme est un temps de métamorphose, ou peut-être seulement les prémisses d’une longue métamorphose. Arriver pour quatre mois au Japon donne envie de faire page blanche, de se débarrasser du connu pour aller vers l’inconnu, de laisser la place à tout ce qui pourrait nous transformer. Nous allons instiller dans le corps des mouvements lents et répétitifs pour explorer les notions de présence, de patience, d’humilité ».

Jeanne VicerialCostume « Trâme » pour Julia Cima, 2023-2024 – Cordes, fils – travail à la main – Réalisé en partie à la Villa Kujoyama, Kyoto, Japon, 180 x 37 x 26 cm – Collection de l’artiste – Incarnation au Musée des Tapisseries

En traversant ces deux salons, le parcours conduit ainsi de l’expérimentation textile et du vêtement à la sculpture, puis au costume de scène et à ses prolongements chorégraphiques.

Costumes de scène : de la Villa Médicis à l’opéra-ballet Atys, mis en scène par Angelin Preljocaj

L’enfilade des petites pièces peintes en noir qui termine le parcours d’« Incarnation » au Musée des Tapisseries est consacrée aux costumes de scène, depuis une série imaginée en 2020 à Rome jusqu’à la production de l’opéra-ballet Atys de Jean-Baptiste Lully, mis en scène par Angelin Preljocaj.

L’accrochage débute avec quatre tirages photographiques de la série D’après Zénobie, réalisés en 2020 avec Leslie Moquin à la Villa Médicis. Les compositions s’inspirent de Zénobie, reine de Palmyre qui défia l’Empire romain au IIIe siècle après J.-C. Cette figure légendaire de l’Antiquité, longtemps oubliée par l’histoire, est incarnée par Nadine Schütz. Jeanne Vicerial a conçu les costumes avec Marion Moinet. Le maquillage a été réalisé par Fiona Rossini et les coiffures par Nina Olivet.

En regard, deux dessins au format paysage, Papesses des Grandes Serres (2021) et Parques : Nona, Decima, Morta (2023), ainsi que huit encres sur papier, Dessins : Nymphes n° 1 et Nymphose n° 4 et Papesses n° 33, 34, 36, 38, 39, 40 (2023), montrent la place du dessin dans la pratique de Jeanne Vicerial. Ils témoignent aussi de la méticulosité de son trait, de sa rigueur et de son attention portée au costume.

Jeanne VicerialPapesses des Grandes Serres, 2021 et Parques : Nona, Decima, Morta, 2023 – Encre sur papier, 44.5 x 51.5 cm – Incarnation au Musée des Tapisseries

Ce cabinet graphique précède une longue séquence consacrée à l’opéra-ballet Atys de Jean-Baptiste Lully, mis en scène par Angelin Preljocaj.

Cette séquence commence par une sorte de sas délimité par deux rideaux de fils blancs. Les visiteur·euses le traversent en passant entre huit costumes originaux des chœurs de l’opéra-ballet Atys, prêtés par le Grand Théâtre de Genève, où l’œuvre a été créée en 2022. Leur plissé, particulièrement complexe, produit un effet visuel saisissant.

L’espace suivant s’articule autour d’une longue vitrine qui rassemble carnets de notes, échantillons, aiguilles, bobines, nuanciers, nombreux dessins préparatoires et quelques prototypes. Cet ensemble permet d’appréhender le processus de création suivi par Jeanne Vicerial pour les costumes d’Atys.

Jeanne Vicerial – Maquettes des costumes, échantillons et recherches textiles pour l’opéra-ballet Atys de Jean-Baptiste Lully, mis en scène par Angelin Preljocaj, 2021-2022r, Collection de l’artiste. – Incarnation au Musée des Tapisseries

De part et d’autre de cette table de travail, deux silhouettes encadrent la présentation. Un buste de haute couture des ateliers Stockman, créé spécifiquement pour Jeanne Vicerial en collaboration avec elle, témoigne du chemin parcouru depuis ses premières recherches à la Villa Médicis avec des mannequins très communs. À l’autre extrémité, un second buste d’atelier est vêtu de l’un des costumes de l’opéra-ballet.

Jeanne VicerialHaute Sculpture, 2024 – Cordes, fils, mannequin Haute Sculpture commande spéciale avec Stockman Paris et élément de costume pour pour l’opéra-ballet Atys de Jean-Baptiste Lully, mis en scène par Angelin Preljocaj – Incarnation au Musée des Tapisseries

Le mur du fond et celui de gauche présentent cinq autres costumes originaux d’Atys, de Sangaride, des chœurs et des danseurs, imaginés par l’artiste. Ces costumes ne se limitent pas à habiller les interprètes. Comme le souligne le catalogue, « ils participent à la chorégraphie, soulignent les mouvements, amplifient les émotions et transforment les interprètes en êtres hybrides, à mi-chemin entre humains et divinités ».

Jeanne Vicerial – Costumes originaux de Atys , Sangaride, des chœurs et des danseurs pour l’opéra-ballet Atys de Jean-Baptiste Lully, mis en scène par Angelin Preljocaj, 2021-2022 – Réalisés avec les ateliers de Genève et l’atelier Jeanne Vicerial – Collection Grand Théâtre de Genève – Incarnation au Musée des Tapisseries

Sur la droite, six photographies en couleur de Grégory Batardon témoignent de la mise en scène au Grand Théâtre de Genève. Elles montrent la complémentarité entre les costumes de Jeanne Vicerial, les décors de Prune Noury et les lumières d’Éric Soyer. Elles sont complétées par un tirage en noir et blanc des chœurs réalisé par Léon Colman de Nève.

Grégory Batardon – Photographies de l’opéra-ballet Atys, 2022, tirage sur Dibond, 40 x 60 cm – Incarnation au Musée des Tapisseries

Le petit espace qui termine le parcours présente deux extraits vidéo de l’opéra-ballet, enregistré au Grand Théâtre de Genève en 2022. L’un d’eux est accompagné de la partition chorégraphique du ballet Le Mariage, établie par le choréologue Dany Lévêque.

L’œuvre, reprise à l’Opéra Royal du Château de Versailles, a été filmée les 22 et 23 mars 2022. La captation vidéo est disponible dans son intégralité sur YouTube.

Chapelle de la Visitation

Ouverte exceptionnellement au public dans le cadre de la Biennale, la Chapelle de la Visitation constitue une parenthèse dans le parcours d’« Incarnation .» La scénographie y rassemble plusieurs sculptures de Jeanne Vicerial, dont des Gisantes, une Présence à l’enfant et des Entités. Leurs silhouettes occupent la nef comme une communauté de figures silencieuses.

Le dispositif est complété par des textes de Claire Marin et par une composition musicale de Louis Vicerial, Avant de voir le jour accompagne discrètement les œuvres sans chercher à les illustrer et contribue à modifier la perception du lieu.

La présence de Claire Marin à la Chapelle de la Visitation fait écho à « In Silentio », exposition présentée au Lieu Unique à Nantes en 2025, qui réunissait déjà la philosophe et Jeanne Vicerial. Cette rencontre se prolonge aujourd’hui dans le livre Jeanne Vicerial de Claire Marin, paru en mai 2026 aux Éditions Flammarion. Le texte de la philosophe accompagne ainsi le travail de l’artiste dans plusieurs contextes et contribue à mettre en mots ce que ses sculptures peuvent susciter, entre présence, corps, silence et transformation. À Aix, cette réflexion prend place dans la chapelle, au contact direct des œuvres, tandis que la composition musicale de Louis Vicerial ajoute une autre dimension à ce dispositif.

Textes de Claire Marin – Extraits de l’ouvrage Claire Marin/Jeanne Vicerial, Flammarion, 2026 – Incarnation à la Chapelle de la Visitation

Ce rapprochement avec « In Silentio » est d’autant plus intéressant que l’exposition nantaise associait déjà des sculptures textiles de Jeanne Vicerial à des textes de Claire Marin. À Aix, cette collaboration ne se répète pas à l’identique : elle s’inscrit dans un dispositif plus ample, où les sculptures, l’architecture de la chapelle, le texte et la musique composent un environnement particulier.

La chapelle apparaît comme un espace à l’écart du mouvement de la ville, où le regard peut se concentrer sur les sculptures et leurs relations avec l’architecture.

Au centre de cet ensemble, la Gisante de cœur occupe une place particulière. Allongée et immobile, elle est présentée non comme une figure de mort, mais comme un corps en attente ou en transformation. Sa blancheur et sa translucidité accentuent cette impression de fragilité, tandis que les fils qui l’entourent et la soutiennent établissent un lien étroit entre le corps et l’espace.

Pour Christel Pélissier-Roy, la Gisante de cœur se situe ainsi dans un « entre-deux », entre passé et présent, visible et invisible. Les fils qui l’entourent peuvent être compris comme des liens plutôt que comme des entraves. Ils évoquent la mémoire, la continuité et la transformation.

Jeanne Vicérial - Incarnation à la Chapelle de la Visitation
Jeanne Vicérial – Gisante de cœur, 2022 – Cordes, fils, fils en dégradé, fleurs vernies (amovibles), travail à la main, 231 × 60 × 50 cm – Incarnation à la Chapelle de la Visitation

La sculpture semble en effet portée par une accumulation de fils qui s’enroulent autour d’elle, formant des spirales et des volutes. Ce dispositif lui donne à la fois un ancrage et une impression de suspension. La figure paraît ainsi déposée entre deux états, comme dans une phase de nymphose.

Une série de sculptures y compose une communauté de figures, presque rituelle, incarnant des présences et créant une atmosphère entre apparition et mise en scène

Jeanne VicérialEntité N°7 et Entité N°8 – Lingua del fuoco, 2026 – Cordes, fils, travail à la main, 178 x 20 x 20 cm ; Présence à l’enfant, 2022 – Cordes, fils, roses vernies, rose séchée (amovible), travail à la main, 252 × 77 × 65 cm – Collection Francès et Gisante, 2020-2021 – Cordes, fils, fleurs séchées, tricotissage (technique déposée). Plus de 2 000 heures de travail à la main, 220 × 50 x 40 cm – Collection privée – Incarnation à la Chapelle de la Visitation

Musée Granet

Dans la galerie des sculptures du Musée Granet, l’intervention de Jeanne Vicerial se fait discrète. Quelques fils blancs viennent modifier la perception des œuvres sans en masquer les formes. L’un entrave une main, un autre semble s’échapper d’une bouche. Ailleurs, ils attirent le regard vers certains détails et introduisent un contraste entre la rigidité du marbre et la souplesse du textile.

Jeanne VicérialIncarnation au Musée Granet. Installation en écho à l’œuvre Gisante de cœur présentée à la Chapelle de la Visitation

Une intervention plus importante accompagne le Gisant du baron de Gueidan et son lion, réalisé par Jean-Pancrace Chastel entre 1754 et 1757. Une mare de fils blancs s’échappe des volutes de sa chevelure et se répand autour de sa tête, comme pour prolonger le sommeil de la figure. Cette installation établit un lien avec les Gisantes présentées dans la Chapelle de la Visitation et avec « Gisantes une Re-Naissance », exposition réalisée par Jeanne Vicerial à la basilique de Saint-Denis en 2022 dans le cadre de Mondes Nouveaux.

Jeanne Vicerial – Incarnation au Musée Granet - Carte blanche de la Biennale d’Aix. Photo © Charlotte Delrieu
Jeanne VicerialIncarnation au Musée Granet – Carte blanche de la Biennale d’Aix. Photo © Charlotte Delrieu. Installations en écho à l’œuvre Gisante de cœur présentée à la Chapelle de la Visitation

La série photographique « Tiédeur du marbre », réalisée avec Leslie Moquin à la Villa Médicis, prolonge cette réflexion sur les relations entre les corps et la sculpture. Les cadrages très serrés isolent un torse, une bouche, une jambe ou une main posée sur une fesse. Ils renvoient à l’« agalmatophilie », terme qui désigne l’attirance sexuelle pour les représentations figuratives et qui renvoie au mythe de Pygmalion.

Jeanne Vicerial & Leslie MoquinTiédeur du marbre, 2020 – 4 photos imprimées en vitrophanie ©Académie de France à Rome – Villa Médicis – Incarnation au Musée Granet. Photo © Charlotte Delrieu et Leslie Moquin

Ces photographies trouvent un écho particulier dans les sculptures de la galerie. Sur La Nature s’éveille de Charles Vital-Cornu, réalisée vers 1901, les traces laissées par les mains des visiteurs sur les fesses de la figure féminine témoignent d’une relation au corps sculpté qui échappe à toute forme de consentement. Jeanne Vicerial explique à propos de cette salle : « Je voulais questionner ce rapport au désir envers la sculpture et cette représentation du corps féminin dans les musées, soit sexualisé, soit absent. » Elle souligne également le contraste qui l’a frappée entre des représentations féminines souvent lascives et des figures masculines associées à la guerre ou à l’héroïsme.

Dans la galerie des Illustres, où sont rassemblés les portraits d’hommes qui ont marqué l’histoire locale, Duo Nymphoses n° 2 introduit deux figures féminines. Les deux bustes en bronze patiné noir se font face et semblent se chuchoter quelque chose, tout en tournant le dos aux portraits masculins qui les entourent.

Le contraste entre la blancheur des marbres et le bronze sombre des Nymphoses attire immédiatement le regard. La finesse du traitement de la matière contribue à brouiller la perception de ces deux figures, comme si le bronze pouvait se confondre avec une peau ou une autre matière.
Ces deux femmes restent anonymes. Elles ne représentent ni une reine, ni une héroïne, ni une personnalité identifiée. Leur présence introduit ainsi des figures féminines dans un espace historiquement dominé par les représentations masculines. Pour Jeanne Vicerial, ce déplacement permet de rendre visibles des femmes restées anonymes ou oubliées et d’introduire une forme de parité dans cette galerie.

Jeanne VicerialEntité n°3, 2022 – Cordes, fils, tricotissage (technique déposée), travail à la main, 154 × 38 × 23 cm et Puppa n°12, 2026 – Cordes, fils – travail à la main, 72 × 22 × 22 cm – Collection privée, Luxembourg – Incarnation au Musée Granet. Photo © Charlotte Delrieu

Deux autres sculptures de Jeanne Vicerial (Puppa n°12, 2026 et Entité n°3, 2022) se sont très discrètement installées dans cette galerie des sculptures du Musée Granet

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