Jusqu’au 28 mars 2026, le Château de Servières accueille une des deux expositions de « La Relève 8 », dans le cadre de la 16e édition du Festival Parallèle. Entre peaux de latex, boucliers mémoriels et architectures molles, neuf artistes diplômés de la région Sud dessinent les contours d’une génération qui fait de l’intime un territoire politique et de l’archive une matière vivante.
En partenariat avec plusieurs lieux culturels marseillais, le festival s’affirme comme le sismographe des pratiques artistiques émergentes à Marseille. Cette huitième édition de « La Relève » – au Château de Servières, à La compagnie, ainsi qu’ à Juxtapoz/Le Couvent avec art-cade et Sud Side – poursuit son engagement en faveur de la jeune création, en accompagnant des artistes au début de leur parcours professionnel et en leur offrant une visibilité sur la scène contemporaine..
« La Relève 8 » s’émancipe des thématiques imposées lors des éditions précédentes pour offrir une « carte blanche » à celles et ceux qui feront l’art de demain. Ici, pas de sujet prétexte, mais une urgence commune : celle de donner corps à des identités multiples, souvent fragmentées par l’histoire ou la violence.

Le commissariat de Geoffrey Chautard et Martine Robin construit un parcours cohérent, où chaque proposition artistique remarquablement mise en valeur trouve sa place sans empiéter sur les autres. Les cartels sont accompagnés de commentaires pertinents de Guillaume Mansart, responsable de Documents d’artistes. S’il n’y a pas de thème imposé cette année, les œuvres reflètent des préoccupations communes. Les questions d’identités, de violences ou encore d’environnement semblent continuer à travailler cette génération d’artiste. L’écriture, sous différentes formes, traverse plusieurs pratiques.
Archives administratives incarnées, généalogies des violences, transmission empêchée…
Le parcours s’ouvre avec 38 rue Edouard Delanglade (2025) de Lio Rof Sanchez : quatre drapeaux en latex, suspendus à une structure métallique, dont la couleur et la texture évoquent la peau. Ici, l’administration n’est plus de papier, elle s’incarne.

Le titre renvoie à l’adresse du Consulat général d’Espagne à Marseille. Les archives familiales sont au cœur de sa recherche. Face à l’absence de transmission et à la difficulté d’élaborer son identité, l’artiste mène une enquête sur les trajectoires migratoires de ses proches.

Deux autres pièces sont exposées un peu plus loin. Sur une étagère de verre, éclairée par le dessous, Latex administratif ou la matérialité de l’identité (2023) rassemble des documents administratifs imprimés sur des fragments de latex, comme tatoués sur l’épiderme.


Lio Rof Sanchez – Els ocells migratoris també jugen a futbol, 2023. Portrait, généré par intelligence artificielle, et textes sur plaques de cuivres photosensibles gravées à l’aide de perchlorure de fer, cadres et clou de métal – La Relève 8 au Château de Servières, Marseille, 2026. Crédit photo © Louïse Lett
Els ocells migratoris també jugen a futbol (2023) présente un portrait généré par intelligence artificielle que l’on suppose être celui du grand-père de l’artiste. Les textes qui l’encadrent sont imprimés sur latex à partir de plaques de cuivre gravées au perchlorure de fer. Évoquant la migration des oiseaux, Lio Rof Sanchez interroge le déplacement à sens unique, sans bagages et sans espoir de cet aïeul dont elle a oublié le visage et qui aurait laissé quelques plumes dans l’aventure. Sans doute jouait-il aussi au football…
Face aux drapeaux de Lio Rof Sanchez, Louise Chatelain présente Le bouclier d’Hélène (2025), sculpture métallique gravée de l’arbre généalogique des violences patriarcales subies par ses aïeules. Héritage invisible et douloureux.


Louise Chatelain – Le bouclier d’Hélène, 2025. Sculpture en métal, gravure 100 x 60 x 13 cm – La Relève 8 au Château de Servières, Marseille, 2026. Crédit photo © Louïse Lett
Au fond du plateau central, la structure métallique d’un lit mezzanine accueille l’installation sonore 3 428 mots classés sans suite (2025). Il faut poser l’oreille sur cette structure pour entendre, dans un murmure, la voix de Louise Chatelain lire les mots d’un procès-verbal de plainte pour viol…

L’œuvre fait écho au film Allée des Bouleaux (2024), projeté sur un écran incurvé. Dans un post Instagram, elle écrit : « ce court métrage revisite les traces d’une relation violente à travers les lieux publics où elle s’est inscrite. Dix ans après les événements, je retourne dans ces espaces, caméra et micro en main, pour réactiver la mémoire et interroger le lien entre territoire et vécu intime. Les lieux filmés, en apparence banals, deviennent ainsi des témoins silencieux… »

Entre exubérance performative et formes sculpturales épurées…
Le grand plateau est largement occupé par h*Ôh*m-aaahhh-l-aaah**-ndAHH (2023-2026), une imposante et fascinante installation de Hippolyne NxNN qui se définit « comme une technicienne de plateau du grand jeu de postures du système langage ».

Architecture corporelle suspendue au plafond par des morceaux de grilles et des courroies, h*Ôh*m-aaahhh-l-aaah**-ndAHHH exhibe ses béances et ses protubérances. Dans ses replis, un vidéoprojecteur fait apparaître des messages en caractères gothiques, aux accents énigmatiques, pouvant évoquer l’annonce d’un événement.


Hippolyne NxNN – hÔhm-aaahhh-l-aaah**-ndAHH, 2023. Adaptation 2026. Installation multimédia, techniques mixtes: textiles, céramique, métal et vidéo Dimensions variables – La Relève 8 au Château de Servières, Marseille, 2026. Crédit photo © Louïse Lett
Accroché à l’une des sangles, un petit personnage en céramique semble attendre une prochaine mise en œuvre. Sur la gauche, des costumes, un masque et une longue traîne suggèrent la dimension performative de l’ensemble et l’activation prochaine de cette installation.

À lire le texte de Guillaume Mansart, on comprend que la maison en est le motif central. « Pensée comme le véhicule d’une “norme dure”, celle-ci est déconstruite afin de proposer un espace ouvert aux identités multiples et puissamment non-achevées ».

Dans un dialogue improbable, mais réussi, les sculptures de Suska Bastian viennent tempérer cette exubérance baroque. Dans une approche expérimentale, elles explorent les relations entre nature et technologie.


Suska Bastian – Entwurzelt II, 2025 Racines trouvées, graphite, acier 200 x 96 x 105 cm – La Relève 8 au Château de Servières, Marseille, 2026. Crédit photo © Louïse Lett
Entwurzelt II (2025), racine d’arbre trouvée sur une plage, puis recouverte de graphite, opère une transformation matérielle : l’organique devient minéral, presque métallique.



Suska Bastian – Fallen leaf sinking into ground II & III, 2021. Talon de palmier tombé, peint avec une peinture automobile 72 x 40 x 17 cm et 60 x 20 x 12 cm ; Protective Shell XIV, 2024. Talon de palmier, peinture 14 x 98 x 27 cm et Protective Shell V (armor), 2022. Talon de palmier tombé, peint avec une peinture automobile 103 x 27 x 14 cm – La Relève 8 au Château de Servières, Marseille, 2026. Crédit photo © Louïse Lett
Trois pièces de la série Protective Shell prolongent cette réflexion à partir de talons de palmiers peints. Dornenlinien (2025), toile traversée d’épines, souligne à la fois élégance et danger.




Suska Bastian – Dornenlinien, 2025 Épines de feuilles de palmier, tissu, couleur 130 × 97 × 5,5 cm et pierres maillés, 2025. Pierre du barrage de Serre-Ponçon, profilé en aluminium déconstruit, anneaux aluminium Dimensions variables – La Relève 8 au Château de Servières, Marseille, 2026. Crédit photo © Louïse Lett
Au sol, les chaînes d’aluminium des pierres maillés (2025) enferment/protègent des roches ramassées à proximité du barrage de Serre-Ponçon. Protection, vulnérabilité et déplacement de sens structurent l’ensemble.
Dans une « perspective de préservation et de soin », ces fascinantes sculptures proposent des armures poétiques face à la catastrophe écologique en cours.
Au-delà de ce vaste plateau, soigneusement éclairé, où les œuvres cohabitent dans un équilibre étonnant et subtil, les autres artistes bénéficient d’espaces plus autonomes pour déployer leurs propositions.
Diasporas intimes : seuils, circulations, territoires pluriels
Dans un espace en retrait, Maïlys Moanda réactive en partie Welcome to replay the fiction (2025), présenté lors de 100 % L’EXPO à la Villette.

Le même sol en damier vert et noir structure l’installation. Ce motif récurrent dans ses œuvres renvoie aux intérieurs domestiques autant qu’aux carrelages de tombes de certains cimetières en Guadeloupe, tel que celui de Morne-à-l’Eau.



Le travail de Maïlys Moanda convoque l’enfance, le cinéma, la mémoire diasporique, et interroge la place du corps noir, l’héritage colonial et la spiritualité. Comme le souligne Guillaume Mansart, sa peinture est un « seuil », un lieu de passage entre l’ici et l’ailleurs, où les corps noirs flottent dans une atmosphère acide et mélancolique.

Cette question de la diaspora trouve un écho dans la compagnie aérienne imaginaire de Luléa Joachim-Tran. Son installation In my mind, particulièrement aboutie, a été présentée pour le Dnsep 2025 Design aux Beaux-Arts Marseille. L’œuvre prend sa source dans une performance réalisée en mixité choisie. Luléa Joachim-Tran y incarnait une hôtesse de l’air attentive à ses passager·es. À travers divers objets et dispositifs sensoriels, elle les invitait à se relâcher et à partager un espace imaginaire commun. Au cours de ce voyage, des casques diffusaient des entretiens menés en amont, portant sur le rapport à l’espace et aux territoires.



La performance est ici présentée sous la forme d’une vidéoprojection, intégrée à une installation qui suggère la cabine d’un avion. Des objets conçus comme des « archives » y conservent la trace des expériences vécues pendant l’activation.
Dispositifs narratifs : sons, images et mondes en expansion
Dans l’espace suivant, Marion Genty montre deux œuvres qui interrogent les mécanisme sonores du cinéma d’horreur. Analyse sonore (Conjuring x station d’épuration) associe des extraits du film The Conjuring de James Wan aux bruits d’une station d’épuration.

Wired Horror Sound System prend la forme d’un totem d’enceintes diffusant une composition sonore. Au milieu de cette colonne, un moniteur montre une forêt, décor récurrent du genre. Intéressée par la fabrication de la peur par le son, l’artiste « renverse la hiérarchie des sens » et prouve que l’angoisse naît souvent de ce que l’on entend avant ce que l’on voit.

Dans l’espace vitré situé en contrebas de la voie ferrée, Jaguar (Anaël Martin) déploie Tout ce qui existe au monde (2024-2026). Dessins, peintures et vidéos envahissent le couloir du sol au plafond. L’installation fonctionne comme un ensemble rhizomatique de micro-récits, nourri d’images collectées en ligne. Certaines séquences dialoguent, d’autres se parasitent. L’ensemble évoque un carnet de recherche en expansion où Deleuze croise Claude Ponti.






Jaguar (Anaël Martin) – Tout ce qui existe au monde, 2024-2026 Installation multimédiums Dimensions variables – La Relève 8 au Château de Servières, Marseille, 2026. Crédit photo © Louïse Lett
Enfin, l’installation d’Emma Cambier, entre archives et vidéoprojections, semble attendre d’être performée, comme le souvenir d’un père disparu dans les laves de Guadeloupe qui ne demande qu’à être ravivé.



Emma Cambier – Les volcans vivent, 2025 Performance avec dispositif d’installation : table, objets d’archives (briquet, lettres, livre, photographie…), caméra sur trépied et double vidéoprojection en temps réel Dimensions variables 15 minutes – La Relève 8 au Château de Servières, Marseille, 2026. Crédit photo © Louïse Lett
Une génération à l’œuvre : enquêter, réparer, nommer
En sortant de cette exposition, on retient moins une unité formelle qu’une intensité de propos. Geoffrey Chautard et Martine Robin ont su orchestrer une cohabitation harmonieuse où chaque proposition « trouve sa juste place ». Les artistes de « La Relève 8 » ne se contentent pas d’exposer ; ils enquêtent, ils réparent et ils nomment. Malgré la diversité des médiums, une certitude demeure : pour cette génération, l’art n’est pas un refuge, mais un outil de résistance et de réconciliation avec la mémoire.
Une exposition nécessaire pour quiconque souhaite comprendre ce qu’est aujourd’hui la jeune scène artistique à Marseille et dans la région Sud.
Quelques repères biographiques et les commentaires de Guillaume Mansart sont disponibles dans le dossier de presse téléchargeable depuis le site du Château de Servières.
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