Au Château de Servières, l’exposition « Rouvrir le Monde, la Restitution 2026 » confirme la singularité et la pertinence du programme Rouvrir le Monde. Il s’inscrit dans l’opération l’été culturel, initiée en 2020 par le Ministère de la Culture dont l’ambition initiale était de soutenir des propositions artistiques et culturelles entre les mois de juillet et d’août. Depuis ses débuts, le Château de Servières coordonne ce dispositif et a su en montrer le bien-fondé. En 2025, neuf artistes ont réalisé des résidences de deux semaines dans des centres sociaux, des établissements pour personnes âgées et diverses associations du territoire. Malheureusement, rien ne permet aujourd’hui d’affirmer que ce dispositif sera reconduit à l’été 2026, et les perspectives pour les années à venir demeurent incertaines.
Loin de se limiter à une simple présentation du travail réalisé pendant l’été, « Rouvrir le Monde, la Restitution » met à la disposition des artistes des moyens, des espaces et un soutien pour exprimer comment leur résidence et leurs relations aux publics se sont articulées avec leur pratique. Respectueux de l’originalité de chaque démarche, le commissariat assuré par Martine Robin demeure, comme à son habitude, sobre, cohérent et efficace. Aucun discours curatorial ne vient s’interposer ni se substituer à la parole des artistes.
La connaissance intime du lieu et des artistes permet comme chaque année à l’équipe du Château de Servières de construire un parcours fluide, attentif aux singularités. Chaque proposition y trouve sa place, les cohabitations paraissent toujours naturelles et aucun propos ne vient en perturber un autre.
Six artistes ont plus particulièrement attiré notre attention par la rigueur et la cohérence de leurs propositions, mais aussi par l’humour et la poésie avec lesquels ils ou elles traduisent leur relation aux publics.

Le parcours s’ouvre avec les œuvres récentes de Adrien Menu, toujours attentif aux espaces qu’il investit. Ici, il s’appuie ici sur les traces d’humidité visibles dans certains espaces du Château de Servières, suite à cet hiver particulièrement pluvieux. Les deux éléments de Rature (2026) composent avec ces marques.

Dans Ecchymose (2026), des éléments en verre, plâtre, tissus, laiton patiné et feuille de cuivre prennent appui sur une peinture murale qui reproduit une trace d’humidité sur une cimaise intacte.
Les autres œuvres sont dans l’esprit de son travail qui « expose bien souvent la porosité de leurs définitions, dans des compositions où les détails pullulent ».

Son attention aux temps faibles traverse Les heures creuses (2026), une énigmatique installation qui occupe s’impose discrètement au centre de cette première salle.

À son propos, il écrit sur Instagram : « Les heures creuses, les temps d’inactivités, de pauses ou de ruminations s’accumulent et viennent imprégnés les tréteaux destinés au travail d’atelier. Les éléments reproduits en bronze ou laiton invitent à une attention particulière du regard sur les détails ainsi qu’aux potentiels de ces précieux moments et les sensations inhérentes à leurs rythmes ».
Autour, des pièces plus modestes évoquent peut-être des quelques moments ou souvenirs de sa résidence l’été dernier. Deux éléments d’un herbier, un gecko, quelques mégots, autant de présences familières et silencieuses.





Celles et ceux qui connaissent le travail de Adrien Menu ne seront pas surpris·es de retrouver l’une des mouches de la série Stuck pixel (2025) qui habitent fréquemment son travail.
La proposition de Celia Cassai prolonge naturellement ce premier ensemble.

Au centre, trois fers à béton traversent l’espace du sol au plafond. Recouverts de coquilles d’escargots, cette œuvre intitulée Quand la terre brûle (2026) renvoie directement au travail mené avec les enfants lors de sa résidence l’été dernier. Ces gastéropodes, fuyant la chaleur et recherchant l’humidité, semblent s’être déplacés depuis le tréteau voisin d’Adrien Menu….

Autour, les trois très belles œuvres de la série Les sentinelles enracinées présentent une dimension plus intime et autobiographique, qui fait sans doute écho à l’enfance de l’artiste.


Celia Cassai – Cerisier, Noisetier et Bouleau, 2025 Série Les sentinelles enracinées. Plâtre, feuilles, fibres 70 x 50 cm – Rouvrir le Monde, la Restitution 2026 au Château de Servières, Marseille
Un peu plus loin, on retrouve avec plaisir un ensemble d’œuvres de Sophie Blet que l’on avait découvertes au printemps dernier à La Traverse, dans « Plus que la peau des choses ».

Son installation s’organise autour de L’espace d’une interruption, une sculpture qui a pris plusieurs formes depuis sa version initiale en 2022. Lors de la présentation de cette pièce dans l’exposition « Une coupure dans le continu » à la galerie 22,48 m², elle en donnait cette description : « Traversant l’espace d’exposition de part en part, un câble électrique perçant du plafond, se prolonge, tout en s’amincissant. Il mute en barre de cuivre, en plusieurs fils de cuivre, avant de ne devenir plus qu’un seul fil de cuivre, puis n’est plus. Avant de reprendre — inversé — jusqu’à entrer dans le sol. À l’image d’un courant circulant dans un espace ou dans un être, la césure laissée entre les deux parties suggère une énergie, qui pendant un temps, ne circule plus, laissant imaginer une zone où les choses basculent, s’éclipsent, renvoyant à une réalité discontinue, des moments d’inexistence ».

Sur les murs, on retrouve plusieurs œuvres de la série Dissoudre-Coagulerdans laquelle des photographies de paysages sont transférées par phases successives sur des plaques de laiton avant d’être retravaillées à la peinture à l’huile.





Sophie Blet – Dissoudre-Coaguler (Solastalgia), 2024-… Impression jet d’encre, papier, liant et peinture à huile sur laiton. Dimensions variables – Rouvrir le Monde, la Restitution 2026 au Château de Servières, Marseille
Posés au sol, en appui sur les cimaises, les Faux-reflets (l’illusion d’un temps présent) interpellent et interrogent toujours celles et ceux qui les découvrent pour la première fois. A leur propos, Sophie Blet explique : « Dans cette série de Faux-reflets, des fragments de mes installations sont photographiés dans le reflet d’une vitre. Imprimés et enfin replacés entre deux verres, ils se placent en décalage de l’objet qui n’est plus présent. Ou l’est, mais dans une autre configuration au sein de l’espace d’exposition, dans un jeu d’échos entre le reflet de l’installation actuelle et son reflet photographié. Cet écart vient alors donner une sorte d’épaisseur au temps, une strate supplémentaire, et suggère la possibilité d’un désajustement, d’une légère désorientation dans la fixité des choses ».

On retrouve avec plaisir Rebecca Brueder avec Le bal de l’endormie (2025), sculpture déjà remarquée l’an dernier lors du Festival Marcel Longchamps.
Elle est accompagnée ici d’une mosaïque de faïence sur contreplaqué (Halley et la vallée de la mort, 2026) qui fait écho au travail réalisé avec les seniors et les enfants du centre social Sainte Élisabeth en juillet dernier.

À proximité, La Carte des constellations visibles le 1er août 2035, réalisée avec les enfants du CSC Les Escourtines, constitue un moment singulier du parcours. Menée par Manon Ficuciello, cette édition collective ouvre un imaginaire cosmique partagé.

Elle voisine avec Entre nous la voie lactée (2026), une installation de latex laqué qui évoque l’exploitation du caoutchouc dans les plantations d’hévéas de l’Indochine française. Dans les blessures de ces faux troncs, on découvre trois éditions différentes d’une même carte postale de cette époque coloniale.



L’artiste en fait la description suivante : « Nommé Tonkin – Le repas au champs, le cliché exotique d’origine met en scène plusieurs jeunes filles dont l’une d’entre elles a son vêtement remonté dans le but d’exhiber ses seins. Les deux autres rééditions témoignent d’interventions par dessin et photomontage sur sa poitrine : d’abord recouverte, elle est de nouveau découverte avec l’ajout d’un enfant venant se nourrir à son sein, dissimulant l’exhibition coloniale dans une fiction de la maternité »…
La restitution de Louis Dasse mérite une mention particulière. Avec Poétique de proximité (2025), impressions sur plexiglas et t-shirts, il restitue un travail mené auprès de résident·es de 65 à 97 ans dans un établissement d’Aix-en-Provence en août dernier. L’installation, à l’humour ravageur et réjouissant, rend hommage aux détails du quotidien et aux paroles recueillies.

L’édition 2026 de « Rouvrir le Monde, la Restitution » justifie pleinement une visite au Château de Servières, qui présente parallèlement « La Relève 8 », exposition consacrée à dix artistes récemment diplômé·e·s d’écoles supérieures d’art de la région, à laquelle une prochaine chronique sera consacrée.
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