Jusqu’au 26 juillet, Adrien Vautier présente « Si tu traverses l’hiver » à l’Église Saint-Julien dans le cadre du Festival OFF Arles. Aboutissement de quatre années de documentation de la guerre en Ukraine, cette exposition réunit des fragments de ce conflit, au plus près de celles et ceux qui traversent un hiver qui semble ne jamais finir. Sans doute l’une des propositions les plus fortes de cet été arlésien, « Si tu traverses l’hiver » s’impose comme une visite indispensable.
Témoigner malgré le vacarme
Photojournaliste né en 1987, Adrien Vautier s’est imposé en quelques années comme l’une des voix les plus attentives du reportage documentaire français. Formé aux Gobelins puis à l’EMI-CFD auprès de Guillaume Herbaut et Julien Daniel, membre de l’agence Le Pictorium et cofondateur de la maison d’édition Nuit Noire, il développe une photographie ancrée dans le temps long. Ses reportages l’ont conduit en Syrie, au Liban, en Afghanistan, au Haut-Karabakh, en Palestine ou au Tchad. Depuis le début de l’invasion russe, en février 2022, il retourne régulièrement en Ukraine pour documenter les conséquences de la guerre sur les populations civiles.
« Si tu traverses l’hiver » rassemble plus de quatre années de travail. L’exposition ne cherche ni l’image spectaculaire ni l’événement décisif. Elle construit progressivement le récit d’une guerre qui s’installe, transforme les paysages, bouleverse les existences et impose un quotidien où chaque geste ordinaire devient une manière de tenir. À mesure que le conflit s’enlise, les photographies montrent moins les combats que leurs effets durables sur les corps, les villes et les liens sociaux. Elles donnent à voir un pays qui continue à vivre, à enseigner, à soigner, qui enterre ses morts et résiste malgré l’épuisement.
Face à l’entrée de l’église, un texte d’Oleksandra Matviichuk, avocate ukrainienne et Prix Nobel de la paix 2022, donne d’emblée la tonalité de l’exposition. Elle y rappelle que cette guerre ne se joue pas seulement sur le terrain militaire mais aussi dans notre manière de la regarder et de la comprendre.

Le parcours s’organise ensuite autour d’une cimaise installée dans la première partie de la nef. L’exposition se déploie dans plusieurs chapelles latérales, composant avec l’architecture du lieu, son mobilier liturgique et les deux grandes toiles d’Antoine Raspal (La Présentation de la Vierge au temple et la Visitation).





Dans chaque espace, un même principe d’accrochage revient avec une grande sobriété. Autour d’un imposant tirage imprimé sur papier peint viennent se déployer plusieurs photographies de formats plus modestes. Sans suivre une chronologie stricte, ces ensembles composent peu à peu une traversée de l’Ukraine en guerre. Les portraits y occupent une place essentielle. Visages marqués par l’attente, le deuil, la fatigue ou le déracinement, ils côtoient des paysages détruits et des scènes du quotidien. La douleur est partout, mais jamais mise en scène.

Quelques images ouvrent pourtant d’autres perspectives. À Odessa, une manifestation organisée contre la politique d’investissement de la municipalité rappelle que le débat démocratique demeure vivant malgré la guerre.

À Kharkiv, des adolescents jouent sur la place de la Constitution, déguisés avec d’anciennes combinaisons anti-radiations et des masques à gaz soviétiques. L’humour surgit alors comme une manière de conjurer la violence sans jamais l’effacer.

Le parcours s’achève dans une chapelle où sont réunies plusieurs des photographies les plus éprouvantes de l’exposition. Adrien Vautier y rend hommage à son ami Antoni Lallican, photojournaliste tué par un drone russe sur le front ukrainien en octobre 2025. À côté, Oleksandra Matviichuk évoque le destin de la journaliste ukrainienne Viktoria Roshchyna, enlevée, détenue et torturée avant de mourir dans des circonstances qui demeurent encore aujourd’hui inconnues.

Au fil de la visite, la guerre retrouve des noms, des visages et des histoires singulières, loin des chiffres et des cartes qui finissent souvent par résumer le conflit.
Chaque photographie est accompagnée d’un court texte qui précise le lieu, la date ainsi que les circonstances de la prise de vue. Loin d’un simple appareil documentaire, ces notices replacent les images dans leur contexte et rappellent que chacune d’elles procède d’une rencontre, d’un moment partagé ou d’une situation vécue. Elles permettent également de mesurer la durée de ce travail mené de manière continue depuis 2022 et la diversité des territoires parcourus.

Cette articulation entre image et récit contribue à la cohérence de l’ensemble. Sans imposer un discours, elle donne au visiteur les éléments nécessaires pour comprendre ce qu’il regarde tout en laissant aux photographies leur force propre. Dans l’espace dépouillé de l’église Saint-Julien, la scénographie privilégie ainsi un temps d’observation lent. Les grands tirages dialoguent avec l’architecture du lieu sans chercher à la transformer. Rien ne vient distraire le regard de l’essentiel : les visages, les gestes, les traces laissées par la guerre et la persistance d’une vie qui continue malgré tout.
Regarder ce que l’on ne voit plus
Les photographies réunies dans « Si tu traverses l’hiver » nous ramènent à une réalité que l’actualité a peu à peu recouverte. Depuis plus de quatre ans, la guerre en Ukraine nous parvient à travers un flot continu d’images souvent spectaculaires et plus rarement humaines, de cartes, de commentaires et d’expertises parfois spéculatives. À force d’être répétée, la violence du conflit semble s’être éloignée. Adrien Vautier nous oblige à la regarder de nouveau. Sans jamais rechercher le spectaculaire, il montre ce que vivent celles et ceux qui continuent d’habiter un pays en guerre.
Cette exposition rappelle aussi combien le photojournalisme de terrain reste précieux. Adrien Vautier appartient à ces photographes qui choisissent de revenir, de suivre une situation pendant plusieurs années et d’en documenter les évolutions plutôt que d’enregistrer un événement isolé. Ses images témoignent d’une présence prolongée auprès des populations civiles. Elles ne prétendent pas résumer le conflit. Elles en donnent une expérience humaine, faite d’attente, de fatigue, de deuil, mais aussi d’obstination et de dignité.










Cette exigence se retrouve dans la réalisation de l’exposition. Présentée dans le cadre du Festival OFF Arles, « Si tu traverses l’hiver » rassemble un peu plus d’une cinquantaine de grands tirages sur Dibond produits par le laboratoire Dahinden. La scénographie demeure volontairement sobre. Quelques grands papiers peints rythment le parcours. Le reste est laissé aux photographies. Les visiteur·euses fidèles des Rencontres retrouveront une manière d’exposer aujourd’hui plus rare, où le dispositif s’efface au profit des œuvres.
L’exposition a bénéficié du soutien d’Amnesty International, de Reporters sans frontières, du Prix Bayeux Calvados-Normandie des Correspondants de guerre, ainsi que de nombreux proches et ami·es d’Adrien Vautier. Ces soutiens témoignent de l’importance accordée à un projet qui dépasse largement le cadre d’une exposition de photographie.
Dans le communiqué de presse, Adrien Vautier rappelle que « ce projet s’inscrit au cœur des luttes pour la vérité, la liberté d’informer et la justice internationale. Il est présenté en collaboration et avec le soutien de partenaires majeurs engagés pour les droits humains et la liberté de la presse. » Cette phrase éclaire l’ensemble du parcours, sans jamais l’enfermer dans un discours militant : les images suffisent à porter cette conviction.
Au milieu des nombreuses propositions des Rencontres d’Arles, « Si tu traverses l’hiver » s’impose comme l’une des expositions indispensables de cet été. Elle ne cherche ni à séduire ni à impressionner. Elle demande simplement de regarder ce que nous avions peut-être fini par ne plus voir. Il reste quelques jours pour la découvrir à l’église Saint-Julien, jusqu’au 26 juillet.
En savoir plus :
Sur le site d’Adrien Vautier et sur son compte Instagram
Sur le site du laboratoire photo Dahinden





