Jusqu’au 4 octobre 2026, le cloître Saint-Trophime accueille « Le corps vitré », une installation de Lara Tabet et Yasmine Chemali qui met en scène une étonnante cartographie du vivant à partir de bactéries prélevées dans les eaux de Marseille. Lauréates 2026 du programme BMW Art Makers, l’artiste plasticienne et médecin biologiste libanaise et la commissaire et historienne de l’art proposent l’un des projets les plus audacieux et originaux de cette 57e édition des Rencontres d’Arles.
Le titre de l’exposition fait référence à la substance gélatineuse et transparente qui remplit la cavité de l’œil et rend possible la perception lumineuse. Il invite à réfléchir à la manière dont nous regardons, mais aussi sur ce qui souvent échappe à notre regard.
Ici, les images ne sont pas produites par un appareil photo. Elles sont créées par l’activité de micro-organismes prélevés dans différents milieux aquatiques marseillais.
Lara Tabet recueille des eaux dans des fontaines, des bassins, des cours d’eau, le Vieux-Port, l’estuaire de l’Huveaune ou encore les abords des Calanques. Elle met ensuite ces prélèvements en contact avec un film photographique. Les bactéries et les autres micro-organismes se développent sur sa surface et en modifient progressivement la chimie. La photographie devient ainsi le résultat d’une collaboration dont l’artiste ne maîtrise pas entièrement l’issue. « Je crée les conditions, puis le vivant dessine », explique Lara Tabet. Elle résume ainsi simplement le déplacement opéré par sa pratique. Elle installe les conditions qui permettent à un milieu vivant de produire lui-même une image.
Du Nahr Beyrouth aux eaux de Marseille : Photographier sans appareil
Ce protocole prolonge une recherche engagée depuis plusieurs années. En 2018, avec The River, Lara Tabet travaillait déjà à partir de micro-organismes prélevés dans le lit du fleuve de Beyrouth (Nahr Beyrouth). Une bande de film couleur servait alors d’incubateur. Les bactéries y développaient leurs colonies et modifiaient la chimie du support, produisant un chimigramme bactérien du fleuve.
Le corps vitré s’inscrit plus largement dans A Personal Cartography of Entangled Toxicities, un projet au long cours qui associe cartographie intime, parcours migratoire et observation des milieux aquatiques. Les différents plans d’eau rencontrés au fil des déplacements de l’artiste deviennent les points d’une cartographie biologique et personnelle. La Méditerranée apparaît ainsi moins comme une frontière que comme un réseau de circulation.
Cette recherche s’est poursuivie avec Nitrate, réalisé après une résidence au musée Nicéphore Niépce en 2022. Un chimigramme de sept mètres évoquait alors la Saône et les contaminations liées aux nitrates d’origine agricole.



Lara Tabet – Nitrate – A Personal Cartography of Entangled Toxicities. 2022. Publication 41 p. Edité par le Musée Nicéphore Niepce de Chalon-sur-Saône. Photo Instagram de Lara Rabet
Plus récemment, lors d’une résidence à la Fondation Camargo, Lara Tabet a travaillé sur le port de La Ciotat et le Parc national des Calanques, envisagés comme deux écosystèmes dont les histoires et les écologies sont profondément imbriquées. La restitution de ce travail, intitulé « Enter Corridors » et des œuvres produites avaient fait l’objet d’une présentation commune de la Fondation Camargo et du salon d’art contemporain Art-o-rama en 2025.

Ces expériences permettent de comprendre la cohérence d’une démarche qui associe sciences du vivant, photographie expérimentale, bio-art et installation. Mais l’exposition « Le corps vitré » franchit une nouvelle étape.
Lara Tabet raconte que les couleurs produites par les bactéries et les différentes couches de l’émulsion photographique évoquaient naturellement les vitraux. Avec Yasmine Chemali, elle a alors décidé de pousser cette association jusqu’au bout : « L’idée, c’est de faire de ces bactériographies des vitraux ». Yasmine Chemali insiste sur ce déplacement : « On ne voulait pas que les œuvres soient juste éclairées, mais véritablement que les œuvres soient transpercées de lumière ». Le vitrail permet ainsi d’activer les images plutôt que de simplement les présenter.
Onze vitraux et un retable dans la pénombre du réfectoire
Au seuil de l’ancien réfectoire du cloître Saint-Trophime, plongé dans une relative pénombre, l’effet est immédiat. Les vitraux lumineux se détachent de l’obscurité. Certains sont présentés isolément. D’autres sont réunis par deux. Tous conduisent progressivement le regard vers un grand retable installé au fond de l’espace. Un banc placé face à lui invite à s’arrêter et à méditer.
L’installation compte onze vitraux. Les bactériographies, tirées par le laboratoire Photon à Toulouse, sont présentées dans des structures métalliques conçues et réalisées par la Scop Tchookar-Tech à Arles. Leur rétroéclairage donne aux images une présence particulièrement forte. La qualité de cette réalisation contribue largement à la réussite de l’ensemble.


À l’arrière de chaque élément sont indiqués le lieu du prélèvement et les résultats de l’analyse bactériologique de l’eau. Ce détail est essentiel. Il rappelle que les formes colorées qui semblent parfois appartenir à un monde abstrait sont liées à des lieux précis. Derrière l’image se trouve un échantillon d’eau avec les micro-organismes qu’il contient.
Un plan placé avant la descente vers les œuvres permet de retrouver les différents sites explorés par Lara Tabet : le canal de Provence, les sources de l’Huveaune, le canal de Marseille, le Jarret, les Aygalades, la gare maritime d’Arenc, les Chartreux, le Palais Longchamp, la fontaine des Danaïdes, le Vieux-Port, la Préfecture, l’estuaire de l’Huveaune et l’émissaire de Cortiou dans les Calanques.
Cette cartographie donne une dimension territoriale à une installation qui pourrait, au premier regard, sembler entièrement tournée vers l’infiniment petit et l’abstraction. Les bactéries deviennent des opératrices d’images, mais elles témoignent aussi des milieux dans lesquels elles ont été prélevées. Elles rendent perceptibles des circulations et des contaminations qui restent généralement hors de notre champ de vision.
Le cartel consacré à la fabrication des œuvres précise que les bioplastiques sont constitués d’agar-agar et de milieux organiques. Ils sont traités avec différentes émulsions photosensibles avant d’être contaminés par les eaux échantillonnées. Le support devient ainsi à la fois surface photosensible et milieu d’incubation.
Le procédé introduit une temporalité particulière. L’œuvre n’est pas seulement le résultat d’une opération achevée. Elle continue d’évoluer. Les interactions entre les micro-organismes, le support biologique et les procédés photographiques participent à sa transformation.
La photographie perd alors une partie de son caractère instantané. Elle devient un processus. Ce qui est donné à voir n’est pas seulement une image produite à un moment précis, mais la trace d’une activité biologique qui s’est poursuivie sur le support.
Le retable des eaux marseillaises
Le parcours conduit ainsi jusqu’au retable, installé au fond du réfectoire. Sa construction en huit parties rassemble des échantillons provenant du canal de Marseille, du canal de Provence, de l’Huveaune et de son affluent, le Jarret.
Cette œuvre apporte à l’exposition une histoire plus directement politique et urbaine. Elle évoque l’approvisionnement en eau de Marseille, longtemps limité par les ressources de ses cours d’eau. Les pénuries, les sécheresses et les épidémies ont peu à peu conduit la ville à transformer son système d’alimentation.
La construction du canal de Marseille au XIXe siècle, puis celle du canal de Provence au XXe siècle ont permis d’acheminer les eaux de la Durance et du Verdon vers la cité phocéenne. Le retable réunit ces différentes origines. Il fait ressortir une histoire technique, politique et symbolique du territoire.
Son rapprochement avec le Palais Longchamp est particulièrement pertinent. Construit pour célébrer l’arrivée des eaux de la Durance à Marseille, le monument fait partie de cette histoire de la gestion et de la distribution de l’eau. Ici, l’eau n’est pourtant plus représentée comme une ressource que l’on contrôle. Elle apparaît comme un milieu vivant, traversé de micro-organismes et de circulations invisibles.
Lara Tabet et Yasmine Chemali déplacent cette histoire. L’eau ne sert pas seulement à alimenter la ville. Elle devient ce qui transporte, mélange et met en relation.
Regarder à travers et avec le vivant
Dans le cloître Saint-Trophime, le dispositif prend une dimension particulière. Il est difficile de ne pas penser aux verrières des édifices religieux, conçues pour faire de la lumière un véhicule de la révélation. Mais ici, les vitraux organiques ne racontent aucune histoire sacrée et le monde invisible des bactéries, souvent perçu comme menaçant, se substitue aux récits bibliques. Ils donnent une forme visible à ce qui ne l’est pas.
Les formes produites par les bactéries sont suffisamment abstraites pour provoquer des associations multiples. Elles peuvent évoquer un paysage, des profondeurs sous-marines, une vue aérienne ou encore des formes cosmiques. Elles demeurent pourtant attachées à des prélèvements précis et à une réalité biologique documentée. C’est sans doute là une des réussites du projet. « Le corps vitré » ne cherche pas à révéler ou à illustrer un discours. Il transforme notre manière de regarder et nous propose de considérer ce qui n’était pas destiné à être vu.




Par ce geste à la fois politique et poétique, l’artiste et la curatrice invitent à reconsidérer notre rapport à ces formes de vie discrètes qui façonnent pourtant les grands équilibres du vivant. La proposition prolonge ainsi, de façon remarquable, le travail que Lara Tabet mène depuis plusieurs années sur l’anthropocène, en tentant de décentrer le regard vers des alliances possibles entre les capacités à agir humaines et non humaines.
Dans le contexte du bicentenaire de la photographie, cette proposition rappelle qu’elle est, depuis ses origines, une affaire de chimie, de lumière et d’altération. Et ici, l’altération est le principe même de la création. Les bactériographies de Lara Tabet renouent avec la dimension expérimentale de la photographie, en l’ouvrant aux sciences du vivant. L’image n’est plus seulement produite par un sujet humain, mais elle est le résultat d’une interaction entre un protocole, un support et des organismes vivants.
Le vivant comme co-auteur
Cette approche permet aussi à Lara Tabet de s’éloigner des formes photographiques qui donnent à voir directement les violences environnementales ou politiques. Les images du Corps vitré ne montrent ni pollution spectaculaire ni territoire dévasté. Mais, l’abstraction n’efface pas pour autant la dimension politique du projet, elle la déplace. Si les images séduisent d’abord par leurs couleurs et leurs formes, elles conduisent ensuite à s’interroger sur ce qui les a produites et sur les milieux dont elles proviennent. Les visiteur·euses découvrent d’abord des images et comprennent ensuite qu’elles ont été produites par des organismes vivants et qu’elles portent la mémoire biologique des lieux où ils ont été prélevés. L’artiste a créé les conditions d’apparition d’une image, mais une partie de sa fabrication échappe à son contrôle. Le vivant devient ainsi véritablement co-auteur.
Le travail de Lara Tabet s’inscrit ainsi dans une pensée des interdépendances entre humains et non-humains. Il ne s’agit plus de considérer les milieux aquatiques comme des objets extérieurs à observer. Ils deviennent des réalités avec lesquelles nous sommes en relation.
Cette proposition est d’autant plus intéressante qu’elle vient d’une artiste libanaise installée à Marseille. Son travail fait circuler les expériences et les territoires. Beyrouth et Marseille ne sont pas ici deux points séparés sur une carte. Elles appartiennent à une même géographie méditerranéenne, traversée par les migrations, les eaux et les contaminations. Yasmine Chemali partage avec Lara Tabet une expérience migratoire qui nourrit leur collaboration. Elle décrit leur relation comme née « d’une amitié et aussi d’un parcours de migration similaire ». Elle évoque également face aux œuvres un sentiment « hypnotique et de très troublant ».
Une autre manière de décentrer le regard
Il y a quelque chose d’assez réjouissant à voir « Le corps vitré » proposer un tel déplacement du regard dans une édition des Rencontres d’Arles où les « Vies sensibles » occupent une place importante. Le rapprochement avec « Modèle animal », à la Mécanique générale, s’impose presque malgré soi. Pléthorique et globalement irréprochable, la proposition de Nathalie Herschdorfer recueille les suffrages du public comme de la critique et parcourt, en sept regards, deux siècles de représentations photographiques de l’animal.
D’un côté, des vies sensibles sont regardées, photographiées, interprétées, dans une logique résolument humaine et autocentrée. De l’autre, le vivant participe directement à la fabrication des images. La différence peut sembler ténue. Elle engage pourtant deux conceptions assez éloignées de notre rapport au monde non humain. Les eaux marseillaises de Lara Tabet et Yasmine Chemali semblent avoir, sur ce point précis, une longueur d’avance.
Les vitraux organiques du Cloître Saint-Trophime invitent à « regarder à travers, et avec, le vivant ». Le mot n’est pas anodin à l’heure où les six vitraux que Claire Tabouret a conçus pour remplacer ceux d’Eugène Viollet-le-Duc, à Notre-Dame de Paris, ont suscité une controverse patrimoniale et judiciaire, avant leur installation annoncée à l’automne 2026. D’un côté, un geste présidentiel contesté qui interroge ce que doit montrer, aujourd’hui, une verrière dans un monument chargé d’histoire. De l’autre, un dispositif plus modeste, mais tout aussi audacieux, qui fait du vitrail un outil de narration environnementale plutôt qu’un support de récit sacré ou institutionnel. Les deux disent, chacun à leur manière, combien la lumière filtrée reste un enjeu politique.
La proposition de Lara Tabet et Yasmine Chemali témoigne, une nouvelle fois, de la vitalité de la scène artistique du Moyen-Orient et singulièrement libanaise, et de sa capacité à décentrer un regard encore trop souvent occidentalo-centré.
Cette cartographie du vivant qui compte parmi les propositions les plus abouties de cette édition des Rencontres d’Arles. Exposition incontournable à voir jusqu’au 4 octobre, avant sa présentation à Paris Photo en novembre prochain.
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