Jusqu’au 4 octobre 2026, la galerie Space Between présente « Fragile », une exposition d’Ann Ray dans le cadre du Off des Rencontres de la Photographie 2026. Elle réunit près de quatre-vingt-dix œuvres couvrant trente années de création, depuis les premières photographies argentiques des années 1990 jusqu’à des compositions abstraites les plus récentes. La qualité exceptionnelle des tirages, la présence de nombreuses pièces uniques et la justesse de l’accrochage en font une des proposition incontournables de l’été. Huit ans après « Les Inachevés » qui avait profondément marqué les Rencontres en 2018 et après sa participation à l’exposition « Portraits, la collection Florence et Damien Bachelot » au musée Réattu en 2023, Ann Ray retrouve Arles avec un projet plus intime, mais tout aussi ambitieux.

Au plus près de l’humain, une œuvre à la recherche du vrai

Depuis près de trente ans, Ann Ray poursuit une œuvre qui échappe aux catégories habituelles. Photographe, cinéaste, autrice et plasticienne, elle construit un travail où chaque médium nourrit les autres. La photographie en demeure le cœur, mais elle dialogue désormais avec le dessin, l’écriture et des compositions réalisées à partir de papiers japonais, d’encres, de verre, d’argent ou de platine. Cette circulation permanente entre les techniques est devenue l’une des caractéristiques les plus singulières de sa pratique.

Son parcours tient déjà d’un récit. Ingénieure de formation, elle quitte une position d’« executive woman » au cours des années quatre-vingt-dix, à la faveur d’une année passée à Tokyo, pour se consacrer à la photographie. Une proposition faite à Givenchy la conduit bientôt auprès de John Galliano, puis de Lee Alexander McQueen. De 1997 à 2010, le couturier lui accorde une confiance totale. Elle est la seule autorisée à tout photographier et compose, au fil des ans, ce qu’il appelait « my life in pictures ». Correspondante du Times pendant plus de dix ans, photographe de l’Opéra de Paris puis du Met de New York, elle fait des coulisses et des studios son territoire. Elle a ainsi accompagné de nombreux danseurs, musiciens, créateurs et artistes. Pourtant, réduire son œuvre à ces collaborations serait passer à côté de l’essentiel. Depuis ses débuts, Ann Ray cherche moins à documenter une activité artistique qu’à saisir un état intérieur, cet instant fragile où les défenses tombent et où la personne photographiée cesse de jouer un rôle.

Dans un entretien accordé à Pascale Caron en 2022, elle revient sur ce déplacement progressif de son regard. La photographie n’y apparaît jamais comme un instrument de maîtrise, mais comme une manière de recevoir ce qui advient. L’image naît d’une relation de confiance, parfois construite pendant des heures ou plusieurs jours, jusqu’à ce qu’apparaisse un moment de disponibilité qui ne peut être provoqué. Ce rapport au temps explique sans doute la densité silencieuse de beaucoup de ses portraits.

Andy Neyrotti souligne lui aussi cette singularité. Selon lui, Ann Ray appartient à ces artistes dont l’œuvre « échappe aux carcans des médiums et des genres ». Son travail se développe dans un espace intermédiaire où photographie, dessin, peinture, collage et écriture se répondent sans hiérarchie. Les images se construisent dans les coulisses, les studios ou les lieux de répétition, mais aussi dans cet entre-deux où les seuils, les voiles, les fenêtres ou les reflets deviennent autant de passages vers un ailleurs. Cette attention constante aux interstices traverse toute son œuvre.

Cette recherche s’est progressivement élargie. Depuis plusieurs années, Ann Ray développe un ensemble de compositions qui occupent désormais une place essentielle dans sa pratique. Longtemps présentes sous forme d’esquisses dans ses carnets, elles prennent véritablement corps à partir de 2019. Réalisées avec des papiers japonais rares, des encres, du verre, parfois de l’or, de l’argent ou du platine, elles ne constituent pas une parenthèse dans son parcours. Elles prolongent au contraire la photographie en cherchant, selon ses propres termes, à « dire l’indicible ». Souvent abstraites, elles donnent une forme matérielle à ce qui échappe encore à l’image photographique.

Cette évolution n’abandonne pourtant jamais la photographie. Elle en prolonge les questions. Les compositions reprennent les rythmes, les silences, les équilibres de lumière ou les gestes qui parcourent les images. Andy Neyrotti y voit une manière d’effacer les frontières entre les disciplines et de faire naître « une dimension supérieure » dans cet espace fragile où les médiums se rencontrent. L’exposition arlésienne montre avec évidence combien ces deux pratiques sont désormais indissociables.

Faire de la fragilité un principe d’existence

Si l’exposition couvre près de trente années de création, elle ne relève pas de la rétrospective. Ann Ray et Jean François Robert ont préféré construire un parcours où les œuvres dialoguent librement, indépendamment de leur date. Les rapprochements sont plastiques, sensibles ou thématiques. Photographies argentiques et numériques, tirages lith, cyanotypes, cibachromes, bromoils, gommes bichromatées, collages et compositions abstraites composent ainsi des ensembles où chaque image tente d’éclairer les autres.
Le fil conducteur est celui qu’annonce le texte Le courage d’être fragile, placé à l’entrée du parcours. Pour Ann Ray, la fragilité ne relève ni de la faiblesse ni de la résignation. « Être fragile et embrasser cet état de vulnérabilité, c’est approcher le vrai d’une manière singulière », affirme l’artiste. Elle constitue au contraire une manière d’approcher le réel avec davantage de justesse. Accueillir sa propre vulnérabilité permet de reconnaître celle des autres, de la nature comme des êtres humains. Photographier devient alors un acte de réception autant que de création, prolongé aujourd’hui par les compositions où cette expérience se transforme en une autre forme d’écriture. La phrase qui referme son texte sonne comme un principe. « Si on n’est pas fragile, on n’est pas humain ». L’artiste espère que cette expérience pourra être partagée avec les visiteuses et visiteurs, jusqu’à faire de cette fragilité « un principe d’existence ».

Le texte du communiqué de presse éclaire cette intention. Depuis plusieurs années, Ann Ray cherche un mot capable de rassembler son travail. De Beckett à ses propres images, ce mot s’est progressivement imposé : « fragile ». Il lui permet de réunir des photographies qui parlent des êtres, de la terre, des liens invisibles, des gestes infimes ou des regards. Cette exposition apparaît ainsi comme une tentative de rendre perceptible ce qui résiste aux mots. Elle ne célèbre pas seulement la vulnérabilité. Elle cherche aussi à maintenir ouverte la possibilité de l’espoir et de la gratitude.

Cette idée traverse l’ensemble du parcours. Beaucoup de portraits montrent des visages aux yeux clos ou des corps abandonnés à eux-mêmes. Les mains reviennent avec insistance. Elles protègent un visage, entourent un corps, accompagnent un mouvement ou semblent retenir un souffle. Ce motif du geste protecteur constitue l’un des fils rouges de l’exposition. Il se retrouve aussi bien chez les danseurs que chez les musiciens, les créateurs, les proches de l’artiste ou dans plusieurs paysages silencieux.

Les compositions abstraites jouent ici un rôle essentiel. Elles ne sont jamais de simples respirations entre deux ensembles photographiques. Elles organisent le regard, déplacent les correspondances et rendent perceptibles des accords de formes, de couleurs ou de matières que l’on n’aurait peut-être pas remarqués autrement. Elles constituent de véritables pivots visuels. Certaines prolongent les gestes observés dans les photographies, d’autres semblent condenser une émotion ou une lumière que les images seules ne pourraient exprimer.

Cette organisation confère au parcours une remarquable fluidité. Chaque séquence possède son autonomie tout en préparant la suivante. Les citations d’Ann Ray, de Nico Muhly ou de Wim Wenders accompagnent discrètement cette progression sans jamais enfermer les œuvres dans un commentaire. Elles ouvrent plutôt un espace de résonance qui laisse au regard sa liberté.

« Si on n’est pas fragile, on n’est pas humain »

La réussite de « Fragile » tient avant tout à la qualité des œuvres exposées. Nombreuses sont celles qui comptent parmi les plus fortes réalisées par Ann Ray depuis les années 1990. Les tirages historiques, parfois uniques, sont nombreux et leur qualité retient l’attention. Les épreuves argentiques portent le plus souvent la signature d’Hervé Caté, plus rarement celle de Didier Léger. Les cibachromes de Roland Dufau, l’un des derniers spécialistes d’un procédé aujourd’hui presque disparu. Leur présence rappelle que ces œuvres sont aussi le résultat d’un savoir-faire artisanal dont l’exposition souligne discrètement toute l’importance.

À leurs côtés, l’artiste montre des pièces qu’elle a longuement travaillées de sa main. Vintages peints, tirages lith aux teintes de bronze et d’abricot, gomme bichromatée, bromoils et cyanotypes tiennent chacun de l’expérience de laboratoire, impossible à refaire à l’identique.

Cette diversité n’a rien d’un inventaire technique. Chaque procédé semble avoir été choisi parce qu’il correspondait à la sensibilité propre de l’image. On mesure alors combien Ann Ray considère le tirage comme une étape pleinement créatrice.

Les compositions ponctuent et structurent la visite. À chaque séquence, ou presque, répond l’une d’elles. Ann Ray y associe papiers et encres du Japon, argent et platine , poèmes et photographies argentiques. Ce dialogue entre l’image et l’abstraction donne sa tenue à un ensemble qui aurait pu se disperser. Rien ne s’impose brutalement. L’accrochage avance par affinités, par échos de formes et de couleurs, par rapprochements délicats.

L’environnement de la galerie contribue à cette réussite. Les salles ouvertes sur le patio bénéficient d’une lumière naturelle que l’accrochage utilise avec intelligence. Les quelques éclairages artificiels restent discrets et sont habilement employés. Les tirages sont protégés par des verres antireflets de qualité musée, ou présentés en caisses américaines, parfois sans protection, au risque assumé de leur fragilité. Un choix cohérent avec le propos et qui renforce encore la présence matérielle des œuvres sans jamais nuire à leur lecture.

Un catalogue publié par la galerie prolonge la visite. La reproduction des œuvres exposées est accompagnée par le texte de l’artiste et celui d’Andy Neyrotti.

On ressort de « Fragile » avec le sentiment d’avoir partager ce que l’artiste voulait nous offrir et qu’elle résume ainsi à la fin du texte rédigé quelques jours avant le vernissage de son exposition :

« Tout ce travail exposé ici n’est peut-être que ça : des preuves d’existence – éphémères, magiques, terribles, fragiles, et authentiques, trente années durant. C’est une fenêtre large­ment ouverte sur le courage d’être fragile, sur cette fragilité universelle qui seule ouvre la voie à l’empathie et à l’amour – les mots sont jetés.
Si on n’est pas fragile, on n’est pas humain ».

Faut-il ajouter qu’un passage s’impose par la galerie Space Between avant 4 octobre prochain ?

À lire ci-dessous, un long compte rendu de visite. Pour celles et ceux qui n’ont pas encore découvert l’exposition et qui projettent de s’y rendre, mieux vaut sans doute réserver cette lecture au retour.

En savoir plus :
Sur le site de la galerie Space Between
Suivre l’actualité de la galerie Space Between sur Instagram
Sur le site de Ann Ray
Suivre l’actualité de Ann Ray sur Instagram : @annray2046 et @annray_21grams
Ann Ray sur le site de la Galerie Anne-Laure Buffard et sur celui de Knust Kunz Gallery

Regards sur le parcours de l’exposition « Fragile » d’Ann Ray

Les espaces d’exposition de la galerie Space Between s’ouvrent sur une grande salle rectangulaire, que l’on atteint par un bref passage depuis la place de la République à Arles. Le mur de droite est marqué par une large niche cintrée en anse de panier correspondant sans doute à une ancienne cheminée. À gauche s’ouvre une très petite salle aux murs de pierre apparente. Le reste du parcours se déploie dans une galerie qui entoure un patio ombragé.

Le parcours enchaîne une dizaine de séquences thématiques qui s’articulent avec les contraintes du lieu. Elles sont presque toujours accompagnées d’une citation au ton poétique et parfois un pey mystérieux. La plupart sont empruntées à Ann Ray, mais aussi au compositeur Nico Muhly, au cinéaste Wim Wenders ou au concept japonais Uchi & Soto. Ces ensembles réunissent moins d’une douzaine de photographies autour d’une composition abstraite ou d’un collage de l’artiste. Aucune logique chronologique ne sous-tend ces « constellations » ou « nuages » d’œuvres, où se mêlent tirages argentiques et numériques, procédés du pictorialisme, noir et blanc et couleur.

« Le courage d’être fragile »

L’accrochage commence, à droite en entrant, par un autoportrait réalisé en 2003 dans une chambre de l’hôtel Chelsea à New York. L’artiste y tient, dit-elle, « son fidèle Leica M6 acquis à Tokyo en 1995 ».

Le texte Le courage d’être fragile, qu’elle a écrit pour l’exposition, est reproduit sur le mur à gauche de cette cette première image.

En fin de compte : être fragile et embrasser cet état de vu­l­nérabilité, c’est approcher le vrai d’une manière singulière, c’est comme jouer sur deux instruments contraires : sur l’instantané et l’éternité, le fluide et le solide, le vacillant et le stable, l’évanouissement et le statuesque, le­­ chuchotement et la gravure.
J’accepte ma fragilité dans cet acte de voir – et de donner ; au même instant les êtres, la nature, la vie même me révèlent leur propre vulnérabilité – et je la reçois, totalement. Je l’inscris grâce au medium photographie, je la métamorphose dans mes compositions.


C’est un acte de communion inachevé ; alors j’espère, oui j’ai cet espoir profond : j’espère que vous vous sentirez fragiles en visitant l’exposition, que vous retiendrez ce sentiment ou cette sensation, que vous le garderez et le regarderez, que vous irez même jusqu’à l’ériger en principe d’existence.
Tout ce travail exposé ici n’est peut-être que ça : des preuves d’existence – éphémères, magiques, terribles, fragiles, et authentiques, trente années durant. C’est une fenêtre large­ment ouverte sur le courage d’être fragile, sur cette fragilité universelle qui seule ouvre la voie à l’empathie et à l’amour – les mots sont jetés.

Si on n’est pas fragile, on n’est pas humain.
Ann Ray. 21 juin 2026

Autour de ce texte, un tirage numérique récent (Joanna, Londres, 2025) voisine avec un portrait de Natasha Prince ( Untiled / Natasha Prince, Londres, 2000). Le mannequin travaillait alors dans la mode, avant de collaborer avec la galerie Gagosian. Le vintage, tiré sur un papier hongrois Forte aujourd’hui disparu, a été peint à la main par Ann Ray avec de l’encre, de l’aquarelle et de la peinture à l’huile.
L’œuvre figurait dans Les Inachevés, présenté en 2018 dans la séquence Fragments. Désormais intitulée Untitled, elle portait alors le titre I slept with Lewis Caroll. Dans le texte qui l’accompagnait cette séquence, Ann Ray écrivait :

« Sur le moment, je voulais le [Alexander McQueen] surprendre. Me surprendre. Je n’ai eu de cesse d’explorer toutes les possibilités du medium photographique. Les procédés du XIX° siècle des pictorialistes, notamment, – cyanotypes, aquatintes, bromoils – m’attiraient par leurs difficultés, synonyme d’infinies variations pour un alchimiste dans son laboratoire, et par l’échappée hors du temps qu’ils induisaient ».

La large niche en anse de panier qui suit rassemble plusieurs œuvres faisant écho à l’exposition de 2018. Certaines y étaient déjà présentées, dans d’autres formats ou sous d’autres formes de tirage. Ici, toutes empruntent aux procédés du pictorialisme. Trois superbes épreuves lith ouvrent cette séquence : Sacred Face (Londres, 1998) dont un tirage argentique figure dans les collections du musée Réattu, puis My Head on a Plate/Lee Alexander McQueen, (Londres, 2000) extrait d’une série dont le musée Réattu conserve trois polaroids et Insensé/Shalom Harlow (Londres, 1998).

Ann RayFragile à la galerie Space Between, Arles. Sacred Face, Londres, 1998. Vintage. Tirage argentique d’après négatif original par l’artiste. 18 cm x 24 cm ; My Head on a Plate / Lee Alexander McQueen, Londres, 2000. Tirage lith par l’artiste d’après négatif original. 24 cm x 30 cm ; Insensé / Shalom Harlow, Londres, 1998. Vintage. Tirage argentique lith d’après négatif original par l’artiste. 24 cm x 36 cm

Le cartel de Sacred Face apporte plusieurs précisions sur le procédé lith :

« Tirage lith, épreuve tirée par l’artiste sur papier noir et blanc argentique Oriental, à partir d’un négatif noir et blanc.
Par la chimie particulière utilisée, on obtiendra des teintes pouvant aller du bronze à l’orangé en passant par des nuances abricot ou encore lilas. Le terme anglais pour les teintes du tirage lith est old browns. Un révélateur permet de réaliser seulement 2 à 3 tirages, impossibles à reproduire : les effets obtenus dépendent en effet de la décision du tireur de retirer le papier du révélateur : un autre instant décisif.
L’image pourra parfois être granuleuse, montrant un effet de points noirs dispersés sur l’image ou de trame. La grande richesse du tirage lith est de combiner plusieurs de ces effets sur une même image, avec des basses lumières au grain assez marqué alors que les hautes lumières donneront des teintes chaudes avec un grain très fin.
Selon l’artiste, aucun papier ne répondait aussi bien que le papier Oriental à ces techniques. Papier disparu aujourd’hui
».

Une aquatinte (Untitled, Paris, 1998), absente de l’exposition de 2018, complète cet ensemble.

Une photographie numérique, dont le titre (Fragile II, Italie, 2015) annonce celui de l’exposition, s’intercale dans cette séquence pictorialiste.

En allant vers la porte-fenêtre qui ouvre sur la cour, une citation du compositeur de musique contemporaine Nico Muhly fait elle aussi écho au titre de l’exposition :

Fragile ? En général quelque chose ou quelqu’un de très beau ou facilement brisé

Cette première séquence se termine avec une composition abstraite d’Ann Ray, Untitled, 2025. Sobre et dépouillée, elle associe papiers japonais, encres japonaises et platine pur. Elle semble prolonger les recherches engagées dans les séries « Metamorphosis » à partir de 2022.

Cette composition conduit le regard vers un grand tirage numérique réalisé dans le Finistère en 2021. Invisible Conversation N° III montre deux chaises vides, l’une blanche, l’autre noire, sur une plage au couchant. L’image installe une étrange conversation entre ces deux présences silencieuses.

Sur Instagram, l’artiste écrit à propos de ce projet :

« J’ai commencé ce projet visuel en 2020. J’y travaille discrètement, de temps en temps. Quand j’ai le temps, ou quand je décide de prendre le temps. Inspiré par les personnes formidables que j’ai eu la chance de rencontrer dans ma vie. J’imagine une conversation entre deux d’entre elles. Ou peut-être entre vous et quelqu’un de spécial. Ou… un rêve. Je devrais peut-être l’appeler : le projet “Ne devenons pas des étrangers” ».

De part et d’autre de la porte-fenêtre, on découvre quelques repères biographiques et le texte qu’Andy Neyrotti signe dans le catalogue.

Ann Ray fait partie de ces artistes dont l’œuvre échappe aux carcans des médiums et des genres, dans lesquels on serait tenté de les enfermer. Photographe de l’art vivant, du créateur Alexander McQueen, elle l’est assurément, mais la tentation de la peinture, du dessin, du collage, est toujours là chez elle, venant brouiller les pistes et ouvrir un champ d’expérimentation plus large, fondé sur l’hybridation et un goût prononcé pour les interstices, dans lesquels elle aime se glisser…

Dans sa pratique, cela se traduit d’abord par sa posture de photographe, qui s’insinue dans les coulisses, sur les plateaux, dans les studios de répétition, ou tout autre lieu intime, pour saisir au plus près les corps et les visages; dans sa manière, aussi, de composer les images, elle qui aime les silhouettes en ombre chinoise, entre chien et loup, entre flou et net, devant des miroirs ou derrière des voiles, devant des seuils de portes et des fenêtres ouvertes sur un ailleurs qu’elle nous laisse imaginer; dans sa façon de poser son trait sur le papier comme des notes de musique sur une portée, créant une mélodie aussi visuelle que musicale; à travers sa cараcité, enfin, à explorer le medium dans toutes ses variations, à passer d’un médium à l’autre, à effacer la frontière entre le dessin et l’écriture, à créer des photographies qui pourraient être des peintures ou des gravures, à jouer de la juxtaposition et de la superposition de papiers découpés pour faire émerger des formes plus abstraites… qui font parfois écho à ses œuvres plus contemplatives, où seule la lumière, fugitive, est guide.

Au plus près de l’humain, et au-delà. Essentiellement façonnée à la main -par elle-même ou les artisans qui l’accompagnent, l’œuvre d’Ann Ray se situe dans un entre-deux, fragile, qui a quelque chose à voir avec l’inframince duchampien ou le ma japonais, et dans lequel le regardeur assiste à l’apparition d’une dimension supérieure.

Andy Neyrotti.Commissaire d’exposition et Conservateur, Musée Réattu, Arles

De l’autre côté, deux photographies superposées présentent le premier des cinq cibachromes tirés par Roland Dufau. Le procédé a presque disparu, et Dufau en fut l’un des spécialistes incontournables.

Intitulée Le Dôme (Hiroshima, 1997), l’image du mémorial de la Paix inspirait en 2024 cette réflexion, partagée par l’artiste :

« Je me souviens de l’atmosphère qui régnait dans le parc du Mémorial, autour de ce bâtiment. Des enfants qui jouaient, des oiseaux dans le ciel, des gens qui se promenaient. Une atmosphère à la fois paisible et inquiétante. Avons-nous vraiment une mémoire ? »

Sous cette photographie est accroché Mother & Son (Londres, 1999). Ce tirage argentique lith montre un geste de protection qui constitue l’un des motifs récurrents de l’exposition.

X-Ray et Blue Prints

À gauche de la porte d’entrée, en pendant à l’autoportrait de 2003, deux tirages numériques sont accrochés l’un au-dessus de l’autre. My little hands I (Paris, 2025) apparaît comme une autre expression de l’autoportrait. On peut aussi y percevoir un clin d’œil au nom d’artiste que la photographe s’est choisi…

Ann Ray - Fragile à la galerie Space Between, Arles
Ann Ray – Fragile à la galerie Space Between, Arles. My little hands I, Paris, 2025. Tirage Fine Art sur papier Hahnemühle mat – X-Ray. 40 cm x 60 cm ; Untitled / Adam Russell-Jones in “The Blue Room” series, Italie, 2017. Tirage Fine Art C-Print sur papier baryté Hahnemühle. Photographie digitale. 40 cm x 60 cm

Dans Untitled / Adam Russell-Jones in « The Blue Room” series (Italie, 2017), les mains du danseur, chorégraphe et peintre britannique semblent répondre à celles, radiographiées, d’Ann Ray. Son reflet dans le miroir fait également écho à l’autoportrait réalisé à l’hôtel Chelsea. Ce rapprochement donne le ton d’un accrochage fondé sur les conversations entre les œuvres.

Cette photographie appartient à la série « The Blue Room », réalisée en Italie en 2017 et publiée sous forme de livre en 2025. Ann Ray et Adam Russell-Jones se sont rencontrés en 2017. La photographe explique que cette série « raconte en images une extraordinaire séance de photographie avec l’artiste Adam Russell-Jones, qui a duré deux jours ». Elle précise : « Ce n’est pas un livre de danse, c’est un livre qui traite de l’engagement, du destin, des sentiments humains, avec une honnêteté radicale », avant de s’interroger : « Allégorie de la vie ? »

Plusieurs images de cette série sont présentées dans l’exposition. Le cadre de leur réalisation en Italie rappelle certains espaces de la galerie. L’une d’elles a d’ailleurs été choisie comme visuel de communication de Fragile. Les mains d’Adam Russell-Jones évoquent également le geste de protection qui traverse tout le parcours.

Dans un recoin, sans doute un ancien passage, trois cyanotypes renvoient aux procédés pictorialistes présentés de l’autre côté de la salle.

On retrouve avec émotion Pale Blue Eyes / Lee Alexander McQueen (Londres, 1998). Ce cyanotype faisait partie de « Les Inachevés – Lee McQueen », présenté aux Rencontres en 2018. Il avait également été montré en 2023 dans la chapelle du Grand-Prieuré de l’Ordre de Malte, lors de l’exposition « Portraits – La collection Bachelot » au musée Réattu d’Arles.

Le cartel est enrichi de quelques précisions :

« Lee Alexander McQueen était passionné par les cyanotypes que lui montrait Ray, il les appelait « your blue prints ».
Il demanda à Ray en 1998 de fabriquer autant de versions que possible, en cyanotypes, de ce portrait qu’il aimait. Ray en réalisa plus de 20 différents. Elle donna le premier à McQueen, il resta plus de 10 ans dans l’atelier McQueen à Londres.
Elle en a également donné un à son fils après le suicide de McQueen en 2010. Un exemplaire se trouve dans la Collection Florence & Damien Bachelot, un autre dans la Collection permanente du Victoria & Albert Museum à Londres, et un troisième dans la Collection permanente du Musée Reattu
».

Ce portrait d’Alexander McQueen est accompagné de deux autres cyanotypes. Le premier représente Stella Tennant, mannequin au look androgyne issu d’une famille de l’aristocratie britannique. Icône de la mode dans les années 1990, elle a travaillé notamment avec Karl Lagerfeld, Gianni Versace, John Galliano et bien entendu pour Alexander McQueen.

Le second, Variations sur Borderline I – La diseuse de bonne aventure (Paris, 2001), appartient à une série de photographies analogiques et de cyanotypes réalisée cette année-là. Le terme « borderline » semble avoir été un clin d’œil complice partagé par l’artiste avec son entourage.

Le bleu de tes veines, le rouge de mon sang

La séquence suivante constitue une première constellation d’images. Elle est surmontée d’une citation poétique et énigmatique d’Ann Ray, également utilisée comme titre d’une photographie numérique de 2020.
Les six photographies de ce « nuage » s’organisent autour de Solid Cloud IX, une composition écarlate réalisée en 2024. Elle appartient à la série , qui partage avec certains des « Labyrinths » des fonds d’un rouge intense.

La série « Clouds », réalisée entre 2022 et 2024, « explore l’impermanence au sens large et la fragile possibilité de l’espoir », explique Ann Ray. Pour ce neuvième nuage, les papiers japonais Izumo Mingei et Echizen, teintés d’encres, paraissent danser et se fondre dans l’incandescence. « Le rouge de ton sang, le bleu de tes veines. Et puis, un rêve », écrit l’artiste sur Instagram.

Un tirage argentique d’après négatif original, réalisé par Didier Léger et rehaussé de peinture à l’huile, montre Nicolas Le Riche et Wilfried Romoli. Violente Tendresse (Paris, 2005) appartient aux nombreuses images réalisées par Ann Ray autour de l’Opéra national de Paris.

Le flou des gestes et les traces de peinture qui encadrent les deux danseurs rendent difficile l’identification de la scène. La date du cliché pourrait laisser penser à une répétition des Épousés, chorégraphie de Kader Belarbi inspirée des lettres de Vincent à Théo. La photographie sans ses rehauts de peinture est reproduite dans l’ouvrage Nicolas Le Riche, publié en 2008 aux éditions Gourcuff.

Sur la droite, un cibachrome tiré par Roland Dufau, Precious Threads (Kyoto, 1996) évoque peut-être le séjour japonais qui constitue un moment de bascule dans le parcours de l’artiste. Ann Ray abandonne alors une carrière dans la banque pour se consacrer à la photographie. Elle propose à Givenchy de réaliser gratuitement la couverture photographique de leur défilé à Tokyo. Suivront les rencontres avec John Galliano, puis Lee McQueen.

Sous cette « nature morte » de fils précieux, une énigmatique ligne bleue fait basculer l’étonnante composition produite par une applique murale de style rétro sur un mur tendu de toile rouge. Blue Red I (Paris, 2026) n’est pas sans évoquer les ambiances mystérieuses du cinéma de David Lynch.

Sous la photographie qui donne son titre à la séquence, Le bleu de tes veines, le rouge de mon sang, 2020, Ann Ray a choisi d’accrocher une épreuve de dimensions comparables montrant une scène du célèbre Sacre du printemps de Pina Bausch. Eleonora Abbagnato porte la robe rouge sang de l’Élue, rôle également interprété par Alice Renavand.

Dernier cliché de cette série, un portrait du violoniste Daniel Lozakovich le montre abandonné à ses rêves dans un canapé de velours rouge.

Petite salle à gauche

On retrouve le violoniste Daniel Lozakovich éveillé avec son Stradivarius de 1713 dans la petite salle aux murs de pierres apparentes. À propos de leur rencontre, Ann Ray confie sur Instagram :

« Ce fut une révélation en 2024, et depuis, assister à de nombreux concerts magnifiques à Palerme, Paris ou Vienne a été une source de joie inépuisable. Un véritable régal pour l’âme. Bien sûr, ce fut un privilège de photographier Daniel. Avec la photographie argentique : l’art pour l’art, ou des images intemporelles pour un talent intemporel ».

La photographe signe également le portrait du musicien reproduit sur la couverture du disque Lost to the Word, récemment publié chez Warner Music avec la pianiste Hélène Mercier.

Dans ce petit cabinet, la photographie argentique et les tirages réalisés par Hervé Caté et Didier Léger s’imposent avec délicatesse.

Aux côtés de Daniel Lozakovich, Ann Ray et le galeriste ont choisi d’accrocher un portrait intitulé Annabel Lee, réalisé au Big Sky Studio de Londres en 2012. L’image fait écho au dernier poème d’Edgar Allan Poe et aux liens profonds de l’artiste avec l’univers d’Alexander McQueen et d’Annabelle Neilson.
Annabelle Neilson, muse et amie proche du couturier, avait participé à plusieurs de ses défilés. Elle se tient ici devant un tissu doré que McQueen avait confectionné pour elle et brodé du poème de Poe.

Sur la gauche, plusieurs tirages argentiques réalisés par Hervé Caté réunissent des sujets très différents. Quelques roses abandonnées sur un toit à New York côtoient un portrait de Nathalie Ziegler au milieu de ses créations en verre. Viennent ensuite les sculpteurs britanniques Sue Webster et Tim Noble, allongés parmi des scooters et des motos à Paris.

Cette série d’images précède le portrait du chef d’orchestre gréco-russe Teodor Currentzis, couché sur la scène de l’Opéra de Paris. L’ensemble peut être envisagé comme une méditation sur l’abandon et le lâcher prise à l’exception toutefois de l’éruptive Nathalie Ziegler.

En face, deux tirages réalisés par Didier Léger présentent des scènes liées à la danse. Petrouchka / Jérémie Bélingard (Paris, 2007) montre le danseur dans le rôle de Petrouchka, probablement dans la chorégraphie de Michel Fokine.

La seconde photographie porte le titre énigmatique For Once Chronos Was Defeated. Réalisée à l’Opéra Garnier en 2008, elle montre probablement Nicolas Le Riche répétant le Boléro de Maurice Béjart.

Autour de la cour

Le parcours se poursuit dans les coursives largement ouvertes sur la cour. Il débute par deux compositions accrochées au seuil de ce nouvel espace. La première est sans doute l’une des plus anciennes de la série « Labyrinths ». Son fond sombre contraste avec le rouge des œuvres les plus récentes. Des papiers japonais aux textures diverses s’accumulent dans un dédale où le regard se perd dans une profondeur troublante et impalpable.

La seconde, Weight of Soul (2025) est proche de la composition accrochée dans la première salle, à proximité de la porte-fenêtre donnant sur la cour. Elle semble annoncer la série des « Gratitudes », que l’on découvre en fin de parcours. La simplicité et l’élégance de la ligne d’encre qui serpente sur le papier japonais évoquent un mouvement délicat.

En écho à des fragments d’œuvres très proches, Ann Ray partageait au début de l’année sur Instagram plusieurs réflexions qu’Andy Neyrotti a en partie repris dans l’addendum de son texte :

« Ma () est un terme japonais qui signifie « intervalle », « espace », « durée », « distance ». Son kanji symbolise un soleil entouré par une porte. Il fait référence aux variations subjectives du vide (silence, espace, durée, etc.) qui relie deux objets, deux êtres, deux phénomènes séparés.
Philosophiquement, le Ma renvoie à un intervalle – ou, plus généralement, un espace délimité a priori – qui est vide dans sa nature première et souvent dans son devenir, tout en offrant des potentialités de remplissage et d’hébergement.
Pour la philosophe Noriko Hashimoto, le silence du Ma est le résultat d’une concentration parfaite, la cristallisation d’un pouvoir d’intériorisation en tant qu’être.
Le vide dans l’art japonais n’est donc pas le néant, contrairement à une interprétation erronée largement répandue en Occident
».

Face à ces deux compositions, un cibachrome intitulé Path of Light, réalisé en Chine en 1997, évoque le passage de l’artiste par la Grande Muraille et fait écho à ces réflexions sur l’espace et le vide.

Froissé. Frisson, c’est pareil

Au-dessus de l’escalier qui conduit vers les sous-sols, une seconde constellation réunit une quinzaine d’images. Elle est précédée d’une nouvelle citation d’Ann Ray.

Surmontés par Red Birds, photographie numérique de 2020 montrant une des premières compositions d’Ann Ray, les tirages réunissent des artistes proches de la photographe. Les mains y esquissent ou affirment souvent un geste de protection.
Faut il considérer les roses blanches de Roses Are White (Londres, 2018) et le coquelicot de Poppy I (France, 2010) comme des exceptions ou des bizarreries ? Pas si sûr… Leurs pétales fragiles ne peuvent-ils pas être considérés comme une autre forme de protection ?

Parmi les images présentées figure Untitled / Guillaume Diop, réalisée dans le Finistère en 2026. Ann Ray commente ainsi cette série réalisée au début de l’année : « Au cœur de la beauté brute de ma terre natale. Un cadre idéal pour une âme magnifique et un artiste merveilleux. Nous avions tous deux besoin de prendre l’air, je crois. De liberté, rien de moins ».

La séquence rassemble également les mouvements de Dorothée Gilbert, d’Adam Russell-Jones et d’Annabelle Neilson. On remarque aussi la silhouette en contre-jour et en reflet de Sylvie Guillem à Saint-Paul-de-Vence, les mains de Lillian Bassman autour de son visage et celles de Bibiana Beglau endormie.

Ann Ray – Fragile à la galerie Space Between, Arles. Untitled / Dorothee Gilbert. Opéra de Paris, Classe C, 2023. Tirage Fine Art baryté. Photographie digitale Leica Monochrom. 15 cm x 20 cm ; Untitled / Adam Russell-Jones in “The Blue Room” series. Italy, 2017. Tirage Fine Art baryté. Photographie digitale Leica Monochrom. 13 cm x 18 cm. Untitled / Sylvie Guillem. Saint-Paul-de-Vence, 2014. Tirage Fine Art baryté. Photographie digitale Leica Monochrom. 13 cm x 18 cm ; Annabel I. Big Sky Studio, London, 2012. Tirage argentique d’après négatif original par Hervé Caté. 36 cm x 54 cm sur 50 cm x 60 cm ; Untitled / Bibiana Beglau. Paris, 2013. Tirage Fine Art baryté. Photographie digitale Leica Monochrom. 30 cm x 40 cm

Parmi ces images figurent le magnifique tirage lith qui donne son titre à l’exposition, Fragile, Londres, 1998, ainsi qu’un troublant bromoil, Untitled, Paris, 2001.

Ann Ray – Fragile à la galerie Space Between, Arles. Fragile. Londres, 1998. Vintage. Tirage argentique lith d’après négatif original par l’artiste. 18 cm x 27 cm ; Untitled. Paris, 2001. Vintage. Bromoil. Procédé pictorialiste. Peinture à l’huile réalisée avec des encres de lithographie à la main, d’après négatif original, par l’artiste. 18 cm x 24 cm

La séquence se termine avec White Page, une composition de 2021 dans laquelle Ann Ray associe papiers japonais, encres, verre et poème sur une toile de lin, affirmant ainsi « qu’une page blanche n’est jamais blanche ».

Tous ces mots non-dits / tous ces mots dedans

Passée la volée de trois marches qui marque le milieu de la coursive, quatre photographies sont réunies autour d’une nouvelle citation poétique et sibylline d’Ann Ray.

Trois de ces images évoquent le travail réalisé par la photographe avec le danseur Hugo Marchand à la Villa Médicis au début de l’année. Ces séances paraissent s’inscrire dans un projet ambitieux, sans doute un prochain film, « sur les artistes, le langage et les promesses – du moins, celles que nous nous faisons à nous-mêmes », précise Ann Ray.

Le travail avec Hugo Marchand semble avoir été marqué par leurs « tentatives communes d’abandonner le beau afin d’approcher le vrai ». Les deux photographies qui lui sont consacrées en témoignent. L’une d’elles, vraisemblablement endommagée lors de l’accrochage, exprime jusque dans sa présentation la fragilité qui traverse l’exposition.

Un peu à l’écart, la troisième image est plus mystérieuse. Pourquoi ce coin de salon vide de toute présence humaine ? Les habitué·es de la Villa Médicis reconnaîtront peut-être les tons jaunes lumineux du canapé et des fauteuils de Jean-Albert Lesage. Ces meubles, issus du Mobilier national, appartiennent au salon Lili Boulanger, réaménagé en 2023 dans le cadre du projet « Réenchanter la Villa Médicis », conduit par India Mahdavi à l’invitation de Sam Stourdzé.

Lors de son séjour romain, Ann Ray a réalisé dans ce salon plusieurs portraits du directeur de la Villa qui fut également le commissaire de l’exposition Les Inachevés en 2018. Sam Stourdzé est sans doute un facilitateur essentiel du projet mené par Ann Ray à L’Académie de France à Rome, dans la poursuite d’« un désir un peu fou, scrutant l’âme humaine à travers l’expression de son art, transporté par la magie du lieu : murs évocateurs, escaliers mystérieux, secrets invisibles, lumière céleste ».

Dans cette brève séquence, la présence de Potatoes Eaters, Montreuil, 2004, reste plus énigmatique.

Côté cour, une citation de Wim Wenders accompagne un cibachrome montrant une scène nocturne à Tokyo en 1996 : « Les anges d’aujourd’hui, ce sont tous ceux qui s’intéressent aux autres avant de s’intéresser à eux-mêmes ».

Cette photographie précède un portrait de Michelle Hicks, mannequin et actrice. Une image qui pourrait avoir joué un rôle important pendant la période du confinement, au cours de laquelle Ann Ray a « déconstruit, déchiré souvent, assemblé patiemment, écrit, collé. Et bien d’autres choses encore »…

Comme une fenêtre ouverte, sur soi ou sur le monde

Au fond de la galerie, une nouvelle constellation d’images est surmontée d’une affirmation inspirée du concept japonais Uchi & Soto. Uchi (内), l’intérieur, le foyer, et Soto (外), l’extérieur, le monde, désignent un concept fondamental de la société japonaise qui distingue le cercle intime du reste du monde.

Dans cette dizaine d’œuvres, le monde semble effectivement occuper une place plus importante que dans la première partie de l’exposition.

L’ensemble débute avec l’une des plus anciennes compositions présentées à Arles. Palimpseste n°1 (2019) assemble sur un panneau de bois des papiers japonais, des encres japonaises, des poèmes et une photographie argentique. La photographie reste alors très présente, comme l’écriture manuscrite.

À l’occasion de l’ouverture du compte Instagram @annray_21grammes consacré à ses compositions et collages, Ann Ray écrivait :

« J’ai commencé à créer des compositions sur toile et bois en 2019. Ces compositions étaient présentes dans mon esprit et mes carnets depuis plus de 10 ans. J’utilise uniquement des matériaux d’exception : des papiers rares faits main (Japon : Izumi Mingei, Echizen, Gampi, papiers Turner, papier du Bhoutan), des encres japonaises, de l’huile extra-fine, du verre, des fragments de photographies argentiques – parfois –, et de l’or pur, de l’argent pur et du platine, pour leur beauté intrinsèque et pour la pérennité des œuvres ».

Deux photographies prises au Vietnam en 1996 et deux autres à New York en 2024 accompagnent une grande Forêt primaire de 2020. Un cibachrome, Untitled (Japan, 1996) et de manière assez inattendue une planche contact montrant les répétitions du ballet Les Épousés avec Nicolas Le Riche et Lader Belarbi en 2004 complètent l’ensemble.

Ann Ray – Fragile à la galerie Space Between, Arles. Untitled. Vietnam, 1996. Tirage argentique d’après négatif original par Hervé Caté. 40 cm x 60 cm ; Untitled. New York, 2024. Tirage Fine Art sur papier mat Hahnemühle. Photographie digitale. 30 cm x 40 cm ; Untitled. New York, 2006. Tirage argentique d’après négatif original par Hervé Caté. 30 cm x 40 cm ; Untitled. Vietnam, 1996. Tirage argentique d’après négatif original par Hervé Caté. 36 cm x 54 cm ; Untitled. Forêt primaire, 2020. Tirage papier baryté Hahnemühle. Photographie digitale. 80 cm x 120 cm ; Untitled. Japan, 1996. Tirage Cibachrome par Roland Dufau. 30 cm x 40 cm

Au-dessus, sur le linteau, Willem Dafoe nous regarde avec étonnement, comme le petit garçon qui semble sortir de son lit dans Morning Whisperer (Vietnam, 1996).

Est-ce que les nuages existeront toujours ? – Ann Ray

Dans la seconde coursive, la dernière constellation est construite autour d’un grand tirage numérique réalisé sur une plage du Finistère au début de l’année. Walking On Clouds / Guillaume Diop montre le danseur comme s’il marchait sur les nuages.

Ici, l’accrochage établit des rapprochements entre photographies et compositions à partir de formes et de couleurs. La verticalité d’Alice Renavand, vêtue d’une robe rouge dans un solo chorégraphié par Pina Bausch, répond à une ligne rouge qui traverse horizontalement une composition de 2023. Celle-ci associe papiers japonais, encres japonaises et argent pur.

Ann Ray – Fragile à la galerie Space Between, Arles. Untitled / Alice Renavand – solo dans Orphée & Eurydice chorégraphié par Pina Bausch. Finistère, France, 2022. Tirage Fine Art C-Print sur papier baryté Hahnemühle. Photographie digitale. 36 cm x 48 cm ; Untitled, 2023. Composition sur toile. Papiers japonais, encres japonaises, argent pur. 30 cm x 60 cm

Des oiseaux dans le ciel de Biarritz dialoguent avec Nuage, une composition réalisée en 2023.

Ann Ray – Fragile à la galerie Space Between, Arles. Untitled, Biarritz, 2013. Tirage Fine Art C-Print sur papier baryté Hahnemühle. Photographie digitale. 30 cm x 45 cm ; Nuage, 2023. Composition sur toile Papiers japonais, encres japonaises, argent pur. 30 cm x 50 cm

Les nuances de gris et la forme de Shape of Soul I (2025), composée de papiers japonais Izumo Mingei et d’encres sur papier Turner rehaussée de platine, font écho aux formes et aux teintes de Soul Anatomy III, 2022, un tirage baryté peint à l’huile.

Ann Ray – Fragile à la galerie Space Between, Arles. Shape of Soul I, 2025. Œuvre sur papier Turner handcrafted, papiers japonais Izumo Mingei, encres japonaises, platine pur ; Soul Anatomy III, 2022. Tirage baryté & peinture à l’huile. Sur panneau de bois. 40 cm x 50 cm

Sur la droite, un portrait aérien de Sylvie Guillem à Saint-Paul-de-Vence, Joy / Sylvie Guillem, est accompagné d’un texte d’Ann Ray qui sonne comme une conclusion :

« Si seulement on pouvait embrasser la lumière, ne serait-ce qu’une fois ; s’enivrer d’un regard visible ou invisible; exprimer toute la gratitude du monde – non pour ce que fait quelqu’un, mais au contraire pour ce qui compte, pour l’essence de l’être, pour ce qui est. Une présence ».

Pour terminer…

Le parcours se termine autour d’une table de jardin où est présenté le catalogue de l’exposition.

Sur le mur décrépi, à droite de la fenêtre qui ouvre sur la cour, Ray of Light / Adam Russell-Jones, de la série « The Blue Room », visuel choisi pour l’exposition, trouve naturellement sa place.

Fallait-il accompagner cette image avec celle montant Bibiana Beglau devant un ouverture et Friedemann Vogel allongé parmi le groupe sculpté des Niobides dans les jardins de la Villa Médicis ?

À gauche, une composition très récente, Gratitude XIII (2026) occupe un emplacement idéal. Sur Instagram Ann Ray accompagne sa reproduction par ce commentaire :

« C’est assurément l’un des mots — ou plutôt l’un des sentiments — que nous devrions éprouver en permanence, je suppose. Il s’agit donc d’une série initiée en 2022, qui se poursuit et continuera d’évoluer. J’ai réalisé ce tableau en 2026. Intitulé « XIII », il est exposé sur ce mur magique à Arles, dans le cadre de l’exposition « Fragile ». Source de joie, je l’espère, et promesse d’élévation. Je souhaite que vous puissiez le ressentir, et recevoir tout ce que je… Ce que nous y mettons — magnifié par cet étrange et splendide mur. Nous sommes tous fragiles, et c’est très bien ainsi ».