Saodat Ismailova – Amanat, La Forêt sacrée à Luma Arles


Les Forges, jusqu'au 10 janvier 2027


Parmi les nombreuses expositions proposées cet été à Arles, « Amanat, La Forêt sacrée» de Saodat Ismailova s’impose comme l’une des plus réussies. Pour cette présentation largement composée d’œuvres commandées et produites par LUMA Foundation, parfois en collaboration avec le Swiss Institute de New York et la Kunsthalle de Bern, l’institution arlésienne déploie des moyens techniques exceptionnels.

Qualité des projections et de la restitution sonore, confort des espaces, tout concourt à créer les conditions d’une perception excellente. Rarement, un dispositif aura été aussi justement adapté aux œuvres qu’il accueille. Les films de Saodat Ismailova demandent du temps, de la disponibilité et une attention soutenue. En retour, ils offrent une expérience d’une rare intensité.

Une cinéaste qui filme les mémoires invisibles

Née en 1981 en Ouzbékistan, Saodat Ismailova appartient à une génération qui a grandi dans les dernières années de l’Union soviétique avant de voir émerger les États indépendants d’Asie centrale. Formée à Tachkent puis au Fresnoy, elle développe depuis une vingtaine d’années une œuvre située à la frontière du cinéma, de l’installation et de la recherche. Son travail est aujourd’hui largement reconnu sur la scène internationale, aussi bien dans les grandes expositions que dans les festivals consacrés au cinéma d’auteur.

Son œuvre ne relève pourtant ni du documentaire ni de la fiction au sens traditionnel. Elle construit un territoire où les récits historiques, les traditions orales, les croyances, les paysages et les souvenirs personnels dialoguent sans hiérarchie. Chaque film procède d’un long travail de collecte et d’immersion. L’artiste écoute des récits transmis de génération en génération, consulte des archives, rencontre des spécialistes des traditions mystiques et populaires, des habitantes et habitants, des scientifiques ou des gardiens de lieux sacrés. Ces matériaux ne servent jamais à illustrer un discours. Ils deviennent la matière même d’une écriture cinématographique qui laisse coexister plusieurs régimes de réalité.

Saodat Ismailova revendique d’ailleurs une approche profondément sensorielle. Elle ne cherche pas à démontrer, mais à faire éprouver. Ses films avancent selon un rythme lent qui invite le regard à s’attarder sur les gestes, les visages, les sons ou les variations de la lumière. Cette temporalité permet d’accueillir les images autrement. Les récits se construisent moins par accumulation d’informations que par résonances successives.

Le paysage occupe une place essentielle dans cette démarche. Loin de constituer un simple décor, il devient un véritable acteur des œuvres. Une montagne, une forêt, une rivière ou une cascade conservent les traces des générations qui les ont traversées. Les légendes, les pratiques spirituelles et les bouleversements politiques continuent d’y affleurer. Chez Saodat Ismailova, la mémoire ne réside pas uniquement dans les archives. Elle s’inscrit aussi dans les territoires, les végétaux, les animaux et les éléments naturels.

Cette attention portée aux formes de transmission irrigue l’ensemble de son travail. Qu’il s’agisse d’une histoire familiale, d’un savoir spirituel ou d’une croyance populaire, rien n’apparaît comme définitivement acquis. Chaque génération reçoit un héritage qu’elle doit préserver avant de le transmettre à son tour. Cette idée, au cœur de nombreuses cultures d’Asie centrale, trouve dans Amanat une expression particulièrement aboutie.

Une forêt comme territoire de mémoire

L’exposition présentée dans l’ancien atelier des Forges à Luma Arles prend pour point de départ la forêt d’Arslanbob, au Kirghizistan, l’une des plus vastes forêts naturelles de noyers au monde. Ce territoire constitue aujourd’hui un espace où se croisent réalités écologiques, activités économiques, traditions religieuses et récits légendaires. Les transformations provoquées par l’exploitation des ressources, le changement climatique ou les usages concurrents du site s’y mêlent à une mémoire beaucoup plus ancienne, portée par les mythes et les pratiques spirituelles.

Le titre de l’exposition renvoie au mot amanat, issu de l’arabe amānah, présent également dans plusieurs langues d’Asie centrale. Il désigne ce qui est confié à quelqu’un sans jamais lui appartenir véritablement. Il ne s’agit pas d’une possession, mais d’une responsabilité temporaire envers celles et ceux qui viendront après.
Cette notion irrigue l’ensemble du parcours. Les œuvres interrogent les multiples formes de transmission entre générations, mais aussi entre les êtres humains et leur environnement. Les récits circulent entre les vivants et les morts, les rêves rejoignent les souvenirs, les paysages deviennent les dépositaires d’histoires anciennes tandis que les archives dialoguent avec les images filmées aujourd’hui.

Plutôt que d’organiser ces œuvres selon un déroulement chronologique, l’exposition construit progressivement un réseau d’échos entre plusieurs temporalités. Les films les plus récents répondent à des réalisations antérieures. Les sculptures, les installations lumineuses et les photographies prolongent certaines séquences ou en annoncent d’autres. Peu à peu se dessine un ensemble particulièrement cohérent où chaque œuvre éclaire les précédentes autant qu’elle prépare les suivantes.


Une scénographie pensée comme une expérience

La réussite d’Amanat, La Forêt sacrée tient autant à la qualité des œuvres qu’à la manière dont elles sont présentées. L’exposition ne juxtapose jamais films, sculptures, photographies et installations lumineuses. Elle compose un parcours d’une remarquable fluidité où chaque œuvre prépare la suivante. Les changements d’échelle des projections, l’alternance entre espaces ouverts et salles de projection, les respirations ménagées par les sculptures et les œuvres lumineuses accompagnent progressivement le visiteur vers une autre manière de regarder.

Cette attention portée au parcours rejoint la conception que Saodat Ismailova se fait de l’exposition. L’espace n’est jamais un simple contenant. Il participe pleinement de l’œuvre. Chaque salle possède sa présence propre et modifie la manière dont les images sont perçues. Les dispositifs imaginés pour Seven Sleepers et Arslanbob, où le public est invité à s’allonger, traduisent parfaitement cette conviction. Il ne s’agit pas seulement d’offrir davantage de confort. En modifiant la position du corps, l’artiste transforme aussi la qualité de l’attention. Lorsque le corps ralentit, le regard devient plus disponible aux images et aux sons.

Dès l’entrée, Swan Lake (2025) impose la qualité exceptionnelle de l’écriture cinématographique de Saodat Ismailova. Projeté en diptyque, le film mêle extraits de cinéma d’Asie Centrale, archives télévisées et images documentaires de la fin de l’Union soviétique. Les images de fiction répondent aux surprenantes séances d’hypnose collective diffusées par la télévision en 1989. Son montage organise la circulation entre ces matériaux avec une remarquable discrétion. Les archives ne viennent jamais illustrer un discours historique. Sorties de leur contexte d’origine, elles retrouvent une force d’évocation inattendue et dialoguent avec la fiction sans que leurs frontières demeurent tout à fait stables. Jamais illustratives, ces images cessent d’être de simples documents. Elles demeurent pleinement actives et nourrissent une réflexion sur les pouvoirs du cinéma lui-même. Le film est dédié à la génération née pendant la perestroïka, celle à laquelle appartient Saodat Ismailova.

Le parcours change ensuite de nature avec As We Fade (2024) dans un dispositif qui n’est pas sans rappeler celui imaginé par Bill Viola pour The Veiling (1995). Les projections traversent vingt-quatre panneaux de soie suspendus, correspondant aux vingt-quatre images qui composent une seconde de film. Le visiteur ne regarde plus simplement une projection. Il traverse physiquement les images. Les silhouettes apparaissent, disparaissent et se superposent au fil des déplacements. Cette installation constitue un véritable seuil. Elle ralentit la marche et prépare l’entrée dans un autre rapport au temps.

Quelques mètres plus loin, Sharshara (2026) occupe toute la hauteur des anciennes Forges entre les deux escaliers. La cascade sacrée filmée au fil des saisons accompagne naturellement l’ascension vers l’étage. Les métamorphoses de l’eau, de la glace et de la végétation s’inscrivent dans un mouvement continu que prolonge une bande sonore d’une remarquable subtilité et précision. Lorsque la voix d’une femme vient se mêler au fracas de la chute d’eau, l’image atteint une intensité presque physique sans jamais céder au spectaculaire. Sharshara accompagne ensuite la déambulation au travers de trois ouvertures aménagées dans une cimaise.

À l’étage, le parcours alterne ensuite espaces de projection et respirations. Les sculptures Amanat, entrusted, Amanat, held et Amanat, received, les installations lumineuses Threshold et Unfading, ainsi que la série photographique The Letters ne constituent jamais de simples parenthèses. Chacune prolonge discrètement les thèmes développés dans les films. Elles rappellent qu’une transmission peut prendre la forme d’une graine, d’un mot, d’une lumière ou d’une écriture. Leur présence ménage également des pauses bienvenues entre les œuvres vidéos, sans rompre la continuité du récit.

Le cœur de l’exposition est naturellement constitué par les trois films Amanat (2026), Seven Sleepers (2026) et Arslanbob (2023) qui développent chacun une approche différente de la forêt d’Arslanbob, sans jamais répéter un même point de vue. Le premier explore la transmission entre les générations à partir de la légende fondatrice de la forêt. Le deuxième fait du sommeil un espace de passage entre plusieurs temporalités. Le troisième résulte du premier voyage de Saodat Ismailova au cœur de cette forêt. Ensemble, ils composent moins une trilogie qu’une série de variations autour d’un même territoire.

Le film Amanat constitue sans doute le point d’équilibre de l’exposition. La narration y demeure volontairement ouverte. Les gestes comptent davantage que les explications. Les personnages se déplacent dans la forêt avec une évidence presque silencieuse. La transmission de la mémoire passe autant par les corps que par les paroles. Les rêves s’inscrivent dans la continuité du réel sans qu’il soit jamais nécessaire d’en marquer les frontières. Cette fluidité est l’une des grandes qualités du cinéma de Saodat Ismailova.

Avec Seven Sleepers, l’artiste pousse encore plus loin cette suspension du temps. La salle invite le public à s’allonger pour regarder le film. Les images, les bruissements de la forêt et les respirations deviennent progressivement enveloppants. L’attention se déplace. On ne regarde plus seulement le film, on l’habite.

Le parcours s’achève avec le magistral triptyque panoramique d’Arslanbob (2023). Dans cette vaste salle, l’installation atteint une ampleur qui ne cherche pourtant jamais à impressionner. Les trois écrans ouvrent un espace où se mêlent paysages, récits oraux et miniatures anciennes. Les voix semblent circuler d’une image à l’autre tandis que la forêt devient progressivement un territoire mental autant qu’un lieu réel. Rarement une installation vidéo parvient à conjuguer une telle ampleur avec autant de retenue.

L’ensemble bénéficie d’une qualité de présentation exceptionnelle. Les projections utilisent un matériel de très haut niveau. Les images conservent une profondeur et une précision remarquables jusque dans les scènes les plus sombres.
Chez Saodat Ismailova, la bande sonore possède une autonomie remarquable. Les voix, le vent, l’eau, les bruissements de la forêt ou les silences composent un véritable espace d’écoute. Le son ne redouble jamais l’image. Il la prolonge, l’anticipe ou la déplace. Cette écriture sonore participe pleinement à la narration et explique en grande partie la sensation d’immersion que procurent les films. Cette exigence explique l’importance accordée par LUMA Arles aux conditions de projection. Chaque salle bénéficie d’un traitement acoustique particulièrement soigné qui supprime les réverbérations et isole les différents espaces sonores. Les œuvres peuvent ainsi être vues et entendues dans des conditions rarement réunies dans une exposition.

Saodat Ismailova - Amanat, La Forêt sacrée, 2026. Les Forges, LUMA Arles. © Victor&Simon - Grégoire d’Ablon
Saodat Ismailova – Amanat, La Forêt sacrée, 2026. Les Forges, LUMA Arles. © Victor&Simon – Grégoire d’Ablon

Cette attention portée aux conditions de présentation n’a rien d’accessoire. Elle accompagne le projet artistique de Saodat Ismailova. Son cinéma repose sur des variations infimes de lumière, sur l’épaisseur des silences, sur la circulation des voix, du vent ou de l’eau. La moindre pollution sonore affaiblirait cette expérience. LUMA Arles met ici en œuvre les moyens techniques nécessaires pour que ces œuvres puissent être vues et entendues dans des conditions optimales.

Les textes de salle participent eux aussi à cette réussite. Le texte d’introduction fournit les repères indispensables sans enfermer les œuvres dans une interprétation unique. Les cartels développés qui accompagnent chaque pièce apportent des informations précieuses sur les références historiques, les légendes ou les conditions de réalisation. Ils enrichissent la visite sans jamais se substituer à l’expérience sensible.

« Amanat, La Forêt sacrée » demande un engagement inhabituel. Ce n’est pas une exposition que l’on parcourt rapidement. Les films représentent à eux seuls plus de trois heures de projection. Vouloir les survoler reviendrait à passer à côté de ce qui fait leur force. Cette durée fait pourtant partie intégrante du projet. Saodat Ismailova ne cherche pas à retenir le visiteur devant des images spectaculaires. Elle lui propose une autre expérience du temps.

Grâce à l’engagement de Vassilis Oikonomopoulos, de Martin Guinard et de l’équipe de production dirigée par Luz Gyalui, LUMA Arles réunit les conditions techniques et spatiales qui permettent à cette proposition d’atteindre toute son intensité. Peu d’expositions accordent aujourd’hui une telle attention à la manière dont les œuvres sont regardées et écoutées. C’est cette exigence, autant que la qualité des films eux-mêmes, qui fait d’« Amanat, La Forêt sacrée » l’une des propositions les plus abouties et une des expériences les plus marquantes de la saison arlésienne.

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Voir les échanges entre Donatien Grau, Saodat Ismailova, Hans Ulrich Obrist et Martin Guinard la conversation entre Saodat Ismailova et Martin Guinard enregistrés à LUMA Arles lors du symposium « Récits de superstition et de magie » en 2024
Voir également sa rencontre avec la Tate autour de son film The Haunted, 2017