En cet fin d’été caniculaire, Marseille était à nouveau le point de convergence de la scène artistique internationale. Pour ce dernier week-end du mois d’août 2026, la Friche la Belle de Mai accueillait Art-o-rama dans une ambiance lourde et humide. En vingt ans le salon s’est imposé incontestablement comme l’un des rendez-vous les plus singuliers, exigeants de l’art contemporain en Europe.
Un non-anniversaire
L’édition précédente avait rendu hommage à Roger Pailhas, figure majeure du monde de l’art et fondateur d’Art Dealers, disparu en 2005. Le salon aurait pu célébrer cette année son vingtième anniversaire. Mais comme l’explique l’équipe de Fræme dans son communiqué de presse : « Si 2026 marque la 20ème édition, un chiffre rond qui demanderait à être célébrée, nous célèbrerons nos 20 ans l’année prochaine, en 2027. L’édition de 2020 ne s’étant pas tenue dans sa forme habituelle, même si des propositions en ligne et à Marseille ont eu lieu ». Il faudra donc attendre 2027 pour fêter un vingtième non-anniversaire d’Art-o-rama… Toutefois, Olivier Lubeck, plasticien du super8, propose une installation in situ composée de vingt projections pour donner vie à l’affiche où se déploie la carte du territoire d’Art-o-rama. Un homme et une femme y rejouent la Création d’Adam, tandis qu’un autre personnage proclame au-delà des remerciements, une ode à la vie, symbolisée en lettre d’or par le mot Habitabilité en référence au Principe habitabilité imaginé par Baptiste Morizot et Laurent Neyret, pendant une résidence à La Villa Médicis en février 2026. À l’heure de l’intelligence artificielle, le super8 affirme à l’entrée de la Cartonnerie un geste de résistance sans doute une peu dérisoire…


Cette année, la Cartonnerie réunissait sur un même plateau les galeries, les éditeur·ices ainsi que les projets invités et associés, sans hiérarchie ni distinction. On ne peut que saluer cette initiative et ce décloisonnement, qui offraient de nouvelles respirations au salon.
On peut toutefois regretter que certains projets associés et les lauréat·es du Show Room Art restent cantonnés dans l’étroit Studio, un peu à l’écart. La section Design et les lauréat·es du Show Room Design occupent, quant à eux, toujours l’espace du Grand Plateau. Mais, comme le soulignait très justement le directeur d’Art-o-rama, il est impossible de déplacer les murs de la Cartonnerie.
On peut également saluer l’organisation exemplaire du salon et l’engagement de l’équipe réunie par Fræme autour de son directeur Jérôme Pantalacci, avec : Camille Cousin, Émilie Feys, David Ulrichs, Nadia Fatnassi, Enzo Gosselin, Benjamin Marianne, Emeline Anne, Audrey Loridan.
En mêlant artistes confirmé·es et émergent·es, pratiques locales et propositions internationales, Art-o-rama s’est une nouvelle fois imposé comme l’un des rendez-vous incontournables de la rentrée de l’art contemporain à Marseille. Fidèle à son histoire, le salon reste ouvert aux formes artistiques les plus actuelles.
Héritier d’Art Dealers, le salon avait su faire preuve de beaucoup d’audace jusqu’au réaménagement de la Cartonnerie. Les présentations semblent depuis avoir gagné en sagesse et en normalité. À chaque édition, on retrouve toutefois quelques accrochages novateurs et, plus rarement, des scénographies originales et téméraires.
À lire ci-dessous, quelques impressions, forcément partielles et partiales, des propositions qui nous ont semblé remarquables dans cette édition 2026 d’Art-o-rama.
En savoir plus :
Sur le site d’Art-o-rama 2026
Suivre l’actualité d’Art-o-rama 2025 sur Facebook et Instagram
Le Salon immatériel, plateforme dédiée aux œuvres dont on peut faire l’expérience en ligne est accessible depuis plusieurs semaines
Regards sur Art-o-rama 2026
39 galeries venus de 18 pays au cœur du salon
Dans la continuité des éditions précédentes, la sélection réunissait cette année 39 galeries venant de 18 pays, dont cinq présentaient des projets communs portés par deux structures. Dix-neuf d’entre elles participaient pour la première fois à l’événement. La sélection reste internationale mais laisse toujours une place importante aux jeunes galeries : plus de la moitié ont ouvert dans les cinq dernières années. Plusieurs expositions personnelles retenaient particulièrement l’attention.
Nicolas Daubanes à la Galerie Maubert (Paris)
Nicolas Daubanes présentait un ensemble de sculptures et dessins autour de l’architecture, de la contrainte et de la mémoire. Au centre de l’exposition était installée une reproduction grandeur nature d’un bassin de fontaine du XVIe siècle de la Villa Médicis, façonnée à partir de portes en bois prélevées dans des cellules de la prison des Baumettes réalisée avec la participation de détenus en réinsertion. Des dessins à la limaille de fer ainsi qu’un photogramme réalisé à partir d’étincelles d’acier représentent des bunkers des calanques et un fragment des casernes Rochambeau, poursuivant cette réflexion sur les architectures façonnées par l’histoire militaire. Une peinture en béton sucré rappelait le sabotage du Mur de l’Atlantique par des résistants.



Liz Elton – Cable Depot (Sofia)
La démarche artistique de Liz Elton s’enracine dans des préoccupations fondamentales liées à l’alimentation, aux déchets, à la régénération et à notre relation à la terre, à travers des compositions inspirées des natures mortes hollandaises. Elton se perçoit comme une anti-héroïne, plongée dans les tâches quotidiennes répétitives de la vie, avec une angoisse face à l’avenir qui transparaît dans les matériaux, les pigments et les sujets de son œuvre. Les sacs de compost biodégradables constituent la matière première de ses créations, qui oscillent entre peinture de paysage et sculpture. Nombre de pigments utilisés sont issus de ses propres déchets de cuisine, faisant directement référence au cycle de vie de son corps, à travers les aliments qu’elle prépare et consomme quotidiennement..
L’éphémère nature de Black and Blue offre une expérience contemplative : semblant respirer doucement au gré du vent, révélant lentement leurs transformations, ces œuvres embrassent à la fois la création et la destruction, la mort et la vie, empreintes d’anxiété, mais porteuses d’espoir.
Ses sources de matériaux sont directement capturées dans sa série de photographies « Compost Bin », qui immortalise le contenu de ses déchets de cuisine. Elton reverse également une partie des bénéfices de la vente de ces séries à des banques alimentaires, cherchant ainsi à saisir une forme d’alchimie, à transformer les déchets en nourriture, suggérant une métamorphose du capitalisme de marché en un cycle de solidarité concret.
Jonathan Bréchignac – Galerie 22,48 m² (Romainville)
À la Galerie 22,48 m² (Romainville), Jonathan Bréchignac présentait un projet initié lors d’une résidence à Pékin en 2024. Le pollen de pin, matériau archaïque et résistant, y devient pigment de peintures minimalistes, matière de sculptures ovoïdes et point de départ d’un volet olfactif conçu avec un parfumeur. On attendait avec intérêt qui nous a semblé un peu « fade »…
Leo Elia – aaaa nordhavn (Copenhague)
Chez aaaa nordhavn (Copenhague), Leo Elia présentait Coppice & Pollard, deuxième chapitre de son Cycle des compagnons entamé en 2025. L’œuvre prend la forme d’un théâtre semi-animatronique où un Homme de fer rouillé, tiré du Magicien d’Oz et de son adaptation soviétique, interroge le travail, l’héritage et l’obsolescence à travers trois versions successives de sa propre figure.
Maria Freire Montané – Chiquita Room (Barcelone)
La découverte de l’exposition de Maria Freire Montané chez Chiquita Room est une des très belle surprise du salon.
La forêt et ses habitants inspirent Maria Freire Montané par leurs manières de se préserver, de s’accueillir, de se diversifier et d’exister. Dans un contexte marqué par l’accélération et l’aliénation, l’artiste cherche à tisser des liens conscients avec la terre qui nous soutient.
Elle a conçu cette proposition comme une dérive, une exploration du territoire destinée à mettre le corps en résonance avec les forces telluriques. Sa démarche repose sur une pratique adaptable, façonnée par ce que le contexte lui-même propose, dans une posture d’engagement et d’écoute.. La coopération avec l’écosystème, le respect et la présence constituent ainsi les principes qui structurent son installation.







Micah Schippa-Wildfong – Mickey (Chicago)
Autre très belle surprise de cette 20e édition d’Art-o-rama, le solo show de Micah Schippa-Wildfong présenté par Mickey (Chicago). Artiste, écrivain·e et musicien·ne américain·e qui vit et travaille à Chicago, son surprenant travail entremêle sculpture, installation, expérimentation poétique et musicale.



Paulina Semkowicz – Spiritvessel (Espinavessa)
Enfin, il est impossible de ne pas signaler ASHES l’étonnante installation de la bondissante Paulina Semkowicz que présentait la galerie catalane Spiritvessel (Espinavessa).

La proposition de Semkowicz prend pour point de départ l’atmosphère d’un site archéologique imaginaire, où le temps apparaît stratifié plutôt que linéaire. Les traces d’une présence passée y émergent à travers des fragments, des surfaces et des vides. Ces sites entretiennent une tension particulière entre révélation et dissimulation : ce qui est mis au jour reste toujours partiel, entouré de ce qui demeure enfoui ou a disparu. La cendre volcanique qui a recouvert Pompéi incarne cette dualité. Elle dissimule tout en protégeant ce qu’elle recouvre, transformant la catastrophe en une forme inattendue de conservation.
L’installation aborde ainsi l’excavation non comme une reconstruction historique, mais comme un champ sensoriel. Textures, ombres et résidus suggèrent la persistance d’une présence humaine sans jamais en dévoiler pleinement le récit.
Julia Gault et Amandine Guruceaga – Clara Darrason (Paris)
Parmi les duos, celui de Julia Gault et Amandine Guruceaga, présenté par la galerie Clara Darrason (Paris) était particulièrement réussi. Leur proposition, sans doute une des plus remarquable d’Art-o-rama 2026 transformait l’espace en diorama d’un territoire frappé par la sécheresse ou l’incendie. Les tubes de cuivre percés de Gault, remplis de fragments d’un texte d’Emmanuelle Pagano, dialoguent avec les sculptures de Guruceaga inspirées des plantes pyrophytes, capables de résister au feu ou d’en tirer profit pour se reproduire.
Dans son communiqué de presse, Clara Darrason en faisait la description suivante :
« Un paysage est frappé par une vague de chaleur ou un incendie. L’espace se transforme en diorama d’un territoire fracturé : les murs sont fendus et retournés, évoquant un sol desséché et craquelé. L’architecture fait écho à une terre aride, suggérant à la fois destruction et régénération, à l’image d’un feu de forêt qui dévore et fertilise le sol.
Au sol, Julia Gault présente l’installation in situ Vague de Chaleur (2026), dont la faïence crue se répand et compose un paysage métaphorique fondu et drainé. Son état brut transmet la fragilité et l’impermanence. Huit tubes en cuivre perforés, C’est la manière dont ces vagues pénètrent dans l’immeuble (2023) sont répartis sur le mur et le sol. Chacun est gravé de fragments d’un texte extrait du roman « Ligne et Fils (Trilogie des rives) » d’Emmanuelle Pagano. Habituellement destinés à canaliser l’eau, ces tubes demeurent ici vides, évoquant la circulation, l’absence et les mouvements invisibles de l’eau au sein d’un territoire en vole d’assèchement.
En dialogue avec cette installation, les sculptures d’Amandine Guruceaga, Ashrooted Plant (2025) et Proliferation (2025), réalisées à partir de textiles teints et de PVC recyclé, descendent du plafond ou émergent du sol. Ces formes hybrides renvoient à la fascination de l’artiste pour les plantes pyrophytes, des espèces qui ont la remarquable capacité de résister ou même de bénéficier du feu pour se reproduire. Cette recherche se prolonge sur les cimaises à travers des peintures associant des tissus teints à du cuivre ou du laiton brûlés et gravés, où la brûlure et l’oxydation deviennent des gestes picturaux.
Sur le second mur, la peinture This Fire that Licks the Landscape (Mexico) (2025) d’Amandine Guruceaga s’étend sur plus de deux mètres et s’offre comme une plongée ambiguë dans un paysage crépusculaire dominé par le rouge cramoisi, le vert tilleul, le rose fuchsia et le cuivre roussi, déployés sur une étendue bleu céleste délavée.
Elle dialogue avec la pièce murale de Julia Gault, « Les eaux débordées (2026). Composée de neuf gravures sur cuivre assemblées en une cartographie fragmentée, l’œuvre explore les phénomènes hydriques des hauts plateaux du sud de la France. Gault y entrelace différentes données au sein d’une cartographie stratifiée réunissant les écoulements souterrains et de surface. Là où l’eau est la plus active, l’acide mord plus profondément le cuivre, faisant écho à l’érosion des reliefs calcaires et transformant la carte en un paysage tactile ».
Alice Guittard et Thomas Mailaender – Double V Gallery (Marseille)
Le duo d’Alice Guittard et Thomas Mailaender présenté la galerie marseillaise Double V Gallery affirmait l’ambition d’explorer la circulation et la mémoire des surfaces. Mailaender consacre un nouveau corpus à l’imagerie du voilier tandis que Guittard compose, par incrustation de marbre, des vitraux évoquant des paysages méditerranéens suspendus entre solidité et fragilité.
Tous les skippers en herbe qui ont fait il y a quelques décennies leurs premières navigations autour du bassin des Jardins du Luxembourg ont sans doute eu la larme à l’œil au souvenir de leur bateau échoué au pied de la fontaine…





Philipp Röcker, Ken Sortais – Galería Alegría (Barcelone)
Duo plus cohérent dans sa forme, celui réunissant les sculptures de Ken Sortais et Philipp Röcker, proposé par la Galería Alegría de Barcelone. Une étrange figure du premier semblait s’être échappée du stand de Molly Sabata, à moins qu’elle ne tentait de le rejoindre…
Bien que leurs pratiques reposent sur des approches différentes, les œuvres de Ken Sortais et Philipp Röcker présentent des affinités qui prennent tout leur sens lorsqu’elles sont réunies.
Ken Sortais part de moulages en latex à l’échelle 1:1 de figures mythologiques, fictionnelles ou industrielles, qu’il déforme par inflation et manipulation. Leurs formes initiales sont ainsi détournées pour donner naissance à des sculptures troublantes, dont l’apparente monumentalité repose sur l’air emprisonné dans la membrane de latex.
Philipp Röcker travaille, à l’inverse, la matière par le geste et l’expérience sensorielle. Ses sculptures, souvent constituées de blocs compacts de plâtre, comportent de petites ouvertures qui laissent entrevoir leur intérieur. Elles révèlent un espace creux où la matière, en séchant, produit des formes imprévisibles qui échappent en partie au contrôle de l’artiste.
Katherinne Fiedler, Neyra Pérez – galería mueve (Lima)
Duo très réussi également celui de Katherinne Fiedler et Neyra Pérez réunis par mueve (Lima). Sans doute un des accrochage les plus élégant du salon.
Ancrée dans les traditions Iskonawa de l’Amazonie péruvienne, Neyra Pérez envisage la rivière comme un élément reliant le corps, la forêt et les esprits. La boue, la teinture et les courants participent directement au processus de création.
Katherinne Fiedler s’intéresse quant à elle à la Bièvre et à sa transformation en infrastructure. La rivière, progressivement domestiquée par l’industrie et l’urbanisation, a fini par être enfouie, tout en demeurant présente comme un système invisible. Le cuir, les tuyaux et les chaînes évoquent cette mise sous contrôle du flux.
Entre ces deux approches, la rivière apparaît comme un espace où se croisent cosmologie, économie et contrôle. Du rio Callería, dans l’Ucayali, à la Bièvre parisienne, elle révèle la manière dont les relations entre les territoires, les êtres et les activités humaines se construisent et se transforment.
Mika Kasai, Maoya Kishi et Hideyo Ohtsuki – TATSURO KISHIMOTO (Tokyo)
On retiendra également la proposition de la galerie TATSURO KISHIMOTO (Tokyo), qui réunissait Mika Kasai, Maoya Kishi et Hideyo Ohtsuki autour de l’indétermination comme condition productive.
Kasai recompose, depuis un point de vue oblique, les espaces et structures qui entourent les phénomènes plutôt que de représenter des figures ou des récits. Kishi brouille la frontière entre œuvre et matériau à partir de matériaux de construction ordinaires, transformés par une intervention minimale. Ohtsuki peint méticuleusement le ruban de masquage, un outil habituellement jeté après usage, rendant l’achèvement de l’œuvre lui-même ambigu.



Mika Kasai – sans titre, 2021. acrylique sur papier. 40.9 x 39.1 cm ; sans titre, 2021. acrylique sur papier. 20.8 x 26.5 cm ; Sans titre, 2024. acrylique sur papier. 29.8 x 44 cm – TATSURO KISHIMOTO (Tokyo) – Regards sur Art-o-rama 2026
Du côté des éditeurs, le public retrouvait Tchikebe et Atelier Vis-à-Vis, tous deux implantés à Marseille, ainsi qu’une proposition du Château La Coste. À leurs côtés figure la première participation à Art-o-rama de l’Atelier Michael Woolworth (Paris) et des projets venus de Londres (Pâme), de Paris (Atelier Arcay, MORE PROJECTS et Éditions du Lavoir) ainsi qu’une sélection présentée par Keijiban et Royal Book Lodge.
Du côté des éditeurs et des projets associés
TCHIKEBE, Marseille

Sur une cimaise en noir et blanc, sous le regard fantomatique d’une impression pigmentaire d’un dessin signé Annette Messager, on retiendra le très bel accrochage proposé par Olivier et Julien Ludwig-Legardez. Ils réunissent un ensemble d’éditions inédites de Berdaguer & Péjus, Thomas Mailaender, Myriam Mechita, Annette Messager, Shareef Sarhan et Victor Siret.
Une troublante sérigraphie de Myriam Mechita, Je te déchirerai comme on ouvre un poisson avec deux mains pour en extraire des perles noires (2026), sert d’axe à l’accrochage.
Sur la gauche, une très étrange impression sur verre de Thomas Mailaender s’accorde parfaitement avec trois éditions de Berdaguer & Péjus.
À droite, la silhouette de Gaza imprimée sur un bloc de béton provenant des décombres d’immeubles bombardés et détruits, issue de la série Gaza Concrete de Shareef Sarhan, est présentée devant six émouvantes assiettes en béton. Celles-ci reproduisent des photographies du quotidien et de la vie domestique à Gaza, aujourd’hui profondément bouleversés.
En appliquant l’or du kintsugi sur les fractures du béton brut, Shareef Sarhan transforme les blessures et les destructions physiques de Gaza en cicatrices précieuses. L’œuvre ne nie pas la violence subie, mais refuse l’effacement. Les veines dorées qui parcourent le béton évoquent la résilience humaine, la dignité et une reconstruction poétique de la mémoire collective face à l’anéantissement.
Si les questions climatiques sont bien présentes dans plusieurs galeries du salon, les échos de la situation au Moyen-Orient, et plus particulièrement en Palestine, sont quasiment inexistants. Seul le projet associé de l’Atelier des artistes en exil (Marseille/Paris) y fait exception, mais il reste perdu dans un coin du Studio.
On peut s’interroger sur cette timidité du monde de l’art contemporain et remercier Olivier et Julien Ludwig-Legardez d’avoir fait une place au travail de Shareef Sarhan à travers quelques œuvres de son ensemble عزيزتي غزة… انا احبك / My Dear Gaza… I Love You.
Moly-Sabata – « Fromage et dessert »
Parmi les cinq projets associés on a retrouvé avec beaucoup de plaisir, au cœur de la Cartonnerie, l’équipe de Moly-Sabata qui abandonnait le Moly shop au profit de « Fromage et dessert » avec des peintures et céramiques d’Héloïse Bariol, Patrick Crulis, Jean-Jacques Dubernard, Jean-Jacques Gentil, Carlos Kusnir, Flora Moscovici, Caroline Nussbaumer, Mairead O’hEocha, René Pascal et Octave Rimbert-Rivière sous le commissariat de Joël Riff.
Pour sa huitième participation à Art-o-rama en tant que partenaire du salon, Moly-Sabata a décidé de ne plus choisir. Après quatre années consacrées à présenter la Moly Family, puis trois à déployer le Moly Shop, le projet proposait un nouveau format. Celui-ci réunissait des artistes du programme de résidence où liés à l’histoire du lieu et de proposer à la vente des pièces de poterie à usage quotidien.
Devant une imposant peinture murale de Flora Moscovici, on retrouvait donc le Moly Shop et son étalage avec des céramiques d’Héloïse Bariol, des pichets, saladiers et autres réalisations essentiellement alimentaires en grès de Caroline Nussbaumer, des pièces en terre vernissée de Jean-Jacques Dubernard, des poteries en terre sigillée de Jean-Jacques Gentil ou encore de la porcelaine émaillée d’Octave Rimbert-Rivière.


Sur le mur du fond alternaient des peintures de Carlos Kusnir, Mairead O’hEocha, René Pascal et des bas-reliefs en terre crue de Patrick Crulis.


Au sol, de spectaculaires et impressionnantes sculptures en grès émaillé de Patrick Crulis complétaient l’ensemble
Frédérique Lagny – « L’envers de l’endroit {itinéraires} » – Mécènes du Sud
Egalement présent sur le plateau de la Cartonnerie, Mécènes du Sud exposait « L’envers de l’endroit {itinéraires} », une très intéressante installation de Frédérique Lagny.



Frédérique Lagny – « L’envers de l’endroit {itinéraires} – Études pour rideau de scène » – Frédérique Lagny – Art-o-rama 2026 – Photo Edwige Lamy
Formée à la peinture aux Beaux-Arts de Paris, elle développe depuis 2006 un travail mêlant photographie, film et installation, principalement au Burkina Faso. Elle s’intéresse aux trajectoires politiques postcoloniales, aux mouvements citoyens et aux formes de résistance qui traversent le pays. Son travail interroge également les traces du colonialisme dans les sociétés, les corps, les imaginaires et les rapports de pouvoir, en France comme au Burkina Faso.
À l’invitation de Mécènes du Sud, elle présente à Art-o-rama 2026 des œuvres textiles issues de sa recherche « L’envers de l’endroit {itinéraires} – Études pour rideau de scène », un travail inédit où elle explore la manière dont l’histoire se construit et laisse des traces, tout en proposant un renversement du regard.
Sandra Hauser – Documents d’artistes PACA
Dans le Studio, un peu à l’écart, on pouvait découvrir, aux côtés des artistes sélectionné·es pour le Show Room Art, les propositions de l’Atelier des artistes en exil, les lauréat·es du prix François Bret des Beaux-Arts de Marseille, ainsi qu’une présentation du travail de Sandra Hauser par Documents d’artistes PACA.
Cette dernière a particulièrement retenu l’attention avec l’humour grinçant et la force de sa série « Unpaid Bill Drawings », qui prend une dimension singulière dans le contexte commercial d’une foire d’art contemporain.
L’œuvre conceptuelle et la vie de Sandra Hauser sont étroitement liées. A travers l’installation, la sculpture, la performance, la vidéo et le dessin, elle élabore des formes à partir d’événements personnels qui trouvent une matérialité permettant de les appréhender. Il est notamment question de réparer les traumatismes et de détourner les violences économiques, sociales ou psychologiques.
Pour Art-o-rama, Sandra Hauser présente sa série « Unpaid Bill Drawings », réalisée à partir de ses propres factures impayées. Chaque dessin peut être acquis pour le montant exact de la dette correspondante, de 10 à 19 590,08 euros, le paiement étant directement versé au créancier. Fondatrice de l’UBD Group, l’artiste invite également les personnes endettées à publier le montant de leur dette et leur histoire sur le site de l’UBD Group.





Documents d’artistes PACA présente également Electric Cowgirl, un portrait filmé autour de I Would Prefer Not To, vaste projet mené en collaboration avec un étalon, Don Orèo. Acquis grâce au soutien de la Fondation Steiner de Munich, celui-ci participe notamment à plusieurs performances de l’artiste.
Émergence et transmission
Art-o-rama 2026 continue de soutenir la jeune création à travers les Prix Région Sud.
Juliette George – Artiste invitée : « May the metaphors remain textual »
Lauréate du Prix Région Sud Art 2025, Juliette George, artiste invitée d’Art-o-rama 2026, disposait d’un espace parmi les galeries. On attendait avec intérêt son exposition, après une année particulièrement remarquée. Lors de la précédente édition, Feria & Foria, « une bibliothèque de l’échec, sur un podium inversé avec une assise douce », s’était imposée comme l’une des propositions les plus marquantes de la 19ᵉ édition du salon.
Avec « May the metaphors remain textual », Juliette George installe une situation insolite, surprenante, déroutante et détonante…
Autour d’une assise où l’on pouvait consulter la superbe monographie éditée par Fræme, on découvrait à quelques centimètres du sol et à intervalle régulier cinq décrottoirs de cimaise…
Les moins de 60 ans risquent de rester perplexes devant ces objets dont la fonction pourrait leur échapper. Les autres se seront sans doute interroger sur ce qui aura été déposé au pied de la cimaise à la fin de la foire. N’est-il pas coutume pour les plus avertis de déclarer que « C’est à la fin de la foire qu’on compte les bouses »…





Celles et ceux qui ont vu au printemps, half-rest, l’étonnante installation que Juliette George avait présenté avec le duo blankett, qu’elle forme avec Rodrigue de Ferluc, trouveront peut-être une certaine continuité dans sa manière d’interroger l’espace de l’exposition…
Une prochaine chronique dans En revenant de l’expo sera consacrée à « May the metaphors remain textual ».
Showroom 2026 : Prix Région Sud Art
Louise Belin est la lauréate du Prix Région Sud Art 2026. attribué par les galeristes et éditeurs présent·es cette année au salon.
Elle sera l’artiste invitée et disposera d’un stand à l’intérieur de la Cartonnerie lors d’Art-o-rama 2027. Grâce à la subvention du département des Bouches-du-Rhône et au prix RDV/DAC, un catalogue sera publié à cette occasion.
On reproduit ci-dessous, les textes de présentation des quatre artistes sélectionné·es pour le Showroom 2026. Ces textes ont été rédigés par Pierre-Antoine Lalande, commissaire du Showroom Art 2026.
Louise Belin
Elle bave, l’image, sur le canapé. Elle déborde, se compresse, se brouille, s’abîme à force d’avoir trop circulé. Chez Louise Belin, rien n’est très net bien longtemps. Depuis plusieurs années, l’artiste travaille à partir de vidéos de dormeur·euses filmé·es en livestream : des corps en veille, captés dans cette temporalité suspendue. De cette idée en apparence anodine, ses peintures sur bois étirées surgissent de ce seuil trouble où la capture d’écran devient une trace altérée, un résidu de flux. Quelque chose qu’on reconnaît sans parvenir à l’identifier complètement. C’est cet état intermédiaire qui l’intéresse : ce moment où une silhouette obscure commence à se défaire, où elle cesse d’être pure information pour devenir matière et bruit.
Louise part souvent d’images vernaculaires, issues d’Internet : caméras de surveillance, webcams météorologiques, applications de self-tracking ou interfaces de maintenance. Des représentations produites sans intention esthétique, pensées pour surveiller, mesurer, optimiser ou corriger. Contre leur usage premier, elle les compile et les fait traîner. Non pour les sauver, pas pour s’en moquer, mais pour les éprouver. Les reprendre en peinture, comme on rejouerait les mêmes séquences d’une série, nécessite de les soumettre à une autre logique, celle de la répétition et de l’usure. Une manière de s’immiscer dans des régimes visuels incontrôlables qui nous devancent déjà.
Sa peinture parle de cette grande fatigue contemporaine. Une fatigue diffuse, presque sans objet, produite par la veille continue de nos dispositifs et l’exigence permanente de disponibilité qu’ils imposent. Jonathan Crary l’avait bien montré dans son ouvrage 24/7 : le sommeil lui-même est considéré comme une anomalie dans le capitalisme tardif, l’un des derniers seuils improductifs à absorber. Louise revient fréquemment à cet endroit. Dormir, attendre, ralentir, reproduire. Ses protocoles autour du repos ou de la surveillance déplacent la question : comment représenter ce qui échappe justement à une lecture claire ? Comment peindre l’attente, ou cette brume qui accompagne notre rapport aux écrans ?



Ses peintures, ses reliefs, ses veilleuses ou ses livres fonctionnent comme des hypothèses, qui insistent mais se dégradent. Les frises qu’elle compose ressemblent parfois à des séquences, mais sans récit. Seulement des variations, avec des différences quasi imperceptibles : elles bousculent les échelles, éblouissent les sources, rendent incertain ce que l’on regarde. Les ouvrages prolongent cette recherche en gravant des fragments numériques déjà obsolètes, où les dérèglements du sommeil viennent raturer les promesses de continuité technique. Chez elle, la technologie n’est jamais rejetée : elle fascine, elle attire. Mais cette fascination passe par l’épreuve, il faut la pousser jusqu’à ses angles morts.
Face à un imaginaire numérique fondé sur la clarté, la vitesse et la performance, Louise choisit donc le flou. Le bruit de fond. Les images pauvres. Celles que l’algorithme nous fait voir sans qu’on les observe vraiment. Son travail s’installe dans une zone basse de l’attention, où les corps scrutés sont épuisés autant qu’ils nous épuisent. Ses peintures produisent leurs propres formes au milieu d’un flux standardisé, un monde qui n’autorise pas la pause, non par résistance binaire, mais pour s’y attarder suffisamment afin d’en percevoir enfin la texture. Avant d’aller dormir. Pierre-Antoine Lalande
Marine Pistien

À quelle distance un corps cesse-t-il d’être reconnaissable ? Les images de Marine Pistien avancent jusqu’à cette limite. Dans un gros plan trop rapproché. Dans un fragment de peau devenu presque paysage. Dans un cliché flou qui hésite. Très vite, on ne sait plus exactement ce que l’on voit. Un bras, une nuque, un souffle, une ombre ? Ses photographies installent cette incertitude, non pour faire disparaître leur sujet, mais pour suspendre les réflexes qui permettent de l’identifier d’un seul coup d’œil.
Le cadrage devient alors un outil de révélation. Isoler un détail, modifier son échelle, le répéter : ces gestes suffisent à transformer notre manière de voir. Le gros plan ne se contente pas d’agrandir, il en change la nature. Dans sa vidéo Pulsations, la peau peut prendre l’ampleur d’un panorama, sa surface celle d’un relief. Peu à peu, la photo cesse d’être un document pour devenir un espace d’observation, où le temps semble ralentir et où l’attention se réorganise.
En la voyant travailler, on comprend vite qu’une image n’est jamais une évidence. Marine essaie énormément. Elle change un format, revient au précédent, imprime sur un autre papier, décadre, recommence, agrandit, réduit, déplace de quelques centimètres. Les solutions arrivent rarement d’un seul geste. Elles émergent d’une succession de tentatives, comme si chaque œuvre devait d’abord épuiser plusieurs possibilités avant de trouver sa forme définitive.
Susan Sontag voyait dans la photographie une pratique qui instaure souvent un rapport de distance, parfois voyeuriste, à ce qui est regardé. Les œuvres de Marine produisent presque l’effet inverse. À force de resserrer le champ de vision, elles rendent la présence plus dense. Le fragment ne réduit pas le corps à une partie de lui-même. L’œil hésite, revient, accepte de ne pas comprendre sans délai. Cette légère perte de repères ouvre un horizon inhabituel, où la perception demeure en équilibre.
Cette expérience se prolonge dans ses installations. Les « images-cabanes », comme Marine aime les appeler, ne présentent pas simplement des prises de vue : elles composent des situations. Petits et grands formats, vidéos, objets, séries ou archives latentes construisent un environnement où l’on circule autant avec son corps qu’avec son attention. L’espace d’exposition trace un refuge provisoire, mais aussi un lieu de passage, où intérieur et extérieur, protection et vulnérabilité coexistent.
« Tout mouvement est survie », écrit-elle. Cette phrase traverse silencieusement l’ensemble de son travail, qui ne cherche pas à produire un choc visuel. Il demande plutôt une autre qualité de visite face à ce qu’elle nomme Le poids des images. Plus le temps passé devant elles s’allonge, plus ces mêmes tirages gagnent en épaisseur. L’empathie n’y naît pas d’une reconnaissance immédiate, mais d’une disponibilité. Avant de savoir exactement ce que l’on aperçoit, il faut accepter de rester un peu plus longtemps auprès des œuvres. C’est peut-être là que commence la rencontre avec l’autre. Pierre-Antoine Lalande
Maïssane Alibrahimi
La première fois que j’ai vu le travail de Maïssane Alibrahimi, j’ai eu l’impression d’arriver trop tard. Comme si la scène avait déjà eu lieu, ou se poursuivait ailleurs, hors de ma portée. Comme si une caméra, quelque part, tournait toujours, avec cette sensation étrange de découvrir un plateau encore chargé d’action, alors même que tout semble immobile. Une table est dressée, des assiettes sont disposées, un coussin porte des alliances, des tissus tombent au sol. Rien ne bouge, et pourtant l’espace conserve la trace d’un mouvement récent. Les corps n’apparaissent jamais, mais persistent partout, par empreintes et par usages.
Ses œuvres commencent bien avant leur fabrication et prennent racine dans des matériaux dont l’histoire les précède. Le sucre, la porcelaine, le henné, les perles, les pétales : aucun de ces éléments n’arrive vierge, tous portent déjà une généalogie. Le sucre, surtout, irrigue sa pratique comme une matière ambivalente. On oublie souvent que le Maroc fut, dès le neuvième siècle, un centre majeur de production sucrière. Chez Maïssane, cet aliment incarne une archive matérielle et compacte, synonyme à la fois de douceur, d’extraction et d’offrande. Il est ce qui nourrit autant que ce qui organise, ce qui lie autant que ce qui contrôle. À l’image de cette perfusion murale qui, faussement bienveillante, nous soigne mais nous attache.
Cette ambiguïté se retrouve dans plusieurs de ses sculptures. Avec Break the Sweet Sugar, les carrés de sucre érigent des architectures fragiles, dressées, tenues par une accumulation d’ornements oscillant entre la parure et la blessure. Son geste est précis mais ne cherche pas la perfection : il laisse coexister les formes sans les figer, construit en gardant la possibilité de la chute. Des palimpsestes où une couche recouvre l’autre sans l’effacer. Cette logique apparaît surtout dans Sommaire de Taous Imari : les assiettes, brisées puis réparées à la poudre d’or, convoquent le kintsugi japonais, mais la réparation n’a rien de pacifié. La fissure reste centrale et elle raconte la violence du geste autant que la possibilité de synthèse. L’artiste y croise des traditions céramiques différentes (également chinoises ou marocaines) comme on juxtapose des récits incompatibles, aboutissant à un résultat paradoxalement harmonieux et vivant. La table de Mahr fonctionne de la même façon : scène de mariage, agencement rituel, presque théâtre domestique. Mais ce théâtre est désert. Hanté.
À rebours d’une époque saturée d’expériences dites immersives, où tant d’artistes semblent vouloir produire une relation immédiate, programmée, avec le spectateur, Maïssane en prend le contre-pied. Rien ne cherche à activer quoi que ce soit dans l’instant, tout paraît suspendu. Et c’est précisément là que le mouvement commence : après. Dans le regard, dans la reconstitution mentale d’une séquence, dans l’effort de relier les signes. Faire du décor un lieu de tension habité par son propre abandon, un acteur à part entière, qui ne cadre plus l’action mais en devient le dernier dépositaire, composé d’objets et de motifs que l’histoire de l’art a longtemps relégués du côté de l’ornement. Là où celui-ci est régulièrement associé au féminin, au domestique ou au décoratif, il est ici replacé au centre comme un langage politique. Ses œuvres fabriquent ainsi des moments où désir, transmission, contrôle et mémoire coexistent sans jamais se résoudre. À la manière de certains films, ses installations avancent par indices, nous laissant le soin de poursuivre le récit. Pierre-Antoine Lalande
Nina Boughanim
Des ongles traversent les cloisons, des tuiles prennent des formes corporelles, des structures de bois surgissent comme des vestiges d’intérieur. La maison de Nina Boughanim n’est pas si étrange : elle nous semble à la fois familière et irréelle. On croit reconnaître les codes d’un univers pavillonnaire : une charpente, un abri, une fleur, une fenêtre, où tout a l’air à sa place. Pourtant, certains détails dérogent à cette image idéale. L’apparat tient encore debout, mais il laisse déjà apparaître ses fissures dans les murs et son danger dans les angles.
Le gazon synthétique qui recouvre l’espace prolonge cette énigme. Trop vert, trop régulier, trop propre, il évoque moins l’herbe qu’une nature devenue mise en scène. Celle des lotissements modèles, des extérieurs impeccables et des quartiers où rien ne paraît vieillir. Même le vivant reste suspendu, mais cette immobilité n’a rien de paisible : la pelouse ne pousse plus, les fleurs se pétrifient. Elle ressemble davantage à une mise sous cloche, où la perfection finit par être suspecte, douce-amère, comme ces plantes séduisantes dont on découvre trop tard qu’elles sont toxiques.
Nourrie par de multiples figures féminines, mais aussi par tout un imaginaire populaire, de Buffy à Desperate Housewives, Nina interroge également les représentations contemporaines de la féminité. Les faux ongles deviennent ici bien plus qu’un signe esthétique ou social : ils disent des corps qui se fabriquent, se protègent, s’exposent, mais aussi des identités auxquelles on assigne une valeur ou un jugement. Associés à la figure de la cagole, ils symbolisent des outils de résistance, épineux. Ils traversent les murs, perforent les surfaces et prolongent l’humain jusque dans l’architecture.
Les Belles plantes de l’artiste séduisent d’abord par leur délicatesse, avant que l’on découvre qu’elles sont en acier. Les ongles artificiels brillent, mais ils piquent. Rien n’est tout à fait accueillant. Le danger n’est jamais spectaculaire, il s’installe discrètement, parfois au-dessus de nos têtes ou à hauteur des yeux comme pour mieux nous défier. Dans une pointe, une arête, une matière qui refuse de nous laisser passer sagement.
Avec À l’abri des cuisses, cette logique s’incarne presque littéralement. Inspirée des tuiles canal, la sculpture reprend un geste de fabrication ancien en moulant la terre sur ses propres cuisses, comme le voudrait une légende artisanale. Ce déplacement est décisif : le corps ne vient plus seulement habiter l’abri, il en est l’origine, la mesure, le moule. Le foyer naît d’une empreinte corporelle et, avec lui, toute une mémoire du travail manuel, souvent féminin, souvent invisibilisé. Cette attention portée aux lieux se retrouve ailleurs dans sa pratique. Un bac à douche derrière un rideau de perles ou des fragments de bâti s’offrent comme les ruines d’un intérieur déserté.
La maison est encore debout, mais l’horloge s’arrête. Les fleurs ne fanent plus, le gazon reste éternellement vert, les empreintes semblent déjà fossiles. Rien ne vieillit vraiment, mais rien n’est vivant non plus. Le jardin envahit le salon, tandis que le sol rappelle que cette nature n’est qu’un simulacre. Derrière les apparences irréprochables du foyer, le quotidien continue de piquer. Pierre-Antoine Lalande
Art-o-rama est produit par Fræme, association résidente de La Friche la Belle de Mai.
Comité artistique pour les Galeries et le Salon immatériel :
Frédéric de Goldschmidt, collectionneur, Bruxelles
Cédric Fauq, commissaire d’exposition, Bordeaux
Haynes Riley, galeriste, Good Weather, Chicago / Little Rock / North Little Rock
Joana Roda, galeriste, Bombon Projects, Barcelone
Sophie Tappeiner, galeriste, galerie Sophie Tappeiner, Vienne
Élise Poitevin & Anne Vimeux, galeristes, sissi club, Marseille
Comité artistique pour la section Édition & Design :
Jérôme Arcay, directeur de l’Atelier Arcay, Paris
Olivier Ludwig-Legardez, directeur de Tchikebe, Marseille


































