Stop The Machine ! pour les 20 ans du Mrac Occitanie à Sérignan


Jusqu’au 7 mars 2027, le Musée régional d’art contemporain Occitanie célèbre ses vingt ans avec « Stop The Machine ! ». L’exposition réunit plus de 400 œuvres et plus de 250 artistes.
Pour cet anniversaire, Clément Nouet, directeur du Mrac Occitanie, a choisi de ne pas retracer l’histoire du musée, mais de revenir sur ce qui constitue, selon lui, le cœur d’une institution muséale : ses collections. Le souhait est de « faire de cette célébration un geste tourné vers le territoire, vers le présent et vers l’avenir ».

Ce choix interroge toutefois dans un contexte où les institutions culturelles semblent privilégier la valorisation de leurs fonds. Face aux restrictions budgétaires et à la perspective d’un avenir politique sombre et préoccupant, faut-il voir dans ce mouvement une manière de trouver refuge dans le patrimoine, voire d’anticiper des temps où la création contemporaine pourrait être moins soutenue, sinon entravée ?

Trois collections publiques régionales sont mises à contribution : celles du Mrac, du Frac Occitanie Montpellier et des Abattoirs, Musée-Frac Occitanie Toulouse. L’exposition entend ainsi célébrer les vingt ans du musée, mais aussi la politique culturelle et « l’engagement d’une Région pour l’art contemporain et la richesse de ses collections ».

Un commissariat confié à Fabrice Bousteau

Clément Nouet ne souhaitait pas assurer lui-même le commissariat d’une telle exposition. Sa connaissance intime de la collection conservée à Sérignan lui semblait susceptible de constituer un biais, voire un frein, pour un projet qu’il voulait avant tout festif, sans approche chronologique ni thématique. Sur le conseil de Sophie Calle, il sollicite Fabrice Bousteau, journaliste et critique d’art, rédacteur en chef de Beaux Arts Magazine et du Quotidien de l’Art, qu’il ne connaissait pas, pour concevoir l’exposition.

La proposition enthousiasme autant qu’elle inquiète le commissaire invité. Il évoque une longue période d’incertitude, qui frôle l’impasse :
« J’ai passé plusieurs mois à consulter chaque jour les collections des trois lieux, sans trouver d’idée et en étant quasiment dépassé par ce nombre colossal d’œuvres disparates ».
Comment composer un ensemble cohérent à partir de plus de 4 000 œuvres, entre figures majeures de l’histoire de l’art et jeunes créateurs moins connus du commissaire ? Se limiter aux artistes reconnus irait à l’encontre des missions des Frac, qui consistent aussi à soutenir la création émergente et à faire connaître des artistes de la région.

Quand l’intelligence artificielle entre dans le jeu

Fabrice Bousteau décide alors d’expérimenter plusieurs applications d’intelligence artificielle générative. Il leur demande d’imaginer des concepts de scénographie et d’accrochage. Les architectes Lef Kazouka et Jean-Baptiste Lepeltier, qui collaborent régulièrement avec lui, recensent les outils disponibles. L’équipe du Mrac fournit ensuite aux logiciels les données relatives aux œuvres et aux espaces : surfaces des salles, noms des artistes, dates, dimensions, matériaux, couleurs et significations.
Les instructions données aux IA vont de « célébrer les 20 ans du Mrac Occitanie sans être institutionnel et ennuyeux » à « concevoir une exposition à la manière de Fabrice Bousteau ». Il leur est également demandé d’« imaginer une exposition labyrinthique qui raconte une histoire ».
Les résultats oscillent entre trouvailles et incohérences. Fabrice Bousteau revendique cette démarche tout en affirmant vouloir « travailler avec l’IA, mais imposer mes choix ». C’est dans cette tension entre les propositions de la machine et les décisions du commissaire que se dessine le titre de l’exposition.

Les couleurs de Buren comme outil

C’est finalement une œuvre du musée qui fournit la grille de lecture de l’exposition. Les couleurs de Rotation, travail in situ, intervention de Daniel Buren installée depuis 2006, servent à la fois d’outil de classification et de fil conducteur pour l’accrochage. Le parcours passe ainsi du bleu au noir et au blanc, de la matière brute au rouge, puis du jaune au vert et au multicolore.

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« Stop The Machine ! », exposition anniversaire des 20 ans du Mrac Occitanie, Sérignan, 2026.

Selon cette logique chromatique, des artistes majeurs côtoient des figures moins connues. Le commissaire décrit un parcours « libre mais directionnel, labyrinthique mais lisible, immersif et participatif ». Cette organisation renouvelle la circulation habituelle dans les espaces du musée.

Au rez-de-chaussée, un papier peint qualifié de « surréaliste » rassemble les reproductions de toutes les œuvres issues des trois collections mobilisées, y compris celles qui ne sont pas exposées dans les salles. Les enseignes lumineuses de Hsia-Fei Chang conduisent vers une séquence spectaculaire et hallucinante intitulée « Couleurs, lumières en mouvement ».

Stop The Machine ! pour les 20 ans du Mrac Occitanie à Sérignan
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« Stop The Machine ! », exposition anniversaire des 20 ans du Mrac Occitanie, Sérignan, 2026.

Pour accompagner leur déambulation dans « Stop The Machine ! », les visiteur·euses disposent d’un livret de 60 pages, téléchargeable sur le site du Mrac Occitanie. Introduite par une présentation de l’exposition par Fabrice Bousteau, cette publication propose, pour chaque couleur, des textes du commissaire et de son assistant, Lef Kazouka. Ils citent à plusieurs reprises Michel Pastoureau pour étayer leur analyse et expliquent la sélection des œuvres ainsi que les choix d’accrochage.

Certains cartels en salle sont complétés par un QR code donnant accès aux notices des œuvres publiées sur Navigart.fr. Sept autres QR codes, disséminés dans le parcours, permettent au jeune public de jouer à Chronogram #2, une application imaginée par l’artiste Armelle Caron et adaptée pour l’exposition.

Une machine tenue à distance ?

« Stop The Machine ! » devait affirmer, selon les mots de son commissaire, « la primauté du regard, du désir et de l’intelligence collective ». Fabrice Bousteau présentait son projet comme « une célébration expérimentale des vingt ans du Mrac Occitanie ». Il entendait ainsi prendre ses distances avec une conception de l’intelligence artificielle qui en ferait un substitut au commissaire, à l’artiste ou au visiteur.

Avant de traverser le parcours chromatique imaginé par Bousteau, on peut s’interroger sur la place accordée à l’humour et à la critique de l’IA. L’exposition ne questionne pourtant guère notre relation à ces outils, leurs promesses comme leurs « hallucinations », pourtant évoquées dans le dossier de presse. Dans les salles du Mrac, la confrontation entre les propositions des IA et les choix du commissaire semble avoir disparu.

Au-delà de la classification par couleur, l’IA est-elle intervenue dans la sélection des œuvres ? A-t-elle été sollicitée pour déterminer l’implantation des cimaises qui segmentent les grands plateaux situés au-dessus de la poste ? A-t-elle contribué à organiser l’accrochage en tenant compte du nombre d’œuvres par salle, de leurs dimensions et de celles des cimaises ? Rien ne permet de l’affirmer. Le titre « Stop The Machine ! » apparaît alors comme une formule dans l’air du temps. Peut-être une manière de se rassurer quand on est commissaire d’exposition ou directeur de musée ?

L’exposition est-elle aussi festive qu’annoncé ? L’ampleur des agapes, le débordement des œuvres et l’exubérance de leur accrochage semblent témoigner de la richesse de la fête. On sort de « Stop The Machine ! » un peu chancelant, presque ivre après la traversée de ce maelström. On est repu d’une telle abondance, mais aussi quelque peu frustré. Qu’a-t-on vu ? Qu’a-t-on manqué ? Que retient-on de cette effervescence ?

Si l’exposition raconte peu de choses, il faut reconnaître à Fabrice Bousteau un véritable talent de mise en scène. L’accrochage et l’enchaînement des séquences sont séduisants et ménagent de multiples (re)découvertes.

Les visiteurs qui découvriront le Mrac à l’occasion de cet anniversaire seront sans doute séduits et impressionnés par une telle profusion. Mais l’accrochage présente aussi un indéniable côté étalage, qui peut agacer. Une critique résumait cette impression avec humour : « C’est un peu comme quand tu entres au supermarché, si tu as faim, tout peut te faire envie… ». Mais n’est-on pas alors au-delà du rôle d’un musée ?

Celles et ceux qui accompagnent le Mrac depuis vingt ans retrouveront de nombreux souvenirs d’expositions et d’artistes qui ont marqué cette histoire partagée. D’autres découvriront des trésors jusque-là ignorés, conservés dans les trois collections régionales.

« Stop The Machine ! » pose aussi la question de l’existence, dans la région, d’un grand musée d’art contemporain capable de présenter durablement la richesse de ces fonds. Cette idée avait déjà été défendue en son temps par Georges Frêche. Ce serpent de mer avait également alimenté les débats lors de la création du MO.CO. à Montpellier, avant l’arrivée de Nicolas Bourriaud.

« Stop The Machine ! » exerce une indéniable séduction, mais suscite aussi gêne, agacement et exaspération. Ce kaléidoscope festif et exubérant ne finit-il pas par composer, en creux, un portrait de son commissaire ?

L’exposition est accompagnée d’un hors-série de Beaux Arts Magazine. Après un entretien avec Clément Nouet, la publication revient sur l’histoire du musée, avec notamment le témoignage d’André Gélis, ancien maire de Sérignan et fondateur du Mrac. Elle propose aussi un portfolio des œuvres présentes dans l’espace urbain, un florilège d’expositions marquantes du musée et un aperçu de sa collection, avant de revenir sur « Stop The Machine ! ».

Stop The Machine ! pour les 20 ans du Mrac Occitanie à Sérignan
Stop The Machine ! pour les 20 ans du Mrac Occitanie à Sérignan

L’exposition irritera certainement certains amateurs d’art contemporain. Elle mérite néanmoins une visite au Mrac Occitanie, ne serait-ce que pour découvrir la nouvelle installation de Daniel Buren dans le hall du musée.

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« Stop The Machine ! » – 264 artistes

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