Bientôt : Henri Cartier-Bresson, « Les Européens » à l’Hôtel de Caumont, Aix-en-Provence


Du 5 novembre 2026 au 21 mars 2027, Culturespaces présente « Les Européens » d’Henri Cartier-Bresson à l’Hôtel de Caumont, à Aix-en-Provence. À l’occasion du bicentenaire de la naissance de la photographie, cette exposition conçue par Clément Chéroux, directeur de la Fondation Henri Cartier-Bresson, propose de redécouvrir le regard du photographe sur l’Europe, un continent qu’il n’a cessé de parcourir pendant près de soixante-dix ans.

On ne présente plus Henri Cartier-Bresson, l’un des plus importants photographes du XXe siècle, souvent surnommé « l’œil du siècle » et cofondateur en 1947 de la coopérative Magnum Photos avec Robert Capa, George Rodger et David Seymour. Il a profondément marqué l’histoire du photojournalisme et aidé à faire reconnaître la photographie comme une forme d’expression artistique.

L’exposition aixoise, selon les mots de son commissaire, entend suivre « les pérégrinations du photographe en huit chapitres » à travers l’Europe, « un espace géographique et culturel dont il a merveilleusement saisi la personnalité ». Les cimaises de l’Hôtel de Caumont exposeront plus de deux cents photographies, ses plus célèbres clichés, « mais aussi des images peu, voire jamais montrées ». Une place particulière est accordée à l’ouvrage Les Européens, auquel l’exposition emprunte son titre. L’accrochage présente pour la toute première fois l’ensemble de tirages originaux et de documents, parmi les plus importants de ce livre publié en 1955, avec une couverture signée Joan Miró, ami de Cartier-Bresson. Réalisé en partenariat avec la Fondation Henri Cartier-Bresson, le projet reprendra sans doute en partie ce que celle-ci a montré à Paris en début d’année.

Un regard sur l’Europe et les Européens

Henri Cartier-Bresson a parcouru l’Europe depuis les années 1930, attentif aux scènes de la vie quotidienne, aux gestes, aux regards et au hasard des rencontres. Son intérêt ne se limite pas aux événements qui marquent l’histoire ni aux paysages. Il s’intéresse surtout aux personnes, à leurs habitudes, à leurs fêtes et à leurs conditions de vie. Pour lui, la photographie cherche à montrer autant ce qui distingue les peuples que ce qui les rapproche.

Clément Chéroux inscrit l’exposition dans une lecture particulière de l’œuvre. Il ne s’agit pas d’une rétrospective, mais d’un parcours qui met en évidence la place de l’Europe dans la vie et le travail du photographe. De la France à l’Italie, de l’Espagne à l’Allemagne, de la Grèce à l’Angleterre, ses images composent le portrait d’un continent marqué par les conflits, les changements sociaux et la reconstruction après la guerre.

Henri Cartier-Bresson, Trieste, Italie, 1932 © Fondation Henri Cartier-Bresson _ Magnum Photos
Henri Cartier-Bresson, Trieste, Italie, 1932 © Fondation Henri Cartier-Bresson Magnum Photos

L’exposition rappelle également l’influence du surréalisme sur les premières photographies de Cartier-Bresson. Il aimait déambuler, attendre le hasard et les associations inattendues. Ses scènes font ainsi apparaître, par la composition, des liens parfois mystérieux. L’instant décisif ne dépend pas seulement de la rapidité du déclenchement. Il tient aussi à la capacité du photographe à voir, dans une situation ordinaire, une relation unique entre les formes, les gestes et les personnages.

Huit chapitres pour traverser un siècle d’histoire

Le parcours débute avec Derrière la gare Saint-Lazare, photographie prise à Paris en 1932. Ce cliché est devenu l’une des images les plus célèbres de l’histoire de la photographie. Il montre le sens de la composition et l’attention portée à l’instant, deux aspects qui caractérisent le travail de Cartier-Bresson. L’image invite aussi à réfléchir à l’influence durable de son œuvre, souvent citée, reprise ou détournée par d’autres artistes.

Henri Cartier-Bresson, Derrière la gare Saint-Lazare, Paris, 1932.© Fondation Henri Cartier-Bresson Magnum Photos
Henri Cartier-Bresson, Derrière la gare Saint-Lazare, Paris, 1932.© Fondation Henri Cartier-Bresson Magnum Photos

Les premières salles reviennent sur ses années de formation, ses liens avec les surréalistes et ses recherches sur le hasard. Le parcours continue avec la montée des périls dans les années 1930. Il aborde ensuite la guerre, la captivité, l’évasion et la Résistance. Les images rendent compte des bouleversements politiques et sociaux de cette période. Après la guerre, une nouvelle étape commence dans la carrière du photographe.

La création de Magnum Photos et les reportages réalisés pour la presse illustrée occupent une place importante dans la suite de l’exposition. Des portraits de personnalités du monde artistique et culturel, comme Henri Matisse, Alberto Giacometti, Colette, Joan Miró, Coco Chanel ou Édith Piaf, montrent une autre facette de son travail. Cartier-Bresson veut alors garder une certaine distance avec ses sujets. Il évite les gros plans et le flash, et fait très attention aux arrière-plans.

Henri Cartier-Bresson, Hyères, France, 1932 © Fondation Henri Cartier-Bresson _ Magnum Photos
Henri Cartier-Bresson, Hyères, France, 1932 © Fondation Henri Cartier-Bresson Magnum Photos

D’autres ensembles portent sur l’esprit des lieux. Une place en Italie, les rues en escaliers de Scanno dans les Abruzzes, le carnaval de Cologne ou les rassemblements autour de la monarchie britannique deviennent des sujets d’écriture photographique. Loin de la carte postale touristique, le photographe associe l’architecture, les coutumes et les comportements pour montrer ce qui rend un endroit unique.

Les dernières sections évoquent la préparation de Les Européens et la recherche d’une communauté des peuples. Cartier-Bresson observe les Anglais, les Allemands, les Français, les Grecs, les Espagnols ou les Polonais. Il crée des portraits de groupe à partir de scènes ordinaires, sans prétendre en faire un inventaire.

Henri Cartier-Bresson – Les Européens : Train pour Ascot, Waterloo Station, Londres, 1953 ; Sauternes, Gironde, France, 1953 ; San Remo, Ligurie, Italie, 1953 ; Pub, Thurles, Munster, Ireland, 1952 ; Entracte au Glyndebourne Festival Opera, Sussex, Angleterre, 1953 ; Dublin, Irlande, 1952 et Péninsule de Dingle, Munster, Kerry, Irlande, 1952. © Henri Cartier-Bresson – Magnum

Dans la seconde moitié de sa carrière, son regard se fait parfois plus distancié et contemplatif. Il s’éloigne peu à peu du photojournalisme pour consacrer davantage de temps au dessin.

Henri Cartier-Bresson, Torcello, Italie, mai 1953 © Fondation Henri Cartier-Bresson _ Magnum Photos
Henri Cartier-Bresson, Torcello, Italie, mai 1953 © Fondation Henri Cartier-Bresson Magnum Photos

Le parcours est complété par la projection du film Henri Cartier-Bresson, Biographie d’un regard (52 minutes). Réalisé avec la complicité du photographe, il présente ses commentaires sur plusieurs images et les témoignages de personnalités du monde artistique et culturel, parmi lesquelles Isabelle Huppert, Arthur Miller, Josef Koudelka, Elliott Erwitt, Ferdinando Scianna et Robert Delpire.

Les Européens, un livre au cœur de l’exposition

Publié en 1955 chez Verve, trois ans après le succès d’Images à la Sauvette, Les Européens rassemble 114 photographies réalisées entre 1950 et 1955 dans dix pays. Certaines viennent de reportages pour Harper’s Bazaar, Life, Holiday ou Paris Match. Elles montrent une Europe en pleine reconstruction, où les fêtes populaires se mêlent aux scènes de travail, aux cérémonies officielles et aux moments de la vie quotidienne.

L’ouvrage ne cherche pas à dresser un inventaire complet du continent. Il compose plutôt un portrait de ses habitants, de leurs différences et de ce qu’ils partagent. Parfois, les frontières nationales s’effacent au profit d’une continuité humaine, nourrie autant par les gestes du quotidien que par les événements de l’histoire.

La Fondation Henri Cartier-Bresson a réédité ce livre en 2025, dans un format plus petit et facile à manipuler, fidèle à l’esprit de l’édition originale. Soixante-dix ans après sa première parution, l’ouvrage est enrichi d’un texte inédit de Clément Chéroux qui replace ce travail dans son contexte historique et artistique. Une lecture recommandée avant ou après un passage à Aix.

Quel regard de Cartier-Bresson aujourd’hui ?

Le bicentenaire de la naissance de la photographie donne à cette exposition une résonance particulière. Que l’un des rendez-vous les plus attendus de l’année soit consacré à celui qui incarna, dans les années 1950 et 1960, la reconnaissance de la photographie comme art, en dit long sur la place d’Henri Cartier-Bresson dans l’histoire du médium.

Henri Cartier-Bresson, Ascot, Angleterre, juin 1953 ; Les Halles, Paris, 1952 ; Couronnement du roi George VI, Trafalgar Square, Londres, Angleterre, 12 mai 1937 et France, 1956. © Fondation Henri Cartier-Bresson / Magnum Photos

Le projet arrive aussi au bon moment. Les Européens rassemblait des photographies prises entre 1950 et 1955, du 14 juillet parisien aux messes de minuit des Abruzzes, des funérailles de George VI aux dockers de Hambourg. Cartier-Bresson n’y dressait pas un inventaire du continent, mais composait le portrait de ses habitants, d’un espace en pleine reconstruction où s’esquissaient les prémices de l’Union européenne. Soixante-dix ans plus tard, alors que l’Europe traverse des incertitudes politiques, économiques et sociales que les derniers mois ont encore accentuées, ce regard humaniste porté sur ce qui relie les peuples plus qu’il ne les sépare ne peut être reçu comme un simple exercice de mémoire.

Chronique à suivre éventuellement après une visite de l’exposition à l’Hôtel de Caumont.

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