Flore Saunois – « Sweet and Long » pour Le Code a changé #7


À partir du 27 août 2026, Flore Saunois présente « Sweet and Long » pour le septième volet du projet Le Code a changé. Après Mayura Torii, Nico Maria Moscatelli, Christian Jaccard, Mickaël Doucet, Claude Como et Gilles Barbier, l’artiste est à son tour invitée à investir l’appartement du collectionneur Didier Webre avec sa vue panoramique sur le Vieux-Port de Marseille. La lumière devrait être au cœur de sa proposition, que l’on attend avec beaucoup d’intérêt. En quelques années, Flore Saunois s’est imposée comme une des artistes les plus intéressantes de la scène marseillaise et européenne. Son travail a déjà fait l’objet de plusieurs articles dans En revenant de l’expo !. Une chronique viendra naturellement remplacer ce billet après le vernissage de l’exposition.

« Sweet and Long », un projet guidé par la lumière

Pour ce septième volet du Code a changé, Flore Saunois est partie d’un élément à la fois concret, impalpable et changeant du lieu, la lumière. Dans cet appartement largement ouvert sur le Vieux-Port et sur Marseille, l’artiste la considère comme un élément actif de l’exposition. Elle ne se contentera pas d’éclairer les œuvres, mais devrait contribuer à les inscrire dans le temps.
Sa proposition devrait ainsi jouer sur la durée, sur les moments de la journée, sur les changements de luminosité. Certaines choses apparaîtront progressivement, d’autres s’effaceront peu à peu. La lumière pourra modifier leur perception au fil des heures et des jours…
Le choix d’objets domestiques prolonge cette relation avec le lieu. Les pièces annoncées empruntent à l’univers du quotidien, à des formes familières. Elles semblent modestes, parfois presque dérisoires. Mais elles posent des questions plus larges liées à la mémoire, à l’oubli, à la présence et à la disparition.

Le texte de Bernard Muntaner, reproduit ci-dessous, donne quelques indications sur cette proposition. Il décrit une exposition qui semble peu à peu transformer l’appartement en un espace d’indices. Les oeuvres y entretiennent des relations qui ne produisent jamais une lecture unique et suggèrent plutôt des rapprochements, des correspondances et des hypothèses.

L’ombre joue dès le départ un rôle majeur. Une photographie représentant une ombre est associée à une construction en bois qui reprend certains éléments familiers. Une ouverture, une vitre et des fragments d’architecture déplacent ainsi le regard vers un espace qui paraît à la fois réel et construit.

Plus loin, un éphéméride apporte une autre façon de percevoir le temps.. Réalisé en scagliola avec des pigments extraits de pétales de coquelicot, il perdra progressivement sa couleur sous l’effet de la lumière. Le changement n’est donc pas seulement évoqué, il fait partie intégrante de l’œuvre.

Un store californien, découpé par l’artiste, semble ensuite ouvrir une perspective. Mais l’ouverture donne sur un mur. Ce qui pourrait permettre un passage mène en réalité à une impasse. L’exposition semble multiplier ces situations où une forme promet quelque chose avant de s’échapper.

Cette logique s’applique aussi à des objets issus d’empreintes. Une tige de pavot reproduite en grès laisse autour d’elle un espace vide. Les clés de l’appartement sont reproduites en porcelaine blanche. Elles peuvent être identifiées, mais elles ne permettent aucune ouverture. Ces clés s’inscrivent dans une série de pièces uniques : une copie, en porcelaine, des clés des institutions, collectionneur·euse·s ou musées dans lesquels Flore Saunois a présenté son travail. Un exemplaire est présenté dans l’exposition, l’autre est archivé et conservé par l’artiste.

L’ensemble devrait ainsi fonctionner comme un système de signes dont les éléments peuvent s’associer sans jamais créer un récit définitif. Bernard Muntaner évoque à ce propos un possible « dictionnaire ouvert ». Chaque objet conserve son autonomie tout en contribuant à une structure plus grande.
Cette approche permet de retrouver une constante dans la pratique de Flore Saunois : déplacer légèrement les relations habituelles entre un objet, son image, son usage et ce qu’il signifie. Le déplacement est parfois presque imperceptible. Pourtant, il suffit à faire vaciller ce que nous pensions reconnaître.

« Sweet and Long », une proposition très attendue

Le dispositif imaginé pour Le Code a changé rend l’invitation faite à Flore Saunois particulièrement intéressante. Son travail entretient depuis longtemps une relation étroite avec les lieux qu’il investit. Il ne s’agit pas seulement d’y montrer des œuvres, mais souvent d’en déplacer légèrement leur perception.
Avec « Sweet and Long », la lumière, les objets domestiques, les ouvertures, les murs et le mobilier de l’appartement et leurs ombres sont appelés à devenir autant de matériaux. La vue spectaculaire sur Marseille ne sera sans doute qu’un des éléments avec lequel l’artiste devra composer.

La proposition de Flore Saunois devrait introduire une autre temporalité dans cet intérieur. Face au paysage visible depuis les baies vitrées, elle mettra sans doute l’accent sur des phénomènes discrets… Une ombre, une empreinte, une couleur qui disparaît, une ouverture qui ne mène nulle part ou des clés qui n’ouvrent aucune porte…

Le titre « Sweet and Long » laisse aussi la porte ouverte à plusieurs interprétations. Il évoque une durée étirée sans en préciser la nature. Cela semble cohérent avec une exposition où la lumière devient une mesure du temps et où les objets oscillent entre apparition et disparition.

On retrouvera probablement dans cette proposition l’attention particulière de Flore Saunois pour les situations ordinaires. Mais la nature du lieu devrait lui donner une dimension nouvelle. L’appartement du Vieux-Port n’est ni une galerie ni un espace institutionnel. Il impose d’autres rapports entre intérieur et extérieur, intimité et exposition, usage et regard.
C’est précisément cette confrontation qui rend « Sweet and Long » particulièrement attendue. Le travail de Flore Saunois a déjà montré sa capacité à transformer un lieu sans en nier les caractéristiques. Ici, l’enjeu sera aussi de faire apparaître ce que cet appartement ne montre pas immédiatement.

Le vernissage aura lieu le 27 août 2026. L’exposition accompagnera la rentrée de l’art contemporain à Marseille. Chronique à suivre après un passage chez Didier Webre.
À lire, ci-dessous, Chercher la clé…, le texte de Bernard Muntaner.

En savoir plus :
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Lire le dossier de Flore Saunois sur documentsd’artistes.org

Chercher la clé…par Bernard Muntaner

En entrant dans l’appartement, sur le mur de droite deux encadrements protègent une bande de papier grisé représentant une ombre, il s‘agit d’une photo.

L’ombre est un élément inhérent à la lumière, et, dans ce lieu inondé de soleil, la part d‘ombre est un vecteur sensible. Lui faisant face, une boîte se présente comme une construction en bois avec des références que l’on peut trouver dans un appartement : une petite ouverture dont on mesurera les limites de la vision d’un espace où est situé un escalier, une vitre martelée qui transforme le réel en le fracturant en éclats de visions, figurerait l’idée d’une maison-dans-la-maison, un lieu décrit avec une présence expressive éloquente et mystérieuse, ravivant la chanson de Graeme Allwright « Petites boîtes » qui enferment les gens de l’enfance à la mort. Dès l’entrée du salon on est questionné par un calendrier éphéméride mural.

Un panneau en scagliola, (plâtre et piment), constitué d’un bloc de 365 feuilles de papier sur lesquelles a été passé un jus de pétales de coquelicot compressés à l’aide d’un pilon dans un peu d’alcool. Il se présente d’une couleur légèrement rosée qui disparaîtra avec la lumière à la fin de chaque journée. L’apparition et la disparition sont des thèmes familiers de l’artiste : « L’impermanence des phénomènes et des objets qu’elle manipule avec malice et poésie révèle à la fois leurs possibilités concrètes et leur évanescence » (1) On pressent que les choses sont énoncées et dénoncées comme un jeu de piste à suivre, une énigme à découvrir, comme ça le serait derrière un obstacle, derrière un rideau de toile. Celui-ci justement apparaît sur le mur en face de la baie vitrée.

C’est un store californien dans lequel Flore Saunois a découpé une forme orthogonale qui laisse apparaître le mur de derrière. Si un rideau cache une réalité possiblement à découvrir, comme une pièce de théâtre, il ouvre ici sur le mur blanc de la pièce qui cache lui aussi un côté inaccessible, un silencieux mystère. Nous sommes alors devant une impossible échappatoire, un devenir bloqué par la contradiction visuelle de l’ouverture emmurée. Ce donné à voir est immédiatement soustrait à l’invitation qu’il vient de nous faire.

Posée sur le meuble situé au bas du rideau, une étagère en bois est expressive par ce qu’elle nous offre en diversités sémantiques, nichées dans des réalisations elliptiques diversement agencées. Il semble que nous construisions depuis les premières réalisations une sorte de rébus visuel, qui se joue de nous tout en nous attirant dans ses méandres séduisants. Y aurait-il une énigme à rechercher ou à découvrir dans la mise en scène de ces créations ? La présence de ses nombreux « éléments objets » dans cet espace défini pose question de sa relation avec l’espace de l’appartement. Est-elle située entre décor et décoration ? La question deviendrait-elle une réponse induite ? Ambiguïté d’une affirmation. Les événements se suivent et se séparent, l’équivocité des présences formelles tangibles s’ouvre à une énigmatique dramaturgie… Tout ce qui ponctue et rythme l’espace défini du lieu, est un « message qui ne dit rien, il transporte quelque chose seulement d’apparence tangible, il se dérobe à chaque contour des objets (…) Le message ne dit rien, il court seulement. » (2) On se prend à effleurer, et affleurer des intentions de récits tout en acceptant un renoncement à l’univocité d’une narration discursive. Elles deviennent ici un éventuel leurre qui nous conduit à des impasses ouvertes… questionnant éternellement une situation insaisissable… Le Ici et maintenant du projet trouve sa voie dans l’imparfait de sa réponse.

On soulignera que plusieurs objets sont issus d’empreintes minutieuses, et que celles-ci ont pour but de « reproduire » fidèlement une réalité. Sur le mur suivant, une empreinte en volume d’une tige de pavot, réalisée en grès, dessine un espace vide autour d’elle.

Elle pourrait receler, si on retient la caractéristique du pavot somnifère, un déterminant de l’appartement qui est celui-ci : « tout en étant totalement fonctionnel, personne n’a encore vécu ni dormi sur place… ! » Clin d’œil poétique, ou réponse de l’inconscient ? Le secret d’une narration proposée, s’il y en a un, on le trouvera sur le dernier pan de mur, dans une empreinte de clés en porcelaine blanche, celles de l’appartement.

Mais celles-ci ne peuvent ouvrir aucune porte. Aucune issue, comme le mur derrière le rideau. Est-ce là la clé de l’énigme qui trouve sa résolution dans un éloquent oxymore « l’ouverte fermeture ».

Ces approches de sens offriraient une sorte de dictionnaire ouvert, où chaque mot aurait sa propre détermination sans jamais former de phrase élaborée. Une possible histoire après laquelle on court? Cette organisation sémantique serait-elle philosophique ? Visiblement… Serait-elle poétique ? Assurément. Il me revient en mémoire cette phrase de Mallarmé « Nommer un objet, c’est supprimer les trois quarts de la jouissance du poème qui est faite du bonheur de deviner peu à peu ; le suggérer, voilà le rêve ».

L’action de Flore dans cette réalisation in situ est de proposer dans l’intervalle des mots, un univers inversé, ou tout au moins décroché du lieu, pour déclarer la puissance sémantique forte et résistante d’une opposition à la puissante présence agencée de l’appartement et de sa magnifique vue « wahou » panoramique. Dans une belle expression poétique elle convoque aussi la vanité, qui serait de vouloir circonscrire, d’arrêter, de limiter ou de localiser un sens… Cette symphonie de signes qui animent les murs est autant d’interrogations sur les limites de la perception et de ses représentations. « Un poème est un mystère dont le lecteur doit chercher la clef » (3).

Bernard Muntaner, juillet 2026

(1) Extrait du texte de Benjamin Laugier, à l’occasion de l’exposition Le temps d’un ciel bleu, au Nouveau Musée
National de Monaco NMNM, 2026
(2) « Le message ne dit rien », exposition : Liminal, MANIFESTA 13 – les Parallèles du Sud, Art-Cade, Galerie des Grands Bains Douche,
(3) S. Mallarmé

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