Jusqu’au 4 octobre 2026, Lee Shulman et Omar Victor Diop présentent « Being There » au collège Mistral, dans le cadre des Rencontres d’Arles. Prolongement de l’ouvrage publié par Textuel en 2023, cette proposition arlésienne offre une autre dimension à ce qui avait été précédemment exposé. Dans trois anciennes salles de classe, l’accrochage et la scénographie jouent très habilement avec la « reconstitution » d’intérieurs des années 1950 et 1960. Une manière particulièrement adroite et subtile d’impliquer les visiteur·euses dans ce projet aussi humoristique que politique et qui leur donne l’impression d’entrer dans les images.
Un projet né d’une collection d’images anonymes
À l’origine de « Being There », il y a The Anonymous Project, une importante collection de photographies couleur amateur constituée par Lee Shulman depuis plusieurs années. Ces images, souvent issues de diapositives, montrent des scènes ordinaires de la vie nord-américaine au milieu du XXe siècle.
On y retrouve les motifs familiers des albums de famille. Vacances, repas, anniversaires, sorties à la plage, promenades, nouvelle voiture ou réunions entre proches composent un monde apparemment paisible. Dans son essai intitulé Trouble et subversion au pays du vernaculaire : critique d’une vie quotidienne aveugle, Taous Dahmani souligne : « Ces petites choses de la vie que l’on vient revisiter par nostalgie, car, accordons-nous, les albums de famille sont de formidables mensonges dépeignant une vie naïvement paisible et joyeuse. Ces instantanés capturent l’intime, mais, par définition, omettent le contexte dans lequel la radieuse famille évolue ».



Ces photographies montrent très majoritairement des familles blanches appartenant aux classes moyennes privilégiées dans les années 1950-60, époque où règne la ségrégation raciale aux États-Unis. Cette absence d’arrière-plan a conduit Lee Shulman à regarder autrement sa collection. Au passage, il s’aperçoit que nombre de ces images comportaient des chaises vides. Il s’agissait souvent de la place occupée par une personne avant qu’elle ne se lève pour prendre une photo. Shulman se dit alors « ce serait génial si on pouvait y glisser quelqu’un, et c’est comme ça que j’ai pensé à Omar ».
Autoportraitiste, Omar Victor Diop construit depuis plusieurs années une œuvre où il incarne différentes figures historiques et politiques. Deux de ces séries « Diaspora » et « Liberty » sont exposées dans « Expression(s) décoloniale(s) #4 » à Nantes jusqu’en novembre prochain.
La proposition de Shulman n’a pourtant pas été de soi pour l’artiste sénégalais. Dans l’entretien publié par Textuel, Diop explique avoir été surpris par l’idée de cette collaboration. Il avait jusque-là travaillé essentiellement seul. Il lui a fallu plusieurs semaines avant d’accepter cette proposition, sachant que le projet serait regardé différemment selon les pays où il serait présenté.
La rencontre des deux artistes a produit une forme singulière. Shulman a apporté sa collection de photographies vernaculaires et son expérience de la mise en scène, Diop son corps, son histoire et sa pratique de l’autoportrait. Ensemble, ils ont fabriqué des images qui semblent appartenir à l’archive tout en étant entièrement construites.
S’incruster dans l’album de famille
« Being There » s’appuie sur un principe assez simple. Omar Victor Diop s’introduit dans des photographies anonymes prises en Amérique du Nord dans les années 1950 et 1960 sans que ces dernières soient recadrées ou transformées. Il s’y inscrit comme s’il avait toujours été présent. Le geste de Shulman et Diop consiste donc à faire apparaître ce qui était absent. Il ne s’agit pas de corriger les photographies originales. Le duo les utilise comme des espaces de fiction permettant de regarder autrement ce qu’elles racontent et surtout ce qu’elles ne racontent pas.
Au premier regard, cette opération peut paraître anodine. Un homme noir apparaît au milieu d’une famille, autour d’une table, sur une plage ou dans un décor domestique. Pourtant, peu à peu, sa présence déplace radicalement le sens de l’image. Elle introduit un élément qui semble d’abord incongru. Puis le regard s’attarde. L’apparition de Diop finit par agir comme un révélateur. L’image devient progressivement moins familière. La scène continue de fonctionner, mais quelque chose ne correspond plus à ce que nous pensions voir.
La situation peut faire sourire parce qu’elle est incongrue. Pourtant, ce sourire n’efface jamais ce que l’image met en jeu. Au contraire, il engage une réflexion qui aurait pu être provoquée de façon plus radicale. L’accumulation des photographies finit par produire une sensation de plus en plus ambiguë. Le sourire laisse progressivement place au malaise.
Ces photographies ont été produites au moment où les États-Unis connaissent une forte croissance économique, mais aussi la ségrégation raciale, la guerre froide et les premières grandes luttes pour les droits civiques. Les albums familiaux ne montrent presque jamais cette réalité. Ils construisent plutôt l’image rassurante d’une Amérique blanche, heureuse et homogène. Dans l’ouvrage publié par les éditions Textuel, Taous Dahmani analyse le déplacement qu’opèrent Shulman et Diop comme une manière subtile de réinscrire ces images dans leur contexte sociopolitique. Les photographies vernaculaires ne sont pas neutres. Elles transmettent aussi des représentations de la famille, de la classe sociale, du genre et de la race. Leur banalité contribue à rendre ces modèles naturels.
Une fiction pour produire des questions
À Arles, « Being There » ne cherche pas à imposer une lecture unique. Les artistes insistent eux-mêmes sur cette dimension ouverte du projet. Omar Victor Diop ne considère pas les images comme des réponses. Elles sont plutôt des questions posées au regardeur.
Cette position est importante. Le personnage qu’il interprète n’est pas nécessairement présenté comme un Américain noir des années 1950. Il peut être un homme venu d’ailleurs. Il peut aussi devenir une figure plus générale de celui ou celle qui se retrouve seul·e dans un espace qui lui est étranger, voire qui semble lui signifier qu’il ou elle n’y est pas le·la bienvenu·e.
Diop parle à ce propos d’une forme d’« ubiquité temporelle ». Entrer dans ces photographies lui permet de pénétrer des situations auxquelles il n’aurait jamais pu avoir accès autrement. Il insiste surtout sur la nécessité de provoquer une réaction. Colère, étonnement ou amusement importent finalement moins que la parole suscitée par l’image.
Lee Shulman revendique de son côté une expérience esthétique, ludique et accessible. Il souhaite que son travail puisse parler au grand public autant qu’au monde de l’art. Cette volonté se retrouve pleinement dans l’exposition arlésienne. « Being There » ne demande pas de connaissances particulières pour fonctionner. Les photographies sont immédiatement lisibles. Leur complexité apparaît ensuite.
Cette efficacité repose aussi sur un travail technique considérable. Les artistes ont sélectionné les photographies, préparé les prises de vue, travaillé les costumes, les attitudes et les accessoires. Omar Victor Diop a été photographié sur fond vert avant d’être intégré aux images originales. Les lumières, les couleurs, les ombres et la profondeur de champ ont été étudiées pour rendre l’intervention aussi crédible que possible.
Le travail de postproduction est tout aussi important. Il fallait retrouver le grain des photographies anciennes, leurs contrastes et leurs imperfections. Jusqu’à ajouter certains « défauts » pour que l’image paraisse moins parfaite. La précision technique contribue ainsi à brouiller la frontière entre document et fiction.
Le résultat est d’autant plus troublant que l’intervention de Diop est discrète. Il ne cherche presque jamais à attirer l’attention. Il s’assoit, regarde, marche, participe à une activité ou pose avec les autres personnages. Il semble appartenir à ces scènes. C’est précisément ce qui rend sa présence si dérangeante.
L’exposition comme nouvel album de famille
Le projet avait déjà été montré à New York, à la Edwynn Houk Gallery, au printemps 2025. Cette première présentation américaine avait notamment accompagné la première diffusion du film consacré au Making Off du projet.
« Being There » a ensuite été présenté dans le cadre de MOMENTA Biennale d’art contemporain à Montréal, du 11 septembre 2025 au 8 mars 2026.
À Arles, le projet prend cependant une dimension plus amble et reprend l’idée du dispositif expérimenté pour le Kyotographie photography festival à Kyoto, fin 2025. Les images ne sont plus seulement accrochées au mur. Elles sont installées dans un environnement qui prolonge leur univers visuel.
La scénographie imaginée pour les Rencontres est l’une des grandes réussites de cette présentation. Le mobilier chiné dans les vide-greniers ou chez Emmaüs reconstitue des fragments d’intérieurs domestiques des années 1950 et 1960. Fauteuils, tables, objets et éléments de décoration donnent aux salles une apparence familière.






Des vitrophanies occupent également les fenêtres des anciennes salles de classe. Elles prolongent l’exposition au-delà des murs et contribuent à transformer le bâtiment en décor. Le dispositif reste suffisamment discret pour ne jamais prendre le dessus sur les photographies. Il agit plutôt comme une extension du projet. Cette utilisation du lieu rappelle la présentation de La Touriste de Kourtney Roy dans ces mêmes espaces en 2025. L’exposition avait alors également joué sur les possibilités offertes par les trois salles de l’ancien collège Mistral.
Dans « Being There », cette qualité est particulièrement pertinente. Les photographies parlent d’intérieurs, de familles et de scènes quotidiennes. Les montrer dans des espaces qui en reprennent certains codes renforce leur pouvoir d’illusion. Le visiteur entre littéralement dans l’univers auquel Omar Victor Diop vient s’incruster.
Dans un entretien lors de la publication du livre, Lee Shulman confiait : « Même si elles restent anonymes, ces images nous en disent long. Chaque fois que je les regarde, même sans Omar, j’ai l’impression que ces gens nous observent et nous révèlent quelque chose de l’histoire ».
Il existe une autre dimension, peut-être involontaire, dans ces photographies. L’anonymat des personnes blanches et le choix de Shulman et Diop de ne pas s’attarder sur leur identité ou leur vie obligent le regardeur à s’appuyer sur quelques signes et symboles pour imaginer leur identité. Nous ignorons leurs convictions politiques et la manière dont elles pourraient réagir à la présence de Diop. Privées de détails, ces existences tendent à s’homogénéiser et à se confondre. Elles sont traitées comme tant de personnes de couleur l’ont été lorsqu’elles ont été représentées par ce qui fut, pendant des décennies, un regard occidental hégémonique et presque exclusivement blanc qui avait le don d’estomper les nuances.
Politiquement incorrect ou délicieusement subversif ?
Il est rare, dans les Rencontres d’Arles, qu’une exposition provoque aussi rapidement des échanges entre visiteur·euses. Dans les salles de l’ancien collège Mistral, un sourire apparaît avant même que le malaise ne s’installe. Des inconnus se parlent, échangent commentaires et impressions parfois même avec le personnel d’accueil en quittant l’exposition.
Cette dimension collective n’est pas secondaire. Elle correspond exactement à ce que recherchent les artistes. Pour Omar Victor Diop, une image doit produire de la parole. Pour Lee Shulman, elle doit pouvoir être appropriée par celles et ceux qui la regardent.
Sans jamais forcer le trait, le projet ne renonce jamais à sa dimension politique. Il interroge la visibilité, la représentation et les récits transmis par les images ordinaires. Il rappelle aussi combien l’histoire peut être absente de nos albums de famille qui prétendent pourtant en conserver la mémoire. Mais « Being There » ne cherche pas à donner une leçon. L’humour est au cœur du dispositif. La fiction permet de déplacer les certitudes. La banalité des images facilite l’entrée dans le projet. Leur accumulation finit par faire surgir les contradictions.
« Politiquement incorrect ou délicieusement subversif ? » demandait déjà l’éditeur lors de la publication du livre en 2023. La réponse est sans doute oui aux deux. Il y a surtout quelque chose de profondément jubilatoire dans la manière dont Shulman et Diop agissent sur notre regard. Ils prennent des images que nous croyons connaître qui pourraient être dans nos albums de famille. En y ajoutant un personnage, tout ce que nous pensions voir devient soudain discutable.
Cette exposition est l’une des rares des Rencontres 2026 où l’on ressort avec le sourire après avoir parfois échangé avec des inconnus. Elle agite les esprits sans les brusquer. Elle fait rire, jaune à l’occasion, sans désamorcer son propos. Elle transforme une archive apparemment anodine en terrain de jeu critique.
« Being There » est à voir, à regarder attentivement et surtout à partager.
Ouvrage Omar Victor Diop & The Anonymous Project, Being There publié aux Éditions Textuel avec une préface de l’historienne de l’art Taous Dahmani et d’une conversation entre Lee Shulman et Omar Victor Diop.
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Lee Shulman sur le site de la galerie Clémentine de La Féronnière, Paris et sur son compte Instagram
Sur le site The Anonymous Project





















