Soundwalk Collective & Patti Smith – CORRESPONDENCES à Luma Arles


Jusqu’au 8 novembre 2026, Luma Arles accueille CORRESPONDENCES, une installation immersive de Soundwalk Collective & Patti Smith, aussi impressionnante par son ampleur que par sa cohérence. Fruit de plus de dix années d’échanges entre Stephan Crasneanscki, Simone Merli et Patti Smith, ce projet réunit son, image et poésie dans un ensemble où création artistique, imagination scientifique et engagement envers le monde vivant se répondent sans hiérarchie.

Après des présentations plus confidentielles à New York puis à Santiago du Chili, cette première exposition européenne d’envergure rassemble l’ensemble du cycle audiovisuel, enrichi de nouvelles œuvres conçues autour de la Camargue. Dans un dispositif remarquablement maîtrisé, le public est invité à parcourir un territoire où les paysages, les archives, les voix et les mémoires composent une méditation sensible sur notre relation à la nature, à l’histoire et à la disparition.

Une création née d’un dialogue

À l’origine de CORRESPONDENCES, il y a une rencontre fortuite dans un avion, puis une amitié nourrie par plus de dix années de conversations, de voyages et d’échanges. De cette relation est née une manière de travailler où chacun occupe une place bien distincte. Stephan Crasneanscki parcourt des territoires souvent difficiles d’accès pour y enregistrer les sons, recueillir des images et rapporter les traces d’un lieu. Patti Smith reçoit cette matière comme une invitation à l’imaginaire. Elle y répond par l’écriture, la voix et le chant, sans chercher à illustrer ce qu’elle entend.

Soundwalk Collective & Patti Smith, CORRESPONDENCES, 2026 à La Grande Halle, LUMA Arles, France. Photo © Victor&Simon - Joana Luz
Soundwalk Collective & Patti Smith, CORRESPONDENCES, 2026 (Patti Smith, Stephan Crasneanscki) à La Grande Halle, LUMA Arles, France. Photo © Victor&Simon – Joana Luz

Cette méthode explique la singularité de leur collaboration. Les œuvres ne naissent pas d’un scénario préétabli, mais d’un dialogue au long cours, fait d’allers-retours, d’improvisations et de reprises successives. Les paysages sonores enregistrés sur le terrain deviennent le point de départ d’une création où les mots prolongent les sons plutôt qu’ils ne les commentent. Les images viennent ensuite compléter cet ensemble, comme une nouvelle étape de la conversation engagée entre les deux artistes.

Patti Smith et Stephan Crasneanscki lors de l’installation de CORRESPONDENCES, 2026 à La Grande Halle, LUMA Arles, France. Photo © Victor&Simon – Joana Luz

Cette inversion du processus habituel est essentielle. Ici, le son ne soutient pas l’image. Il la précède, la guide et parfois la contredit. Les films prennent ainsi la forme de compositions où archives, prises de vue contemporaines, poésie et musique construisent un même espace sensible. Chaque œuvre entretient des liens avec les autres, par échos successifs plutôt que par démonstration.

Cette logique de correspondances irrigue toute l’exposition. Des personnages éloignés dans le temps, des paysages séparés par des milliers de kilomètres, des mythes, des découvertes scientifiques ou des catastrophes contemporaines entrent en résonance sans jamais être réduits à un discours unique. L’ensemble invite davantage à circuler entre ces rapprochements qu’à en chercher une interprétation définitive.

Dans l’obscurité, un dispositif exceptionnel au service des correspondances

Dès l’entrée dans la Grande Halle, l’obscurité isole le public de l’extérieur et prépare une expérience où le son devient un véritable guide. Au centre de l’espace, huit écrans disposés en croix accueillent un cycle de dix films présentés par paires comme les deux faces d’un disque vinyle. Deux œuvres sont projetées simultanément sur une même bande sonore. Leurs images dialoguent, se répondent ou se confrontent, créant des rapprochements qui évoluent au fil de la projection.

Les cinq diptyques associent Children of Chernobyl à The Acolyte, the Artist and Nature, Medea à Pasolini, Prince of Anarchy à Cry of the Lost, Burning 1946-2024 à Mass Extinction 1946-2024 et, enfin, Le Mistral à The Melting. Au fond de la Grande Halle, un neuvième écran introduit un troisième niveau de lecture. Tantôt prolongement, tantôt contrepoint des deux projections principales, il enrichit les rapprochements et fait surgir de nouvelles associations.

Cette organisation laisse au public une grande liberté de circulation. Chacun construit son propre parcours, choisit son point d’écoute, rapproche des images éloignées et compose progressivement ses propres correspondances. Il n’existe ni début imposé ni itinéraire privilégié. L’installation se découvre par immersion plus que par succession.

Les dix films réunissent des figures qui appartiennent à des époques et à des univers très différents. Le peintre d’icônes Andreï Roublev côtoie Pier Paolo Pasolini. Le météorologue et explorateur Alfred Wegener dialogue avec le géographe et penseur anarchiste Pierre Kropotkine. Tous apparaissent comme des femmes et des hommes qui ont déplacé les limites de la connaissance, de la création ou de la pensée, au prix d’un engagement personnel souvent considérable.

Le son demeure cependant le véritable fil conducteur de l’installation. Depuis de nombreuses années, Stephan Crasneanscki collecte des enregistrements dans des régions particulièrement exposées aux bouleversements du monde contemporain : glaciers en recul, forêts, déserts, territoires contaminés ou zones humides. Loin d’illustrer les images, ces paysages acoustiques leur donnent une profondeur singulière. Ils font entendre des lieux autant qu’ils en révèlent la mémoire.
À cette matière sonore, répond la voix de Patti Smith. Selon les œuvres, elle devient celle des enfants de Tchernobyl, de Médée, de Marie-Madeleine ou semble incarner les forces mêmes de la nature. Tantôt récit, tantôt poème ou chant, son intervention accompagne les images sans jamais les enfermer dans une interprétation unique. Sa voix, exaltante autant qu’inquiétante, agit comme une invocation ou une lamentation sur les liens entre nature, histoire humaine et création artistique. Cette présence vocale contribue largement à l’intensité émotionnelle de l’ensemble.

À intervalles réguliers, le cycle des projections s’interrompt. Les écrans s’éteignent et l’espace bascule vers une séquence où le son occupe seul le premier plan. Des enregistrements réalisés aux Saintes-Maries-de-la-Mer ou dans la grotte de la Sainte Baume enveloppent alors la Grande Halle. Dans cette pénombre, la reconstitution de la cabane d’Alfred Wegener apparaît progressivement sous une lumière vacillante. Cette respiration au cœur du parcours modifie la perception de l’installation avant que le dialogue entre les films ne reprenne.

Autour de ce dispositif central, plusieurs ensembles prolongent les questions soulevées par les œuvres audiovisuelles. Tables lumineuses, œuvres graphiques, archives et documents ne constituent pas un simple complément documentaire. Ils donnent accès aux matériaux, aux références et aux cheminements qui ont nourri la création de CORRESPONDENCES et permettent de mesurer la richesse des recherches engagées par Soundwalk Collective et Patti Smith.

Cinq diptyques vidéo qui donnent la priorité au son

La réussite de CORRESPONDENCES tient d’abord à la qualité des compositions sonores de Stephan Crasneanscki. Depuis de nombreuses années, il enregistre les sons de paysages parfois menacés ou difficilement accessibles. Glaces qui se fissurent, vent, eau, chants d’oiseaux, résonances minérales ou silences deviennent la matière première de chacune des œuvres. L’image ne vient pas illustrer ces compositions. Elle s’y inscrit progressivement, comme si elle naissait de ce qui avait d’abord été entendu.
Cette inversion du rapport habituel entre son et image donne à l’ensemble une force peu commune. Les films ne racontent pas une histoire au sens classique du terme. Ils invitent plutôt à traverser des paysages où la mémoire, les archives, la poésie, la recherche, la technologie, l’art et les préoccupations écologiques se rejoignent. Cette démarche trouve dans la voix de Patti Smith un prolongement naturel. Tantôt récit, tantôt chant, tantôt simple présence, elle accompagne les compositions sonores sans jamais chercher à les expliquer.

Parmi les cinq diptyques, celui qui associe Children of Chernobyl à The Acolyte, the Artist and Nature compte parmi les plus aboutis. Les images de la Forêt et de la ville abandonnée de Prypiat se succèdent sur un fond de résonances métalliques, de pianos délabrés et de silences inquiétants. Patti Smith imagine une berceuse adressée aux enfants de Tchernobyl, qu’elle invite à dormir jusqu’à la disparition des radiations.

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En regard, The Acolyte, the Artist and Nature revient vers l’univers du cinéaste Andreï Tarkovski et du peintre Andreï Roublev. Les scènes écartées du montage original, les sons recueillis au monastère d’Andronikov et le texte de Patti Smith composent une méditation sur l’élan créateur. Les deux œuvres trouvent leur point de rencontre dans la présence récurrente de la cloche, depuis les monastères russes jusqu’au sarcophage qui recouvre le réacteur de Tchernobyl. Cinq siècles séparent ces deux récits, mais leur dialogue apparaît d’une remarquable évidence.

Le diptyque Medea et Pasolini atteint un niveau d’intensité comparable. Les sons enregistrés sur les rivages de la mer Noire accompagnent une Médée que Patti Smith fait entendre après le meurtre de ses enfants. Sa voix n’interprète pas le personnage ; elle lui restitue une présence presque physique.

En contrepoint, Pasolini reconstitue les dernières heures du cinéaste italien à partir d’archives, de séquences inédites et de plans abandonnés lors du montage de plusieurs films. L’utilisation de ces images laissées hors champ ouvre de nouvelles lectures sans céder à la fascination biographique. Le dialogue entre les deux œuvres dépasse ainsi leurs sujets respectifs pour interroger la création, la violence et la disparition.

Prince of Anarchy prend pour point de départ le géographe et révolutionnaire russe Pierre Kropotkine, dont les recherches sur les glaciers nourrissent une méditation sur la crise écologique. Images de glace, archives de Jean-Luc Godard, chants chamaniques et voix de Patti Smith composent une œuvre où se croisent mémoire, nature et politique.

Avec Cry of the Lost, le duo révèle les effets de l’exploration pétrolière sous-marine, dont les détonations des canons à air perturbent la communication des baleines. Entre glace et océan, ces deux œuvres forment un même cri d’alarme face à la disparition des écosystèmes. Comme le résume Patti Smith, elles parlent avant tout « de la perte de notre environnement ».

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Les deux films réalisés spécialement pour LUMA Arles prolongent cette réflexion à partir du territoire camarguais. Le Mistral entrelace fouilles archéologiques sous-marines, paysages des marais et évocation de Marie-Madeleine. Les sonorités discrètes de la guitare de Jim Jarmusch affleurent puis disparaissent dans une composition où l’eau semble porter autant les sons que les images. Patti Smith prête ensuite sa voix à Sara, figure insaisissable de la tradition camarguaise, avant que n’apparaisse la reconstitution numérique du visage de Marie-Madeleine.

En regard, The Melting revient sur la disparition accélérée des glaciers. Les vestiges révélés par la fonte des glaces rappellent que les paysages conservent eux aussi une mémoire dont l’effacement est désormais en cours.

Seul le diptyque Burning 1946-2024 et Mass Extinction 1946-2024 convainc un peu moins. L’idée de mesurer les destructions intervenues depuis la naissance de Patti Smith est forte. Pourtant, l’accumulation des incendies, des disparitions et des espèces éteintes finit par produire un effet de répétition.

À force de vouloir tout inventorier, ces deux œuvres perdent progressivement en intensité. La chanson qui conclut Burning 1946-2024 réintroduit une émotion bienvenue, sans toutefois dissiper entièrement cette impression de démonstration un peu appuyée.

Une archive vivante

Autour du dispositif audiovisuel, deux tables lumineuses prolongent les œuvres exposées et donnent à voir la matière qui les a nourries.
La première rassemble, autour de Pasolini et Medea, les poèmes manuscrits de Patti Smith, des vestiges romains recueillis sur les rivages d’Ostie, des éléments liés a la mort du cinéaste et des photographies altérées chimiquement, rapportées d’un voyage de Stephan Crasneanscki en mer Noire sur les traces de Médée. « Je voulais faire écho à Médée la magicienne, fille du soleil (…). Elle n’est pas seulement une femme, une mère ou une amante, elle dépasse la forme humaine ; elle est la mer Noire et la Terre », explique-t-il.

La seconde table, consacrée au Mistral et à The Melting, entrelace les traces de Marie-Madeleine et de Sara à des herbiers d’algues halophytes et à des fragments archéologiques mis au jour par des plongeurs locaux. Plus dense que la précédente, elle assume un foisonnement qui reflète la richesse des sources rassemblées pour ce diptyque camarguais.

La seconde table, plus touffue, rassemble autour de Le Mistral et The Melting les traces de Marie-Madeleine et de Sara, la Vierge noire vénérée aux Saintes-Maries-de-la-Mer. Des transferts spectraux d’herbiers d’algues halophytes côtoient des fragments archéologiques mis au jour par des plongeurs locaux et des photographies prises par Stephan Crasneanscki dans la grotte de la Sainte-Baume, où Marie-Madeleine aurait vécu trente ans.

Cet ensemble est complété par des éléments empruntés à Prince of Anarchy : images satellites de banquises à la dérive et de paysages sibériens, qui rappellent les théories du géographe et anarchiste Kropotkine sur la glaciation, le climat et la civilisation. Du crâne de Marie-Madeleine, aux oiseaux romains exhumés lors de fouilles, en passant par les crânes de caribous et les os d’oiseaux, objets du chamanisme sibérien, les éléments réunis dans sur cette table semblent composer une méditation sur la mémoire des corps.

Des impressions rehaussées et la reconstitution d’une cabane en contrepoint

Face à l’installation vidéo, une série d’impressions utilisant des encres naturelles développées par l’atelier LUMA à partir de plantes locales poussant sur des sols salins sont signées Stephan Crasneanscki & Patti Smith. Elles jouent de l’apparition et de l’effacement. Patti Smith y a inscrit de fines lignes de poésie et quelques touches de couleur, au crayon et au pastel.

Au centre, la très belle reconstitution de la cabane d’Alfred Lothar Wegener (The Outpost, 2026)restera sans doute énigmatique pour une partie du public. Il faut en effet être présent à sa proximité au moment où le cycle vidéo s’interrompt pour en saisir le sens et entendre les propos restitués par l’installation sonore. Sa présence discrète rappelle le destin du météorologue allemand disparu au Groenland en 1930 alors qu’il poursuivait ses recherches. Plus qu’un hommage à un scientifique, cette cabane évoque la ténacité de celles et ceux qui choisissent d’aller observer le monde là où il demeure encore difficile d’accès.

Ces œuvres graphiques et The Outpost invitent le public à prolonger les rapprochements évoqués dans les projections et agissent comme une respiration dans le cycle des vidéos.

Un ensemble de textes accompagne le parcours : une présentation générale, des extraits de la conversation entre Stephan Crasneanscki et Patti Smith, et des cartels qui offrent les clés nécessaires pour circuler dans cette constellation d’œuvres. Un livret en français ou en anglais reproduit l’intégralité des poèmes et des chants de Patti Smith. Ces documents, sans jamais imposer une lecture unique, accompagnent utilement une exposition qui repose largement sur l’expérience sensible.

Une immersion portée par des moyens exceptionnels

Le dispositif technique déployé par LUMA Arles impressionne par son ampleur et offre un confort visuel et sonore rare. Lors de la visite de presse, Patti Smith a elle-même souligné l’importance des moyens mis à disposition du projet. Cette réussite doit beaucoup à l’équipe curatoriale réunie autour de Vassilis Oikonomopoulos, directeur artistique, Eimear Martin, curatrice, et Zoé Crouzat, assistante curatrice, ainsi qu’à l’équipe de production dirigée par Luz Gyalui.

Rarement une exposition aura accordé une place aussi déterminante à l’écoute. Là où tant d’installations immersives multiplient les effets visuels, Soundwalk Collective et Patti Smith proposent une expérience qui commence par le son. Pendant plus de deux heures, le public circule dans une œuvre où le temps semble suspendu, porté par une remarquable maîtrise du son, de l’image et du rythme.

On pourra certes trouver que certains diptyques développent leur propos avec plus de force que d’autres et que quelques séquences auraient gagné à davantage de concision. Celles et ceux qui ne maîtrisent pas l’anglais éprouveront sans doute un peu plus de mal à profiter pleinement de l’expérience, le recours au livret ne suffisant pas toujours à combler cet écart. Ces réserves demeurent toutefois secondaires au regard de la cohérence de l’ensemble.

En réunissant pour la première fois l’ensemble du cycle CORRESPONDENCES et en y intégrant plusieurs créations inédites conçues pour la Camargue, LUMA Arles offre bien davantage qu’une exposition immersive. Elle donne à voir l’aboutissement d’un dialogue artistique poursuivi pendant plus de dix ans entre entre Soundwalk Collective et Patti Smith qui trouvent enfin l’espace à la mesure de leur ambition. Une œuvre exigeante et profondément singulière, qui compte sans doute parmi les propositions les plus marquantes présentées cette année à Arles.

Les 5 et 6 juillet 2026, LUMA Arles a proposé CORRESPONDENCES (Live), une performance mêlant concert, installation et expérience cinématographique. Patti Smith, Stephan Crasneanscki et Simone Merli y étaient accompagnés de Lucy Railton, Diego Espinosa Cruz Gonzales et Pedro Maia. La soirée s’est achevée sur un « Because the night belongs to lovers, because the night belongs to us » a cappella, repris par l’ensemble de la salle. Celles et ceux qui étaient présents en gardent le souvenir d’une émotion rare.

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