Jusqu’au 4 octobre 2026, les Rencontres d’Arles accueillent « Tout le monde peut être Lucifer », première exposition personnelle de Thato Toeba en France. Parmi les propositions les plus captivantes de cette édition, elle prend le contre-pied du rythme souvent imposé par le festival où l’abondance des images finit souvent par perdre l’attention. Sous le commissariat de Fiona Rogers, la proposition détonne par sa retenue. Les pièces sont peu nombreuses, et cette rareté n’a rien d’une indigence. Elle appelle un regard lent, patient, attentif aux découpes et aux reflets. C’est à ce prix que se laisse découvrir un travail qui ne se donne jamais d’un seul coup d’œil. Peu d’accrochages, cette année, retiennent aussi durablement l’attention.
Une pratique née du doute
Né·e en 1990 à Maseru, au Lesotho, Thato Toeba ne suit pas le parcours habituel d’un artiste. Iel étudie d’abord le droit et les sciences sociales, exerce comme avocat·e, puis consacre une thèse à la corruption et aux structures juridiques avant de se consacrer pleinement à une pratique artistique au début des années 2020. Ce détour par le droit continue d’irriguer sa manière d’interroger les images, les récits et les rapports de pouvoir. « Le droit m’a sensibilisé au monde, non seulement comme une profession, mais aussi comme une façon de voir les choses », explique l’artiste.
Au Cap, où iel pousse pour la première fois la porte d’une galerie vers vingt-cinq ans, Toeba traverse les mobilisations étudiantes #RhodesMustFall puis #FeesMustFall. Ces mouvements contestent la présence coloniale à l’université et la hausse des frais d’inscription. Ils affûtent une réflexion déjà tournée vers les mécanismes qui fabriquent les savoirs et les images. L’art contemporain lui apparaît alors comme un moyen de rendre sensibles des questions politiques.
La pandémie précipite le geste. Ne pouvant plus photographier au-dehors, l’artiste se tourne vers ce qu’iel a sous la main : magazines, livres, archives photographiques. Le collage s’impose peu à peu, moins comme une technique que comme une pensée. Le choix répond aussi à une réalité historique. Une grande partie des archives visuelles de l’Afrique australe demeure conservée dans des institutions européennes, et beaucoup des images qui ont forgé le regard porté sur le continent sont l’œuvre de photographes occidentaux. Faute d’archives à portée de main, Toeba compose avec des images d’emprunt et fait de cette contrainte un sujet.
De cette matière naît une conviction, souvent reprise dans ses interviews. À ses yeux, la photographie documentaire revendique la même neutralité que le droit, et la même autorité. « Les images sont très semblables au droit […]. Elles se présentent comme la vérité, comme objectives, mais, comme les lois, elles sont construites. Elles servent le pouvoir », affirme l’artiste. Les image n’enregistrent pas le monde. Elles en proposent une version. Elles choisissent, cadrent, écartent. Derrière leur apparente transparence, elles produisent des récits, sélectionnent des points de vue et contribuent à façonner notre compréhension du monde.

Le collage devient dès lors un instrument critique. Toeba le rapproche volontiers de l’écriture d’un raisonnement. « On n’énonce pas toujours sa pensée de façon explicite, mais on agence les phrases, les métaphores, les prémisses de manière à ce que le lecteur parvienne à une certaine vérité. Le collage me permet de faire cela visuellement », précise l’artiste. Cette logique explique la complexité de ses compositions. Chaque découpe, chaque superposition tient lieu d’argument. Rien ne s’y impose. Tout s’y suggère.
Cette manière de faire plonge dans l’enfance. Avec sa sœur jumelle, Toeba remplissait de vieux cahiers d’images prélevées dans les magazines, y bâtissant de petits mondes de papier. « Je vois mon travail comme une évolution de ce cahier d’exercices : imaginer des espaces, des personnes et des interactions à partir de fragments », confie l’artiste. L’échelle a changé, pas le plaisir de recomposer le réel autrement.
« Tout le monde peut être Lucifer » : douter des évidences
Le titre avance une idée dérangeante. Le pouvoir de tromper n’appartient à personne en propre, et il circule partout. Dans son texte de présentation, Fiona Rogers rattache la démarche de l’artiste à une longue tradition. Dès les avant-gardes, le photomontage sert à fabriquer des contre-réalités et à ébranler les visions dominantes du monde. Dada, le surréalisme et le constructivisme s’en emparaient déjà pour résister aux idéologies de leur temps. Un siècle plus tard, Toeba en reprend le fil.
La commissaire insiste sur un point décisif. Chez Toeba, le vide dit autant que le plein. Les silhouettes évidées, les surfaces effacées ne sont pas des manques. Elles pointent vers des histoires absentes, vers des rapports de force, vers ce que les archives ont laissé de côté. L’œuvre ne remplace pas un récit par un autre. Elle installe le doute là où l’image se donnait pour évidente.
Le nom de Lucifer, porteur de lumière autant que trompeur, condense cette ambivalence. Ce qui éclaire peut aussi égarer. Les images de Toeba jouent sans cesse de ce partage : elles montrent et dissimulent d’un même mouvement. L’artiste résume l’intention par la question qu’iel voudrait voir surgir chez le spectateur : « Qu’est-ce qui est omis dans cette histoire ? Qu’est-ce qui pourrait être vrai d’autre ? »
Le parcours s’ouvre sur quatre collages de la série What can we say to make it seem like we’re not committing crimes, présentés dans des boîtes d’iPhone et d’AirPods. Le choix de ces contenants industriels surprend d’abord. Il inscrit d’emblée des images anciennes dans un objet emblématique de la circulation contemporaine des photographies. Les archives changent ainsi de statut. Elles deviennent des objets manipulables, presque des reliques, mais aussi des produits que l’on ouvre avec la curiosité réservée aux nouvelles technologies.
Le titre, interminable, que l’on pourrait traduire par « Que pouvons-nous dire pour donner l’impression que nous ne commettons pas de crimes ? », agit comme une phrase de façade. Une formule par laquelle états, armées ou institutions sauvent les apparences sans rien changer. Les mots servent alors moins à dire qu’à masquer. Le discours ment autant que l’image.
Dans Apple VIII, une photographie d’archive montre un groupe d’infirmières. Au travers de certaines silhouettes découpées, partiellement remplacées par des aplats noirs on découvre un poing et une main qui surgissent d’un fond rouge sang. Apple VI, montre une assemblée d’hommes coiffés d’un béret rouge. L’image est extraite d’un numéro du National Geographic publié en novembre 1995 dont le dossier principal était consacré à la culture et à l’histoire des Basques. Leurs visages découpés laissent imaginer qu’il pourrait s’agir de militants noirs. On croit percevoir à quelques endroits une image ou plutôt un reflet mystérieux.
Les deux boîtiers d’AirPod, Apple IV et Apple VII, resserrent encore le jeu des strates. Une silhouette d’homme au chapeau s’écarte pour révéler une jeune fille en apesanteur dans une chambre, au-dessus d’un lit. Ailleurs, une silhouette découpée dans une scène de baiser dévoile partiellement deux images : celle en couleur d’un homme vêtu d’une chemise blanche et celle en noir et blanc d’un homme en slip enfilant une chaussette…


Thato Toeba – What can we say to make it seem like we’re not committing crimes, Apple IV et Apple VII, 2025. Collage et boîte d’Iphone – « Tout le monde peut être Lucifer », Rencontres d’Arles 2026
Les récits s’emboîtent, se dérobent, se dévoilent par bribes.


Thato Toeba – civilians VI et civilians I, 2025, collage, verre et bois. 43.5 x 62 x 8cm. – « Tout le monde peut être Lucifer », Rencontres d’Arles 2026
Le mur suivant réunit deux œuvres de la série « civilians ». La photographie s’y dérobe pour de bon. Un verre martelé brouille des scènes de manifestation dont on devine seulement quelques fragments. Des silhouettes évidées achèvent de troubler la lecture. Le paradoxe est réglé avec soin. Plus on cherche à voir, moins l’image se laisse fixer. Cette résistance n’est pas un caprice. Elle rappelle que toute archive garde ses zones d’ombre.


En face, Soon is a long time ago introduit une autre dimension du travail de Thato Toeba. Construite autour d’un crucifix en laiton intégré à un assemblage complexe de photographies, de miroirs et d’objets trouvés, la pièce explore les liens entre histoire personnelle, religion et héritage colonial. Les différents plans de l’œuvre composent une géographie fragmentée où les images semblent dessiner les contours d’un territoire sans jamais le représenter directement.




Présent dans plusieurs œuvres de l’exposition, le miroir ne constitue pas un simple effet plastique. Il inscrit le regardeur dans la composition et déplace sans cesse les rapports entre les fragments.
Cette réflexion trouve son aboutissement dans Still Fountain (2026), une vaste installation qui occupe le fond de la salle Henri Comte. Deux panneaux parallèles déploient un collage à l’échelle de l’espace. Le dispositif rappelle celui de Untitled (Making Undevelopment), que Toeba avait réalisé en début d’année pour l’exposition « A Kind of Order », dans le hall de la gare Union Station à Toronto.
Le premier panneau est composé d’un imposant collage qui reproduit les principes déjà présents dans les autres œuvres. Six silhouettes grandeur nature y sont découpées. Leur reflet argenté est visible sur le sol de la galerie. Cinq d’entre elles ouvrent sur le bois nu. Des découpes plus réduites creusent d’autres plans, superposent d’autres images et provoquent des télescopages tantôt ironiques et sarcastiques, tantôt surréalistes ou poétiques. Selon les déplacements du visiteur, les compositions changent continuellement d’aspect.









Au revers, une grande photographie de famille se trouble : des silhouettes de bois semblent tour à tour évidées dans l’image ou posées en avant plan.
Le second panneau reproduit le même principe avec toutefois une densité moindre du collage et une prédominance des images en noir et blanc. Des miroirs de plexiglas, découpés en forme de personnes, sont fixés à l’intérieur des contours. Le visiteur s’y reconnaît. Il entre dans l’œuvre. À propos de l’installation à Toronto, la critique Chenoa Baker relevait combien ce jeu de reflets happait les passants et les incorporait au montage.









Cette installation rappelle que le collage, chez Thato Toeba, ne relève pas d’un simple procédé formel. Il constitue une manière de penser les images. Les rapprochements inattendus, les ruptures d’échelle, les superpositions et les absences empêchent toute lecture linéaire. L’œuvre ne reconstitue pas une histoire cohérente. Elle met en évidence la manière dont les récits se construisent, se transforment et parfois s’effondrent.
Une œuvre qui résiste aux évidences
À une époque où les images circulent à une vitesse inédite, le travail de Thato Toeba prend le temps d’en ralentir la lecture. L’exposition doit beaucoup à sa retenue. En limitant le nombre de pièces, elle accorde à chacune le temps d’agir et transforme la difficulté à voir en une expérience active. Le verre martelé, les aplats noirs, les reflets ne cherchent pas l’effet. Ils formulent une pensée sur l’image et sur ce qu’elle tait.
L’originalité de Toeba tient à cet équilibre peu commun entre une forme délicate et un propos ferme. L’engagement ne tourne jamais au discours. La colère se fait construction, la mémoire familiale répond aux archives du pouvoir. On quitte la salle avec moins d’images précises en tête qu’un doute durable, et l’envie de revenir sur ses pas. Ce doute est peut-être le vrai sujet. « Les images sont profondément politiques dans leur processus de création ; elles ne sont pas neutres », souligne Toeba, et l’exposition propose d’en faire l’expérience plutôt que d’en donner la leçon.
« Tout le monde peut être Lucifer » s’impose comme l’une des découvertes majeures des Rencontres d’Arles 2026. Cette première exposition personnelle de Thato Toeba en France révèle une œuvre d’une grande cohérence, qui renouvelle les usages du collage et de la photographie d’archive. Dans un festival où le regard est souvent sollicité jusqu’à l’épuisement, elle demande du temps, de l’attention et une disponibilité au doute. Autant de qualités qui font de cette exposition un passage nécessaire de cette édition des Rencontres.
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