Jusqu’au 15 novembre 2026, le Palais des Papes accueille « Relatum », une exposition de l’artiste coréen Lee Ufan produite dans l’urgence. Les quatre installations réunies sous le titre Relatum trouvent au Palais des Papes un cadre d’une rare justesse. Sans chercher à rivaliser avec l’architecture gothique ni à en détourner le regard, Lee Ufan compose avec les volumes, les circulations, la lumière et la mémoire des lieux. Si la plupart de ces œuvres ont déjà existé sous d’autres formes, chacune a été repensée, redimensionnée ou produite pour l’espace précis qu’elle occupe ici. Elles entretiennent ainsi un dialogue étroit avec le monument qui les accueille.
Le concept de Relatum, au cœur du travail sculptural de l’artiste depuis plusieurs décennies, désigne moins un objet qu’une relation. Relation entre des matériaux naturels et manufacturés, entre une œuvre et son environnement, entre le vide et la matière, mais aussi entre l’espace et celui ou celle qui le traverse. Rien ne s’impose immédiatement. L’exposition demande de ralentir, d’observer les variations de lumière, les distances, les tensions discrètes qui s’établissent entre les éléments. Elle invite moins à contempler des sculptures qu’à faire l’expérience des relations qu’elles rendent sensibles.

« En pénétrant dans cet espace, je ressens une empreinte du temps qui a mûri. En tant qu’artiste et voyageur temporaire dans ce monde, je souhaite ouvrir une brèche dans le flux temporel et révéler l’immensité de l’humanité. À l’ère de l’IA qui cherche à effacer le temps, je souhaite au contraire encourager tout le monde à prendre le temps de s’arrêter. Je suis appelé en un lieu où respirent encore les traces des histoires complexes qui se sont succédé, dans un espace où d’innombrables âmes ont transité. Moi qui m’attarde un instant, je disparaîtrai demain, et d’autres, innombrables, traverseront ce lieu ». Lee Ufan
Une exposition construite dans l’urgence
L’exposition estivale du Palais des Papes n’aurait sans doute pas dû être celle-ci. Le projet initial, confié par la précédente municipalité à Macha Makeïeff, devait transformer la forteresse pontificale en un parcours mêlant vestiges scéniques, œuvres d’art et architectures fantasques. Annoncée de longue date sous le titre « Les Choses divines. Inventaire fantaisiste », cette proposition a finalement été abandonnée. En avril dernier, un communiqué de presse officialisait son annulation. Il est désormais peu probable que ce projet trouve un jour sa place au Palais des Papes. Macha Makeïeff devra sans doute raconter ailleurs ses Choses divines.
Les raisons de ce changement de programmation appartiennent désormais à l’histoire culturelle avignonnaise. Elles ne doivent cependant pas faire oublier ce qui a été accompli en moins de deux mois. Grâce à l’engagement d’Alain Lombard, président de Lee Ufan Arles et ancien directeur de la Collection Lambert, une nouvelle exposition a été imaginée, conçue et réalisée dans un délai exceptionnellement court.
Cette invitation s’inscrit également dans le cadre du cent quarantième anniversaire des relations diplomatiques entre la France et la Corée. Une célébration que le Festival d’Avignon accompagne lui aussi en mettant le coréen à l’honneur comme langue invitée de sa quatre-vingtième édition.




À quatre-vingt-dix ans, Lee Ufan impressionne par l’énergie avec laquelle il poursuit son travail. Les quatre installations présentées au Palais des Papes ne sont pas un simple transfert d’œuvres existantes. Chacune a été reprise, redimensionnée ou entièrement reconfigurée pour dialoguer avec le lieu qui l’accueille. Relatum – Primitive Room investit la Grande Chapelle. Une nouvelle version de Relatum prend place dans la Cuisine haute. Relatum – The Stone s’inscrit dans la chapelle Saint-Martial. Enfin, Relatum – Beyond trouve son équilibre dans le cloître Benoît XII. Seules les cinq toiles de la série Response, réunies dans le Grand Tinel, échappent à ce principe d’adaptation.
L’exposition d’Avignon s’inscrit dans une actualité particulièrement dense pour l’artiste coréen. Elle fait suite à l’ouverture d’une importante présentation au SMAC Venice, installé dans les Procuratie de la place Saint-Marc, et accompagne l’installation pérenne d’un ensemble d’œuvres à Dia Beacon, près de New York. Peu d’artistes continuent, à cet âge, à repenser avec une telle exigence des installations de cette ampleur.
Au Palais des Papes, cette exigence ne se traduit pourtant jamais par un geste spectaculaire. Fidèle à une pratique fondée sur les relations entre les matériaux, les espaces et le regard, Lee Ufan préfère déplacer notre manière d’habiter le monument. Chaque intervention semble mesurer le lieu avant d’y prendre place. L’exposition ne cherche pas à occuper le Palais, mais à révéler autrement ses volumes, sa lumière et son épaisseur temporelle.
Dans La Grande Chapelle, un sol d’ardoise : Relatum – Primitive Room

Dès l’entrée dans la Grande Chapelle, un premier choix s’impose. Lee Ufan ne cherche pas à rivaliser avec la hauteur de la nef. Là où plusieurs artistes ou commissaires ont utilisé la verticalité de cet immense volume (Eva Jospin, Yan Pei-Ming, Les Papesses…), voire l’ont ignorée(Sebastião Salgado, Ernest Pignon Ernest, Christian Lacroix…), il choisit au contraire d’habiter le sol. Plus de soixante tonnes d’ardoises fragmentées couvrent près de six cent cinquante mètres carrés et composent un vaste paysage minéral qui accompagne l’architecture au lieu de s’y opposer.
Cette décision modifie profondément la perception de la chapelle. Le regard ne s’élève plus d’abord vers les voûtes. Il suit les variations de cette surface grise, dont les reliefs captent la lumière et en renouvellent sans cesse les nuances. Le volume de la nef paraît alors plus vaste encore, comme libéré de toute intervention verticale.
Ce parti pris n’est pas sans rappeler celui adopté l’an dernier par Jean-Michel Othoniel pour Cosmos ou les Fantômes de l’Amour. Lui aussi avait choisi d’occuper le sol de la Grande Chapelle avec une tumultueuse rivière de sept mille cinq cents briques de verre bleuté sous les quatre Cosmos suspendus à la voûte gothique. Les deux démarches restent évidemment très différentes, mais elles partagent cette volonté de laisser respirer l’architecture plutôt que de la masquer.

« Je souhaitais représenter l’image de l’origine de l’habitat de l’humanité. Elle est brute et désolée, mais aussi pleine d’énergie, et l’on peut y ressentir la résonance et le souffle de la nature et de l’humanité ». – Lee Ufan
Pendant la visite de presse, il invitait les journalistes à traverser l’installation, à éprouver sous leurs pas la légère instabilité des plaques d’ardoise et à observer les jeux d’ombre et de lumière qui en résultent. Certaines de ses sculptures, expliquait-il, n’existent pleinement qu’à travers une relation physique avec celles et ceux qui les parcourent. Compte tenu de la fréquentation du Palais des Papes, cette expérience n’est malheureusement pas proposée au public. Cette mise à distance se comprend, même si elle prive l’œuvre d’une dimension importante.








Il faut également saluer le travail des étudiantes et étudiants de l’École supérieure d’art d’Avignon, associés au montage de l’installation. Pendant plusieurs jours, elles et ils ont participé au patient fractionnement puis à la mise en place des soixante tonnes d’ardoise. Le film projeté dans le Consistoire permet de prendre la mesure de ce chantier hors norme.
Le feu et le miroir de la Cuisine haute : Relatum (2026)
Dans la Cuisine haute, Lee Ufan intervient avec une extrême économie de moyens. Quelques éléments d’acier poli et un fil suffisent à transformer la perception de cette spectaculaire cheminée dans la Tour des Cuisines élevée sous Clément VI au milieu du XIVᵉ siècle..


Le miroir capte la lumière, prolonge les lignes de l’architecture et ouvre des perspectives qui semblent se dérober au regard. Le fil tendu introduit une continuité discrète qui accompagne naturellement l’élan vertical de la salle sans jamais chercher à l’occuper.



La simplicité de cette installation produit un effet presque inattendu. L’œuvre paraît révéler le volume de la Cuisine haute plus qu’elle ne s’y installe. Cette sensation rappelle celle éprouvée aux Alyscamps devant Relatum – The Infinite Thread, présenté en 2021 dans l’une des absides de l’église Saint-Honorat. Dans les deux cas, quelques éléments suffisent à modifier durablement la perception d’un espace pourtant chargé d’histoire.

« Les thèmes fondamentaux de mon travail sont la rencontre et l’infini. Mes œuvres au Palais ouvrent une brèche dans le flux du temps, suggérant la disparition et l’apparition, ainsi que l’infini et la rencontre ». – Lee Ufan
Ces mots pourraient sembler abstraits. Ils trouvent pourtant, dans cette ancienne cuisine monumentale où se croisent pierre, lumière, reflets et vide, une traduction étonnamment concrète.
Une présence, un passage : Relatum – The Stone
Dans la chapelle Saint-Martial, Relatum – The Stone reprend l’un des dispositifs les plus familiers de Lee Ufan. Une pierre soigneusement choisie est déposée au centre d’un espace, où elle semble entrer en résonance avec l’architecture qui l’entoure. Le principe est connu. On le retrouvait notamment en 2021 dans Relatum – The Solitude, présenté dans la chapelle de Mollégès de l’église Saint-Honorat aux Alyscamps.


Au Palais des Papes, le gravier qui devait accompagner initialement cette installation a disparu, sans doute pour des raisons de conservation. La pierre repose directement sur les dalles de la chapelle. Cette légère modification renforce encore sa présence. De forme légèrement pyramidale, elle établit un dialogue discret avec les peintures de Matteo Giovannetti. Elle renvoie à l’apparition du Christ annonçant à Martial sa mort prochaine, mais aussi aux architectures en trompe-l’œil du registre inférieur qui donnent l’illusion d’une galerie ouverte sur d’autres espaces. Dans cette chapelle où peinture, architecture et lumière composent déjà une méditation sur le temps, cette présence silencieuse trouve une résonance particulière.

« Empruntées à la nature, les pierres sont des symboles d’éternité, de sublimité et de temps accumulé. Placer une pierre imposante dans une pièce évoquera la présence d’un être disparu ». – Lee Ufan
Une réserve pour les peinture de la série « Response » dans le Grand Tinel
Les cinq grandes toiles de la série « Response » constituent probablement la seule véritable réserve que suscite le parcours. Il n’est d’ailleurs pas certain que leur présence corresponde à un choix particulièrement affirmé de Lee Ufan. On peut se demander si la vaste salle du Grand Tinel ne devait pas, coûte que coûte, accueillir des œuvres, comme si les quatre installations sculpturales paraissaient insuffisantes à elles seules pour construire une exposition.

Contrairement aux sculptures, ces peintures n’ont pas été conçues, adaptées ou redimensionnées pour le Palais des Papes. Elles sont simplement installées dans un espace qui ne semble pas véritablement leur convenir. Accrochées très haut, au-dessus de l’emplacement des fresques aujourd’hui disparues de Matteo Giovannetti, elles peinent à établir un dialogue avec les visiteurs.





Or les Response demandent précisément une observation lente. Le regard doit pouvoir suivre la respiration de la touche, la rencontre entre le peint et le non peint, entre deux gestes, deux couleurs, deux présences. Cette expérience devient ici plus difficile. Le visiteur est contraint de lever longuement la tête pour percevoir ces variations extrêmement subtiles,dans une lumière qui ne les met guère en valeur. Les tableaux conservent naturellement leur force propre, mais ils semblent moins trouver leur place que les installations conçues pour le monument.
Franchir un seuil : Relatum – Beyond
Le parcours s’achève dans le cloître Benoît XII avec Relatum – Beyond. L’installation apparaît comme une nouvelle interprétation de Relatum – Circle and Straight, qui ouvrait en 2021 le parcours de l’exposition « Requiem » dans l’allée des sarcophages des Alyscamps.

Deux éléments d’acier poli suffisent à dessiner un seuil. Comme à Arles, l’installation invite les visiteur·euses à pénétrer à travers le cercle de métal dans un nouvel espace-temps, à changer d’univers, à disparaître pour réapparaître…

« Je sélectionne des œuvres qui représentent le point de départ de l’humanité ou une spatialité qui transcende le temps. Si les Alyscamps sont un vestige des anciens cimetières romains, le Palais des Papes est également l’espace de l’époque gothique qui a disparu depuis des siècles. Installé à cet endroit, “Beyond” pourrait évoquer une histoire lointaine et refléter l’infini de l’espace au-delà ». – Lee Ufan
Un film plus précieux que le livret
La projection du film Relatum, réalisé par Laurent Lukic pour Travel(l)ing et présentée dans le Consistoire, constitue un complément particulièrement précieux à la visite. En quelques minutes, elle permet de mieux comprendre la genèse de l’exposition, l’ampleur du chantier et la manière dont chaque installation s’est progressivement construite dans les espaces du Palais. Les images consacrées au montage des œuvres rendent perceptible un travail que le visiteur ne peut évidemment plus imaginer une fois les installations achevées. L’entretien avec Lee Ufan apporte également un éclairage utile sur sa démarche. Enfin, la courte séquence où l’équipe célèbre son quatre-vingt-dixième anniversaire apporte une note d’une grande simplicité, presque émouvante.








Les textes destinés aux visiteurs sont en revanche plus succincts. Réunis dans un livret disponible à l’accueil et en téléchargement, ils proposent quelques repères accompagnés de croquis réalisés par l’artiste. L’ensemble remplit sa fonction, mais on aurait apprécié des développements plus généreux pour accompagner une œuvre qui demande précisément du temps et de l’attention.
On peut également regretter que cette exposition ne fasse vraisemblablement pas l’objet d’une véritable publication. Les installations conçues pour le Palais des Papes mériteraient pourtant de laisser une trace plus durable que ce seul livret.
Prendre le temps
L’exposition « Relatum » demande une disponibilité peu compatible avec le rythme auquel les visiteurs parcourent souvent le Palais des Papes. Rien n’y cherche l’effet immédiat. Les œuvres ne s’imposent pas. Elles invitent plutôt à ralentir, à regarder autrement les espaces que l’on croyait connaître et à mesurer ce qui se joue entre la matière, la lumière et l’architecture.
Cette proposition est née dans l’urgence. Rien, pourtant, ne le laisse deviner au fil du parcours. Les œuvres semblent avoir trouvé leur place dans le monument avec une évidence qui dépasse les circonstances de leur installation. Pour qui accepte de suspendre un instant le temps de la visite, « Relatum » offre sans doute l’une des expériences les plus justes que le Palais des Papes ait accueillies ces dernières années.
En savoir plus :
Sur le site du Palais des Papes
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Sur le site de Lee Ufan Arles
