Jusqu’au 27 septembre, « Les rêves n’ont pas de titre » offre l’occasion de découvrir pour la première fois en France une adaptation de l’installation conçue par Zineb Sedira pour le pavillon français de la 59e Biennale de Venise. Présentée au Panorama de la Friche la Belle de Mai, l’exposition réunit ici deux de ses composantes essentielles : le film éponyme et le décor inspiré de F for Fake d’Orson Welles. Dans le cadre de la Saison Méditerranée 2026, cette proposition stimulante et accessible explore les liens entre mémoire personnelle, histoire politique et cinéma. Elle interroge à la fois la fabrication des images et les récits collectifs dont elles sont porteuses.
Une pratique attentive aux récits oubliés
Depuis plus de vingt-cinq ans, Zineb Sedira développe une œuvre qui interroge les déplacements, les héritages culturels et les mécanismes de transmission. Née en France de parents algériens, vivant entre plusieurs espaces géographiques et linguistiques, elle construit un travail situé à la croisée de plusieurs récits et de plusieurs territoires où l’expérience individuelle rencontre constamment l’histoire collective.
Films, archives, témoignages et recherches documentaires constituent la matière première de sa pratique. L’artiste s’intéresse particulièrement aux récits laissés en marge des histoires officielles et aux formes de solidarité qui se sont développées à travers les luttes anticoloniales et les mouvements d’émancipation. Son travail ne consiste pas à corriger l’histoire, mais à faire apparaître des voix, des images et des trajectoires souvent laissées à l’écart.

Avec Les rêves n’ont pas de titre, elle revient sur une période marquée par les luttes anticoloniales et l’effervescence culturelle des années 1960 et 1970. L’indépendance de l’Algérie, les coproductions cinématographiques entre l’Algérie, la France et l’Italie ainsi que les aspirations portées par cette période constituent le point de départ d’une réflexion plus large sur les circulations des idées et des imaginaires. Le projet s’appuie sur des films militants, des archives parfois oubliées et des œuvres qui ont accompagné ces mouvements d’émancipation.
L’ambition de Sedira n’est pourtant ni historique ni commémorative. Elle cherche plutôt à comprendre comment les images circulent, comment elles façonnent les identités et comment une histoire personnelle peut rejoindre une mémoire collective.
Un décor inspiré de F for Fake d’Orson Welles
L’adaptation présentée à Marseille repose sur un dialogue entre deux espaces complémentaires. Avant même d’accéder à la salle de projection, les visiteur·euses traversent un décor inspiré de F for Fake (Vérités et Mensonges), réalisé par Orson Welles en 1973.

Installé à l’entrée du parcours, ce plateau reconstitué ne fonctionne pas comme un simple environnement scénographique. Il prépare le regard du visiteur aux questions qui traversent le film. Le choix de Welles n’a rien d’anecdotique. F for Fake constitue une réflexion sur l’illusion, la fabrication des récits et l’impossibilité de distinguer complètement le vrai du faux. En reprenant ce décor, Sedira place d’emblée son propre projet sous le signe du doute et de la construction.

Le visiteur traverse l’envers du cinéma avant de découvrir l’œuvre projetée. Pour celles et ceux qui connaissent le film de Welles, le dispositif agit comme un seuil. Il rappelle que toute image est produite, cadrée et mise en scène. Il prépare également à la séquence d’ouverture du film, qui reprend un extrait de F for Fake, dans lequel Orson Welles prononce la phrase : « Almost any story is almost certainly some kind of lie – but not this time (Presque toutes les histoires sont, à coup sûr, une forme de mensonge… mais pas celle-ci) ».

Cette articulation entre le plateau et le film constitue l’un des aspects les plus convaincants de la présentation marseillaise. En passant d’un espace à l’autre, le public expérimente concrètement ce jeu entre réalité, représentation et mémoire qui irrigue l’ensemble du projet : qui raconte l’histoire et à partir de quelle position ?
Une salle de cinéma comme espace de mémoire
La pièce maîtresse de l’exposition demeure le film projeté dans une salle de cinéma qui reconstitue celle où le père de Sedira l’accompagnait dans les années 1960 dans la banlieue parisienne. C’est là que l’œuvre déploie toute son ampleur.

Dans ce film, Sedira construit un récit où se croisent souvenirs personnels, extraits de films, reconstitutions et séquences documentaires. Elle apparaît à l’écran sous différentes formes, comme narratrice, interprète et personnage de sa propre histoire. Son parcours entre l’Algérie, la France et le Royaume-Uni devient le fil conducteur d’une exploration beaucoup plus vaste.
Après une ouverture empruntée à F for Fake d’Orson Welles, le film entraîne le spectateur dans un parcours où se croisent l’histoire personnelle de l’artiste et des extraits d’œuvres marquantes. Parmi elles figurent La Bataille d’Alger de Gillo Pontecorvo (1966), découvert par Sedira à Londres dans les années 1990 alors que le film n’a été projeté en France qu’en 2004, ainsi que Les Mains libres ou Tronc de Figuier d’Ennio Lorenzini, longtemps considéré comme perdu avant d’être retrouvé par l’artiste dans des archives cinématographiques.

Tout au long de ce qu’elle décrit comme son « histoire d’amour avec le cinéma », Sedira entre et sort du cadre et livre plusieurs fragments de son existence. On l’entend lire Frantz Fanon, évoquer la lutte pour l’indépendance de l’Algérie et l’on assiste à des scènes de célébration qui accompagnent sa proclamation. Elle évoque aussi la disparition de proches, la musique, le racisme et les humiliations subies.
À la fois narratrice et personnage, l’artiste incarne différentes versions d’elle-même à travers les étapes de son parcours, de l’Algérie à la France puis au Royaume-Uni. Algérienne et française, porteuse d’identités multiples, elle apparaît également comme artiste, cinéaste, metteuse en scène, chanteuse et danseuse. À deux reprises, elle est présente simultanément sous les traits de son personnage et sous la forme d’une silhouette miniature évoluant dans une maquette du décor de son film. Plus loin, elle chante avec un groupe et danse devant un fond vert sur Express Yourself de Charles Wright, dans une célébration de la complexité des existences.
Cette circulation permanente entre les registres produit un effet particulièrement convaincant. L’œuvre ne cherche jamais à établir une vérité définitive. Elle montre au contraire comment les souvenirs, les récits familiaux et les images de cinéma se construisent mutuellement.
Le film trouve également sa force dans sa dimension collective. Autour de l’artiste gravitent des proches, des artistes, des commissaires d’exposition et des collaborateurs qui rejouent des scènes, chantent ou dansent. Cette présence chorale empêche le récit de se refermer sur l’autobiographie.
À travers ces multiples voix, Sedira rend hommage à une génération de cinéastes et de militant·es qui ont vu dans le cinéma un outil d’émancipation et de solidarité internationale. Les espoirs portés par les décolonisations y apparaissent sans idéalisation excessive, mais comme des horizons qui continuent d’interroger le présent.
Une adaptation convaincante mais resserrée
Cette présentation marseillaise permet de mesurer la richesse d’un projet qui, à Venise, prenait la forme d’une vaste installation immersive.
Le choix de concentrer l’exposition sur le film et sur le décor inspiré de Welles garantit une lecture claire de l’ensemble. Il permet aussi de mettre en valeur la cohérence du dispositif et la qualité du travail cinématographique de Sedira.

On peut néanmoins regretter que cette première présentation française ne déploie qu’une partie de l’installation originale conçue pour Venise. Malgré cette réserve, Les rêves n’ont pas de titre s’impose comme l’une des propositions les plus stimulantes de la Saison Méditerranée 2026. Entre histoire du cinéma, mémoire des luttes et récit de soi, Zineb Sedira construit une œuvre généreuse qui invite à regarder autrement les images qui nous entourent et les histoires qu’elles transportent. Elle conduit aussi à s’interroger sur la réception de cet héritage par les générations qui n’ont pas connu les années d’engagement auxquelles l’artiste se réfère, mais qui en découvrent aujourd’hui les images, les récits et les promesses parfois inachevées.
Pour celles et ceux qui n’avaient pas vu le projet à Venise, cette première présentation en France constitue une occasion précieuse de découvrir une œuvre majeure de ces dernières années.
Exposition réalisée en partenariat avec Mennour Paris, Cineteca di Bologna, Ville de Paris (Centre des Récollets), Cinémathèque française, INA, CNC, Picto Foundation.
En savoir plus :
Sur le site de la Friche
Suivre l’actualité de la Friche sur Facebook et Instagram
Sur le site de Zineb Sedira et sur son compte Instagram
Zineb Sedira sur les sites des galeries Mennour, Paris, Selma Feriani Gallery, Tunis et Goodman Gallery, Londres











