Kiki Smith à Montpellier : «  Être ici | Maintenant | Partout »


Jusqu’au 11 octobre prochain, le MO.CO. Montpellier Contemporain consacre l’intégralité de ses espaces à Kiki Smith. Réunissant plus de cent cinquante œuvres réalisées sur plus de quarante années, « Être ici | Maintenant | Partout » compte parmi les expositions les plus importantes récemment consacrées à l’artiste américaine en Europe. Le commissariat de Rahmouna Boutayeb et Pauline Faure, avec Deniz Yoruç, assistante d’exposition, sous la direction de Numa Hambursin, privilégie une lecture exigeante et cohérente de cette œuvre foisonnante. Le parcours ménage de nombreuses découvertes avec notamment des ensembles rarement montrés en France.

Le corps comme fil conducteur

Depuis le début des années 1980, Kiki Smith développe une œuvre qui échappe aux catégories. Sculpture, dessin, gravure, photographie, tapisserie, livre d’artiste ou objet précieux y coexistent sans hiérarchie. Les mêmes figures réapparaissent d’un médium à l’autre, les matériaux les plus modestes côtoient le bronze ou la feuille d’or, tandis que les références empruntent aussi bien à l’anatomie qu’aux mythes, aux contes, à l’histoire de l’art, aux sciences ou à l’astrologie.

Conçue en étroite collaboration avec l’artiste, l’exposition ne cherche ni à embrasser l’ensemble de sa production ni à en retracer l’évolution chronologique. Les commissaires ont préféré construire un parcours organisé avec le corps comme fil conducteur. Non comme un sujet unique, mais comme un point de départ permettant d’explorer les multiples dimensions de l’œuvre de Kiki Smith. Pauline Faure précisait lors de la visite de presse : « À partir de cette trame initiale, sont venus se greffer des ponctuations, des éléments plus dissonants ou inattendus, que Kiki Smith souhaitait mettre en avant. Car lorsqu’on considère l’ampleur de son travail – la diversité des matériaux, des sources d’inspiration, des échelles et des motifs – on mesure combien celui-ci est étendu. Pour rendre compte de cet éventail, la linéarité d’un récit aurait été trop réductrice ».

Kiki Smith - « Être ici | Maintenant | Partout » MO.CO. Montpellier Contemporain
Kiki Smith – « Être ici | Maintenant | Partout » MO.CO. Montpellier Contemporain

Le titre de l’exposition trouve son origine dans une phrase de Kiki Smith, reproduite en quatrième de couverture du catalogue et dans le passage entre l’hôtel de Montaclm et les trois grands plateaux du MO.CO. Lors d’une visite de son atelier filmée par la Tate en 2014, elle expliquait :
« Je ne cherche pas à aller quelque part, ni à ce que mon travail ait un sens, défende une cause ou représente quoi que ce soit. D’une certaine manière, c’est une façon de synthétiser le fait d’être ici en une forme que l’on peut regarder, ou que je peux regarder. D’une certaine manière, il s’agit de célébrer le fait d’être ici, sous cette forme, maintenant. »
Les commissaires expliquent « Nous avons souhaité ajouter à ce “Ici” et à ce “Maintenant”, le terme “Partout”, considérant que son travail dépasse ces seules coordonnées : il continue de nous accompagner et de nous suivre, où que nous soyons ».

Un parcours construit par résonances

Ce que propose le MO.CO. se distingue des récentes expositions européennes consacrées à Kiki Smith. La Monnaie de Paris avait adopté en 2019 une perspective rétrospective avec quelques thématiques pas très éloignées de celles que l’on retrouve à Montpellier. Le Musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne avait concentré, en 2020, sa sélection autour d’une thématique, celle de la perception sensorielle. Le parcours montpelliérain ne suit ni chronologie ni hiérarchie entre les médiums. Le rapprochement des œuvres sélectionnées répond avant tout à une logique de résonances. Les mêmes figures, les mêmes matériaux et les mêmes motifs reviennent d’une salle à l’autre selon des configurations sans cesse renouvelées.

Kiki Smith - « Être ici | Maintenant | Partout » MO.CO. Montpellier Contemporain
Kiki Smith – « Être ici | Maintenant | Partout » MO.CO. Montpellier Contemporain

Si le corps constitue le fil conducteur du parcours, il n’y est jamais envisagé sous un seul angle. D’abord inscrit dans la sphère sociale et domestique, dans les salles de l’Hôtel de Montcalm, il devient progressivement un territoire anatomique. Sur le grand plateau du rez-de-chaussée, il entre en relation avec le monde animal et les éléments naturels. Le dernier niveau conduit enfin vers une dimension cosmologique où le corps semble se fondre dans un ensemble plus vaste. Cette progression demeure volontairement souple. Les rapprochements entre les œuvres prennent le pas sur toute volonté démonstrative.

Les visiteur·euses qui connaissent déjà l’œuvre de Kiki Smith retrouveront facilement les grandes lignes de son univers. Celles et ceux qui découvriront son travail avec cette exposition, le refus assumé de tout fil narratif exige une disponibilité particulière et d’accepter de se laisser guider davantage par les correspondances visuelles.

Kiki Smith - « Être ici | Maintenant | Partout » MO.CO. Montpellier Contemporain
Kiki Smith – « Être ici | Maintenant | Partout » MO.CO. Montpellier Contemporain

Plusieurs œuvres donnent toute sa force à cette construction. Dès le hall, Woman on Pyre introduit les questions du corps féminin, de la mémoire et des récits fondateurs qui irriguent toute l’œuvre de Kiki Smith. Plus loin, How I Know I’m Here, Banshee Pearls puis Possession is Nine-tenths of the Law déplacent le regard vers un corps fragmenté, composé d’organes, de systèmes et de circulations.

Kiki Smith - « Être ici | Maintenant | Partout » MO.CO. Montpellier Contemporain
Kiki Smith – « Être ici | Maintenant | Partout » MO.CO. Montpellier Contemporain

Au premier plateau, Annunciation, la figure humaine devient le lieu d’une expérience intérieure où spiritualité et création se rejoignent sans jamais se confondre. Ici, le parcours rassemble de nombreuses pièces certaines très anciennes, d’autres rarement présentées en France, auxquelles répondent plusieurs modèles anatomiques prêtés par la Faculté de médecine de l’Université de Montpellier.

Kiki Smith - « Être ici | Maintenant | Partout » MO.CO. Montpellier Contemporain
Kiki Smith – « Être ici | Maintenant | Partout » MO.CO. Montpellier Contemporain

Le rez-de-chaussée ouvre ensuite le parcours sur les relations entre l’humain et le vivant. Born met en scène une biche donnant naissance à une femme adulte. La sculpture que l’on a vue à de multiples reprises s’inscrit dans une réflexion sur les passages et les transformations entre espèces qui traverse toute l’œuvre de Kiki Smith. Au même niveau, de grandes tapisseries, en particulier l’exceptionnelle Seven Seas, prolongent cette réflexion et témoignent de l’attention constante portée par Kiki Smith aux savoir-faire artisanaux.

Kiki Smith - « Être ici | Maintenant | Partout » MO.CO. Montpellier Contemporain
Kiki Smith – « Être ici | Maintenant | Partout » MO.CO. Montpellier Contemporain

Le sous-sol élargit encore cette réflexion. Les figures humaines dialoguent désormais avec les étoiles, la lune et les phénomènes célestes. Blue Girl, Telepathy ou Dark Water interrogent notre place dans le monde, depuis l’intimité du corps jusqu’à l’immensité du cosmos.

Kiki Smith – « Être ici | Maintenant | Partout » MO.CO. Montpellier Contemporain

Une présentation d’une grande sobriété

L’accrochage et de la mise en espace ne suscitent pas de remarques particulières, mais restent toute fois sans grandes surprises et ne proposent que de très rares temps forts. Ce parti pris pourra être apprécié pour sa retenue. La scénographie est sobre, presque banale, voire même inexistante.

« Être ici | Maintenant | Partout » aura du mal à faire oublier « Une mouche est apparue, et disparut » de Huma Bhabha lors d’un triste hiver 2023-24 et « Piller | Ekphrasis » de Berlinde De Bruyckere à l’été 2022…
La magie des dialogues que Kiki Smith avait entretenus avec « Les Papesses » au Palais des Papes ne se retrouve pas ici. La poésie et l’enchantement du parcours imaginé par Éric Mézil pour la Collection Lambert, à l’Hôtel de Caumont, en 2013, non plus.

Cette réserve n’enlève rien au soin apporté à la présentation des œuvres. La mise en lumière, réalisée par les équipes techniques du MO.CO. est, comme toujours, irréprochable. Quelques reflets et effets de miroir restent cependant désagréables dans les parties hautes de certaines œuvres accrochées dans les deux derniers plateaux.

Kiki Smith - « Être ici | Maintenant | Partout » MO.CO. Montpellier Contemporain
Kiki Smith – « Être ici | Maintenant | Partout » MO.CO. Montpellier Contemporain

On peut toutefois s’interroger sur la provenance d’une grande partie des œuvres exposées. Les prêts de la Galerie Lelong à Paris et de Pace Gallery à New York sont particulièrement nombreux, auxquels s’ajoutent ceux de Timothy Taylor à Londres et de plusieurs collections privées. Les œuvres provenant de collections publiques apparaissent finalement beaucoup plus rares. Ce choix n’affaiblit pas le parcours, mais tel déséquilibre mérite d’être noté pour une institution publique, certes dépourvue de collections…

Les outils de visite restent plus inégaux. Le livret distribué à l’accueil accompagne utilement le parcours et peut être téléchargé avant la visite. On aurait toutefois apprécié des développements un peu plus généreux sur certaines œuvres ou certains choix du commissariat.

Le catalogue, publié par Les presses du réel, prolonge en revanche remarquablement l’exposition. Toutes les œuvres exposées y sont reproduites. Il réunit de courts textes pluridisciplinaires commandés pour l’occasion. Aux contributions de Rahmouna Boutayeb, Pauline Faure, Numa Hambursin et Deniz Yoruç s’ajoutent des essais de Rodolphe Calin (philosophie, Université Paul-Valéry Montpellier), Gérald Chanques (anesthésie-réanimation, CHU de Montpellier), Arthur Le Saux (astrophysique), Aurélien Potier (artiste) et Emmanuel Terrier (droit privé). La diversité des approches convoquées fait écho à l’ambition pluridisciplinaire que les commissaires ont voulue pour le projet.

Sans chercher à résumer toute la richesse d’une œuvre développée depuis plus de quarante ans, « Être ici | Maintenant | Partout » propose une lecture à la fois claire et ouverte du travail de Kiki Smith. Le choix de faire du corps le fil conducteur du parcours permet de relier des œuvres très diverses sans les enfermer dans un discours unique. C’est sans doute la principale réussite du projet. L’exposition montpelliéraine offre une vision ample d’une œuvre difficile à circonscrire. Elle réunit des œuvres moins connues, qu’il s’agisse des premières recherches anatomiques, des photographies d’atelier, des tapisseries monumentales ou de certaines œuvres les plus récentes.
Pour celles et ceux qui connaissent déjà Kiki Smith, cette exposition offre l’occasion de redécouvrir une œuvre dont les correspondances apparaissent ici avec une justesse. Elle révèle des facettes que les récentes présentations européennes avaient peu mises en lumière.
Les autres y trouveront sans doute une des meilleures portes d’entrée pour appréhender un travail qui, depuis plusieurs décennies, n’a cessé d’explorer les liens entre le corps, le vivant et le monde.

« Être ici | Maintenant | Partout » mérite sans aucun doute un passage par le MO.CO. Montpellier Contemporain cet été.

À lire, ci-dessous, un long compte rendu du parcours de l’exposition. Pour celles et ceux qui n’ont pas encore découvert « Être ici | Maintenant | Partout » et qui projettent de passer par Montpellier avant le 11 octobre, il est peut-être préférable de remettre cette lecture à plus tard afin de préserver le plaisir de la découverte.

En savoir plus :
Sur le site du MO.CO. Montpellier Contemporain
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Télécharger le Livret de visite
Kiki Smith sur les sites de la Galerie Lelong à Paris, de Pace Gallery à New York et de Timothy Taylor à Londres

Regards sur le parcours de l’exposition de Kiki Smith – « Être ici | Maintenant | Partout »

Avant même de pénétrer dans les salles de l’exposition, Woman on Pyre accueille le visiteur. Isolée dans le hall de l’Hôtel de Montcalm, cette figure féminine en bronze agenouillée constitue un premier repère. Elle introduit plusieurs thèmes qui reviendront tout au long du parcours : le corps féminin, la mémoire, les croyances et la réinterprétation de figures héritées de l’histoire ou de la mythologie.

Kiki Smith - « Être ici | Maintenant | Partout » MO.CO. Montpellier Contemporain
Kiki Smith – Woman on Pyre, 2001. Bronze. Édition 2 / 3. 142 × 159 × 81 cm. Courtesy de l’artiste et Galerie Lelong, Paris – « Être ici | Maintenant | Partout » MO.CO. Montpellier Contemporain

Cette sculpture est l’une des variantes de Pyre Woman Kneeling (2002), présentée notamment à l’entrée de la Grande Chapelle du Palais des Papes lors de l’exposition Les Papesses en 2014, puis à la Monnaie de Paris en 2019. Cette œuvre a été imaginée par Kiki Smith en réponse à un appel à projets par une ville allemande pour une commande dans l’espace public. À cette occasion, l’artiste est frappée par l’absence de monuments consacrés aux milliers de femmes persécutées et exécutées pour sorcellerie en Europe au fil des siècles. Évoquant ce projet lors de son exposition à la Monnaie de Paris, elle déclarait : « Bien que ma proposition n’ait pas été retenue, cela m’a permis de m’interroger sur ce que je ferais si j’obtenais des commandes publiques. J’ai alors décidé de réaliser des sculptures de femmes au bûcher, comme des sorcières, les bras grand ouverts en position christique, demandant : Pourquoi m’as-tu abandonné ? ».
Dans l’œuvre de Kiki Smith, la figure féminine dépasse cependant toute référence historique précise. Personnages bibliques, héroïnes de contes, saintes, sorcières ou figures anonymes appartiennent au même univers. Aucune ne domine les autres. Toutes participent d’une réflexion plus vaste sur la condition humaine.

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Kiki Smith – Divination – Faith, 2019. Bronze. Édition 1/3. 66 × 61 × 18,1 cm. Courtesy de l’artiste et Timothy Taylor Gallery, London – « Être ici | Maintenant | Partout » MO.CO. Montpellier Contemporain

En rejoignant les salles d’exposition, le visiteur découvre également Divination — Faith (2019), installée au pied de l’escalier. Cette sculpture a été réalisée pour Memory, une installation conçue en 2019 pour la Fondation Deste, installée dans un ancien abattoir sur l’île grecque d’Hydra. Le projet s’articulait autour de la figure du Capricorne, créature hybride associant le corps d’une chèvre à la queue d’un poisson et par ailleurs le signe astrologique de l’artiste. Dans le texte accompagnant l’exposition, l’artiste évoquait une origine mythique de cette créature : « Le bouc marin apparaît il y a 21 000 ans. Dieu primordial de la mer. Les entrailles de la chèvre sont offertes à la mer ou jetées dans l’eau. Donnez le sang et les organes pour nourrir les poissons. Au fil de son voyage, le poisson acquit le corps d’une chèvre, ce qui lui permit de voyager entre les deux royaumes… »
Pour cette installation, Kiki Smith transforma radicalement l’ancien abattoir en remplaçant les vitrages transparents par du verre rubino rose qui baignait l’espace d’une lumière colorée. Au centre du lieu, un bassin d’offrandes en bronze rappelait les pratiques sacrificielles auxquelles renvoie également Divination – Faith, moulage d’organes de chèvre.
Depuis le milieu des années 1990, Kiki Smith explore les liens entre symbolisme, mythologie animale, croyances et cosmologies alternatives, dans lesquelles savoir scientifique et spiritualité coexistent sans opposition. L’astronomie et l’astrologie occupent une place récurrente dans cette réflexion.

Placées au seuil de l’exposition, Woman on Pyre et Divination – Faith condensent plusieurs des motifs qui reviendront ensuite sous des formes très diverses, sans chercher à en imposer une interprétation unique.

Figures familières

La première salle marque l’entrée dans une séquence consacrée au corps dans sa dimension sociale. De grands dessins sur papier népalais occupent les murs tandis que plusieurs chaises en papier mâché sont suspendues au centre de l’espace ou posées au sol. La légèreté de ces volumes contraste avec l’échelle des figures représentées. L’ensemble évoque un intérieur habité, où les objets semblent conserver la mémoire des personnes qui les ont occupés.

Kiki Smith - « Être ici | Maintenant | Partout » MO.CO. Montpellier Contemporain
Kiki Smith – « Être ici | Maintenant | Partout » MO.CO. Montpellier Contemporain

Les personnages dessinés sont presque toujours des proches de Kiki Smith. Pourtant, leurs titres ne révèlent jamais leur identité. L’artiste les désigne volontiers par leur prénom lorsqu’elle travaille dans son atelier, mais les œuvres deviennent ensuite Une inconnue avec un sac, Une voisine à la fenêtre ou encore Une femme assise. Le portrait individuel s’efface ainsi au profit de situations dans lesquelles chacun peut se reconnaître.

Kiki SmithNeighbor Woman with Purse, 2009. Encre sur papier népalais. 190,5 × 75 cm et Stranger with Window and Chair, 2008. Encre sur papier népalais. 280 × 178 cm. Courtesy de l’artiste et Galerie Lelong, Paris – « Être ici | Maintenant | Partout » MO.CO. Montpellier Contemporain

Une même personne peut d’ailleurs réapparaître dans plusieurs œuvres. Selon le dessin, le format ou le contexte, sa présence change profondément. Kiki Smith ne cherche pas à fixer une identité. Elle observe plutôt la manière dont une figure peut produire des significations différentes lorsqu’elle est déplacée d’une œuvre à l’autre.

Kiki Smith - « Être ici | Maintenant | Partout » MO.CO. Montpellier Contemporain
Kiki Smith – Chairs, 2008. 3 chaises, papier-mâché, paillettes de verre. 89 × 56 × 51 cm chaque. Courtesy de l’artiste et Pace Gallery, New York et au fond Catch, 2016. Encre sur papier népalais. 51 × 76 cm. Courtesy de l’artiste et Galerie Lelong, Paris – « Être ici | Maintenant | Partout » MO.CO. Montpellier Contemporain

Les chaises suspendues prolongent cette réflexion. Réalisées en papier mâché, parfois recouvertes de papier népalais imprimé, elles ont perdu toute fonction utilitaire. Elles deviennent des formes dans l’espace, au même titre que les corps représentés sur les murs. Pauline Faure rappelle que, chez Kiki Smith, les gestes, les objets et les corps peuvent être envisagés de manière comparable : comme des présences avant d’être des fonctions.

Kiki Smith - « Être ici | Maintenant | Partout » MO.CO. Montpellier Contemporain
Kiki Smith – Chairs, 2008. 3 chaises, papier-mâché, paillettes de verre. 89 × 56 × 51 cm chaque (au sol) ; Suspendues ; Chair, 2008. Papier-mâché avec encre sur papier népalais, ficelle. 89,5 × 86,4 × 53,3 cm et Chairs, 2008. Papier-mâché avec lithographie sur papier népalais et ficelle. 83,8 × 127 × 43,2 cm. Courtesy de l’artiste et Pace Gallery, New York – « Être ici | Maintenant | Partout » MO.CO. Montpellier Contemporain

Ce motif des chaises traverse l’œuvre de l’artiste. Celles présentées ici pourront rappeler les chaises en fonte d’aluminium de Homecoming (2012), suspendues dans la tour de la Gâche lors de l’exposition Les Papesses. Elles étaient alors devenues le perchoir d’un couple de colombes dorées.

Habiter avec les animaux

La seconde salle prolonge cet univers familier en le déplaçant. Les figures humaines demeurent présentes, mais elles partagent désormais leur espace avec les animaux. Le chat Minou, réalisé en bronze et argent sterling, accueille le visiteur dans une posture de veille attentive. Les moustaches tendues vers l’avant, il semble écouter autant qu’observer.

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Kiki SmithMinou, 2022. Bronze et argent. Édition 5/9. 26,7 × 48,3 × 27,9 cm. Courtesy de l’artiste et Galerie Lelong, Paris – « Être ici | Maintenant | Partout » MO.CO. Montpellier Contemporain

Kiki Smith s’intéresse depuis longtemps aux animaux domestiques. Leur proximité avec les humains n’efface jamais leur part de mystère. Minou conserve ainsi quelque chose d’insaisissable. Son titre français accentue le sentiment de familiarité, tandis que sa posture suggère une vigilance silencieuse.

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Kiki SmithMinou, 2022. Bronze et argent. Édition 5/9. 26,7 × 48,3 × 27,9 cm et Heart, 2010. Encre sur papier népalais. 197 × 200,5 cm. Collection Federico & Monica Ghizzoni. Courtesy Galerie Lelong, Paris – « Être ici | Maintenant | Partout » MO.CO. Montpellier Contemporain

Sur les murs, plusieurs œuvres poursuivent cette réflexion. La femme assise de Heart (2010), entourée d’oiseaux et de cages suspendues, prolonge ce dialogue entre intérieur domestique et monde vivant. Le fauteuil qu’elle occupe évoque le célèbre modèle Barcelona de Mies van der Rohe et Lilly Reich. Rien n’indique pourtant qu’il s’agisse d’une citation. Il constitue avant tout un nouvel élément d’un espace où mobilier, animaux et personnages semblent appartenir à une même communauté de formes.

Sur la droite, Seated Girl (1999) et Girl with Wood (2009) poursuivent l’interrogation sur l’identité des modèles déjà engagée dans la salle précédente, l’une d’elles assise sur un tas de bûches semble faire écho à Woman on Pyre découverte dans le hall.

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Kiki Smith – Seated Girl, 1999. Encre sur papier népalais. 224 × 347 cm et Girl with Wood, 2009. Encre sur papier népalais. 216 × 267 cm. Courtesy de l’artiste et Pace Gallery, New York Mur du fond : Flower 3 et 2, 2007. Tirage chromogène. Édition 3/3. 40 × 60 cm et Flower 4, 7 et 6, 2007. Tirage chromogène. Édition 3/3. 10,2 cm × 15,2 cm. Courtesy de l’artiste Pace Gallery, New York – « Être ici | Maintenant | Partout » MO.CO. Montpellier Contemporain

Une série de tirages chromogènes intitulés Flower (2007) introduit un motif floral qui traversera tout le parcours.

Au sol, Untitled (2008) montre un homme nu et velu dessiné au pigment d’oxyde noir sur des dalles de lave. Cette figure masculine semble être traversée par le doute et la solitude. Rien ne vient pourtant l’enfermer dans une représentation conventionnelle de la masculinité. Le personnage apparaît vulnérable. Sa silhouette pourrait tout aussi bien appartenir à un homme ordinaire qu’à une créature en voie de métamorphose, comme un loup-garou.

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Kiki Smith – Untitled, 2008. Lave et oxyde noir. 250 × 200 cm. Courtesy de l’artiste et Galerie Lelong, Paris – « Être ici | Maintenant | Partout » MO.CO. Montpellier Contemporain

Rahmouna Boutayeb souligne à propos de ces œuvres l’importance du papier népalais, médium récurrent qui permet à l’artiste de jouer sur le fragment et l’assemblage, sans hiérarchie entre dessin et sculpture, entre la deuxième et la troisième dimension. Le même geste passe librement du dessin au volume. Aucune hiérarchie ne distingue les techniques ou les matériaux. Le travail de Kiki Smith paraît suivre « une logique rhizomatique plutôt que linéaire, où les motifs reviennent dix ou vingt ans plus tard sous d’autres formes, composant une spirale presque infinie de reprises et de transformations ».

Apparences et métamorphoses

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Kiki Smith – Standing Nude, 2005. Bronze, patine aux nitrates d’argent. Édition 2/3. 138 × 67 × 35,5 cm. Courtesy de l’artiste Galerie Lelong, Paris – « Être ici | Maintenant | Partout » MO.CO. Montpellier Contemporain

La troisième salle introduit un premier déplacement. Au centre, à droite, se dresse Standing Nude (2005), bronze à la patine de nitrate d’argent. Sur un socle à gauche sont réunies de petites pièces, Io (Standing) en porcelaine, Little Offering en bronze et Untitled (Woman) en bronze doré, toutes datées des années 2000.

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Kiki Smith – Io (Standing), 2005. Porcelaine. Édition 13/13. 43 × 11 × 11 cm ; Little Offering, 2001. Bronze. Édition 7/18. 20,3 × 27,9 × 13,3 cm et Untitled (Woman), 2005
Bronze doré. Golden bronze. Édition 1/3. 48 × 16,5 × 15 cm. Courtesy de l’artiste et Galerie Lelong, Paris – « Être ici | Maintenant | Partout » MO.CO. Montpellier Contemporain

Pour Rahmouna Boutayeb, « alors que les premières œuvres étaient davantage liées au corps social, à l’espace domestique et aux relations du quotidien. Les figures présentées ici semblent relever de formes plus archétypales ou stéréotypées. L’attention se porte davantage sur l’enveloppe du corps, sur son apparence et sur les transformations dont il est porteur ».

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Kiki Smith – Untitled (Oil Flowers), 2008. Peinture à l’huile sur verre soufflé antique avec feuilles d’or blanc et jaune. 60 × 59,5 × 50 cm chaque. Collection Alexander Tutsek-Stiftung, Munich – « Être ici | Maintenant | Partout » MO.CO. Montpellier Contemporain

Sur le mur du fond, le triptyque Untitled (Oil Flowers) (2008), peint à l’huile sur verre soufflé antique et rehaussé de feuilles d’or blanc et jaune, prolonge les photographies florales découvertes dans la salle précédente. Les pissenlits y deviennent métaphore de l’éphémère et du renouveau, aux côtés de fleurs dispersées et d’un bouquet.

Le corps intérieur, le corps spirituel

Kiki Smith - « Être ici | Maintenant | Partout » MO.CO. Montpellier Contemporain
Kiki Smith – « Être ici | Maintenant | Partout » MO.CO. Montpellier Contemporain

Cette quatrième salle marque un nouveau resserrement sur le corps et ses dimensions spirituelles. À droite en entrant, Black Madonna (1992), bas-relief en bronze parsemé de bouts de doigts et parcouru de réseaux allant des entrailles aux extrémités, explore la symbolique de la Vierge noire comme objet de rituel.

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Kiki SmithBlack Madonna, 1992. Bronze. 182 × 67 cm. Collection Fondation Villa Datris – « Être ici | Maintenant | Partout » MO.CO. Montpellier Contemporain

Un peu plus loin, In Utero (1988), petite céramique, précède Banshee Pearls (1991), série de douze lithographies dont le titre renvoie à une créature de la mythologie celtique irlandaise, magicienne ou une messagère de l’au-delà, dont les gémissements aigus sont annonciateurs de la mort. Banshee est aussi le surnom que le père de Kiki Smith lui donnait à l’adolescence. Dans cette œuvre, l’artiste rassemble des autoportraits en négatif et en positif, des photocopies de ses dents et de ses cheveux, des photographies d’enfance, auxquels se mêlent des symboles celtiques et des motifs végétaux.

Kiki Smith - « Être ici | Maintenant | Partout » MO.CO. Montpellier Contemporain
Kiki Smith – Banshee Pearls, 1991. 12 lithographies. 57,8 cm × 77,8 cm chaque. Universal Limited Art Editions. Courtesy de l’artiste et Galerie Lelong, Paris – « Être ici | Maintenant | Partout » MO.CO. Montpellier Contemporain

Pauline Faure rapproche cette série d’une réflexion sur « la complexité du soi : ce que les autres disent de nous, ce que nous sommes réellement et ce que nous éprouvons, écarts qui ne coïncident jamais tout à fait ». Pour elle, cette salle réunit ainsi les différentes dimensions de l’être.

Kiki Smith - « Être ici | Maintenant | Partout » MO.CO. Montpellier Contemporain
Kiki SmithHow I Know I’m Here, 1985 – 2000. 4 panneaux de linogravure sur papier de mûrier. 29,5 × 109,5 cm chaque. Éditions Fawbush. Collection du Centre de la Gravure et de l’Image imprimée – « Être ici | Maintenant | Partout » MO.CO. Montpellier Contemporain

Sur le mur de gauche, How I Know I’m Here (1985-2000), série de quatre linogravures sur papier de mûrier, donne son titre au texte que Pauline Faure signe dans le catalogue, lequel a lui-même inspiré en partie celui de l’exposition.
L’œuvre évoque les cinq sens à travers un réseau de viscères, de ligaments et d’organes qui se détachent sur un fond d’encre bleu foncé. Cette vision nocturne semble aiguiser les perceptions : apparaissent peu à peu des yeux, des oreilles, des nez et des bouches, un visage qui cligne de l’œil, une main placée derrière une oreille ou encore une bouche mordant un fruit.

Kiki Smoth - How I Know I’m Here (1), 1985 – 2000
Kiki Smith – How I Know I’m Here (1), 1985 – 2000. Collection du Centre de la Gravure et de l’Image imprimée

Dans son texte, la curatrice écrit :
« (…) Comment savoir que je suis ici ? La gravure How I Know I’m Here montre sur fond noir des organes flottants, habitant un espace d’artères, de molécules. Je suis cet ensemble d’organes épars et je les relie. Je suis aussi ce visage, ces mains, ce pied.
Lorsque les organes deviennent invisibles sous l’enveloppe de la peau, le corps prend des poses. Je suis alors cet être social, que l’on associe si facilement à une image ou un stéréotype. Mes poses sont les vôtres que j’imite. Vous n’y faites pas toujours attention. Cela permet de se reconnaître.
Je suis aussi le corps fantôme qui se transforme, se métamorphose et communie. Le corps qui flotte et tombe. Le corps enfanté par l’animal qui se disperse dans les fleurs. Celui d’où sortent des rayons ou des phylactères, pour s’adresser au reste du monde. Même sans bruit, le corps parle. Kiki Smith m’a fait voir et ressentir tout cela… ».

Au fond de la salle, Untitled (Paper Body) (1989), silhouette suspendue réalisée en papier gampi presque transparent, semble faire écho au bas-relief en bronze de Black Madonna, placé en vis-à-vis. Le choix de ce papier léger et translucide est lié à un souvenir d’enfance de l’artiste, celui des ballons en papier japonais.

Kiki Smith - « Être ici | Maintenant | Partout » MO.CO. Montpellier Contemporain
Kiki Smith – « Être ici | Maintenant | Partout » MO.CO. Montpellier Contemporain

Enfin, Veins Arteries Lymphs Nerves (1989), tapisserie de laine teinte à la main, représente sur quatre bandes verticales colorées les principaux réseaux de circulation du corps humain. Elle conclut cette séquence présentée dans les petites salles de l’Hôtel de Montcalm.

Entre l’Hôtel de Montcalm et les grands plateaux du MO.CO.

Kiki Smith - « Être ici | Maintenant | Partout » MO.CO. Montpellier Contemporain
Kiki Smith – Untitled (Ovum and Sperm), 1992. Ovule en aluminium et spermatozoïdes en bronze blanc. Ovule : 29,2 × 30,4 × 28 cm. 11 spermatozoïdes : éléments de 2,5 × 20,3 × 3,2 cm à 3,8 x 21,6 × 5,1 cm. Courtesy de l’artiste et Pace Gallery, New York – « Être ici | Maintenant | Partout » MO.CO. Montpellier Contemporain

À l’entrée de ce passage, Untitled (Ovum and Sperm) (1992), présenté sur un socle, réunit un ovule en aluminium entouré de spermatozoïdes en bronze blanc. Sur le mur de gauche, une citation de Kiki Smith, extraite d’une visite de son atelier filmée par la Tate en 2014, reprend la phrase reproduite également en quatrième de couverture du catalogue et qui a donné son titre à l’exposition.

Plateau du premier étage : Le corps mis à nu

En quittant les salles de l’Hôtel de Montcalm, le parcours s’attache à ce qui demeure habituellement invisible. Pauline Faure présente cette nouvelle séquence comme une exploration de l’intérieur du corps : ses organes, son anatomie et ses mécanismes. Ce thème occupe tout le premier plateau avant que le parcours ne s’ouvre, au rez-de-chaussée, sur les relations entre le corps, la nature et le monde animal.

Kiki Smith - « Être ici | Maintenant | Partout » MO.CO. Montpellier Contemporain
Kiki Smith – « Être ici | Maintenant | Partout » MO.CO. Montpellier Contemporain

Un premier espace, délimité par la cimaise déjà présente dans le lieu, rassemble quelques-unes des œuvres les plus anciennes de l’exposition.

À gauche en entrant, Silver Vein Arm (1992) montre un bras dont les veines sont soulignées à l’argent. Isolé du reste du corps, ce fragment anatomique annonce une approche qui traverse toute cette séquence : le corps n’est plus représenté comme une figure entière, mais comme un ensemble d’organes, de tissus et de systèmes interdépendants.

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Kiki Smith – Silver Vein Arm, 1992. Bronze et argent. 9 × 40,6 × 15 cm. Courtesy de l’artiste et Pace Gallery, New York – « Être ici | Maintenant | Partout » MO.CO. Montpellier Contemporain

À proximité, plusieurs modèles anatomiques prêtés par la Faculté de médecine de l’Université de Montpellier rappellent que cette observation du corps appartient autant à l’histoire des sciences qu’à celle des arts. Parmi eux figurent un fœtus de sept mois réalisé par Louis Auzoux au début du XXᵉ siècle et un cœur articulé en cire de Guy Aîné datant du milieu du XIXᵉ siècle. Fabriqués en papier mâché, en cire et en matériaux composites, ces modèles étaient destinés à l’enseignement de l’anatomie et permettaient d’étudier le corps humain sans recourir à la dissection. Le MO.CO. en avait déjà présenté plusieurs lors de l’exposition « Éprouver l’inconnu ».

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Kiki Smith – Teeth Drawing 1 à 7, 1983. Encre, graphite et acrylique sur papier. 56,8 × 76,5 cm chaque et Teeth Fountain, 1995. Bronze. Édition 2/3. 125 × 81 × 70 cm. Courtesy de l’artiste et Galerie Lelong, Paris. – « Être ici | Maintenant | Partout » MO.CO. Montpellier Contemporain

Sur le mur de gauche, la série Teeth Drawing (1983) isole des fragments de mâchoires et de bouches que Kiki Smith extrait de leur contexte pour les regarder autrement. La bouche devient un espace ambigu, à la fois intérieur et ouvert sur le monde.
Au centre de la salle, Teeth Fountain (1995) prolonge cette réflexion. Conçue comme une fontaine, les commissaires ont choisi de ne pas la mettre en eau pour cette présentation.

Kiki SmithTeeth Fountain, 1995. Bronze. Édition 2/3. 125 × 81 × 70 cm. Courtesy de l’artiste et Galerie Lelong, Paris – « Être ici | Maintenant | Partout » MO.CO. Montpellier Contemporain

Dans son essai Œil pour dent, publié dans le catalogue de l’exposition, Aurélien Potier, artiste que le MOCO Panacée avait accueilli pour une troublante exposition, voit dans la bouche un seuil où se brouillent les limites entre le dedans et le dehors. En convoquant la notion d’abjection développée par Julia Kristeva, il montre comment Kiki Smith remet en cause l’image d’un corps fermé sur lui-même. Les dents, la salive ou les fluides deviennent les signes d’une porosité permanente entre le sujet et le monde.

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Kiki Smith – Possession is Nine-tenths of the Law, 1985. 9 sérigraphies et monotypes avec ajouts d’encre sur papier moulé T.H. Saunders. Édition de 15 + 5 E.A. 55,7 × 43 cm chaque. Éditions Fawbush. Courtesy de l’artiste et Pace Gallery, New York – « Être ici | Maintenant | Partout » MO.CO. Montpellier Contemporain

Cette fragmentation se poursuit sur le mur du fond avec Possession is Nine-tenths of the Law (1985), premier portfolio d’estampes réalisé par l’artiste. Neuf organes – cœur, poumons, reins, foie, pancréas, cerveau, estomac, vésicule biliaire et vessie – flottent isolément, détachés de tout corps. Le livret de visite suggère que si ces organes constituent les neuf dixièmes de la « possession » évoquée par le titre, le dixième manquant pourrait être la conscience même de les habiter.

Sur le mur de droite, à l’articulation avec l’espace suivant, Fallen (2019), bas-relief en bronze, reprend un Christ tombé emprunté à une peinture brésilienne du XVIIIᵉ siècle. Cette référence rappelle la place qu’occupe l’imaginaire catholique dans le travail de Kiki Smith.

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Cette œuvre annonce un peu plus loin Annunciation (2008), sculpture en aluminium associée à une chaise en bois. Le modèle, une amie malade de l’artiste vêtue d’un costume d’homme, reprend la pose de l’autoportrait aux cheveux coupés de Frida Kahlo. Kiki Smith décrit cette œuvre comme « une représentation androgyne de la Vierge Marie au moment de l’Annonciation », en référence à l’annonce faite à Marie par l’ange Gabriel.

Kiki SmithAnnunciation, 2008. Fonte d’aluminium et chaise en bois. Édition 3 + 2 E.A. 156,3 × 81 × 48 cm. Courtesy de l’artiste et Pace Gallery, New York – « Être ici | Maintenant | Partout » MO.CO. Montpellier Contemporain

La figure a souvent été perçue comme une incarnation de l’artiste face à l’inspiration créatrice, énergie invisible qu’elle semble accueillir par le geste de sa main levée. La Fondation Louis Vuitton souligne que « Cette sculpture ne reflète pas l’iconographie traditionnelle : la main levée, dans un geste hésitant entre salutation et crainte d’un objet invisible, semble suspendue au-dessus de la figure. (…) Le traitement anatomique de la figure, ainsi que ses dimensions, la rendent insaisissable dans le vocabulaire sculptural traditionnel, la laissant comme une énigme. L’artiste apporte un éclairage nouveau sur cette énigme, affirmant que “l’Annonciation est intimement liée à la manière dont l’artiste appréhende les idées” ». Le Brooklyn Museum résume cette lecture en observant que « Smith utilise l’Annonciation comme métaphore de l’instant d’inspiration créatrice »…

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Kiki SmithAnnunciation, 2008. Fonte d’aluminium et chaise en bois. Édition 3 + 2 E.A. 156,3 × 81 × 48 cm. Courtesy de l’artiste et Pace Gallery, New York et Photographies 1992-1995. Courtesy de l’artiste et Galerie Lelong – « Être ici | Maintenant | Partout » MO.CO. Montpellier Contemporain

Les commissaires ont choisi de présenter dans cette deuxième partie du premier plateau des œuvres moins connues de Kiki Smith, notamment une série d’Ektachromes. Pauline Faure rappelle que « la photographie occupe une place récurrente dans sa pratique, où elle fonctionne comme mémoire de l’atelier, inventaire des œuvres et des étapes de travail. Pour l’artiste, ce temps de fabrication compte presque autant que l’œuvre achevée ».

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Kiki Smith – Photographies 1992-1995. Courtesy de l’artiste et Galerie Lelong- « Être ici | Maintenant | Partout » MO.CO. Montpellier Contemporain

Sur trois murs, plusieurs séries de photographies non titrées, réalisées entre 1992 et 1995, montrent des vues d’atelier, des œuvres en cours, des matériaux et des modèles. Elles composent une mémoire du travail en train de se faire autant qu’un inventaire des formes qui nourrissent son œuvre.

Au fond de la salle, Nervous Giants (1987), tenture sur mousseline représentant des systèmes nerveux, est présentée ici de façon exceptionnelle, sans doute pour la première fois en France. L’œuvre prolonge l’étude menée par Kiki Smith des planches anatomiques de Gray’s Anatomy, illustrées par Henry Vandyke Carter, qu’elle commence dès 1979. Le livret de visite cite ces mots de l’artiste en 1992 : « Lentement, je suis passée de ces images aux organes, puis aux systèmes, et à un moment donné j’ai commencé à penser à la peau comme à un système, et je suis alors passée à l’extérieur du corps pour faire des figures ».

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Kiki Smith – Nervous Giants, 1987. Mousseline et fil. 6 lés variant de 268 × 132 cm à 543 × 127,6 cm. Courtesy de l’artiste et Pace Gallery, New York – « Être ici | Maintenant | Partout » MO.CO. Montpellier Contemporain

Au centre, trois petites sculptures en bronze et acier, Arc, Swoon et Repose (2018), représentent des mains dans des positions différentes.

Kiki SmithArc, 2018. Bronze et acier. Édition de 3 + 1 E.A. 30,5 × 51 × 30,5 cm ; Swoon, 2018. Bronze et acier. Édition de 3 + 1 E.A. 20,5 × 46 × 25,5 cm ; Repose, 2018. Bronze et acier. Édition de 3 + 1 E.A. 20,5 × 51 × 30,5 cm. Courtesy de l’artiste et Galerie Lelong, Paris – « Être ici | Maintenant | Partout » MO.CO. Montpellier Contemporain

Avant la sortie, sur un pan de mur, une gouache anatomique de Fernand Marsal et Paul Gilis (1903) montre la vue dorsale du poignet et de la main. Deux vitrines réunissent d’autres modèles anatomiques issus de la Faculté de médecine de Montpellier : un pied écorché, un genou, un œil démontable agrandi et une molaire.

Fernand Marsal (peintre); Paul Gilis (anatomiste) – Vue dorsale du poignet et de la main avec les tendons extenseurs et le ligament rétinaculaire postérieur, 1903. Gouache sur papier marouflé sur toile. 181 × 149 cm ; Manufacture Louis Auzoux (1797-1880) – Pied gauche écorché, début XXème siècle. Papier-mâché, peinture à la gélatine, vernis (résine naturelle), tiges métalliques, support trépied en métal démontable. 40 × 33 × 21 cm. Maison TramondGenou écorché : articulations, muscles, nerfs et réseau veineux, XIXème siècle
Cire, épingles en métal, textile, support en bois. 39 × 24 × 24 cm. Fabricants Franz Josef Steger et Carl Ernst Bock (Bock Steger – Lips) – Œil humain agrandi démontable – Schlérotique, veines rétiniennes, rétine, corps vitré, cristallin, iris, pupille, nerf optique, 1880. Plâtre, polychromie, verre, métal. 17 × 19 × 18 cm. Collection Pierre Spitzner de la Faculté de médecine. Manufacture Louis Auzoux (1797-1880) – Première dent molaire supérieure, début du XXème siècle. Papier-mâché, peinture à la gélatine, vernis (résine naturelle), tiges métalliques, support trépied en métal démontable. 42 × 21,5 × 21,5 cm. Objets classés au titre des monuments historiques en 2004. Collections Université de Montpellier. – « Être ici | Maintenant | Partout » MO.CO. Montpellier Contemporain

Ces objets pédagogiques rappellent les sources iconographiques dont Kiki Smith s’inspire, notamment les traités d’anatomie, tout en soulignant l’écart entre représentation médicale et appropriation artistique.

Plateau du rez-de-chaussée : Corps, nature et métamorphoses

Ici, l’exposition déplace le regard du corps intérieur vers ses relations avec la nature et le monde animal.

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Kiki Smith – « Être ici | Maintenant | Partout » MO.CO. Montpellier Contemporain

Face à l’entrée, Born (2002) met en scène une biche donnant naissance à une femme adulte, dans une composition qui évoque la figure de Diane. En 2013, lors de sa présentation à la Collection Lambert dans l’exposition « Les Papesses », Eric Mézil relevait des ressemblances entre cette femme et l’artiste.

Kiki SmithBorn, 2002. Bronze. Édition 3 + 1 E.A. 100 × 256,5 × 61 cm. Courtesy de l’artiste et Galerie Lelong, Paris – « Être ici | Maintenant | Partout » MO.CO. Montpellier Contemporain

Selon un texte de Katherine Stauble publié à l’occasion d’une exposition au Musée des beaux-arts du Canada en 2016, l’œuvre serait née d’un ensemble de références mêlant une toile de sainte Geneviève vue par l’artiste au Louvre, le conte du Petit Chaperon rouge, le dualisme occidental opposant l’homme, la femme et la nature, ainsi que les sculptures art déco de Paul Manship. Ces motifs apparaissent d’abord dans un collage, puis dans deux bronzes antérieurs, Genevieve and the May Wolf et Rapture, avant de conduire à Born. Pour le livret de visite, « La sculpture déplace cependant ce motif mythologique vers une réflexion sur les passages entre espèces et états d’existence. Chez Kiki Smith, la naissance n’est jamais linéaire : elle engage des formes d’inversion, d’imbrication et de transformation, où humain et animal, deux natures d’êtres se mêlent et se donnent vie ».

Kiki SmithWoman with Bird, 2003. Encre sur papier japon. 50,8 × 76,2 cm. Collection du Musée d’art contemporain de la Haute-Vienne, château de Rochechouart et The Garden, 2009. Encre sur papier népalais, avec paillettes et feuille de palladium. 234,3 × 295,9 cm. Courtesy de l’artiste et Pace Gallery, New York – « Être ici | Maintenant | Partout » MO.CO. Montpellier Contemporain

Sur le mur de gauche, Woman with Bird (2003), portrait presque grandeur nature construit par superpositions de papiers découpés et pliés, voisine avec The Garden (2009), encre, paillettes et feuille de palladium sur papier népalais. Les oiseaux, que l’artiste décrit comme des symboles de l’âme, occupent une place récurrente dans son bestiaire. Sur le mur en face, Large Birds (2007) déploie sur près de six mètres trois paons faisant la roue, accompagnés d’une figure humaine qui semble vouloir les approcher, dans une relation de proximité plutôt que de domination.

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Kiki Smith – Large Birds, 2007. Technique mixte sur papier népalais. 260 × 630 cm. Courtesy de l’artiste et Galerie Lelong, Paris – « Être ici | Maintenant | Partout » MO.CO. Montpellier Contemporain

Au sol, sur la droite, Little Space (1998) associe bronze patiné et couverture matelassée autour de quatre-vingt-quatorze œufs, formes ambivalentes entre potentiel vital et fragilité extrême.

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Kiki SmithLittle Space, 1998. Bronze patiné et couverture matelassée. 94 œufs : dimensions variables. Couverture : 162,5 × 170 cm. Courtesy de l’artiste et Pace Gallery, New York – « Être ici | Maintenant | Partout » MO.CO. Montpellier Contemporain

À droite en entrant, Sainte Geneviève (1999), grand dessin sur papier népalais, montre deux loups que la sainte patronne de Paris aurait eu le pouvoir de domestiquer selon la légende qui la lie à la résistance des Parisiens face à Attila. Sleep Walker (2001), encre et crayon sur collage de papier népalais, l’accompagne.

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De droite à gauche : Kiki Smith – Sainte Geneviève, 1999. Encre sur papier népalais. 272 cm × 215 cm ; Sleep Walker, 2001. Encre et crayon sur collage de papiers népalais. 235 × 157 cm Courtesy de l’artiste et Galerie Lelong, Paris et Visitation III, 2008. Encre, graphite, crayons de couleur, mica et collage sur papier népalais. 223,8 × 216,5 cm. Courtesy de l’artiste et Pace Gallery, New York – « Être ici | Maintenant | Partout » MO.CO. Montpellier Contemporain

Sur le mur de droite, Visitation III (2008) reprend l’iconographie de l’Annonciation rencontrée à l’étage précédent, mais Kiki Smith y reçoit la visite d’un oiseau au plumage sombre plutôt que d’une colombe, d’où descend un nuage scintillant. Catherine Daunt, dans un texte rédigé pour une exposition au British Museum en 2023, rappelle que cette série évoque la vie des femmes artistes, de leur naissance à leur mort, l’artiste s’y représentant elle-même comme une artiste vieillissante. Dusk et Rose Edge, deux encres sur papier népalais de 2009 rehaussées de feuille de palladium, complètent l’accrochage pour cette première partie du plateau au rez-de-chaussée.

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Kiki SmithVisitation III, 2008. Encre, graphite, crayons de couleur, mica et collage sur papier népalais. 223,8 × 216,5 cm. Courtesy de l’artiste et Pace Gallery, New York – « Être ici | Maintenant | Partout » MO.CO. Montpellier Contemporain

Au-delà de la grande cimaise qui partage ce plateau en deux parties, Red Rabbits (1996) déploie sur plus de cinq mètres une frise de lapins transférés à l’encre blanche sur papier népalais fait main. Le lapin, souvent associé à la douceur, est ici chargé d’une ambivalence, où le rouge peut évoquer autant la vitalité que la blessure.

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De droite à gauche : Kiki SmithRed Rabbits, 1996. Encre sur papier népalais fait main. 139,7 × 570,7 cm ; Sun, 2018. Bronze et acier. Édition 3 + 1 E.A. 81 × 121,9 × 61 cm. Courtesy de l’artiste et Pace Gallery, New York et Encre et gouache sur papier. 245 × 174 cm. Collection Rudy & Hilde Koch-Ockier. Courtesy Galerie Lelong, Paris – « Être ici | Maintenant | Partout » MO.CO. Montpellier Contemporain

Devant cette œuvre qui selon le livret de visite « se construit ainsi comme apparition plutôt que récit », Sun (2018), sculpture en bronze, métamorphose une section transversale d’arbre en forme de seins. L’œuvre explore le lien étroit entre corps humain et nature. Sa patine dorée renvoie à des corps divins et charnels, tout en laissant apparaître son origine : un arbre majestueux, symbole de vie et de bienveillance.

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Kiki Smith – Sun, 2018. Bronze et acier. Édition 3 + 1 E.A. 81 × 121,9 × 61 cm. Courtesy de l’artiste et Pace Gallery, New York et Encre et gouache sur papier. 245 × 174 cm. Collection Rudy & Hilde Koch-Ockier. Courtesy Galerie Lelong, Paris – « Être ici | Maintenant | Partout » MO.CO. Montpellier Contemporain

Sur la droite, Eclipse (2002) et River (2020) prolongent cette attention portée aux éléments naturels. Dans River, des papiers teints et superposés évoquent le mouvement fluide de l’eau, ses ondulations et les reflets changeants de la lumière à sa surface. L’œuvre témoigne de l’intérêt constant de Kiki Smith pour le monde naturel, où les formes élémentaires deviennent des espaces d’exploration des cycles de transformation, de vulnérabilité et de résilience.

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Kiki SmithRiver, 2020. Encre sur papier népalais. 188 × 425,5 cm. Courtesy de l’artiste et Pace Gallery, New York – « Être ici | Maintenant | Partout » MO.CO. Montpellier Contemporain

En face, deux tapisseries en jacquard, Sojourn (2015) et Guide (Eagles) (2013), appartiennent à un ensemble de douze pièces réalisées entre 2012 et 2017 avec l’atelier Magnolia Editions à Oakland. Kiki Smith y revisite une technique traditionnelle en mêlant, selon ses propres mots, le Moyen Âge, les années 1920 et l’esthétique hippie. Le processus part de grands collages, photographiés et numérisés, avant un tissage sur métier Jacquard programmé. Certaines pièces ont nécessité une douzaine de versions avant d’être validées.

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Kiki Smith – Sojourn, 2015. Tapisserie en jacquard, coton. Édition de 10 + 2 E.A. 294,5 × 190,7 cm et Guide (Eagles), 2013. Tapisserie en jacquard, coton. Édition de 10 + 2 E.A. 287 × 190,5 cm. Magnolia Éditions. Courtesy de l’artiste et Galerie Lelong, Paris – « Être ici | Maintenant | Partout » MO.CO. Montpellier Contemporain

La critique Chelsea Weathers note dans Artforum (2016) que chaque tapisserie conserve une dimension onirique : ici un couple d’aigles survole un orage violent, là Sojourn déploie une profondeur de champ soignée et des couleurs douces et naturalistes. Nick Stone ajoute que « ces éditions de Smith sont unifiées par une série de bandes horizontales qui traversent chaque tapisserie, comme pour suggérer qu’au sein de chaque « royaume » coexistent les mêmes strates de ciel, de terre et de souterrain ».

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Kiki Smith – Seven Seas, 2012. 7 gravures et aquatintes colorées à la main, sur papier Hahnermühle Copperplate Bright White. Édition 16/18. 33 × 40,6 cm chaque. Harlan and Weaver Éditions. Courtesy de l’artiste et Timothy Taylor Gallery, London – « Être ici | Maintenant | Partout » MO.CO. Montpellier Contemporain

Seven Seas (2012), série de sept gravures et aquatintes rehaussées à la main, précède sur le mur du fond la version monumentale Seven Seas (2017-2023), tapisserie en laine, textile et lin réalisée par les liciers de la Manufacture des Gobelins. Présentée pour la première fois en France, l’œuvre a nécessité sept années de travail ainsi que la mise au point d’une technique de crapautage inédite, associant plusieurs fils de trame à du fil de chaîne teint.

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Kiki Smith – Seven Seas, 2017-2023. Laine, textile, lin. 285 x 415 cm. Liciers : Marie Rutschowscaya (chef de pièce), Julia Blain, Mélanie Cros, Lola Grando, Audrey Hatchard, Fanny Lacugne. Manufacture des Gobelins, Paris, mobilier national, GOBT 1398, premier exemplaire – « Être ici | Maintenant | Partout » MO.CO. Montpellier Contemporain

Une vitrine réunit enfin de petites porcelaines associant femmes et animaux, Woman with Snake, Woman with Dog, Woman with Wolf, Woman with Bear et Woman with Lion (2003). Inspirées des biscuits réalisés à la manufacture de Sèvres au XVIIIe siècle, ces pièces évoquent le bestiaire de prédilection de Kiki Smith.

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Kiki Smith – Woman with Snake, 2003. Porcelaine. Édition 2/13. 9 × 29 × 11,5 cm ; Woman with Dog, 2003. Porcelaine. Édition 2/13. 31 × 32 × 12,5 cm. Courtesy de l’artiste et Galerie Lelong, Paris ; Woman with Wolf, 2003. Porcelaine. Édition 5/13. 37 × 18 × 10 cm ; Woman with Bear, 2003. Porcelaine. Édition 4/13. 23 × 17,5 × 11 cm ; Woman with Lion, 2003
Porcelaine. Édition 5/13. 27 × 33 × 12 cm. Collection du Musée d’art contemporain de la Haute-Vienne, château de Rochechouart – « Être ici | Maintenant | Partout » MO.CO. Montpellier Contemporain

Plateau du sous-sol : Du corps au cosmos

Dans Je regarde le ciel et le ciel me regarde, texte publié dans le catalogue, Rahmouna Boutayeb présente ce dernier niveau comme l’aboutissement d’un parcours qui va du « corps fragmenté vers l’univers, du microcosme vers le macrocosme, où religions, mythes et traditions entrent en résonance et en harmonie ».

Kiki Smith - « Être ici | Maintenant | Partout » MO.CO. Montpellier Contemporain
Kiki Smith – « Être ici | Maintenant | Partout » MO.CO. Montpellier Contemporain

Dans l’espace à droite, sont accrochées les tapisseries en jacquard Underground, Earth et Sky (2012), accompagnées du pendentif Spiral Nebula (2016) en aluminium. Ces tapisseries avaient déjà été présentées dans la tour de la Gâche au Palais des Papes en 2013, dans le cadre de l’exposition « Les Papesses ». Le livret de visite en retrace l’origine : un voyage en Europe dans les années 1980 au cours duquel Kiki Smith découvre la tapisserie de l’Apocalypse au château d’Angers, puis celle du Chant du monde de Jean Lurçat. Ces expériences conduisent, en 2011, à une collaboration avec Magnolia Editions. Ces trois premières pièces du cycle forment un ensemble consacré aux quatre éléments.

Kiki SmithSky, 2012 ; Earth, 2012 et Underground, 2012. Tapisseries en jacquard, coton. Édition de 10 + 2 E.A. 294,7 × 190,5 cm. Magnolia Editions. Courtesy de l’artiste et Galerie Lelong, Paris – « Être ici | Maintenant | Partout » MO.CO. Montpellier Contemporain

Spiral Nebula, pendentif précieux, témoigne de l’intérêt de Kiki Smith pour les variations d’échelle et le passage entre objets sculpturaux et formes inspirées de l’orfèvrerie. Ici, il s’agit d’une pièce que l’on retrouve un peu plus loin dans une vitrine.

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Kiki Smith – Spiral Nebula, 2016. Aluminum. Édition 1/3. Courtesy de l’artiste et Timothy Taylor Gallery, London – « Être ici | Maintenant | Partout » MO.CO. Montpellier Contemporain

La cimaise centrale accueille Blue Girl (1998), un bronze au silicium entouré d’étoiles fondues à partir de moulages d’étoiles de mer. L’œuvre associe une figure féminine vulnérable à un fond cosmique et marin. Elle revisite une posture de la Vierge Marie, paumes ouvertes à hauteur des hanches. Elle condense plusieurs thèmes majeurs chez Kiki Smith : le corps, la féminité, la nature, le renversement des perspectives et l’ouverture au mythe. Blue Girl met ainsi en relation un corps féminin et univers symbolique beaucoup plus vaste.

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Kiki Smith – Blue Girl, 1998. Bronze au silicium. Édition de 3 + 1 E.A. unique. Figure : 91,4 × 49,5 × 55,9 cm. 146 étoiles allant de 1,3 × 1,3 × 6,4 cm à 17,8 × 17,8 × 6,4 cm. Collection Arne & Milly Glimcher. Courtesy de l’artiste et Pace Gallery, New York – « Être ici | Maintenant | Partout » MO.CO. Montpellier Contemporain

Sur la droite, Sign (2012) et Everywhere (2010) précèdent Telepathy (2011), bronze dans lequel une figure féminine entre en relation avec des chouettes et des hiboux grâce à des rayons émis depuis leurs yeux. Le livret de visite y voit une métaphore de capacités extrasensorielles, intuition et clairvoyance, longtemps dévalorisées dans leur association à la féminité. Apparition (2011) et Rite (2010) prolongent cette séquence.

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Kiki Smith – Telepathy, 2011. Bronze (unique). Walla Walla Fonderie. 241,3 × 142,9 × 10,8 cm Courtesy de l’artiste et Galerie Lelong, Paris – « Être ici | Maintenant | Partout » MO.CO. Montpellier Contemporain

Au fond de l’espace, The Visitor Arrives (2017), bronze rehaussé de feuilles d’or et d’argent, précède une vitrine réunissant des pièces en argent (Crescent Bird et Shooting Star, 2015) ainsi qu’une version en aluminium de Spiral Nebula (2016).

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DE droite à gauche : Kiki Smith – Telepathy, 2011. Bronze (unique). Walla Walla Fonderie. 241,3 × 142,9 × 10,8 cm ; Apparition, 2011. Bronze (unique). 241,3 × 120,6 × 10,8 cm Courtesy de l’artiste et Galerie Lelong, Paris ; Rite, 2010. Encre et mica sur papier népalais, avec des crayons de couleur. 175,3 × 163,8 cm et The Visitor Arrives, 2017. Bronze avec feuilles d’argent et d’or. Édition 1/3. 68,6 × 61 × 29,8 cm. Courtesy de l’artiste et Pace Gallery, New York – « Être ici | Maintenant | Partout » MO.CO. Montpellier Contemporain
The Visitor Arrives, 2017. Bronze avec feuilles d’argent et d’or. Édition 1/3. 68,6 × 61 × 29,8 cm.
Kiki Smith – Shadow 1, 2019. Bronze. Édition de 3 + 1 E.A. 65,4 × 81,3 × 25,4 cm ; Shadow 4, 2019. Bronze. Édition de 3 + 1 E.A. 57,8 × 71,1 × 25,4 cm et Shadow 3, 2019. Bronze. Édition de 3 + 1 E.A. 68,7 × 76,2 × 25,4 cm. Courtesy de l’artiste et Pace Gallery, New York « Être ici | Maintenant | Partout » MO.CO. Montpellier Contemporain

Trois bronzes installés au revers de la cimaises (Shadow 1, Shadow 3 et Shadow 4, 2019) évoquent différentes phases lunaires. Sur un socle voisin, Sunrise, Sunset (2016) complète cet ensemble à petite échelle, tandis que sur le mur du fond, la série de tirages contact Signal (2024) introduit une dimension plus récente et contemporaine.

Kiki SmithCrescent Bird, 2015. Argent. Edition de 13 + 3 E.A. 29,2 × 20 × 7,6 cm ; Shooting Star, 2015. Argent. Édition de 13 + 3 E.A. 25,7 × 21,6 × 7,6 cm et Spiral Nebula, 2016. Aluminium. Édition de 13 + 2 E.A. 19 × 28 × 1,5 cm. Sunrise, Sunset, 2016. Aluminium. Édition de 13 + 1 E.A. 33 × 32,5 × 1 cm. Courtesy de l’artiste et Galerie Lelong, Paris – « Être ici | Maintenant | Partout » MO.CO. Montpellier Contemporain

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Kiki Smith – Signal V,, I, II, III et IV, 2024. Tirages contact avec de la peinture acrylique. 50,8 × 40,6 cm. Courtesy de l’artiste et Timothy Taylor Gallery, London – « Être ici | Maintenant | Partout » MO.CO. Montpellier Contemporain

A gauche, en revenant vers l’entrée, Blue Moon III (2011) rassemble une lune en bronze et neuf étoiles. Cette lune bleue, entourée d’étoiles bleues, symboles de protection pour l’artiste, témoigne d’un phénomène rare : l’apparition d’une seconde pleine lune au cours d’un même mois. Cette teinte ne correspond à aucune réalité astronomique, mais désigne, en anglais, cet évènement exceptionnel.

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Kiki Smith – Blue Moon III, 2011. Bronze. Lune : 124,5 × 124,5 × 6,4 cm ; 9 étoiles environ 13,7 cm de diamètre. Collection privée. Courtesy de l’artiste Galerie Lelong, Paris – « Être ici | Maintenant | Partout » MO.CO. Montpellier Contemporain

Dans un entretien filmé en 2018 pour Louisiana Channel, l’artiste revient sur sa fascination ancienne pour la lune, observée depuis son appartement new-yorkais avant son installation à la campagne : « Comment ne pas être fasciné par la Lune ? Je veux dire, c’est l’une des choses que l’on voit dans le ciel nocturne, qui est toute proche de nous… Il y a certes énormément de légendes à son sujet, mais c’est aussi, tout simplement, l’une des plus belles choses que l’on puisse observer dans le ciel ; elle change tout en restant constante.
Quand j’étais enfant, la Lune… c’est comme… je pourrais dire que c’est comme la Vierge Marie ou quelque chose du genre ; c’est une présence à laquelle on peut s’adresser. Le Soleil, lui, est plus féroce ; on ne peut pas le regarder droit dans les yeux. Alors que la Lune… on peut y projeter tous ses désirs, ses prières, sa tristesse, tout ce qu’on ressent
 ».

À propos de cette série, elle précise également : « (…) Au départ, je voulais disposer des étoiles tout autour pour ne laisser apparaître que la lune et les étoiles, mais les personnes avec qui je travaillais ont appuyé sur un bouton, ce qui a fait s’agglutiner toutes les étoiles contre la lune. Pour moi, c’était parfait. Souvent, quand on crée, on a du mal à dépasser ses propres idées ou sa propre esthétique. Là, les étoiles sont venues s’écraser contre la lune. Nous les avons donc découpées et j’ai parfois laissé quelques étoiles flotter individuellement autour, ou j’en ai conservé certaines telles quelles. Ensuite, elles ont été soumises à une patine chimique. Comme elles étaient en cuivre, on les plongeait dans un bain de sciure imprégnée de produits chimiques puis on recouvrait le tout et on laissait reposer pendant quelques semaines avant de les retirer. On obtenait alors un motif très aléatoire, plus organique, évoquant une surface criblée de cratères comme celle de la lune. C’était très beau. J’en ai réalisé toute une série et j’ai aussi créé de petites sculptures de la lune en papier, sous forme de ballons avec cette teinte proche du cyan… ».

Dans ce même entretien, elle évoque ses tatouages sur les bras : « Oui, j’ai des tatouages ​​de constellations. J’en voulais depuis l’âge de 13 ou 15 ans, je crois. Un jour, je marchais dans la rue j’ai croisé une connaissance qui portait ce genre de tatouage bleu. Elle racontait comment les Pictes se teignaient la peau au pastel avant d’aller au combat, créant ainsi ces guerriers féroces, teints en bleu, courant avec des haches. Et je me suis dit : « Oh, il me faut ça ». Alors, pendant une dizaine d’années, je me suis fait faire beaucoup de tatouages ​​bleus… Ce ne sont plus que des traits. Ces tatouages ​​représentaient autrefois des étoiles, mais l’encre bleue a bavé sur ma peau, alors maintenant ce ne sont plus que des points ».

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De droite à gauche : Kiki Smith – Winter Twilight, 2023. Impression numérique, feuille d’or blanc sur papier Hahnemühle. édition E.A. / A.P. 6/7. 152 × 110 cm ; Long Night Moon, 2023. Jet d’encre aqueuse et acrylique de qualité archive, feuille d’or blanc sur papier chiffon Hahnemüle. Édition E.A. / A.P. 6/7. 152 × 110 cm et Evening Star, 2023. Jet d’encre aqueuse et acrylique de qualité archive, feuille d’or blanc sur papier chiffon Hahnemüle. Édition E.A. / A.P. 6/7. 152 × 110 cm. Magnolia Editions. Courtesy de l’artiste et Galerie Lelong, Paris – « Être ici | Maintenant | Partout » MO.CO. Montpellier Contemporain

Tout proche, Winter Twilight, Long Night Moon et Evening Star (2023), trois tirages numériques rehaussés de feuille d’or blanc, prolongent cet ensemble. Si Evening Star a été choisi pour la couverture du catalogue, Winter Twilight donne à Numa Hambursin l’occasion d’un texte intitulé Les deux hiboux. Le directeur général du MO.CO. y met en relation le hibou gravé il y a trente-six mille ans dans la grotte Chauvet, seule représentation connue de cette espèce dans l’art pariétal, et les deux rapaces de Winter Twilight : « Il me vint ce songe souterrain devant les oeuvres de Kiki Smith, et notamment ces hiboux, dans Winter Twilight, dont les corps se détachent du ciel constellé. Leurs regards, eux aussi, nous sont adressés. Sans parenté formelle, une présence pourtant persiste. Le hibou de Chauvet est inscrit dans la peau même de la grotte ; ceux de Kiki Smith émergent d’un fond indécis, comme si la surface ne se refermait jamais tout à fait. Dans les deux cas, l’image ne s’impose pas : elle apparaît, à la lisière de ce qui se donne à voir et de ce qui se retire ».

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Kiki Smith – Sungrazer III, IV et I, 2019. Bronze. Édition de 3 + 1 E.A. Respectivement : 122 × 38 × 2,54 cm, 190,5 × 89 × 10 cm et 109,2 × 48,2 × 2,54 cm. Courtesy de l’artiste et Timothy Taylor Gallery, London – « Être ici | Maintenant | Partout » MO.CO. Montpellier Contemporain

Sur le mur à gauche de l’entrée, les trois sculptures murales Sungrazer III, IV et I (2019), en bronze dense, évoquent des étoiles filantes en mouvement et rappellent l’idée d’une matière commune à tous les corps.

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Kiki SmithDark Water, 2023. Bronze. Édition 2 / 3 + 1 E.A. 182,9 × 165,1 × 71,1 cm. Courtesy de l’artiste et Timothy Taylor Gallery, London – « Être ici | Maintenant | Partout » MO.CO. Montpellier Contemporain

Enfin, au centre, Dark Water (2023) clôt le parcours avec une figure féminine en bronze surgissant des flots, laissant s’écouler des torrents depuis ses yeux et ses seins. L’œuvre condense l’ambivalence de l’eau chez Kiki Smith, à la fois élément protecteur et menace d’engloutissement.

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