Lucy McKenzie – Plastic Newspaper au Crac Occitanie, Sète


Jusqu’au 6 septembre 2026, le Crac Occitanie présente « Plastic Newspaper », première monographie en France de l’artiste écossaise Lucy McKenzie. Vitrines illusionnistes, mannequins hybrides, cires anatomiques et fresques monumentales composent cette passionnante exposition qui interroge les dispositifs du spectacle moderne et questionne la réalité des images à l’heure des réseaux et de l’intelligence artificielle.

De la peinture décorative à la mode, du trompe-l’œil aux installations immersives, Lucy McKenzie brouille les frontières entre art et divertissement pour mieux questionner les rapports de pouvoir, les représentations du corps et les mécanismes de séduction propres à la culture de masse.
Ce projet conclut un cycle itinérant qui a débuté au z33 à Hasselt (Belgique) sous le titre « Super Palace », avant d’être présenté à Vienne (Autriche) avec « Orchestrion » au Franz-Josefs-Kai 3.

Une pratique qui brise les frontières entre les genres artistiques

Née à Glasgow en 1977 et installée à Bruxelles, Lucy McKenzie a acquis une reconnaissance internationale par sa capacité à mêler pratiques picturales traditionnelles et enjeux politiques contemporains. Après des études en Écosse au Duncan College of Art & Design de Dundee, elle apprend les techniques de peinture décorative à l’Institut Van der Kelen-Logelain : faux bois, faux marbre, patine et trompe-l’œil.

Lucy McKenzie - « Plastic Newspaper » au Crac Occitanie
Lucy McKenzie – « Plastic Newspaper » au Crac Occitanie

Elle s’appuie sur le conservatisme de ces techniques pour instaurer une tension entre forme et contenu, abordant des thèmes comme l’idéologie ou la sexualité. Sa maîtrise de l’art du trompe-l’œil lui permet d’interroger nos modes de perception. Combinant approche conceptuelle de l’art et savoir-faire traditionnel, sa pratique cherche à briser les frontières entre les genres artistiques.

Lucy McKenzie - « Plastic Newspaper » au Crac Occitanie
Lucy McKenzie – « Plastic Newspaper » au Crac Occitanie

Elle mobilise les mêmes procédés de déconstruction dans des domaines qui vont du design à l’écriture de fiction, des dispositifs de vitrine à la sculpture, de l’architecture à la mode. Lucy McKenzie aborde des thèmes issus des sous-cultures, des médias de masse, des traditions locales et des avant-gardes. Elle étudie la manière dont l’art et la culture réagissent aux changements politiques et sociétaux, avec une attention particulière portée au rôle et à la représentation des femmes.

Lucy McKenzie - « Plastic Newspaper » au Crac Occitanie
Lucy McKenzie – « Plastic Newspaper » au Crac Occitanie

Lucy McKenzie a présenté de nombreuses expositions individuelles dans des musées de renom tels que le Stedelijk Museum d’Amsterdam, le Museum Ludwig à Cologne et le MoMA à New York. En 2020-2021, « Prime Suspect », rétrospective à mi-carrière de son œuvre, a été montrée par le Museum Brandhorst de Munich et à la Tate Liverpool.
En 2011, Lucy McKenzie a créé avec Beca Lipscombe la marque de mode Atelier E.B. Elles ont exposé leurs collections et installations dans des institutions artistiques du monde entier. De 2018 à 2020, la tournée de leur exposition « Passer-By » s’est arrêtée à la Serpentine Galleries de Londres, à la fondation Lafayette Anticipations à Paris et au Garage Museum of Contemporary Art à Moscou.
« Plastic Newspaper » est la première exposition personnelle de Lucy McKenzie en France.

« Plastic Newspaper » : Quand le quotidien devient spectacle

Le titre de l’exposition, emprunté à l’historienne Vanessa R. Schwartz, fait référence aux nouveaux médias de la modernité qui, au tournant des XIXe et XXe siècles, assemblaient images et espaces pour transformer la réalité en spectacle permanent.

« Plastic Newspaper » prolonge les propositions présentées en Belgique et en Autriche. Le projet a été initialement conçu pour Z33 à Hasselt, un espace architectural singulier signé Francesca Torzo. Dans une conversation avec Kristina Deska Nikolić, publiée l’été dernier dans la revue « Les Nouveaux Riches », Lucy McKenzie expliquait les enjeux de cette exposition itinérante :
« La version originale explorait la notion d’espaces semi-publics et semi-privés, tels que les gares, les seuils et les halls d’entrée. Aussi, lorsque Fiona Liewehr m’a invitée à la présenter ici à Vienne, au Franz-Josefs-Kai, j’ai immédiatement senti qu’elle s’inscrivait dans la continuité de ce dialogue, tout en constituant une transformation majeure. L’idée d’une exposition itinérante soulève quelques problèmes : il y a une narration à suivre, et l’on souhaite que les œuvres soient présentées ensemble, mais dans un nouvel espace, certains facteurs peuvent empêcher le bon déroulement du projet. Il est donc essentiel d’orchestrer une multitude d’éléments. Non seulement l’espace, mais aussi le statut des collaborations : je pense toujours aux personnes avec lesquelles je travaille et je veille à ce que leur contribution soit présentée de la meilleure façon possible ».

Lucy McKenzie - « Plastic Newspaper » au Crac Occitanie
Lucy McKenzie – « Plastic Newspaper » au Crac Occitanie

On attendait donc avec intérêt de découvrir l’adaptation proposée pour les volumes très particuliers du Crac Occitanie. On était curieux de voir comment sa volonté d’un « respect pour le divertissement de masse et les notions de séduction, de beauté, de joie et d’illusion » se traduirait à Sète dans ce bâtiment aux origines industrielles, ancien entrepôt frigorifique pour la conservation du poisson.

La mise en espace proposé par l’artiste et par Marie Canet, commissaire de l’exposition, exploite avec pertinence les caractères singuliers du lieu, jouant avec les volumes et les sols, utilisant les ouvertures pour montrer l’envers du décor et en créant d’autres pour jouer habillement avec les perspectives.

Lucy McKenzie - « Plastic Newspaper » au Crac Occitanie
Lucy McKenzie – « Plastic Newspaper » au Crac Occitanie

Plusieurs installations et dispositifs présentés au z33 et au fjk3 ont été reproduits et adaptés pour « Plastic Newspaper ». Pour ce projet au Crac Occitanie, Lucy McKenzie les complète avec une sélection des troublantes cires anatomiques de la collection Spitzner, conservée par la Faculté de médecine de l’Université de Montpellier. Autre originalité de l’exposition sétoise, deux toiles très étranges témoignent en fin de parcours de sa collaboration avec Reba Maybury et de leur intérêt partagé pour l’appropriation comme méthode critique.

Lucy McKenzie - « Plastic Newspaper » au Crac Occitanie
Lucy McKenzie – « Plastic Newspaper » au Crac Occitanie

Après un commissariat assuré par Tim Roerig au z33 et par Fiona Liewehr au fjk3, celui de « Plastic Newspaper » est sous la direction de Marie Canet, autrice, commissaire d’exposition et enseignante en esthétique à la Villa Arson à Nice. Elle signe par la même occasion un essai monographique intitulé Lucy McKenzie, La locataire chez Bierke Verlag (Berlin) qui analyse les liens entre la pornographie et les effets spéciaux dans la pratique de l’artiste.

Entre hommage aux divertissements de masse du tournant du XXe siècle et critique des rapports de domination, « Plastic Newspaper » transforme les espaces du Crac Occitanie en un théâtre d’illusions où se confrontent beauté et voyeurisme, séduction et violence.

À lire, ci-dessous, quelques regards sur l’exposition. Ce compte rendu de visite sera complété dans les prochains jours. Les personnes qui n’ont pas encore vu l’exposition et souhaitent la découvrir peuvent en différer la lecture.

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Lucy McKenzie sur les sites des galeries Cabinet, Londres et Buchholz, Cologne

Lucy McKenzie – « Plastic Newspaper » au Crac Occitanie – Parcours de l’exposition

Faux Sports Shop, mannequins et panorama

Avec quelques œuvres, Lucy McKenzie évoque, dans la grande salle du Crac Occitanie, l’espace public et la manière dont il est traversé par de multiples jeux de regards.

Lucy McKenzie - « Plastic Newspaper » au Crac Occitanie
Lucy McKenzie – « Plastic Newspaper » au Crac Occitanie

The Faux Sports Shop

L’installation Faux Sports Shop est une vitrine de magasin fictive à l’échelle 1 que Lucy McKenzie a imaginée en collaboration avec la créatrice Beca Lipscombe avec laquelle elle dirige la marque de mode indépendant Atelier E.B.
Après ses études à Central St Martins, Lipscombe a travaillé pour diverses marques, telles que Chloé, Stella McCartney ou Ann-Sofie Back. Sous ce label, elles développent depuis 2011 des collections produites à petite échelle en collaboration avec divers fabricants.

Lucy McKenzie - « Plastic Newspaper » au Crac Occitanie
Lucy McKenzie – « Plastic Newspaper » au Crac Occitanie – Atelier E.B. (Beca Lipscombe & Lucy McKenzie), Faux Sports Shop, 2024. Acrylique et peinture à l’huile sur toile, acier, bois, Perspex, aluminium et textiles, 230 x 700 x 100 cm. Courtesy de l’artiste et Galerie Buchholz, Berlin/Cologne/ New York.

Avec le concours des étalagistes Barbara Kelly et Howard Tong, Lucy McKenzie a conçu, pour les deux précédentes étapes du projet, une mise en scène où des vêtements semblaient flotter sur des fils de nylon devant un rideau irisé. Celui-ci se révélait être un tableau illusionniste figurant une boutique de mode, à une époque où les centres-villes étaient moins désertés.
Toujours présentée selon ce dispositif qui évoque les scénographies conçues par Georges Henri Rivière pour le musée des Arts et Traditions populaires, avant son transfert au Mucem, Faux Sports Shop présente à Sète des modèles en jersey de coton biologique réalisés avec la marque portugaise index®.

Dans un texte qui accompagnait l’exposition, Fiona Liewehr, curatrice et directrice artistique du Franz Josefs Kai 3, remarquait : « Si les mannequins sont étrangement absents de cette vitrine à l’atmosphère décalée, qui mêle illusion d’optique et esthétique rétro, McKenzie a transformé des mannequins de mode en sculptures hybrides dans une série d’œuvres explorant les relations entre culture populaire et culture savante, genre, pouvoir et identité ».
À côté de la boutique Faux Sport Shop, on retrouve plusieurs des expérimentations autour des mannequins de vitrine que McKenzie développe depuis 2019 dans ses recherches au sein d’Atelier E.B.

Faux Verdigris, Statue (Zoya) I & II

Lucy McKenzie - « Plastic Newspaper » au Crac Occitanie
Lucy McKenzie – « Plastic Newspaper » au Crac Occitanie. Faux Verdigris Statue (Zoya) I & II, 2024. Mannequin en fibre de verre, peinture acrylique et huile, cire, socle, 175× 49 × 40 cm / 178 × 48 × 69 cm. Courtesy de l’artiste et de la Galerie Buchholz, Cologne.

Faux Verdigris, Statue (Zoya) I & II présente deux mannequins, couverts d’une patine de vert-de-gris artificielle, imitant des statues classiques en bronze. L’ensemble interroge les idéaux de beauté féminine et les valeurs idéologiques associées au nu. Leurs têtes sont remplacées par celle de la résistante soviétique Zoya Kosmodemyanskaya, afin de mettre en tension des représentations capitalistes et communistes de la féminité.

Lucy McKenzie – « Plastic Newspaper » au Crac Occitanie. Faux Verdigris Statue (Zoya) I & II, 2024. Mannequin en fibre de verre, peinture acrylique et huile, cire, socle, 175× 49 × 40 cm / 178 × 48 × 69 cm. Courtesy de l’artiste et de la Galerie Buchholz, Cologne.

Son visage reprend celui de la sculpture installée en 1943 dans la station Partizanskaya du métro de Moscou, réalisée par l’artiste soviétique Matvey Manizer. La patine artificielle de vert-de-gris donne aux figures l’aspect du bronze et renvoie au monument héroïque, un genre largement dominé par des figures masculines.

Duchamp Mannequin, 1938 (I)

Lucy McKenzie - « Plastic Newspaper » au Crac Occitanie
Lucy McKenzie – « Plastic Newspaper » au Crac Occitanie. Duchamp Mannequin, 1938 (I), 2025. Mannequin en fibre de verre, vêtements, perruque et lampe électrique, 90 x 60 x 160 cm. Courtesy de l’artiste et Cabinet Gallery, Londres.

Au repos et assis sur le sol, jambes écartées et légèrement croisées, le mannequin est vêtu d’une chemise blanche, d’un gilet et d’une veste en tweed. Sa tête blonde bouclée est coiffée d’un chapeau. Il porte des chaussures… mais pas de pantalon. Une ampoule éclectique rouge vif allumée est glissée dans sa poche poitrine. Cette œuvre fait référence au geste de Marcel Duchamp qui, pour l’Exposition internationale du surréalisme en 1938, avait habillé son mannequin de ses propres vêtements au lieu de le dénuder ou le démembrer, comme c’était souvent le cas pour les autres surréalistes. La signature de l’artiste ne se voyait pas au premier regard ; ce n’est qu’en s’y approchant de plus près qu’on remarque, sur le pubis glabre du mannequin, les mots « Rrose Sélavy ». Ce que Lucy McKenzie ne reproduit pas ici…
On comprendra une peu plus loin que cette sculpture est un portrait de la styliste Beca Lipscombe, en Rrose Sélavy qui joue sans doute aussi avec les identités de genre.

Moving Panorama (Trans Siberian)

Au fond de cette première salle, Moving Panorama (Trans Siberian) bloque le parcours d’exposition habituel. Le dispositif invite le public à s’installer dans un compartiment de train et à observer un paysage peint qui défile sans fin.

Lucy McKenzie - « Plastic Newspaper » au Crac Occitanie
Lucy McKenzie – « Plastic Newspaper » au Crac Occitanie – Moving Panorama (Trans Siberian) – front part & back part, 2024. Structures en bois et en métal, mobilier ferroviaire, verre, textile, moteur, acrylique et huile sur toile, 200 x 220 x 120 cm pour le wagon de train, 150 cm de diamètre pour le tambour panoramique. Courtesy de l’artiste, Galerie Buchholz, Cologne.

Lucy McKenzie s’est inspirée d’un panorama animé du réseau de chemins de fer Transsibérien présenté à l’exposition universelle de 1900. Au XIXe siècle, ce type de dispositif associe arts plastiques et culture de masse. Un mécanisme de bobine faisait défiler horizontalement l’image, produisant une illusion de mouvement. Précurseurs du cinéma moderne, ils ont été utilisés plus tard comme décors de film.

Lucy McKenzie - « Plastic Newspaper » au Crac Occitanie
Lucy McKenzie – « Plastic Newspaper » au Crac Occitanie – Moving Panorama (Trans Siberian) – front part & back part, 2024. Structures en bois et en métal, mobilier ferroviaire, verre, textile, moteur, acrylique et huile sur toile, 200 x 220 x 120 cm pour le wagon de train, 150 cm de diamètre pour le tambour panoramique. Courtesy de l’artiste, Galerie Buchholz, Cologne.

Les sièges et la fenêtre proviennent de la compagnie des chemins de fer belges. L’ensemble crée un espace à l’abri des regards, propice à la conversation, à l’abri des regards…
La façon dont cette cabine fermée est conçue rappelle que cinéma, trains et attractions foraines ont souvent servi de cadre à des rencontres clandestines. Rien n’indique que cela sera à nouveau le cas dans les prochaines semaines au Crac Occitanie…

Lucy McKenzie - « Plastic Newspaper » au Crac Occitanie
Lucy McKenzie – « Plastic Newspaper » au Crac Occitanie – Moving Panorama (Trans Siberian) – front part & back part, 2024. Structures en bois et en métal, mobilier ferroviaire, verre, textile, moteur, acrylique et huile sur toile, 200 x 220 x 120 cm pour le wagon de train, 150 cm de diamètre pour le tambour panoramique. Courtesy de l’artiste, Galerie Buchholz, Cologne.

Miniature Moving Panorama (Hudson Valley), Mural for Cromwell Place (Francis Bacon’s Studio et Anonymous Youth, Donatello John the Baptist

La suite de la visite impose un retour vers l’entrée du centre d’art pour rejoindre la première salle qui ouvre sur la droite.

Lucy McKenzie - « Plastic Newspaper » au Crac Occitanie
Lucy McKenzie – « Plastic Newspaper » au Crac Occitanie

Le centre de celle-ci est occupée par une imposante structure en bois inspirée du Kaiserpanorama, inventée au tournant du XXe siècle à Berlin par August Fuhrmann. Un siècle avant l’apparition des films en 3D et de la réalité virtuelle, il offrait au public une expérience immersive de lieux lointains. Assis autour d’un cylindre, les spectateurs regardaient à travers des lunettes rouges et vertes des images stéréoscopiques, photographiées ou peintes.

Miniature Moving Panorama (Hudson Valley)

Lucy McKenzie - « Plastic Newspaper » au Crac Occitanie
Lucy McKenzie – « Plastic Newspaper » au Crac Occitanie – Miniature Moving Panorama (Hudson Valley), 2024 . Structure en bois, modèles réduits de trains, textile, moteur, acrylique et huile sur toile, 4 chaises, 210 × 212 × 212 cm. Courtesy de l’artiste et de la Galerie Buchholz, Cologne.

Avec Miniature Moving Panorama (Hudson Valley), Lucy McKenzie propose une réinterprétation de ce type d’attraction. Le regard passe ici par des compartiments de train miniature pour suivre le défilement d’un paysage situé le long de l’Hudson, près de New York.

Lucy McKenzie - « Plastic Newspaper » au Crac Occitanie
Lucy McKenzie – « Plastic Newspaper » au Crac Occitanie – Miniature Moving Panorama (Hudson Valley), 2024 . Structure en bois, modèles réduits de trains, textile, moteur, acrylique et huile sur toile, 4 chaises, 210 × 212 × 212 cm. Courtesy de l’artiste et de la Galerie Buchholz, Cologne.

Des scènes de fiction traversent ce panorama. Deux personnages, également visibles sous forme de poster au sommet d’une cimaise, y apparaissent. Une femme vêtue comme une tireuse d’élite russe fait signe au train de s’arrêter tout en soutenant un homme grièvement blessé, habillé en vétéran de la bataille de Waterloo… Deux figures qui sont, semble-t-il, parmi les plus populaires dans les clubs de reconstitution historique.

Lucy McKenzie - « Plastic Newspaper » au Crac Occitanie
Lucy McKenzie – « Plastic Newspaper » au Crac Occitanie – Re-enactors, 2024. Impression numérique sur papier, 250 x 380 cm. Tirage : production Crac Occitanie. Courtesy de l’artiste, Galerie Buchholz, Berlin/Cologne/ New York et Cabinet Gallery, Londres.

Le dispositif n’est pas sans évoquer les peep-shows. De manière assez curieuse, le défilé Valentino haute couture printemps-été 2026, intitulé « Specula Mundi », proposait lui aussi une relecture du Kaiserpanorama ! La coïncidence peut surprendre, même si la question du vêtement s’y trouve également en jeu.

Mural for Cromwell Place (Francis Bacon’s Studio)

En partie dissimulé par cette installation, un triptyque de grand format sur toile, Mural for Cromwell Place (Francis Bacon’s Studio), s’impose comme une peinture murale monumentale en trompe-l’œil.

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Lucy McKenzie – « Plastic Newspaper » au Crac Occitanie – Mural for Cromwell Place (Francis Bacon’s Studio), 2024. Peinture à l’huile et acrylique sur toile, 300 x 600 cm. Courtesy de l’artiste, Galerie Buchholz, Berlin/Cologne/ New York, Cabinet Gallery, Londres.

L’œuvre prend forme alors que Lucy McKenzie exposait en face de l’ancien atelier de Francis Bacon, au 7 Cromwell Place, dans le quartier de Mayfair à Londres qu’il occupe entre 1941 et 1951. Ce secteur abritait alors plusieurs lieux de jeu clandestins fréquentés par une élite londonienne liée à la spéculation. Bacon y organisait des soirées, transformant son atelier en casino illégal.

Marqué par une forte dépendance au jeu, il s’adonnait notamment à la roulette, visible au centre du triptyque, au-dessus d’une cheminée. Sa silhouette apparaît de dos sur le panneau de gauche. À droite, l’entrée de la maison est gardée par deux hommes attentifs à une éventuelle intervention de la police. Sur le panneau gauche, Bacon circule dans une pièce où ses proches se retrouvent autour de verres de vin et de bière. À proximité, sa compagne et sa galeriste découvrent une toile partiellement recouverte d’un drap. Probablement le panneau de droite de son premier triptyque, Trois Études de figures au pied d’une Crucifixion (1944), qu’il considérait comme l’une de ses œuvres majeures.

Lucy McKenzie - « Plastic Newspaper » au Crac Occitanie
Lucy McKenzie – « Plastic Newspaper » au Crac Occitanie – Mural for Cromwell Place (Francis Bacon’s Studio), 2024. Peinture à l’huile et acrylique sur toile, 300 x 600 cm. Courtesy de l’artiste, Galerie Buchholz, Berlin/Cologne/ New York, Cabinet Gallery, Londres

Pour cette composition sur toile, Lucy McKenzie associe peinture à l’huile et acrylique diluée afin de produire un effet proche de la fresque. L’œuvre établit ainsi un lien avec le muralisme et ses dimensions sociales, dans une perspective qui rappelle certains travaux de Diego Rivera au début du XXe siècle.

Anonymous Youth, Donatello John the Baptist 1.1., Donatello John the Baptist 1.2., Donatello John the Baptist 2

Un ensemble de trois têtes masculines polychromes se situe à la croisée des mannequins de vitrine contemporains et des statues religieuses médiévales. Androgynes, elles sont réalisées à partir de moulages en plâtre de bustes classiques conservés dans l’atelier du Musée d’Art et d’Histoire de Bruxelles.

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Lucy McKenzie – « Plastic Newspaper » au Crac Occitanie – Anonymous Youth, Donatello John the Baptist 1.1., Donatello John the Baptist 1.2., Donatello John the Baptist 2, 2019. Huile sur plastique fibré de verre (sauf Donatello Jean-Baptiste 1.2, huile sur plâtre), 20 x 21 x 28 cm/30 x 20 x 33 cm/28 x 22 x 32 cm/28 x 19 x 30 cm. Courtesy de l’artiste, Galerie Buchholz, Cologne.

Attribuées au sculpteur de la Renaissance italienne Donatello, elles figurent Jean le Baptiste enfant et adolescent. Leur relation avec les autres œuvres présentées dans cette salle demeure toutefois peu lisible.

Pleasure’s Inaccuracies Billboard II, Kaertner Bar Panorama Train et cires anatomiques du Docteur Spitzner

Lucy McKenzie - « Plastic Newspaper » au Crac Occitanie
Lucy McKenzie – « Plastic Newspaper » au Crac Occitanie

La troisième salle du parcours, qui conserve des éléments des anciens entrepôts frigorifiques, présente une affiche et une installation de Lucy McKenzie, accompagnées de deux cires anatomiques du docteur Spitzner, prêtées par l’Université de Montpellier. Si l’ensemble suscite une certaine fascination, les liens entre ces différentes pièces restent difficiles à percevoir.

Pleasure’s Inaccuracies Billboard II

Pleasure’s Inaccuracies Billboard II est l’une des deux affiches conçues par Lucy McKenzie pour la station de métro de Sudbury Town, à l’ouest de Londres, dans le cadre du programme « Art on the Underground».

Lucy McKenzie - « Plastic Newspaper » au Crac Occitanie
Lucy McKenzie – « Plastic Newspaper » au Crac Occitanie – Pleasure’s Inaccuracies Billboard II, 2020, impression offset sur papier, 3 x 6 m. Tirage : production Crac Occitanie. Courtesy de l’artiste.

Intitulée Pleasure’s Inaccuracies (Les Imprécisions du Plaisir), la commande comprenait plusieurs volets. Elle réunissait deux fresques murales peintes à la main au plafond, figurant des cartes de la région, une maquette architecturale détaillée de la station et deux panneaux d’affichage installés sur les quais.

L’artiste s’est appuyée sur l’architecture moderniste de cette station construite dans l’entre-deux-guerres. Pour les fresques et les affiches, elle a étudié les documents publicitaires conservés dans les archives de Transport for London. Cette recherche l’a conduite à s’intéresser aux publicités de cette période, une période faste pour le design avant que la photographie ne remplace l’illustration.

Everyone’s Cognac (Platform billboard Eastbound) est une affiche publicitaire annonçant un petit livre de poche bleu, présenté comme susceptible de plaire à tous. Le slogan Everyone’s Cognac (Le cognac de tous) est la version hongroise de l’expression française « ma tasse de thé ».
Selon les instructions de l’artiste, le poster est directement collé sur le mur du centre d’art. Les plis et froissements, caractéristiques d’un affichage manuel, restent visibles.

Moving Panorama (Kärntner Bar)

Lucy McKenzie - « Plastic Newspaper » au Crac Occitanie
Lucy McKenzie – « Plastic Newspaper » au Crac Occitanie – Kaertner Bar Panorama Train – front part & back part, 2024. Structures en bois et en métal, mobilier de train, verre, textile, moteur acrylique et huile sur toiles, 200 x 220 x 120 cm pour le wagon de train, 150 cm de diamètre pour le tambour panoramique. Courtesy de l’artiste, Galerie Buchholz, Berlin/Cologne/ New York.

Devant les anciennes portes de l’entrepôt frigorifique, une deuxième réplique de wagon intitulée Kaertner Bar Panorama Train évoque à nouveau l’espace public et les relations entre intime et collectif.
La cabine est soigneusement aménagée, avec des appliques murales élégantes, des rideaux et des sièges confortables. Le wagon est comme une alcôve intimiste où l’on peut se divertir en buvant un verre. Par la fenêtre, un paysage peint défile comme au cinéma…

Lucy McKenzie - « Plastic Newspaper » au Crac Occitanie
Lucy McKenzie – « Plastic Newspaper » au Crac Occitanie – Kaertner Bar Panorama Train – front part & back part, 2024. Structures en bois et en métal, mobilier de train, verre, textile, moteur acrylique et huile sur toiles, 200 x 220 x 120 cm pour le wagon de train, 150 cm de diamètre pour le tambour panoramique. Courtesy de l’artiste, Galerie Buchholz, Berlin/Cologne/ New York.

Dans l’entretien avec Kristina Deska Nikolić mentionné plus haut, Lucy McKenzie répond à son interlocutrice, qui évoque un certain trouble et une atmosphère singulièrement sordide qu’elle y a ressentie :
« Cette œuvre a été conçue précisément en tenant compte de cette contradiction. Elle s’inspire des fêtes foraines du XIXe siècle, des manèges panoramiques et des dispositifs illusionnistes à la fois publics et privés. On pouvait fermer un rideau, disparaître à l’intérieur et s’affranchir temporairement des règles de la société. Stefan Zweig décrit avec une grande justesse cette époque de répression sexuelle, comment de petits espaces clandestins sont devenus des arènes d’une intensité émotionnelle extrême. Je vois ce wagon un peu comme une scène, un peu comme un confessionnal, un peu comme un décor de film pornographique. Disneyland, par exemple, lors de sa construction, a été conçu pour être tout le contraire : propre, visible, familial, sans recoins, sans homosexuels. Mais ce sont toujours les recoins qui m’intéressent le plus. Les lieux de fuite et de désir ».

Lucy McKenzie - « Plastic Newspaper » au Crac Occitanie
Lucy McKenzie – « Plastic Newspaper » au Crac Occitanie – Kaertner Bar Panorama Train – front part & back part, 2024. Structures en bois et en métal, mobilier de train, verre, textile, moteur acrylique et huile sur toiles, 200 x 220 x 120 cm pour le wagon de train, 150 cm de diamètre pour le tambour panoramique. Courtesy de l’artiste, Galerie Buchholz, Berlin/Cologne/ New York.

Trépanation et Vénus anatomique

Dans cet espace, l’artiste présente également deux figures en cire issues de la collection du musée anatomique du docteur Spitzner, conservée à la Faculté de médecine de l’Université de Montpellier.

Lucy McKenzie - « Plastic Newspaper » au Crac Occitanie
Lucy McKenzie – « Plastic Newspaper » au Crac Occitanie – Pleasure’s Inaccuracies Billboard II, 2020, impression offset sur papier, 3 x 6 m. Tirage : production Crac Occitanie. Courtesy de l’artiste. et Vénus anatomique, XIXè siècle Mannequin anatomique en cire. Cire, cheveux naturels, yeux en verre soufflé, textile, sur support bois recouvert de velours. Collection Pierre Spitzner, classée au titre des monuments historiques en 2004, Faculté de médecine de l’Université de Montpellier.

Présentée à Paris à la fin du XIXe siècle dans un musée, cette collection prit ensuite la forme d’une attraction foraine destinée à montrer les maladies de la peau, notamment les maladies vénériennes.

Dans les années 1930, certaines de ces cires inspirèrent le peintre belge Paul Delvaux, qui en a immortalisé certaines dans une toile intitulée Le Musée Spitzner. Longtemps oubliée dans un hangar près de Bruxelles, dans la rue où se trouve l’atelier de l’artiste, la collection fut redécouverte dans les années 1970 par une galeriste belge. Elle fut ensuite exposée à Bruxelles et à Paris, puis présentée au festival d’Avignon en 1983. Après une vente à Drouot, elle rejoignit la Société anatomique de Paris avant d’être déposée à la Faculté de médecine de Montpellier en 2014.

Vénus anatomique. xixe siècle. Cire colorée, cheveux naturels, yeux en verre soufflé. Collection Pierre Spitzner. Classement en 2004 au titre des monuments historiques, Faculté de médecine de l’Université de Montpellier (Inv. UM.ANAT.DOR. 1214)
Vénus anatomique. xixe siècle. Cire colorée, cheveux naturels, yeux en verre soufflé. Collection Pierre Spitzner. Classement en 2004 au titre des monuments historiques, Faculté de médecine de l’Université de Montpellier (Inv. UM.ANAT.DOR. 1214)

Lucy McKenzie a retenu ici une Trépanation et une Vénus anatomique. L’articulation de ces objets, qui mêlent pédagogie et voyeurisme en jouant avec les limites de l’excitation, de la morale et de l’effroi, avec les œuvres de l’artiste demeure difficile à saisir…

Lucy McKenzie – « Plastic Newspaper » au Crac Occitanie – Trépanation, XIXe siècle Modèle anatomique en cire. Cire, cheveux naturels, textile, sur support bois recouvert de velours. Collection Pierre Spitzner, classée au titre des monuments historiques en 2004, Faculté de médecine de l’Université de Montpellier.

Monumental Streetlamp et Duchamp Mannequin

Dans le couloir, au pied de l’escalier, Monumental Streetlamp/1938 Duchamp Mannequin Sketches s’impose par sa présence. Pour cette œuvre, Lucy McKenzie a imaginé un lampadaire inspiré des formes art déco de ceux qui bordent la St Andrew’s House à Édimbourg, siège du gouvernement écossais.

Lucy McKenzie – « Plastic Newspaper » au Crac Occitanie – Monumental Streetlamp/1938 Duchamp Mannequin Sketches, 2017-2024. Peinture à l’huile sur bois, métal, verre et lumière, 250 x 95 x 131 cm et Duchamp Mannequin, 1938 (III), 2025. Mannequin en fibre de verre, vêtements, perruque et lampe électrique. Courtesy de l’artiste et Cabinet Gallery Londres.

Peinte en imitation marbre, la sculpture est recouverte d’études préparatoires réalisées en trompe-l’œil pour la sculpture Duchamp Mannequin. Sur ces faux dessins,McKenzie a peint plusieurs portraits de Beca Lipscombe, partenaire de l’artiste au sein d’Atelier E.B. Elle est vêtue à la manière du célèbre mannequin Rrose Sélavy de Duchamp. McKenzie montre ici une maîtrise remarquable de l’art du trompe-l’œil. …

Lucy McKenzie – « Plastic Newspaper » au Crac Occitanie – Monumental Streetlamp/1938 Duchamp Mannequin Sketches, 2017-2024. Peinture à l’huile sur bois, métal, verre et lumière, 250 x 95 x 131 cm. Courtesy de l’artiste et Cabinet Gallery Londres.

Une version de Duchamp Mannequin, 1938 (III) est assise sur son rebord du lampadaire. La figure semble attendre, dans une posture marquée par une certaine lassitude.

Lucy McKenzie - « Plastic Newspaper » au Crac Occitanie
Lucy McKenzie – « Plastic Newspaper » au Crac Occitanie – Duchamp Mannequin, 1938 (III), 2025. Mannequin en fibre de verre, vêtements, perruque et lampe électrique. Courtesy de l’artiste et Cabinet Gallery Londres.

Pleasure’s Inaccuracies Billboard I et Leaning Mannequin (Roman Statue/ l’Orage)

Dans la seconde fausse publicité conçue pour la station de Sudbury Town (Pleasure’s Inaccuracies Billboard I), un visage féminin stylisé, proche des images des années 1930, applique du rouge à lèvres tandis que des un visage féminin stylisé, proche des images des années 1930, applique du rouge à lèvres tandis que des parfums capiteux semblent émaner de sa chevelure…

Lucy McKenzie - « Plastic Newspaper » au Crac Occitanie
Lucy McKenzie – « Plastic Newspaper » au Crac Occitanie – Pleasure’s Inaccuracies Billboard I, 2020. Impression offset sur papier, 3 x 6 m. Tirage : production Crac Occitanie. Courtesy de l’artiste, Galerie Buchholz, Berlin/Cologne/New York et Leaning Mannequin (Roman Statue/ l’Orage), 2020. Fibre de verre, peinture acrylique et à l’huile, robe en soie avec galon doré, chaussures de sport, 168 x 60 x 70 cm. Collection Hartwig Art Foundation. Don promis au Service national du patrimoine culturel / Collection nationale des Pays Bas.

Adossée au mur, sur le fond bleu de l’affiche, Leaning Mannequin (Roman Statue/ l’Orage) représente un personnage féminin, à mi-chemin entre le mannequin de vitrine et la sculpture. Sa posture suggère une attente.

Lucy McKenzie - « Plastic Newspaper » au Crac Occitanie
Lucy McKenzie – « Plastic Newspaper » au Crac Occitanie – Leaning Mannequin (Roman Statue/ l’Orage), 2020. Fibre de verre, peinture acrylique et à l’huile, robe en soie avec galon doré, chaussures de sport, 168 x 60 x 70 cm. Collection Hartwig Art Foundation. Don promis au Service national du patrimoine culturel / Collection nationale des Pays Bas.

La figure porte une réplique d’une robe de Madeleine Vionnet, qui développa dans les années 1920 une mode fluide et confortable. Intitulée L’orage, cette robe, fendue sur la droite, est composée de bandes de tissu aux découpes géométriques. Lucy McKenzie rend ici hommage à une créatrice dont le travail associe rigueur technique, innovation et une certaine monumentalité proche de la sculpture.

Lucy McKenzie – « Plastic Newspaper » au Crac Occitanie – Leaning Mannequin (Roman Statue/ l’Orage), 2020. Fibre de verre, peinture acrylique et à l’huile, robe en soie avec galon doré, chaussures de sport, 168 x 60 x 70 cm. Collection Hartwig Art Foundation. Don promis au Service national du patrimoine culturel / Collection nationale des Pays Bas.

Le visage de Zoya Kosmodemyanskaya remplace à nouveau celui celui inexpressif du mannequin de vitrine. La figure porte des chaussures de gymnastique tchèques. Son corps est recouvert d’une teinte aubergine qui évoque certains marbres romains. Les sourcils, les lèvres et le blanc des yeux peints en jaune clair étonnent, dans un traitement que l’on rencontre parfois sur quelques visages de Pompéi.

Lucy McKenzie - « Plastic Newspaper » au Crac Occitanie
Lucy McKenzie – « Plastic Newspaper » au Crac Occitanie

L’importance du vide dans cette salle et l’accrochage asymétrique retenu peuvent surprendre. Sur la gauche, le tambour du panorama, visible depuis le compartiment de train de la première salle, prolonge cet ensemble.

À propos d’Adolf Loos : Marbres bleu-vert cipollino, portraits et procès

Les deux dernières salles du rez-de-chaussée fonctionnent, selon le guide de visite, « comme le subconscient de l’exposition ».

Lucy McKenzie - « Plastic Newspaper » au Crac Occitanie
Lucy McKenzie – « Plastic Newspaper » au Crac Occitanie – Loos House, 2013. Peinture à l’huile sur toile sur structure en bois, 692 x 322 cm. Courtesy de l’artiste et Cabinet Gallery, Londres.

Lucy McKenzie s’y intéresse à l’architecte Adolf Loos, figure du modernisme viennois. À partir de sa monumentale installation intitulée Loos House, réplique en faux marbre du salon de la Villa Müller à Prague, elle explore son œuvre et son rapport aux femmes. Les marbres cipolins bleu-vert, caractéristiques de Loos, sont ici reproduits en trompe-l’œil avec virtuosité.

Lucy McKenzie – « Plastic Newspaper » au Crac Occitanie – Loos House, 2013. Peinture à l’huile sur toile sur structure en bois, 692 x 322 cm. Courtesy de l’artiste et Cabinet Gallery, Londres.

Sur un mur, Reproduction of ‘Adolf Loos, photo 1904 by Otto Mayer (by small talk) présente un portrait monumental de l’architecte, réalisé au crayon d’après une photographie d’Otto Mayer. Ce dessin est signé par l’artiste politique et féministe Reba Maybury dont l’alter ego, Domina Mistress Rebecca, fait réaliser des oeuvres sur commande par des clients soumis. Au dessus des mains de l’architecte, est accroché Adolf Loos’s business card (with handwritten note for a child in the Prater, 1928).

Lucy McKenzie - « Plastic Newspaper » au Crac Occitanie
Lucy McKenzie – « Plastic Newspaper » au Crac Occitanie – Reba Maybury (avec Lucy McKenzie), Reproduction de Adolf Loos, photo 1904 by Otto Mayer (by small talk), 2024 Impression numérique d’un fond d’écran. Tirage : production Crac Occitanie. Courtesy des artistes.

Dans un cadre, une carte de visite qu’il donnait à de petites filles évoque des faits pour lesquels Loos fut mis en cause. Accusé d’agressions sur mineures à la suite de plaintes, il fut condamné à une peine de prison avec sursis, dans un contexte judiciaire marqué par des témoignages contestés et des soutiens influents.

Lucy McKenzie - « Plastic Newspaper » au Crac Occitanie
Lucy McKenzie – « Plastic Newspaper » au Crac Occitanie – Adolf Loos’s business card (with handwritten note for a child in the Prater, 1928), 2025. Encre sur carte imprimée, encadrement, 22,5 x 26,5 cm. Courtesy de l’artiste.

À proximité, des magazines pornographiques datés de 1997 à 1999 sont présentés dans une vitrine provenant de la Faculté de médecine de Montpellier. Ils sont ouverts aux pages où apparaît Lucy McKenzie, alors étudiante. Au milieu des années 1990, elle posa pour des artistes et pour le photographe new-yorkais Richard Kern. À chaque séance, pour les quelque 400 clichés réalisés, McKenzie percevait environ 250 livres sterling. Certaines photos furent diffusées dans des expositions ou des publications, d’autres, ouvertement pornographiques, dans des magazines spécialisés.

Lucy McKenzie – « Plastic Newspaper » au Crac Occitanie – Pornographic magazines 1997- 1999, 1997-1999. Magazines imprimés présentés dans une ancienne vitrine empruntée à la Faculté de Médecine, de l’Université de Montpellier. Courtesy de l’artiste.

Beaucoup de ces images exploitent l’apparence adolescente de la jeune femme et capitalisent sur les fantasmes masculins d’une sexualité féminine juvénile. Leur présence dans l’exposition entre en résonance avec les questions soulevées par la figure d’Adolf Loos…

Náhrdelík (Necklace) II (Loos’ dream)

L’un des murs de la salle a été percé pour l’exposition afin d’ouvrir, depuis l’installation Loos House, une vue vers la pièce voisine où est projeté le film Náhrdelík (Necklace) II (Loos’ dream).

Lucy McKenzie - « Plastic Newspaper » au Crac Occitanie
Lucy McKenzie – « Plastic Newspaper » au Crac Occitanie

Dans cette œuvre, Lucy McKenzie utilise des images d’une série télévisée tchèque de 1992, tournée dans la Villa Müller conçue par Adolf Loos. Elle en modifie le sous-titrage pour élaborer un nouveau récit aux tonalités plus sombres.

Commandée par Milada Müllerová et František Müller, cette maison fut abandonnée lorsque ses propriétaires durent fuir le régime communiste en 1948. Le film souligne le lien entre la qualité esthétique de l’intérieur et les épreuves vécues par ses habitants. Par ce travail de réécriture, Lucy McKenzie transforme aussi cet espace en projection mentale, marquée par une forme de paranoïa associée à Adolf Loos.

Náhrdelík (Necklace) II (Loos’ dream), 2024. Film numérique, 17.38 min., vidéoprojection. Courtesy Lucy McKenzie.

Mural Proposal for Jeffrey Epstein’s New York Townhouse (Filming of American Psycho)

    À l’étage, sur le palier, se découvre une peinture de grand format en trompe-l’œil, plus précisément une reproduction imprimée sur papier d’une toile récemment acquise par KANAL-Centre Pompidou et restée à Bruxelles.

    Lucy McKenzie - « Plastic Newspaper » au Crac Occitanie
    Lucy McKenzie – « Plastic Newspaper » au Crac Occitanie – Mural Proposal for Jeffrey Epstein’s New York Townhouse (Filming of American Psycho), 2024. Impression offset sur papier, 507 x 302 cm. Courtesy de l’artiste et Kanal – Centre Pompidou, Bruxelles.

    Mural Proposal for Jeffrey Epstein’s New York Townhouse (Filming of American Psycho) met en scène une séquence d’American Psycho (2000), d’après le livre de Bret Easton Ellis. Sous la douche, on voit Christian Bale qui interprète le rôle de Patrick Bateman, personnage qui travaille à Wall Street et mène une vie secrète de tueur en série. Son appartement, plein de meubles design et d’œuvres d’art, est à la fois la scène de crime et un prolongement de l’identité qu’il s’est soigneusement créée. Dans ce décors, on remarque en autres une iconique chaise Hill House de Charles Rennie Mackintosh, une chauffeuse Barcelona de Mies van der Rohe et un des dessins de de la série Men in the Cities, de Robert Longo

    Lucy McKenzie - « Plastic Newspaper » au Crac Occitanie
    Lucy McKenzie – « Plastic Newspaper » au Crac Occitanie – Mural Proposal for Jeffrey Epstein’s New York Townhouse (Filming of American Psycho), 2024. Impression offset sur papier, 507 x 302 cm. Courtesy de l’artiste et Kanal – Centre Pompidou, Bruxelles.

    Ce personnage qui maltraite les femmes de manière épouvantable est devenu aujourd’hui une icône de jeunes hommes masculinistes, souvent sexuellement frustrés, qui le vénèrent au travers de mèmes dans les réseaux sociaux.

    Dans sa peinture, Lucy McKenzie inverse la dynamique. Sous la douche, Bateman apparaît vulnérable tandis que les femmes de l’équipe de tournage le reluquent. Cette scène s’inspire d’une anecdote racontée par la réalisatrice Mary Harron, selon laquelle toutes les femmes présentes sur le plateau de tournage avaient arrêté de travailler pour venir se rincer l’œil en regardant Christian Bale se doucher.

    Lucy McKenzie – « Plastic Newspaper » au Crac Occitanie – Mural Proposal for Jeffrey Epstein’s New York Townhouse (Filming of American Psycho), 2024. Impression offset sur papier, 507 x 302 cm. Courtesy de l’artiste et Kanal – Centre Pompidou, Bruxelles.

    Le titre de cette œuvre entremêle le jeu de l’artiste avec la fiction et la réalité en proposant une fresque murale pour Jeffrey Epstein, financier et délinquant sexuel condamné, considéré comme un symbole d’abus de pouvoir, de violence masculine et d’impunité élitiste.

    Enfantement…

    Lucy McKenzie - « Plastic Newspaper » au Crac Occitanie
    Lucy McKenzie – « Plastic Newspaper » au Crac Occitanie

      Un peu plus loin, une salle aux murs rouges aborde l’enfantement ainsi que la collaboration artistique et intellectuelle entre Lucy McKenzie et Reba Maybury. Toutes deux revendiquent l’appropriation comme méthode critique. Chez Reba Maybury, elle s’exerce à travers la domination, en confiant à des exécutants la réalisation d’œuvres diffusées sous son nom, ce qui interroge les rapports d’autorité et de genre liés à la signature. Chez Lucy McKenzie, cette stratégie vise à contrer certaines inégalités et à affirmer une forme d’émancipation, tout en questionnant l’invisibilisation du travail des femmes.

      Lucy McKenzie - « Plastic Newspaper » au Crac Occitanie
      Lucy McKenzie – « Plastic Newspaper » au Crac Occitanie – Vita, Funder Bakke, July 2024, 2025. Peinture à l’huile sur toile, 100 x 66,3 cm. Courtesy de l’artiste et d’un collectionneur privé.

      Vita, Funder Bakke, July 2024 est un portrait réalisé d’après une photographie de Vita, la fille de Reba Maybury. Lucy McKenzie la représente en train de manger, les doigts dans la bouche, attentive.

      La peinture intitulée Francis Bacon, German, Junior Art Advisor, 28, London, 2024 (II), signée Reba Maybury, est une copie de La Nourrice Angèle nourrissant Julie Manet (1879) de Berthe Morisot.
      Longuement analysée par l’historienne de l’art Linda Nochlin, cette œuvre met en jeu des rapports de classe et de pouvoir entre l’artiste et la nourrice. Elle interroge également les liens qui unissent juridiquement la mère à l’enfant et l’attachement corporel et émotionnel entre la nourrice et l’enfant au-delà du travail domestique. Elle questionne enfin la délégation des tâches qui permet à l’artiste de se consacrer à sa pratique.

      Lucy McKenzie - « Plastic Newspaper » au Crac Occitanie
      Lucy McKenzie – « Plastic Newspaper » au Crac Occitanie – Reba Maybury, Francis Bacon, German, Junior Art Advisor, 28, London, 2024 (II), 2024. 24 couleurs, peinture acrylique sur toile imprimée, 50 x 60 cm. Courtesy de l’artiste et d’un collectionneur privé.

      La version proposée par Reba Maybury est exécutée par un tiers, désigné sous le pseudonyme Francis Bacon, mentionné dans le titre. Réalisée à partir d’un kit de peinture par numéros, elle s’inscrit comme outil de domination dans une démarche qui remet en cause les représentations associées à la figure de l’artiste et au génie créateur.

      Lucy McKenzie – « Plastic Newspaper » au Crac Occitanie – Opération de la césarienne, XIXe siècle. Mannequin anatomique. Cire colorée, textile, cheveux naturels, yeux en verre soufflé. Collection Pierre Spitzner. Classement en 2004 au titre des monuments historiques, Faculté de médecine de l’Université de Montpellier.

      Ces deux peintures sont accompagnées par Opération de la césarienne, une figure de cire issue de la collection du musée anatomique du Docteur Spitzner. Allongée, les bras repliés derrière la tête et les chevilles attachées, elle montre un corps ouvert sur lequel interviennent des mains sans visage. Cette représentation renvoie à une conception du corps féminin héritée du XIXe siècle.

      Pour finir : Mannequins et documents

      Le parcours s’achève avec deux mannequins associant le visage de Zoya Kosmodemyanskaya à des vêtements conçus par Madeleine Vionnet. Le contraste entre la tête et les tenues met en tension deux modèles de féminité : d’un côté, un visage fort et androgyne ; de l’autre, des vêtements inscrits dans une convention plus traditionnellement féminine.

      Lucy McKenzie – « Plastic Newspaper » au Crac Occitanie – Sitting Mannequin (Greek pottery / Quatre mouchoirs), 2020. Fibre de verre, peinture acrylique et à l’huile, robe en soie ceinturée, chaussures de sport, étagère, 145 x 85 x 67 cm et Leaning Mannequin (Polychrome/ l’Orage), 2020. Fibre de verre, peinture acrylique et à l’huile, robe en soie avec galon doré, chaussures de sport, 168 x 60 x 70 cm. Courtesy de l’artiste et Galerie Buchholz, Berlin/Cologne/New York.

      Comme au rez-de-chaussée, le changement d’iconographie de la beauté féminine apparaît aussi à travers la carnation des figures, qui renvoie à plusieurs styles de l’histoire de l’art. À la teinte aubergine d’une statue romaine en marbre, s’ajoutent ici la teinte terra cotta rappelant les vases grecs (Sitting Mannequin (Greek Pottery/Quatre Mouchoirs)) et la pâleur d’une sculpture médiévale européenne (Leaning Mannequin (Polychrome/l’Orage)).

      Lucy McKenzie – « Plastic Newspaper » au Crac Occitanie – Sitting Mannequin (Greek pottery / Quatre mouchoirs), 2020. Fibre de verre, peinture acrylique et à l’huile, robe en soie ceinturée, chaussures de sport, étagère, 145 x 85 x 67 cm et Leaning Mannequin (Polychrome/ l’Orage), 2020. Fibre de verre, peinture acrylique et à l’huile, robe en soie avec galon doré, chaussures de sport, 168 x 60 x 70 cm. Courtesy de l’artiste et Galerie Buchholz, Berlin/Cologne/New York.

      Entre ces deux figures, une vitrine rassemble des documents disposés de manière subjective. Elle suggère des liens entre les mannequins de cire de la collection du docteur Spitzner, la mise en spectacle du corps des jeunes femmes et certaines formes de culture du divertissement.

      Lucy McKenzie – « Plastic Newspaper » au Crac Occitanie – Ensemble de documents historiques liés à l’histoire des collections de Pierre Spitzner (issus de la collection de l’historienne Béatrice Hermitte, du Musée de la médecine de Bruxelles et des archives de Lucy McKenzie).

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