Samuel Spone – « Blue Monday » à la galerie chantiers BoîteNoire, Montpellier


Samuel Spone a plusieurs fois été décrit ici comme un peintre attentif aux seuils, aux états intermédiaires et aux paysages mentaux produits par les environnements urbains et techniques. « Blue Monday », présentée à la galerie chantiers BoîteNoire jusqu’au 21 mars prochain, prolonge ces préoccupations avec rigueur et cohérence, tout en les resserrant autour d’une expérience sensible du temps, de la répétition et de l’usure.

La petite salle voûtée d’ogives qui ouvre sur la cour de l’hôtel Baudon de Mauny accueille deux œuvres qui agissent comme un prélude. La grande toile verticale Growscold (2025) impose d’emblée une présence silencieuse. Le titre suggère un processus plutôt qu’un état. Quelque chose se refroidit, se glace ou s’émousse. La lumière semble perdre son intensité, comme si le tableau enregistrait une baisse progressive de température affective ou temporelle.

Samuel Spone - « Blue Monday » à la galerie chantiers BoîteNoire, Montpellier
Samuel Spone – Growscold, 2025. Javel sur toile, acryl sur velours – « Blue Monday » à la galerie chantiers BoîteNoire, Montpellier

Le bleu n’est ni décoratif ni expressif. Il apparaît comme un résidu chimique, issu de l’action de la javel sur les couches antérieures. Cette révélation de l’« historique du tissu » renvoie autant à une mémoire matérielle qu’à une forme de refroidissement du regard. Le tableau semble suspendu, comme arrêté dans un moment d’extinction lente.

À proximité, Motoko X Ray 4 (2025) introduit une autre strate de lecture. La peinture évoque une image radiographique, traversée par des lignes et des zones effacées, comme si l’on observait un organisme hybride soumis à un examen technique. Le titre semble renvoyer à Motoko Kusanagi, héroïne du manga Ghost in the Shell, dotée d’un corps entièrement prothétique. Dans ce récit, les avancées en neurobiologie et en cybernétique ont conduit à l’implantation d’un « neuro-cybercerveau ». Cette interface organique-synthétique, située à l’arrière du crâne, permet une interaction fluide avec les machines et les réseaux. Motoko Kusanagi est l’une de ces personnes. À la suite d’un accident d’enfance, elle ne conserve d’organique que son cerveau et sa moelle épinière…
L’œuvre interroge-t-elle un imaginaire où le corps est une interface et le cerveau un dispositif connecté ?

Samuel Spone - « Blue Monday » à la galerie chantiers BoîteNoire, Montpellier
Samuel Spone – Motoko X Ray 4, 2025. Javel, craies sur toile, 58 x 42 cm – « Blue Monday » à la galerie chantiers BoîteNoire, Montpellier

La toile de Samuel Spone pourrait également faire écho au langage de programmation Motoko ou encore au projet Motoko présenté au dernier CES par l’entreprise Razer, un concept de casque sans fil dopé à l’IA native, capable de voir, d’entendre et de comprendre son environnement en temps réel…
La toile deviendrait alors un écran ambigu, à la fois surface picturale et zone de scan.

Le titre de l’exposition, Blue Monday, résonne avec ces premières œuvres. Le galeriste rappelle l’expression britannique désignant le troisième lundi de janvier, supposé être le plus déprimant de l’année… Sans illustrer ce concept, Samuel Spone en retient-il la convergence de paramètres négatifs ? Le bleu est-il la couleur d’un état intérieur contemporain, à la fois anesthésié et sous tension ?

Samuel Spone - « Blue Monday » à la galerie chantiers BoîteNoire, Montpellier
Samuel Spone – « Blue Monday » à la galerie chantiers BoîteNoire, Montpellier

Dans la grande salle, la série N06BA01 à N06BA14 structure l’espace comme une séquence continue. Les formats sont identiques, presque normés. Les titres renvoient aux codes ATC (Système de classification anatomique, thérapeutique et chimique des médicaments de l’OMS) de psychostimulants utilisés notamment dans le traitement du trouble déficit de l’attention/hyperactivité (TDAH) et parfois pour certains cas de syndrome Covid chronique caractérisés par la présence d’un brouillard cérébral ressemblant à un TDAH…

Samuel Spone - « Blue Monday » à la galerie chantiers BoîteNoire, Montpellier
Samuel Spone – « Blue Monday » à la galerie chantiers BoîteNoire, Montpellier. De droite à gauche : NO6BA06, 2026. Javel, acryl, gaufrage sur toile. 56 x 42 cm ; NO6BA01, 2025. Javel, acryl sur toile, 56 x 42 cm et NO6BA012, 2025. Javel, acryl sur toile, 56 x 42 cm

Amphétamines, modafinil, méthylphénidate agissent comme stimulants du système nerveux central et sont considérés comme des stupéfiants dans de nombreux pays, où leur prescription est soumise à une réglementation stricte…

Samuel Spone - « Blue Monday » à la galerie chantiers BoîteNoire, Montpellier
Samuel Spone – « Blue Monday » à la galerie chantiers BoîteNoire, Montpellier. De droite à gauche : NO6BA10, 2025. Javel, acryl sur toile, 56 x 42 cm ; NO6BA02, 2025. Javel, acryl sur toile, 56 x 42 cm ; NO6BA05, 2025. Javel, acryl sur toile, 56 x 42 cm et NO6BA04, 2025. Javel, acryl sur toile, 56 x 42 cm

Pourtant, les peintures résistent à toute lecture strictement conceptuelle. Des formes biomorphiques apparaissent, parfois accentuées par des gaufrages qui donnent au support une dimension presque tactile. Ces reliefs évoquent des corps en mutation, des fragments d’organismes, des spectres pris dans un mouvement circulaire. Le geste peint reste visible, malgré les références à la modélisation 3D et aux boucles algorithmiques.

Samuel Spone – « Blue Monday » à la galerie chantiers BoîteNoire, Montpellier. En haut : NO6BA06, 2026. Javel, acryl, gaufrage sur toile. 56 x 42 cm et détail. En bas : Ghost, 2025. Javel, pastel gras, gaufrage et craie sur toile, 56 x 42 cm et détail.

Ces images hallucinées demeurent immobiles, comme figées dans un cycle qui se répète sans progression. Cette temporalité produit une sensation de boucle mentale, proche de celle évoquée par les figures de réplicants dans Blade Runner

Samuel Spone - « Blue Monday » à la galerie chantiers BoîteNoire, Montpellier
Samuel Spone – « Blue Monday » à la galerie chantiers BoîteNoire, Montpellier. De droite à gauche : NO6BA09, 2025. Javel, acryl sur toile, 56 x 42 cm ; NO6BA03, 2025. Javel, acryl sur toile, 56 x 42 cm ; NO6BA07, 2025. Javel, acryl sur toile, 56 x 42 cm et NO6BA14, 2025. Javel, acryl sur toile, 56 x 42 cm

Le bleu, là encore, joue un rôle central. Il renvoie aux écrans, aux tirages radiographiques, à l’apaisement chimique des médicaments. Il n’est jamais uniforme. Des intrusions de couleur, des compressions, des étirements viennent perturber la surface. Ces accidents visuels marquent des points de résistance. Quelque chose vacille dans le flux anesthésié. Un univers qui n’est pas sans rappeler parfois ceux de David Lynch…

Samuel Spone - « Blue Monday » à la galerie chantiers BoîteNoire, Montpellier
Samuel Spone – « Blue Monday » à la galerie chantiers BoîteNoire, Montpellier : Twins, 2025. Javel, acryl sur toile, 56 x 42 cm ; Ghost, 2025. Javel, pastel gras, gaufrage et craie sur toile, 56 x 42 cm et Outlines, 2025. Javel, acryl, aerosol, pastel gras sur toile, 56 x 42 cm

Les œuvres du mur du fond, Twins, Ghost et Outlines, prolongent ces tensions. Le gaufrage, la craie, le pastel gras accentuent l’idée de trace et de disparition. Les figures semblent à la fois présentes et déjà effacées. Elles habitent un entre-deux, en écho à cette condition au seuil de perception que l’artiste explore depuis plusieurs années.

« Blue Monday » confirme la capacité de Samuel Spone à renouveler la peinture sans en évacuer la charge onirique et poétique. L’usage de procédés chimiques, loin de relever de l’effet, sert une réflexion sur la mémoire, le contrôle et la perception. L’exposition propose une expérience où chaque œuvre agit comme une capture d’écran d’un présent instable, traversé par une lumière bleue incertaine.

Cette proposition dont le commissariat est assuré par Christian Laune est partenaire de la troisième édition, SOL ! La biennale du territoire qui se déploie cette année au MO.CO. et au Musée Fabre avec une exposition intitulée « L’École des beaux-arts de Montpellier : une histoire singulière ». Nombre des artistes qui y sont participent ont été exposés par la galerie chantiers BoîteNoire. Outre Samuel Spone, on peut citer entre autres Abdelkader Benchamma, Hadrien Gérenton, Clara Rivault, Jimmy Richer, Gaétan Vaguelsy, Nicolas Aguire, Soufiane Ababri, Lucien Pelen…

Samuel Spone, diplômé en 2019, y présente Golden Dogs (2026), un très beau diptyque produit pour l’occasion par le MO.CO. Montpellier Contemporain.

Samuel Spone - « L’École des beaux-arts de Montpellier _ une histoire singulière » au MO.CO.
Samuel Spone – Golden Dogs, 2026. Javel et aérosol sur velours. Production MO.CO. Montpellier Contemporain – « L’École des beaux-arts de Montpellier : une histoire singulière » au MO.CO.

De résidences en expositions, Samuel Spone s’impose comme l’une des figures les plus intéressantes de la jeune scène contemporaine en Occitanie. Son travail demande à circuler au-delà de ce cadre. En attendant, un passage par la galerie chantiers BoîteNoire s’impose avant l’arrivée du printemps !

À lire, ci-dessous, le texte qui accompagne l’exposition et quelques repères biographiques à propos de Samuel Spone.

En savoir plus :
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Samuel Spone – « Blue Monday » à la galerie chantiers BoîteNoire – Texte de présentation

Comment renouveler l’art du tableau, l’adapter aux enjeux formels contemporains, sans lui ôter sa dimension poétique garante d’une inscription durable dans l’histoire ? Comment inventer de nouvelles paraboles capables de graver la chair d’une toile qui précède notre mémoire ?
Habité par l’esthétique de l’environnement urbain et industriel, par les chantiers et les terrains vagues, par l’expérience interlope du graffiti, Samuel Spone construit une œuvre complexe et savante bien plus riche de références qu’il n’y paraît au premier regard. Puisant aux sources du cinéma, de la littérature de science-fiction et de la musique, sa « peinture » propose une immersion visuelle dans des univers dystopiques étranges et pourtant familiers.

Mais s’agit-il bien de peinture ? Ou d’alchimie ? A l’aide de produits chimiques, comme la javel, l’artiste oscille de la calligraphie à la coulure, du dessin à la projection, avec une précision du geste – et donc du trait – qui convoque à notre étonnement la minutie et le métier d’une pratique picturale traditionnelle.
Bien que le mystère d’une substance énigmatique attire d’abord l’attention, le procédé formel est vite éclipsé par la puissance poétique de son imagination et – osons le mot – par la beauté de ses compositions.

Blue Monday. Le bleu apparaît par réaction chimique là où l’eau de Javel révèle les couches antérieures, révélant « l’historique du tissu ». Ce bleu se réfère aux tirages radiographiques, à la lueur des écrans, à l’apaisement des médicaments – comme une couleur de l’intériorité contemporaine.
Chaque œuvre suggère un fragment d’une rotation invisible, une image extraite d’un cycle sans fin.
Tout au long de la série, des étirements, compressions et intrusions soudaines de couleur perturbent la boucle des fractures dans un flux d’images anesthésiées.
Ce sont les moments où le cycle vacille, où quelque chose résiste.
Chaque peinture devient le résidu de cette condition liminale – une capture d’écran d’un soi façonné par la répétition, par la mémoire numérique et par l’incertaine lumière bleue du présent.

La série de tableaux N06BA0 se déploie comme une séquence continue de peintures de format unique. (58 x 42 cm)
S’inspirant librement des cavaliers de Paolo Uccello, des chronophotographies d’E. Muybridge et des boucles algorithmiques du présent numérique, ces peintures abordent le mouvement comme un paradoxe — quelque chose de simulé au sein d’images qui demeurent fondamentalement immobiles.
Chaque œuvre suggère un fragment d’une rotation invisible, une image extraite d’un cycle sans fin. Cette temporalité circulaire — faisant écho à la fois à l’automatisation industrielle et à la récursivité psychologique — évoque une condition proche du Réplicant avec la sensation d’exister dans une boucle qui dépasse sa propre agence.
Les figures biomorphiques naissent de gestes peints à la main, puis sont régénérées numériquement et mises en rotation dans l’espace virtuel.
Ces formes hybrides organiques — synthétiques contiennent la logique de la modélisation 3D : points de référence, vecteurs, distorsions et glitches infiltrent la surface, inscrivant une rationalité digitale dans la matérialité de la peinture.
Le bleu apparaît par réaction chimique là où l’eau de Javel révèle les couches antérieures, révélant « l’historique du tissu ». Ce bleu se réfère aux tirages radiographiques, à la lueur des écrans, à l’apaisement des médicaments — comme une couleur de l’intériorité contemporaine.
Des éléments typographiques tels que « N06BA0 » — code ATC, indiquant la présence de substance psychoactives dans la composition des médicaments — traversent les compositions dans une logique froide, étatique.
Ils renvoient aux protocoles des industries médicales et pharmaceutiques. Leur présence ancre ces formes biomorphiques dans une économie plus vaste du contrôle, de la sédation et de la répétition.
Tout au long de la série, des étirements, compressions et intrusions soudaines de couleur perturbent la boucle : des fractures dans un flux d’images anesthésiées. Ce sont les moments où le cycle vacille, où quelque chose résiste.
Chaque peinture devient le résidu de cette condition liminale — une capture d’écran d’un soi façonné par la répétition, par la mémoire numérique et par l’incertaine lumière bleue du présent.

Repères biographiques :

Samuel Spone vit et travaille à Sète.
Il est diplômé en 2019 de l’École supérieure des beaux-arts de Montpellier, MO.CO

2026 Blue monday, solo show, galerie chantiersBoîte Noire, Montpellier
Sol! 3 La biennale du territoire, MO.CO, Montpellier
Résident Cité internationale des arts, Paris (mars > mai)
2025 Résident Cité internationale des arts, Paris
Room, Group show, Galerie Spiaggia libera, Marseille
2024 Pétrichor, solo show, galerie chantiers Boîte Noire, Montpellier
Hypochlorite, solo show, Palais de l’archevêché, Arles
Résident Galerie Edouard Manet, Genevilliers
2023 Avec Ugo Maschiave, La chapelle du quartier haut, Sète
Sol! 2, la biennale du territoire, La Panacée, Montpellier
2022 Arp 2500, solo show, galerie chantiersBoîteNoire, Montpellier
2021 Opéra, avec G. Vaguelsy et S.Krak, galeriechantiers Boîte Noire, Montpellier
2020 Corridor, solo show, Château Capion, Aniane

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