Jusqu’au 31 août 2026, le Mucem présente « Bonnes Mères — Maternité, corps et société », une exposition exceptionnelle dont le parcours très bien construit propose une traversée historique et artistique de la maternité en Méditerranée. Avec beaucoup de tact et d’intelligence, « Bonnes Mères » interroge les représentations d’une expérience universelle souvent porteuse d’injonctions et dévoile la pluralité des vécus maternels à travers 350 œuvres. Caroline Chenu, chargée de recherches au Mucem, et d’Anne-Cécile Mailfert, présidente de la Fondation des Femmes, assurent le commissariat de cet événement majeur qu’il ne faut pas manquer.
Le projet s’inscrit dans l’histoire longue des représentations maternelles. Depuis l’Antiquité, la maternité structure des récits, des rites et des images. L’exposition en proposera une lecture historique, attentive à ses usages sociaux et politiques comme à ses formes artistiques.
Dans sa préface au catalogue, Pierre-Olivier Costa rappelle que le lien entre mer et mère « n’est plus à faire », mais qu’il reste « à le redécouvrir, à réinterroger les stéréotypes ensoleillés et à inventer une nouvelle mise en lumière ». Il évoque la figure marseillaise de la Bonne Mère, protectrice et accueillante, devenue emblème d’une ville qui a longtemps su dire « bienvenue ».
Cette image enveloppante ne suffit pourtant pas. Le président du musée insiste sur « cette mère que l’on ne veut pas regarder », sur « ces femmes dont la maternité coûte, oblige et brise ». Il parle d’« une tentative de réconciliation » avec « celles qui ne sont pas que mères, voire pas du tout ». L’exposition « affirme, mais également questionne » et « dit beaucoup d’elles, mais tellement de nous ».
Caroline Chenu souligne que le Mucem, musée de société, aborde un sujet « peu traité dans l’univers muséal ou alors de façon stéréotypée ». En Méditerranée, la mère occupe une place centrale dans la sphère domestique, tout en disposant « paradoxalement souvent peu de voix sur la place publique ». Il s’agit donc de porter « ces voix et voies d’expression ».
Anne-Cécile Mailfert rappelle que la Méditerranée est le berceau des grandes déesses-mères. Elle pose la question suivante : « Qu’est-il advenu de ces représentations des mères au fil des âges et au fil des arts ? » À Marseille, où domine la silhouette de Notre-Dame de la Garde, « qu’est-il advenu d’Artémis ? »

Le parcours s’organise en trois sections. La première, « Déesses-mères », explore les imaginaires mythologiques, religieux et politiques. « Nous avons longuement réfléchi à ce titre. “Bonnes Mères” est au pluriel, et tout est dans ce détail », précise Anne-Cécile Mailfert. Il s’agit de fissurer l’idéalisation pour « redonner voix et corps à la pluralité des mères réelles ».






La seconde section, « Femmes en vie », aborde les réalités matérielles et politiques. Les commissaires évoquent « la réalité du corps des femmes », les règles, l’accouchement, l’allaitement, la PMA, l’adoption. Elles rappellent que « libérer les mères, c’est libérer les femmes ». L’exposition rend visibles les interruptions de grossesse, le deuil périnatal ou les menstruations, afin de « ne plus passer sous silence ces vécus ».







Caroline Chenu précise que la maternité est entendue dans une « acception globale », incluant les maternités collatérales. L’exposition « n’est ni révolutionnaire ni rebelle », mais elle agit comme « un miroir tendu à la société ». Elle entend proposer « un débat de société » et interroger la place des mères aujourd’hui.






La dernière partie, « Le fil », s’ouvre sur la transmission et les liens entre mères et enfants. En conclusion, un mur de proverbes méditerranéens et le « CV de la bonne mère » rappellent avec ironie l’accumulation des attentes.


Près de 350 œuvres jalonneront le parcours, dont une centaine issues des collections du musée. Certains objets ont déjà été montrés dans l’exposition « Les maternités de A à Z » présentée au fort Saint-Jean en 2023. Des œuvres anciennes dialogueront avec des propositions contemporaines. Sont notamment présentées des pièces de Sandro Botticelli, Louise Bourgeois, Niki de Saint Phalle et Joana Vasconcelos.
Caroline Chenu précise que les artistes contemporaines ont manifesté « un réel engouement pour le sujet ». L’exposition s’ouvre avec une œuvre de Prune Nourry et s’achever sur le Cœur Indépendant Rouge #1 de Joana Vasconcelos.


Avec « Bonnes Mères », le Mucem propose une lecture située et critique de la maternité. L’exposition rassemble des œuvres et des paroles qui invitent à regarder autrement une expérience dite universelle, en la replaçant dans ses contextes sociaux, politiques et artistiques.
La scénographie a été confiée à l’agence SCENO, Birgitte Fryland dont on trouvera ci-dessous les intentions. Réutilisant avec pertinence une grande partie des cimaises utilisées par l’exposition « Lire le ciel », cette scénographie joue des changements d’échelle et de perspectives. Des ruptures de rythmes relancent habilement l’intérêt et l’attention des visiteur·euses. la multiplication d’espaces de volumes différents offre une remarquable lisibilité aux œuvres et aux objets , ainsi qu’à l’articulation du discours des commissaires.










Le catalogue coédité par le Mucem et Actes Sud réunit sous la direction de Caroline Chenu et Anne-Cécile Mailfert des contributions de Faïza Guène, Emmanuelle Berthiaud, Apolline Bouvier, Typhaine D, Sophie Marinopoulos, Johanna-Soraya Benamrouche, Christelle Taraud, Édith Vallée, Sonia Zannad et Bettina Zourli. Loin du livre d’images qui est souvent devenu la règle, cet ouvrage est un complément indispensable à l’exposition qu’il accompagne.

À lire, quelques regards sur le parcours de l’exposition accompagnés des textes de salle et des cartels des œuvres. Celles et ceux qui n’ont pas encore visité l’exposition et qui ont « intention de le faire pourront reporter cette lecture. On trouvera également la présentation du projet scénographique.
Avec des œuvres de : Laïa Abril, Thierry Agnone, Vincent Aïtzegagh, Amande Art, Alain Aslan, Nour Awada, Omar Ba, Letizia Battaglia, Baya, Françoise Bernard, Guia Besana, Leonardo Bistolfi, Mireille Blanc, Sandro Botticelli, Katia Bourdarel, Louise Bourgeois, Andrea Bowers, Bartolomeo Caporali, Jean Carlu, Elinor Carruci, Claude Como, Cécile Cornet, Jérémie Cosimi, José Cunéo, Denis Dailleux, Alassan Diawara, Zehra Dogan, Stephen Dock, Douris, Guillaume Dubufe, Dugudus, Sandra Dukic, François-Xavier Fabre, Jean-Honoré Fragonard, Emmanuelle Genolini, Lorenzo Ghiberti, Auguste Barthélémy Glaize, Le Groupe des femmes de Martigues, Yasmine Hadni, Badr El Hammami, Nathanaëlle Herbelin, Suzanne Husky, Yves Jeanmougin, Kalliadès, Othman Khadraoui, Laetitia Ky, Edith Laplane, Alain Leloup, Odette Lepeltier, Nadine Levé, Daphné Lopez, Raphaelle Macaron, André Martin, Souad El Maysour, Fatima Mazmouz, Annette Messager, Ellefi Nasser, Nelly’s, Prune Nourry, Voula Papaioannou, Laurent Perbos, Gabriel Perelle, Gaetano Pesce, Phili (Pierre Grach), Pierre et Gilles, Nazanin Pouyandeh, Esma Redzepova, Clara Rivault, Karine Rougier, Niki de Saint Phalle, Zineb Sedira, Michael Serfaty, Giuliano di Simone da Lucca, Emile Soldi, Camille Soualem, Zacharias Stellas, Nikolaos Tombazis, Sophia Tsag, Freddy Tsimba, Joana Vasconcelos, Anne Wenzel, Mâkhi Xenakis et Vasantha Yogananthan. Avec des extraits des films de Florie-Anne Berrehar, Robert Guédiguian, Alice Guy, Ruth Patir et Lina Soualem.
En savoir plus :
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« Bonnes Mères » au Mucem – Parcours de l’exposition
Déesses-mères
La première partie déroule les représentations mythiques et symboliques de la maternité en Méditerranée, dans un dialogue constant entre œuvres antiques et contemporaines.
Déesses-mères, figures bibliques et sacrées, naissances sans mères ou mères patriotiques : ces multiples imaginaires, qu’ils soient mythologiques, religieux, politiques ou artistiques, convoquent un idéal bien souvent inatteignable. Le visiteur est ici amené à repenser son rapport à la « mère fantasmée » en questionnant les archétypes maternels pour mieux percevoir la pluralité des mères réelles.
Grandes mères

Le bassin méditerranéen a fait naître quantité de sculptures aux formes généreuses ; longtemps interprétées comme des représentations des Grandes Mères, ces créations évoquent les puissances liées à la fécondité, à la fertilité, à la prospérité, à l’accouchement et à l’allaitement, mais également à la vie sauvage. Mille noms associent ces nombreuses divinités féminines aux étapes vitales de la naissance et de la croissance.

Louise Bourgeois (1911-2010) explore la maternité, la relation à sa mère et la fécondité de la création artistique. Considérée comme un autoportrait, cette sculpture, à la croisée du primitivisme et du surréalisme anatomique, évoque la sphinge-chienne aux multiples mamelles, référence à l’Artémis polymaste, symbole de fertilité et de protection.
Naissances sans matrice

Nombre de mythes classiques affirment que l’on peut se passer de mère pour naître, mais jamais de père. Ainsi, Athéna est née du crâne de son père Zeus – ou Jupiter – et Aphrodite – ou Vénus – vient de l’écume de la mer. Dans la tragédie Médée d’Euripide en 431 av. J.-C., Jason s’exclame « S’il existait une autre naissance, En se passant de la femme, Le mal n’existerait pas. ».
Certains courants féministes cherchent à s’affranchir du déterminisme biologique et considèrent que se libérer de la procréation est une condition essentielle de l’égalité. Mais, il s’agit là d’une égalité construite sur un modèle masculin. Aujourd’hui, plusieurs laboratoires travaillent au développement d’un utérus artificiel pour porter un fœtus humain jusqu’à terme. Si ces recherches aboutissent, l’humanité pourrait-elle alors se passer du corps des femmes pour enfanter ?
Cultes !

Par la suite et parfois sur les mêmes sites géographiques, les mères des religions monothéistes se sont inscrites dans la lignée des grandes déesses protectrices. Des figures tutélaires des cités antiques aux allégories de la mère patrie, s’impose l’idéal de la maternité sacrée et universelle, mais aussi résiliente. Ève est la première mère de l’humanité. Pécheresse, c’est par sa faute originelle que les femmes furent condamnées à « enfanter dans la douleur ».
Notre-Dame de la Garde

Au XIIIe siècle, maître Pierre, curé des Accoules, bâtit une chapelle dédiée à la Vierge Marie au sommet d’une colline de Marseille, face à la mer. Le lieu devient un pèlerinage où les Marseillais demandent protection, assistance et amour à la « Bonne Mère ». La basilique actuelle, suivant les plans de l’architecte Espérandieu, est consacrée en 1864.

Les lieux du culte marial et les pèlerinages se développent dans le monde. Autour de la Méditerranée, de l’Espagne au Liban, de l’Italie à l’Algérie, s’élèvent les statues de Notre-Dame qui sont également des vigies pour les marins. Dans l’Antiquité, la puissance cosmique d’Isis s’exerçait sur la terre et les eaux, assimilant la déesse à Notre-Dame-de-la-mer.

Les Vierges noires romanes et byzantines en bois sont vénérées depuis le IXe siècle et plus particulièrement à partir du XIIe siècle. Leur origine et leur signification restent mystérieuses. Présentes en plusieurs endroits du monde, elles sont fréquentes dans le sud et le centre de la France. Celle de Notre-Dame d’Ay se trouve sur un sanctuaire antique dédié à la déesse-mère Isis. La Vierge noire de Notre-Dame de la Daurade à Toulouse est la protectrice des femmes enceintes.
Vierges de Tendresse

Les Vierges de Tendresse, dites Théotokos (Mère de Dieu), Éléousa (littéralement « pleine de compassion ») et Glykophilousa (« du doux baiser ») apparaissent selon la tradition au Ve siècle, mais le type iconographique se répand au XIIe siècle. La mère et l’enfant sont joue contre joue, le fils blotti, passant le bras autour du cou et sous le voile (maphorion) de Marie. Celui qui contemple l’icône est invité, par le jeu des regards, dans le dialogue silencieux du mystère de l’amour réciproque. Ce modèle est repris par les peintres et les sculpteurs à partir de la Renaissance.
Mères nourricières

Des mythes de l’allaitement, tel celui d’Isis donnant le sein à Horus, jusqu’à ceux de l’allaitement sans mère – la chèvre Amalthée, la Louve palatine ou la biche de Saint Gilles – s’élabore une même symbolique de la nutrition et de la protection. Les Matres et la Virgo lactans perpétuent cette célébration de la maternité généreuse, jusqu’à l’idée d’Alma Mater, la terre féconde qui nourrit les êtres et les civilisations.

Mères patriotiques

La mère symbolise la terre fertile et la patrie, d’où son usage politique. La République française est toujours représentée par une allégorie féminine, nommée Marianne dès 1850. Depuis la Révolution française, elle est coiffée du bonnet phrygien, emblème de liberté. La IIIe République, conservatrice, lui préfère le diadème de blé.
La République, mère de tous les Français, est à l’effigie de Cérès, le nom latin de Déméter (du grec mêtêr, « mère »), déesse-mère des moissons qui protège la cité et prodigue l’abondance.
Dans cette sous-partie, les allégories (Gallia, mère-Arménie), côtoieront des femmes incarnées, à l’instar de l’héroïne de l’Indépendance grecque Laskarina Bouboulina et de la mère du peuple Oum Kalthoum.

La chanteuse et comédienne fut la première à prêter ses traits à Marianne, à l’initiative du général de Gaulle. Le buste au décolleté généreux provoqua un scandale.
La fée aux choux, court-métrage d’une minute réalisé en 1896 par Alice Guy, première femme réalisatrice, assure la transition entre la première et la deuxième section de l’exposition.

La cabine d’Edith

La vie des femmes embrasse des réalités bien plus vastes et complexes que les représentations maternelles stéréotypées.
La maternité, qu’elle soit vécue, empêchée ou refusée, est un bouleversement ; elle transforme et élargit à l’infini la palette des émotions humaines, entre joies intenses et profondes détresses – laissant parfois place à l’épuisement maternel, à l’abandon ou au deuil.
Cette deuxième section raconte ainsi, sans silence ni tabou, les dimensions physiques, physiologiques et médicales des vies des mères. Choix ou assignation, la grossesse, l’accouchement et l’allaitement peuvent être des expériences fondatrices dans la vie d’une femme.
Choisir de devenir mère – ou pas – est une révolution pour la femme, lui permettant de se libérer du poids des représentations tout en se réappropriant son corps.
Bon sang !
L’arrivée des règles est un moment de rupture qui marque la puberté. Dans de nombreuses sociétés, traditionnellement, la jeune fille devient potentiellement femme et impure par périodes, elle doit alors être isolée et contrôlée.
Les menstruations sous toutes les coutures, des premières règles à la ménopause, sans omettre des pathologies comme l’endométriose (qui affecte la fertilité) seront mises en scène par le biais de broderies réalisées par une gynécologue marseillaise, sous forme de cabinet de curiosités comptant également des peintures contemporaines et des objets ethnographiques.
Le cabinet des sages-femmes

Longtemps appelées les « bonnes-mères », les sages-femmes sont dépositaires d’un savoir multimillénaire, aujourd’hui reconnues comme profession essentielle du parcours médical et du soin, mais également comme actrices majeures de lien et d’écoute de la parturiente (du latin parturiens, désigne la femme qui accouche). L’histoire de la pratique et la professionnalisation des sages-femmes seront retracées par les évocations de Soranos d’Éphèse, de Trotula de Salerne au XIe siècle, d’Angélique Marguerite du Coudray, formatrice des sages-femmes en France au XVIIIe siècle. Les problématiques contemporaines des sages-femmes dans l’exercice de leurs missions apparaîtront également, pour susciter une réflexion sur la société désirée : comme pour d’autres métiers du soin endossés par les femmes, l’idée sous-jacente d’un dévouement inné peine en effet à les faire reconnaître à leur juste valeur.

Au XVIIIe siècle, le roi Louis XV réagit aux mortalités maternelle et infantile importantes en désignant Mme du Coudray, sage-femme, pour enseigner l’art des accouchements dans tout le royaume. Elle entreprend un tour itinérant pour dispenser ses cours à près de 5 000 « accoucheuses » formées par ses soins. Elle utilise un mannequin de démonstration : un bassin anatomique de femme enceinte, et le manuel illustré avec les gestes à réaliser. En 1803, la profession de sage-femme est reconnue parmi les métiers médicaux.
Les luttes pour le droit d’être mère

Exposer la maternité c’est oser exposer l’intime, et l’intime se révèle parfois politique. Or, les mères appartiennent à une minorité politique et sont quasiment absentes du débat public. La conquête des droits des femmes sera un jalon central du parcours ; en figures de proue, deux femmes de loi ayant oeuvré pour les progrès : Simone Veil et Gisèle Halimi, toutes deux nées en 1927 en Méditerranée, l’une à Nice, l’autre à La Goulette en Tunisie.
Une évocation du mouvement des childfree (terme désignant les personnes qui ont fait le choix de ne pas avoir d’enfant) sera apportée par des affiches, des bibelots ou des statuettes contemporaines, notamment de déesses nullipares (qui n’ont pas mis d’enfant au monde), telles Artémis, Athéna ou Hestia.
Devenir mère

Sur certaines représentations de l’Annonciation, Marie, apprenant qu’elle va mettre au monde le fils de Dieu, a d’abord un geste de stupeur incrédule, avant de replier les mains sur sa poitrine en signe d’acceptation et de soumission.
De normative, l’aspiration à l’enfantement est devenue volontaire, faisant advenir l’enfant du désir. Mais parfois, le désir d’enfant se transforme en souffrance et en combat contre l’infertilité, et il s’agit alors de devenir mère malgré tout, envers et contre tout.

Depuis des siècles, des ex-voto sont offerts aux nombreuses déesses de l’enfantement, à la Vierge et aux Saintes, en demande ou en remerciement d’une naissance.
Si la grossesse, l’accouchement et l’allaitement sont des représentations attendues de la maternité, elles sont pourtant rarement abordées dans l’iconographie méditerranéenne, où le rapport au corps et à ses représentations est empreint de pudeur.

La dexiosis, geste de la main droite pour saluer, devient ici poignée d’adieu entre une femme morte en couche et son époux. Assise, le bras gauche sur son bas-ventre, la défunte est accompagnée d’une nourrice portant le nouveau né emmailloté. Ces stèles commémoratives, fréquentes en Attique aux Xe‑IVe siècles avant J.-C., honorent les mères décédées.
Cette section sera l’occasion de s’extraire des représentations traditionnelles de la maternité, en révélant des corps de femmes enceintes – des mères-déesses – et en levant le voile sur des sujets complexes (interruptions spontanées, croyances pour l’aide à l’accouchement, suites d’accouchements par césarienne).


Ce bracelet conjugue une double protection pendant l’accouchement : celle du corail rouge, réputé stopper les hémorragies, et celle de Marguerite qui, dévorée par un dragon alors qu’elle prie, parvient à se libérer en transperçant le ventre du monstre à l’aide d’une croix.
Très populaire, Marguerite est vénérée par les femmes enceintes.
Longtemps, le lait maternel a été considéré comme le prolongement du sang qui alimente le fœtus. Les pratiques à l’époque moderne sont variables au gré des dogmes. De la création de la Voie lactée à aujourd’hui, les va-et-vient dans le temps et dans l’aire méditerranéenne aboutiront aux recommandations de l’Organisation mondiale de la Santé.

La déesse Thouéris, en égyptien Ta-Ouret, « l’aînée », protectrice de la parturiente et du nouveau-né, a la forme d’un monstre hybride, entre l’hippopotame et une femme mûre. La bonne déesse offre ici une eau ou une potion figurant un lait. Le petit vase est muni de deux orifices, sur la langue et le téton, en plus de la couronne où s’insère le bouchon ; le liquide jaillit sous la pression de l’air.
Mères Méditerranée

Telles des Aphrodite modernes renouvelant leur puissance charismatique par le bain, les mères investissent l’espace public en y conduisant les enfants. Qu’elles soient couvertes ou dénudées, elles arborent leurs attributs : foutas, seaux, paréos, brassards, chapeaux, crème solaire et parasol.

Certaines sont adeptes du barda, recréant un salon sur le sable ; d’autres respectent des horaires stricts de bain et de pique-nique ; d’autres encore parviennent enfin à se détendre, leur progéniture étant placée sous la vigilance collective du « peuple de la plage ». En famille, en groupe, elles font communauté lors de ces sorties populaires à la plage.

Le vitrail traversé de lumière est une « cathédrale sensible » qui fait de la maternité un acte cosmique : la femme et la mer partagent une même capacité à renaître. La déesse de la mer est régénératrice. Le corps de la mère plonge dans la mer matricielle, devenant « corps-corail » : fragile, nourricier, indispensable à l’équilibre du monde.
Dis, maman…

La langue maternelle transmet plus qu’une grammaire de signes et d’intonations. Plusieurs alphabets dessinent les langues parlées en Méditerranée, à plusieurs voix et systèmes graphiques. Que dit la transmission d’une langue, donc d’une culture en situation de migrations – même anciennes – et de plurilinguisme, y compris dans le contexte des politiques de planification linguistique ?
L’épuisement maternel
La charge n’est pas que mentale, elle est aussi et surtout physique. La répétition des tâches, dans le quotidien des mères, semble un tonneau des Danaïdes. La journée-type est reconduite, jour après jour, et ni l’apparition des appareils électroménagers dans les années 1930, ni leur distribution massive dans les années 1960, ni les innovations continues n’ont résolu la charge des mères.
Si la maternité peut être, à bien des égards, une émancipation et que des femmes trouvent leur épanouissement au foyer, celles qui cumulent vie professionnelle et familiale assurent encore à 85 % les soins liés aux enfants et aux travaux ménagers. Le partage égal des tâches domestiques et familiales est la condition de l’égalité professionnelle des femmes et des hommes, a fortiori des mères.
En bord de mère

La sauvagerie ou la folie des mères, à partir de la figure de Médée qui a hanté les artistes, sera représentée par une fusion artistique et méditerranéenne ultime, avec la grande affiche du film de Pasolini, et Medea sous les traits de Maria Callas. Le phénomène sociétal des mères infanticides est un tabou absolu et sera analysé sous un angle nouveau, celui de la toxicité des injonctions dictées aux mères et des violences patriarcales.
Cette sous-section propose de poser un regard qui ne condamne pas, contrairement à une longue tradition artistique, mais cherche plutôt à comprendre en contextualisant les caractéristiques des ogresses (comme Teryel, déesse mythologique présente dans les croyances du Maghreb, qui dévore animaux et humains), et des mères au bord de la crise de nerfs.
Il faut un village pour élever un enfant

On dit souvent qu’il faut un village pour élever un enfant. À l’heure où les grands-mères se font moins disponibles et où les structures d’accueil manquent, il devient urgent de repenser les solidarités tout en déjouant l’isolement maternel. Si certaines mères trouvent des solutions dans le collectif et parviennent à recréer ce village, d’autres se débrouillent comme elles peuvent. L’écran fait donc parfois office de nourrice disponible à tout moment. Mais le prix à payer pour l’emprise numérique est lourd pour les familles et la société.
Alors, comment retrouver le temps du partage ?


Bonnes Mères au Mucem – Carte réclame « Le Jardin aux Enfants », entre 1870 et 1915. 17 × 11 cm. Mucem, Marseille © Mucem et Carte réclame « Quelle corvée », entre 1870 et 1915. 11,1 × 5,9 cm. Mucem, Marseille © Mucem
Mater dolorosa

Cette section, plus sombre, s’organise autour de la figure de la Mater dolorosa. Si la mort d’un enfant défie le cours naturel de la vie, aucun terme n’existe pourtant en français pour verbaliser cette réalité tragique. Dans d’autres langues, des mots nomment parfois les vécus et expriment la reconnaissance culturelle de cette douleur unique et irréparable. Aussi, à la demande de parents, le terme « orphelin d’enfant » a été publié au Journal officiel du 18 août 2023, et la notion de deuil périnatal – la perte du foetus ou de l’enfant en cours de gestation ou à la naissance – commence enfin à être reconnue.

Ce dispositif était placé dans les murs des hôpitaux ou des établissements religieux pour y déposer les nouveau-nés. Le tour pivotait vers l’intérieur de l’édifice où le bébé était recueilli puis proposé à l’adoption. La France en interdit l’usage en 1904 mais les femmes peuvent accoucher dans l’anonymat « sous X » sans garder leur enfant. Il existe encore des « boîtes à bébés » pour éviter les néonaticides, en particulier dans les pays où l’avortement est interdit ou difficile d’accès.
Des mères mythiques de la guerre de Troie aux mères des disparus de la mafia sicilienne, des mères « voyageuses forcées », traversant la Méditerranée aux Guerrières de la Paix incarnant une espérance, ces mères endeuillées seront ici mises en lumière dans le sillage de la Vierge Marie, qui a imprimé le visage de la Mater dolorosa valant pour toutes ces mères. La pose de la Pietà, avec la mère soutenant le corps cambré de son fils mort, est universelle et se trouvait déjà sur les dessins des céramiques antiques.

Orpheline à 5 ans, Baya peint cette maternité à l’âge de 16 ans. Elle dit tenter de retrouver, au travers des femmes rythmant son oeuvre, l’image de sa mère trop tôt disparue, dont elle adopte le prénom Baya.
Dans un style de miniature persane, cette maternité se distingue par l’échange de regards entre la mère et l’enfant, sous la protection d’un grand oiseau coloré. Est-ce celui d’Héra, un paon aux multiples yeux incrustés sur les ailes ?

La reine Niobé, fille de Tantale, ordonne aux Thébains de lui rendre un culte à la place de Léto qui n’a que deux enfants tandis qu’elle en a quatorze.
Elle se moque aussi de son accouchement, seule sur la petite île de Délos. L’arrogance de Niobé est punie par les jumeaux de Léto, les archers Apollon et Artémis, qui décochent leurs flèches sur les quatorze Niobides. Voyant les corps morts de ses enfants, elle se pétrifie. Seules ses larmes continuent de couler pour l’éternité.
Guéno, le grand dessin d’Omar Bâ (galerie Templon) amène le visiteur vers la dernière partie de l’exposition ; en évoquant les mères restées au pays, il permet d’aborder la question du lien.
Le fil

La troisième et dernière partie de l’exposition retrace les relations complexes unissant les mères et leurs enfants.
« Mère poule », « mère louve » ou « fils à maman » : les représentations culturelles de ces liens relèvent bien souvent de lieux communs. Les mères sont ainsi communément jugées trop protectrices ou trop prédatrices, et parfois décriées pour leur incapacité à « couper le cordon » avec leur enfant. Elles sont pourtant, dans la plupart des sociétés, les garantes d’une transmission réciproque et sans faille.
Mon fils !
L’attachement des fils à leurs mères, souvent réputé indéfectible, sera mis en scène à travers les portraits de rappeurs marseillais – chantant leur amour pour la femme de leur vie – et une installation de livres exprimant tout le potentiel littéraire du lien mère-fils, d’Albert Cohen à Magyd Cherfi, de Marcel Pagnol à Georges Vizyinos.

Telles mères, telles filles ?

La relation mère-fille, quant à elle, semble bien plus complexe et oscille souvent entre conseils donnés par les mères à leurs filles, effets de mimétisme et de transmission, images d’Épinal et ambivalence de la relation. L’exemple de la figure de Déméter et des portraits de Marseillaises contemporaines mettent en exergue cette complexité.

Le Coração de Viana (Coeur de Viana) provient de Viana do Castelo au nord du Portugal mais sa popularité s’est étendue à tout le pays, dont il est devenu un symbole. Traditionnellement offert par les mères aux jeunes mariées, le bijou est tout en courbes. Le pendentif dessine un cœur et un corps féminin, formé en filigrane. L’artiste Joana Vasconcelos reprend cette technique d’orfèvrerie entrelaçant les fils d’or et d’argent avec des cuillers.
Mères à la fête

La fête des Mères, journée hautement symbolique consacrant la reconnaissance maternelle, sera analysée dans ses dimensions à la fois historique et politique dans cette dernière section.
Luis Mariano, Tino Rossi, Luciano Pavarotti ou Charles Aznavour… nombreux sont les chanteurs à avoir célébré les mamás, muses de très nombreuses chansons à travers le monde. De Si maman si à Allô maman bobo en 1977, la mère apparaît tour à tour comme refuge, confidente, source de tendresse ou de réparation.
Elle est également l’objet d’hommages bouleversants, ou portée comme une force morale inébranlable.
De la berceuse intime à l’hymne politique, la mère demeure ainsi l’un des plus anciens visages de la chanson.
Elle sera célébrée sur fond humoristique mêlant affiches historiques, pochettes de disques au graphisme désuet et petits cadeaux bien connus des mères, des cartes à poème aux colliers de pâtes.
Conclusion
On reproche souvent aux mères d’être « trop présentes » ou « pas assez disponibles », à l’image de la « mère corbeau » ; si en Allemagne cette expression pointe du doigt la mauvaise mère qui commet le péché de continuer à travailler au lieu de se consacrer à ses enfants, au Mexique la « mère corbeau » est au contraire cette mauvaise mère qui couve trop ses enfants au point d’en faire des êtres égoïstes et trop confiants.
La vie des mères oscille donc entre injonctions contradictoires et qualités largement sous-appréciées. En guise de conclusion, un mur des proverbes issus du bassin méditerranéen sur les mères et belles-mères, ainsi que le CV de la bonne mère, qui « travaille comme si elle n’avait pas d’enfant, élève ses enfants comme si elle n’avait pas de travail » propose de coucher ses compétences sur le papier, et révèle in fine et avec humour que la maternité est nécessairement une affaire de « Bonnes Mères » !
L’exposition se conclut enfin sur le cœur rouge de Joana Vasconcelos, vibrant et incandescent, symbole d’espérance et de vitalité retrouvée.

Propos scénographique
La scénographie de l’exposition « Bonnes Mères » se déploie en écho aux oeuvres et aux récits qu’elle porte. Chaque espace traduit un univers singulier, façonné par l’histoire et les émotions qu’il convoque.
Le parcours s’organise selon un principe d’inspirations et d’expirations spatiales rythmant la visite : les espaces se resserrent puis s’ouvrent, à l’image du souffle (celui des mères, des corps, des émotions et des luttes).
Les inspirations condensent, plongent dans l’intime et dans la densité des récits personnels. Les expirations, quant à elles, libèrent, ouvrent des horizons et invitent à la réflexion collective.
La première section prend place dans un espace solennel, presque sacré, évoquant les origines symboliques de la maternité. À la manière d’un accrochage de musée des Beaux-Arts ou classique, les œuvres s’accumulent et se superposent. La seconde section explore la complexité émotionnelle et politique de la maternité, oscillant entre douceur et douleur, joie et combat. L’ensemble est porté par une ambiance dynamique rehaussée d’une teinte orangée vive, qui symbolise l’énergie du combat et la force des convictions.
Au centre du parcours, un espace charnière forme le cœur battant de l’exposition. Haut en couleur, vibrant et chaleureux, il condense les états du féminin et les étapes du devenir mère. Cet espace symbolise l’intensité des expériences vécues, entre joie et fatigue, force et fragilité, solitude et lien. Un rideau à fils circulaire structure le lieu comme une membrane palpitante ; il joue sur les transparences, entre visible et invisible, intime et universel.
Autour, un banc courbé et des coussins au sol invitent à la pause et à l’échange, laissant l’air, mais également les émotions, circuler : le visiteur respire au rythme de l’exposition, dans une forme de dialogue sensible.
« Bonnes Mères » aborde ensuite un passage plus douloureux, se traduisant par un espace resserré à la scénographie plus contenue. Des teintes profondes, tirant vers le pourpre, accompagnent les œuvres et soulignent la gravité des sujets abordés.
En fin de parcours, l’espace s’ouvre à nouveau dans une atmosphère plus lumineuse et joyeuse, évoquant les liens entre mères et enfants, filles et fils, porteurs d’affection et de transmission.
Agence SCENO, Birgitte Fryland