Du 21 mars au 6 septembre 2026, le Crac Occitanie présentera « Plastic Newspaper », première monographie en France de l’artiste écossaise Lucy McKenzie. Vitrines illusionnistes, mannequins hybrides, cires anatomiques et fresques monumentales composent cette exposition qui interroge les dispositifs du spectacle moderne.
De la peinture décorative à la mode, du trompe-l’œil aux installations immersives, Lucy McKenzie brouille les frontières entre art et divertissement pour mieux questionner les rapports de pouvoir, les représentations du corps et les mécanismes de séduction propres à la culture de masse.
Ce projet conclut un cycle itinérant qui a débuté au z33 à Hasselt (Belgique) sous le titre « Super Palace », avant d’être présenté à Vienne (Autriche) avec « Orchestrion » au Franz-Josefs-Kai 3.
Une pratique qui brise les frontières entre les genres artistiques
Née à Glasgow en 1977 et installée à Bruxelles, Lucy McKenzie a acquis une reconnaissance internationale par sa capacité à mêler pratiques picturales traditionnelles et enjeux politiques contemporains. Après des études en Écosse au Duncan College of Art & Design de Dundee, elle apprend les techniques de peinture décorative à l’Institut Van der Kelen-Logelain : faux bois, faux marbre, patine et trompe-l’œil.

Elle s’appuie sur le conservatisme de ces techniques pour instaurer une tension entre forme et contenu, abordant des thèmes comme l’idéologie ou la sexualité. Sa maîtrise de l’art du trompe-l’œil lui permet d’interroger nos modes de perception. Combinant approche conceptuelle de l’art et savoir-faire traditionnel, sa pratique cherche à briser les frontières entre les genres artistiques.

Elle mobilise les mêmes procédés de déconstruction dans des domaines qui vont du design à l’écriture de fiction, des dispositifs de vitrine à la sculpture, de l’architecture à la mode. Lucy McKenzie aborde des thèmes issus des sous-cultures, des médias de masse, des traditions locales et des avant-gardes. Elle étudie la manière dont l’art et la culture réagissent aux changements politiques et sociétaux, avec une attention particulière portée au rôle et à la représentation des femmes.

Lucy McKenzie a présenté de nombreuses expositions individuelles dans des musées de renom tels que le Stedelijk Museum d’Amsterdam, le Museum Ludwig à Cologne et le MoMA à New York. En 2020-2021, « Prime Suspect », rétrospective à mi-carrière de son œuvre, a été montrée par le Museum Brandhorst de Munich et à la Tate Liverpool.
En 2011, Lucy McKenzie a créé avec Beca Lipscombe la marque de mode Atelier E.B. Elles ont exposé leurs collections et installations dans des institutions artistiques du monde entier. De 2018 à 2020, la tournée de leur grande exposition « Passer-By » s’est arrêtée à la Serpentine Galleries de Londres, à la fondation Lafayette Anticipations à Paris et au Garage Museum of Contemporary Art à Moscou.
« Plastic Newspaper » est la première exposition personnelle de Lucy McKenzie en France.
« Plastic Newspaper » : Quand le quotidien devient spectacle
Le titre de l’exposition, emprunté à l’historienne Vanessa R. Schwartz, fait référence aux nouveaux médias de la modernité qui, au tournant des XIXe et XXe siècles, assemblaient images et espaces pour transformer la réalité en spectacle permanent.
« Plastic Newspaper » prolongera les propositions présentées en Belgique et en Autriche. Le projet a été initialement conçu pour Z33 à Hasselt, un espace architectural singulier signé Francesca Torzo. Dans une conversation avec Kristina Deska Nikolić, publiée l’été dernier dans la revue « Les Nouveaux Riches », Lucy McKenzie expliquait les enjeux de cette exposition itinérante :
« La version originale explorait la notion d’espaces semi-publics et semi-privés, tels que les gares, les seuils et les halls d’entrée. Aussi, lorsque Fiona Liewehr m’a invitée à la présenter ici à Vienne, au Franz-Josefs-Kai, j’ai immédiatement senti qu’elle s’inscrivait dans la continuité de ce dialogue, tout en constituant une transformation majeure. L’idée d’une exposition itinérante soulève quelques problèmes : il y a une narration à suivre, et l’on souhaite que les œuvres soient présentées ensemble, mais dans un nouvel espace, certains facteurs peuvent empêcher le bon déroulement du projet. Il est donc essentiel d’orchestrer une multitude d’éléments. Non seulement l’espace, mais aussi le statut des collaborations : je pense toujours aux personnes avec lesquelles je travaille et je veille à ce que leur contribution soit présentée de la meilleure façon possible ».

On attend donc avec une certaine impatience de découvrir l’adaptation qu’elle proposera pour les volumes très particuliers du Crac Occitanie. On est également curieux de voir comment sa volonté d’un « respect pour le divertissement de masse et les notions de séduction, de beauté, de joie et d’illusion » se traduira à Sète dans ce bâtiment aux origines industrielles, ancien entrepôt frigorifique pour la conservation du poisson.
Plusieurs installations et dispositifs présentés au z33 et au fjk3 seront reproduits et adaptés pour « Plastic Newspaper ».
The Faux Sports Shop
Lucy McKenzie a créé cette vitrine de magasin fictive à l’échelle 1 en collaboration avec la créatrice Beca Lipscombe, avec laquelle elle dirige la marque de mode Atelier E.B.

En collaboration avec les étalagistes Barbara Kelly et Howard Tong, elle a conçu pour les deux précédentes étapes du projet une mise en scène où des vêtements semblaient flotter sur des fils de nylon devant ce qui semblait être un rideau irisé. Celui-ci se révélait être un tableau illusionniste représentant une boutique de mode à l’ambiance nostalgique.
Spécifiquement pour Sète, The Faux Sports Shop présentera des modèles en jersey de coton biologique créés avec la marque portugaise index®.

Dans un texte qui accompagnait l’exposition, Fiona Liewehr, curatrice et directrice artistique du Franz Josefs Kai 3, remarquait : « Si les mannequins sont étrangement absents de cette vitrine à l’atmosphère décalée, qui mêle illusion d’optique et esthétique rétro, McKenzie a transformé des mannequins de mode en sculptures hybrides dans une série d’œuvres explorant les relations entre culture populaire et culture savante, genre, pouvoir et identité ».
À côté de la boutique Faux Sport Shop, on devrait retrouver plusieurs des expérimentations autour des mannequins de vitrine que McKenzie développe depuis 2019 dans ses recherches au sein d’Atelier E.B.
Mannequins, statues et cires anatomiques

Faux Verdigris, Statue (Zoya) I & II présentera deux mannequins imitant des statues classiques qui interrogent le rôle des idéaux de beauté féminine dans le capitalisme. Leurs têtes sont remplacées par le visage de la résistante soviétique Zoya Kosmodemyanskaya, afin de contraster les images capitalistes et communistes de la féminité. Une patine de vert-de-gris artificielle confère aux figures un aspect de bronze évoquant un monument aux héros dont le genre est très largement dominé par les hommes.

Sans préjuger de leur mise en espace, on devrait également retrouver d’autres personnages féminins, hybrides de mannequins d’étalage et de sculptures, assises ou adossées à un mur.
Habillées par des répliques de créations de Madeleine Vionnet, leurs têtes s’inspirent également du visage de l’héroïne de guerre soviétique. La carnation de ces sculptures renvoie à trois styles de l’histoire de l’art : la teinte terra cotta d’un vase grec classique, la couleur aubergine d’une statue romaine en marbre et la pâleur d’une sculpture médiévale européenne…
Sera également présente à Sète la sculpture Duchamp Mannequin, 1938. Jambes écartées et légèrement croisées, le mannequin est vêtu d’une chemise blanche, d’un gilet et d’une veste en tweed. Il est coiffé d’un chapeau traditionnel sur sa tête blonde bouclée et porte une ampoule rouge vif dans sa poche poitrine.

Cette œuvre fait référence au geste de Marcel Duchamp qui, pour l’Exposition internationale du surréalisme en 1938, avait habillé son mannequin de ses propres vêtements au lieu de le dénuder ou le démembrer, comme c’était souvent le cas chez les surréalistes. Portrait de la styliste Beca Lipscombe, cette sculpture joue aussi avec les identités de genre.
Pour les deux précédentes étapes du projet, une sculpture représentant un lampadaire monumental peint en imitation marbre était décorée de dessins de Beca Lipscombe sous les traits de Rrose Sélavy, l’alter ego de Duchamp…

Pour l’exposition à Sète, Lucy McKenzie prolongera sa réflexion en empruntant des moulages de cire de la collection du musée anatomique du Dr Spitzner conservés à la faculté de médecine de Montpellier. Cette collection a été présentée à Paris à la fin du XIXe siècle dans un musée, avant de devenir une attraction foraine dont l’objectif était alors de montrer les maladies de la peau, et notamment des maladies vénériennes. McKenzie a choisi d’intégrer dans son exposition une Vénus anatomique, une Vénus accouchant ainsi que la Tête d’un homme trépané.

On attend avec intérêt de voir comment ces objets qui mêlent pédagogie et voyeurisme en jouant avec les limites de l’excitation, de la morale et de l’effroi s’articuleront avec les œuvres de l’artiste. Dans les années 1930, certaines de ces cires avaient inspiré le peintre belge Paul Delvaux qui en a immortalisé certaines dans une toile intitulée Le Musée Spitzner. Oubliée dans un hangar près de Bruxelles, la collection Spitzner a été retrouvée dans les années 1970 par une galeriste belge qui l’a exposée à Bruxelles et à Paris, puis montrée au festival d’Avignon en 1983. Mise aux enchères chez Drouot, elle a rejoint ensuite la Société anatomique de Paris, avant d’être déposée à la Faculté de médecine de Montpellier en 2014.
De monumentales peintures en trompe-l’œil
Comme en Belgique et à Vienne, on devrait retrouver à Sète deux monumentales peintures en trompe-l’œil.

Mural Proposal for Jeffrey Epstein’s New York Townhouse (Filming of American Psycho) met en scène une séquence d’American Psycho (2000), d’après le livre de Bret Easton Ellis. Sous la douche, on voit Christian Bale qui interprète le rôle de Patrick Bateman, personnage qui travaille à Wall Street et mène une vie secrète de tueur en série. Son appartement, plein de meubles design et d’œuvres d’art, est à la fois la scène de crime et un prolongement de l’identité qu’il s’est soigneusement créée. Ce personnage qui maltraite les femmes de manière épouvantable est devenu aujourd’hui une icône de jeunes hommes masculinistes, souvent sexuellement frustrés, qui le vénèrent au travers de mèmes dans les réseaux sociaux.
Dans la peinture de Lucy McKenzie, la dynamique est inversée. Sous la douche, Bateman apparaît vulnérable tandis que les femmes de l’équipe de tournage le reluquent. Cette scène s’inspire d’une anecdote racontée par la réalisatrice Mary Harron, selon laquelle toutes les femmes présentes sur le plateau de tournage avaient arrêté de travailler pour venir se rincer l’œil en regardant Christian Bale se doucher. Le titre de cette œuvre entremêle le jeu de l’artiste avec la fiction et la réalité en proposant une fresque murale pour Jeffrey Epstein, financier et délinquant sexuel condamné, considéré comme un symbole d’abus de pouvoir, de violence masculine et d’impunité élitiste.

Cromwell Place (Francis Bacon’s Studio) représente le club de jeu secret du peintre britannique Francis Bacon. Souffrant d’une addiction au jeu, Francis Bacon était particulièrement accro à la roulette. Son amour pour ce jeu reflétait-il la rapidité avec laquelle il peignait ses tableaux ? L’idée de ce mural est née alors que Lucy McKenzie exposait en face de l’atelier de Bacon, 7 Cromwell Place dans le quartier de Mayfair, à Londres.
Dans ces grands tableaux, Lucy McKenzie reproduit les minces couches de peinture et les couleurs pastel typiques de la technique de peinture à fresque. Comme le peintre mexicain Diego Rivera, elle caricature les aristocrates et les industriels qui, en plus de miser leur propre argent, mettent également en jeu toute l’économie.
Quelques inconnues subsistent encore sur ce que « Plastic Newspaper » présentera.
Y verra-t-on les peintures panoramiques en mouvement (Moving Panorama [TransSiberian] et Miniature Moving Panorama [Hudson Valley]) et l’orgue de bal (Decap Dance Organ for Villa Ooievaar) présentés à z33 ?



Quelle place sera faite à l’architecte Adolf Loos, figure majeure du modernisme viennois ?
À lire les documents de presse, on devrait retrouver certains magazines pornographiques ouverts aux pages où Lucy McKenzie apparaît lorsqu’à 18 ans elle posait nue pour le photographe new-yorkais Richard Kern. Ils devraient être installés dans une vitrine à proximité d’un grand portrait de l’architecte Adolf Loos réalisé par l’artiste et dominatrice Reba Maybury.



Comme à Vienne, Lucy McKenzie y ajoutera sans doute la carte de visite que l’architecte donnait aux petites filles des classes populaires qu’il cherchait à abuser. Il fut condamné en 1928 pour agressions sexuelles sur mineures, soupçonné de traite d’êtres humains…
Après un commissariat assuré par Tim Roerig au z33 et par Fiona Liewehr au fjk3, celui de « Plastic Newspaper » sera sous la direction de Marie Canet, autrice, commissaire d’exposition et enseignante en esthétique à la Villa Arson à Nice. Elle signera par la même occasion un essai monographique intitulé Lucy McKenzie, La locataire chez Bierke Verlag (Berlin) qui analyse les liens entre la pornographie et les effets spéciaux dans la pratique de l’artiste.
Entre hommage aux divertissements de masse du tournant du XXe siècle et critique des rapports de domination, « Plastic Newspaper » promet de transformer les espaces du Crac Occitanie en un théâtre d’illusions où se confrontent beauté et voyeurisme, séduction et violence. Reste à découvrir comment Lucy McKenzie orchestrera ces dispositifs dans les volumes singuliers de cet ancien entrepôt frigorifique sétois, et quelles résonances particulières cette architecture industrielle apportera au projet.
Chronique à suivre après le vernissage.
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