Gérard Traquandi – un automne à Hambourg, avant la préparation d’un été dans l’Abbaye de Salagon


Ce fils d’immigrés italiens, cet amoureux de Giotto et de la Toscane, affectionne les écarts et les sauts de côté. Gérard Traquandi aime et recherche l’altérité allemande, le monde germanique figure parmi ses attachements les plus profonds. Jeune étudiant aux Beaux-Arts de Luminy, quand ses premiers dessins pouvaient ressembler à Topor ou bien à George Grosz, Traquandi fréquentait la bibliothèque du Goethe Institut, naguère implanté à Marseille en bordure de la rue de Rome, un espace capable d’accueillir sans crier gare une exposition pionnière de Joseph Beuys.

Éditions de l’IMEC, 2002


Juste après ses participations à des expositions collectives dans l’Athanor du boulevard Onfroy, quand il vivait dans la capitale, sa première « vraie » galerie dans Paris en 1978 fut rien moins qu’un lieu majeur de rencontre et d’initiations implanté près du Sénat, rue de Tournon, la galerie du viennois Karl Flinker (1923-1991).

Dans cet espace hanté par les fantômes de Thomas Mann, Joseph Roth et Paul Celan, ses premiers travaux ne voisinèrent pas seulement avec Gilles Aillaud, Edouard Arroyo, Jean Hélion et Magnelli : il arrivait qu’y soient montrés Kandinsky, Klee et Kupka.

Hambourg, galerie Vera Munro

En conséquence, même quand il s’exprime sans trop d’aisance en anglais, et jamais dans la langue de Rilke et de Peter Handke, Gérard Traquandi n’était pas en terres inconnues lorsque voici deux ans, Vera Munro galeriste à Hambourg depuis 1977, souhaita le rencontrer. Les gestes, les rires, la séduction, les observations et les passions de cet artiste, son grand corps et les traits mobiles de son visage, des reproductions de tableaux dans une clef USB sont des outils de communication rapides et performants.
Vera Munro avait aperçu ses grands formats dans les stands de Laurent Godin aménagés pendant plusieurs Fiac. Elle se souvenait des ellipses et des buissonnements d’un mur de dessins que Gérard avait réunis en 2019, lors d’une exposition, à Mouans-sur-Artoux, en contrepoint de Jeff Albers et d’Honneger.

Vernissage de l’exposition Gérard Traquandi, septembre 2026 ; Gérard Traquandi en conversation avec Vera Munro. Photos Jean-Michel Battesti

Au nord d’Hambourg, le lieu de vie et de travail de Vera Munro, c’est une vaste villa élégante et robuste, avec de larges baies qui s’ouvrent sur les arbres d’un parc. Sa collection personnelle et son appartement occupent l’étage médian. Au dernier étage, on aperçoit actuellement des peintures de Gunther Förg : dans ces espaces de belle renommée, on a pu voir des expositions d’artistes comme John Armleder, Jean-Marc Bustamante, Laura Carralero et Sigmar Polke. Depuis le 22 septembre et jusqu’au 28 novembre, le rez-de-chaussée de la galerie présente des toiles, des céramiques et des aquarelles de Gérard Traquandi. En mode mineur, son exposition est associée au nom de Lucio Fontana. Au début du parcours, Vera Munro a inséré la silhouette sculptée d’un Christ en céramique de Fontana qu’elle associe aux bras poignants et aux torsades de l’apparition d’un second crucifié, une aquarelle de Traquandi.

À gauche petit format, céramique de Fontana, droite aquarelle de G.Traquandi, photo galerie Vera Munro
À gauche petit format, céramique de Fontana, droite aquarelle de G.Traquandi, photo galerie Vera Munro

Ce contrepoint douloureux et foncièrement religieux peut servir de rappel et de précision. GérardTraquandi voyage souvent dans la confluence de plusieurs diagonales et références. Les morts et les vivants, le maniérisme italien, Philippe de Champaigne, Poussin ou bien Cezanne, les primitifs de la photographie, les anachronismes et les radicalités de l’art contemporain peuvent traverser ses travaux. Quelquefois déconcertant puisque son œuvre propose des entrées multiples, Gérard Traquandi a opté en cette occasion pour une grande cohérence, conforme aux exigences et aux enjeux qui prévalent dans une galerie de réputation internationale, ainsi qu’au dialogue de grande liberté qu’il a pu nouer avec Vera Munro.

Son mur de dessins fonctionne en écho direct avec le mur qui fut présenté à Mouans-surArtoux, les toiles de grand format et les céramiques façonnées chez Ravel à Aubagne qu’il propose à Hambourg composent un parcours de grande unité. Elles restituent ses avancées et ses réflexions pendant les commencements du XXI° siècle.

Gérard Traquandi, photo Jean-Michel Battesti
Gérard Traquandi, photo Jean-Michel Battesti

Les premiers tableaux datent de 2004, deux toiles venaient d’être achevées lorsqu’elles furent montrées au musée Cantini en 2021, la dernière dans ce parcours, une sorte d’Annonciation date de 2026. Avec des miroitements et des éclats mordorés, des gammes abruptes, des magies, des indices fugaces, des sensations et des sinuosités qui surgissent ici et là – un entrelacs de branches, des parois de montagne, le souvenir des contours d’un ornement baroque – les glacis et les superpositions des empreintes de sa peinture ne sont jamais exactement abstraits : jamais monochromes, à la fois rugueux et raffinés, ils traduisent et reconduisent, fermement et sans tricherie, avec élégance ou bien de manière opaque, du « presque rien », un monde paradoxalement sensible et approchable.

Céramique et grand format de G.Traquandi, photo Jean-Michel Battesti
Céramique et grand format de G.Traquandi, photo Jean-Michel Battesti

Salagon, du côté du jardin des simples et des utopies franciscaines.

Nul ne peut sérieusement prédire l’avenir d’une œuvre, les lois du marché de l’art sont souvent capricieuses. Bénéficier du support d’une galerie de dimension européenne comme celle de Vera Munro peut permettre d’accéder à un meilleur positionnement ainsi qu’à une meilleure cote. Jusqu’à présent, les galeries françaises qui soutiennent actuellement Traquandi – Catherine Issert à Saint-Paul de Vence, Laurent Godin et Puttmann à Arles et Paris – ne sont pas parvenues à lui donner une stature « internationale ».

Cette donne plus ou moins incontournable ne tracasse pas véritablement Gérard Traquandi. Il aime prioritairement pouvoir travailler librement, assurer sa vie quotidienne et ses déplacements, sans devoir faire de la stratégie ou bien des concessions vis-à-vis des marchands d’art et des institutions officielles. Ces dernières années, une promesse finalement vaine du Ministère de la Culture (le chantier était commencé, des études préparatoires avaient été livrées, il espérait pouvoir bénéficier d’une solide commande publique pour la décoration de la nef de l’abbaye de Beaulieu en Rouergue) ainsi qu’un concours plutôt féroce ne lui ont pas permis d’accomplir deux projets de grande dimension qui lui tenaient à cœur. Gérard Traquandi ne fut pas sélectionné ; il figurait pourtant dans l’ultime et very short list qui aurait pu lui confier l’énorme commande des vitraux de Notre-Dame de Paris.

Un événement de moindre amplitude, une commande beaucoup plus discrète lui donne actuellement la possibilité de s’investir pleinement. Auparavant responsable d’importantes expositions d’art contemporain au château de Chambord, Yannick Mercoyrol a invité Gérard Traquandi à créer, pendant le prochain été, en contrepoint des sublimes vitraux rouges d’Aurélie Nemours installés en 1998, un nouvel environnement à Mane, dans un collatéral de l’Abbaye de Salagon, en proximité avec Forcalquier.

Photo ancienne, Mane, Abbaye de Salagon
Photo ancienne, Mane, Abbaye de Salagon

Il est trop tôt pour pouvoir dire comment mutera cette magnifique proposition. Pour l’heure Traquandi est heureux de relever ce défi. Il n’a souhaité occuper l’intégralité de la nef de ce prieuré médiéval. Il a d’ores et déjà peint à l’aquarelle une cinquantaine de dessins de taille réduite qu’il voudrait présenter en guise de prélude pour deux grandes toiles verticales.

Aquarelle sur papier de G.Traquandi, octobre 2026, droits réservés photo Gérard Traquandi
Aquarelle sur papier de G.Traquandi, octobre 2026, droits réservés photo Gérard Traquandi

Ce qu’il imagine, le projet qui l’anime, ce pourrait être la transposition en langage contemporain d’une utopie franciscaine : la vie quotidienne, hier et aujourd’hui, des moines qui habiteraient joyeusement cet espace. L’Été 2027 risque de nous enchanter, nous fêterions de manière neuve le Huitième centenaire de Saint François d’Assise !

Alain Paire, novembre 2026

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