Du 7 novembre 2026 au 14 mars 2027, Carré d’Art accueille Marie-Ange Guilleminot avec une exposition intitulée « MA, l’espace qui relie ». Hélène Audiffren, directrice du musée, en assure le commissariat. Le parcours revient sur plus de quarante ans de travail, depuis les années 1980 jusqu’aux œuvres les plus récentes. Sculptures, installations, vêtements, livres d’artiste, films et traces de performances y dialoguent autour d’objets conçus pour être portés, manipulés et transformés.
Une œuvre entre le « je » de l’artiste, le « vous » du public et l’objet
Depuis le début des années 1990, Marie-Ange Guilleminot développe une pratique qui associe sculpture, installation, performance, vidéo et dessin. Le corps y est au centre d’expériences fondées sur le toucher, le mouvement et la relation à l’autre. Le communiqué décrit un rapport triangulaire entre le « je » de l’artiste, le « vous » du public et l’objet. Elle conçoit des objets qui échappent à leur fonction et peuvent changer de forme, d’échelle ou d’usage. Le textile, le vêtement et le travail avec des artisan·es, broderie, tissage, pliage ou céramique, occupent une place importante dans sa démarche.

Le titre de l’exposition renvoie à la notion japonaise du ma (間). Concept de l’esthétique et de la philosophie japonaises, il désigne l’intervalle, l’espace ou la durée qui relie plutôt qu’elle sépare. Hélène Audiffren en fait le fil conducteur de son projet et entend faire apparaître les correspondances entre des œuvres réalisées à différentes périodes. Cette notion éclaire aussi une pratique dans laquelle l’objet reste ouvert à un geste, à une manipulation ou à une rencontre qui révèlent d’autres possibilités.
Cette invitation s’inscrit dans la continuité des relations nouées à Sérignan par Hélène Audiffren avec plusieurs artistes lorsqu’elle dirigeait le musée. Après avoir consacré cet été une exposition à Ida Tursic et Wilfried Mille, qu’elle avait invités en 2008, elle retrouve Marie-Ange Guilleminot, exposée en 2007 en duo avec Nathalie Elemento, près de vingt ans plus tard.
Des objets à transformer, des espaces à habiter
Le parcours s’ouvre dans le grand hall de Carré d’Art avec La Boîte, projet engagé en 1997 et toujours actif. Cette boîte de bouquiniste, installée habituellement sur les quais de Seine à Paris, accueille une collection de livres d’artistes et favorise leur diffusion auprès d’un public élargi. Son déplacement à Nîmes poursuit cette expérience de partage dans l’espace public. L’artiste l’activera à l’occasion du festival Publicare, les 11 et 12 décembre 2026.

Dans les premières salles, plusieurs pièces emblématiques permettent de saisir les principes de transformation qui structurent l’œuvre. Le Paravent à l’échelle du corps, conçu en 1997, reprend la fonction traditionnelle d’un dispositif destiné à cacher, séparer et protéger. Ses douze panneaux de teck composent une architecture démontable qui organise un espace d’intimité.

Œuvre itinérante, le Paravent évolue en fonction des lieux et des contextes : il a déjà été présenté dans une vingtaine d’endroits, en France et à l’étranger. À Carré d’Art, il est recouvert par L’Oursin, dont le déploiement en fait une structure enveloppante et un espace de projection.
Les différentes versions du Chapeau-vie constituent un autre ensemble important. Conçu au début des années 1990, ce long tube de jersey peut être porté de multiples façons : chapeau, cagoule, masque, couffin ou sac de couchage. Les démonstrations filmées dans différentes villes montrent comment l’artiste adapte ses gestes et les usages de cet objet aux lieux et aux situations rencontrés.

La série « Mes Robes », commencée en 1992, introduit une autre relation entre le vêtement et le corps. Réalisées sur mesure, ces sculptures textiles reprennent certaines caractéristiques physiques de l’artiste. Elles conservent la mémoire d’un corps singulier, tout en pouvant être présentées indépendamment de celui-ci. La robe de mariée, lestée de plus de huit kilos de plomb et associée à la performance Mariage de Saint-Maur à Saint-Gallen en 1994, étend cette réflexion aux représentations du corps féminin, à l’union et à la solitude.


Marie-Ange Guilleminot – La Robe de mariée, 1993-2004, installation, tissu, dimensions variables, musée du Louvre, Paris, © Photo : Florian Kleinefenn, © CNAP, © ADAGP, Paris et La Robe à émotion noire, 1995. Sculpture à porter. Ensemble deux pièces : jupe longue plissée à la ceinture et veste à col ras du cou portée cousue à même le corps. Satin duchesse noir. Perle fine noire dissimulée sous la jupe et tenue par un ruban de satin noir visible sur le devant, qui permet la transformation de la robe. Formes protectrices en mousse pour nuque, hanches et genoux, recouvertes et enveloppées dans un bas. Dorian Masset, Modéliste. Portée par l’artiste, photographiée à la Villa Noailles, Hyères, 2014. Photo © Lothaire Hucki
Le parcours présente également la Structure géodésique et plusieurs versions de L’Oursin. Constituée d’une vaste surface textile circulaire traversée de nervures et de liens, cette pièce change de configuration au gré des manipulations. Elle peut devenir cape, tapis, abri ou architecture éphémère. Sa version de douze mètres de diamètre, réalisée en couverture de survie, illustre la recherche menée par l’artiste autour de la légèreté, du volume et des manières d’habiter un espace.



Marie-Ange Guilleminot – L’Oursin organza (ø 3,70 m), 2014. Sculpture manipulable. Super organza, fil nylon, plume. L’Oursin en “Super-Organza”, présenté lors de la Nuit Blanche à Kyoto, est réalisé dans un textile d’une extrême légèreté. Ce tissu, inventé par Amaike Textile Industry à Ishikawa au Japon, a été transformé par l’Atelier Caraco à Paris. Performance, Temple de Kanga-An Kyoto, 2014. Photo © Michel-Ange Seretti
D’autres propositions déplacent cette réflexion vers l’habitat et les usages collectifs. L’Espace entre ! Tout un monde à portée de main, réalisé en 2017 dans le cadre d’une commande destinée au centre médico-psychologique pour enfants et adolescents de Gaillac, associe une cabane d’inspiration japonaise au Meuble spirale. Celui-ci peut être recomposé pour devenir bibliothèque, table à dessin ou petit théâtre. L’Objet-étalon en propose une déclinaison miniature, à manipuler et recomposer entre les mains.



Marie-Ange Guilleminot – Washitsu, 2016-2017, bois, papier-Japon, feutre, CMPEA, Gaillac, © Photo : Michel-Ange Seretti, © Marie-Ange Guilleminot, © ADAGP, Paris ; … du meuble spirale au meuble infini…, 2012, bambou, aimants, cuir, dimensions variables, Villa Savoye, Poissy, © Photo : Sophie Brossais, © FLC, © ADAGP, Paris et L’Objet-étalon à l’échelle des mains, 2013. Sculpture d’usage. Laiton, soudure à l’argent (9 × 15,3 × 15,5 cm). Claude Pelletier, orfèvre. Photo © Lothaire Hucki
L’exposition fait aussi place au Livre de seuil, dont les pages de feutre prédécoupées se transforment en sandales japonaises, les zori. L’installation Shoe / chaussure 1:1 poursuit cette attention portée aux formes et aux usages du quotidien à partir d’une recherche menée sur les chaussures conservées au Bata Shoe Museum de Toronto. Dessins, photographies et reproductions de semelles rapprochent l’objet domestique de l’architecture et de la sculpture.



Marie-Ange Guilleminot – Shoe/Chaussure 1:1, 1998-2002. Installation, dimensions variables, constituée de trois ensembles autonomes,
réalisés à partir de pièces de la collection du Bata Shoe Museum de Toronto. Semelles en résine polyuréthane grise, 2001. Ensemble complété par le livre d’artiste Shoe /Chaussure 1:1 (2001). Photographié à la Galerie Erna Hecey, Luxembourg, 2002. Photo © Florian Kleinefenn
Mémoire, gestes et transmissions
Les Vêtements blancs de Hiroshima tiennent une place particulière. Réalisés en 1998 à partir de vêtements conservés au musée de la Paix d’Hiroshima, ces sept éléments reproduisent ceux que portaient des victimes de la bombe atomique. L’artiste les a présentés pour la première fois le 6 août 1998, jour anniversaire du bombardement. Les Kimonos, mémoire de Hiroshima, réalisés quelques années plus tard, reprennent en négatif les patrons de ces vêtements et poursuivent ce travail autour de la mémoire et de sa transmission.

Les Coupes, hommage à Brancusi, réalisées en porcelaine en 2013, témoignent d’un autre dialogue avec l’histoire de la sculpture. Quatre pièces de tailles différentes reprennent les proportions des coupes conçues par Constantin Brancusi. Un film réalisé en 2024 dans l’atelier reconstitué du sculpteur, au Centre Pompidou, prolonge ce dialogue autour de l’objet, de son socle et de son environnement.

Avec le soutien du Centre Pompidou, de la Succession Brancusi et de l’Adagp. Collection Centre Georges Pompidou, Paris, 2025. À l’image : Kimonos, mémoire de Hiroshima, 2005. Photogramme
L’exposition présente aussi Touchez-Voir, projet conçu en 2015 à partir des collections du Palais Galliera. Une quarantaine de vêtements et d’accessoires historiques ont été reproduits avec le concours de nombreux artisan·es. Réunis dans une malle de voyage, ces Touchables sont destinés à être manipulés par les personnes non-voyantes comme par celles qui voient. Le toucher devient un autre moyen de découvrir les formes, les matières et les savoir-faire associés aux collections de mode.

Les références aux Shakers et à Enzo Mari se rattachent à cette même conception de l’objet. L’artiste s’est intéressée à la simplicité fonctionnelle des meubles de cette communauté américaine et à son idée du partage des plans de fabrication. On retrouve une préoccupation comparable chez le designer italien, rencontré à Milan, dont le projet Autoprogettazione proposait de rendre librement accessibles des modèles de mobilier. Plusieurs meubles et dispositifs de présentation de l’exposition en portent la trace.
Une séquence particulière est consacrée à Absalon, artiste franco-israélien disparu prématurément en 1993. Leur rencontre, en 1989, a profondément marqué le travail de Marie-Ange Guilleminot. Elle présente ici un ensemble de documents et de dessins relatifs aux six Cellules conçues par Absalon entre 1991 et 1994. Ce projet s’inscrit dans le travail de mémoire et de diffusion qu’elle mène depuis plusieurs années autour de l’œuvre d’Absalon.

Signalons encore, dans la coursive qui relie les deux galeries du troisième étage, Le Hamac en dentelle (1998). Cette délicate sculpture à porter est réalisée en dentelle de Bayeux aux fuseaux, en soie grège. Un autre exemplaire est présenté accroché à une branche du jardin de Christian Rizzo dans « Maison-Main, une assemblée des gestes #2 », une très belle proposition imaginée par Anne-Laure Lestage et Christian Rizzo au Crac Occitanie à Sète. Deux occasions, cet automne, de croiser cette pièce.

Les archives vidéo occupent une place essentielle dans l’exposition. Elles permettent de retrouver les performances au cours desquelles Marie-Ange Guilleminot manipule, porte, déplie ou transforme ses objets. Elles restituent les gestes, les situations et les usages qui donnent sens aux pièces, dont la présence matérielle ne rend pas compte à elle seule. La médiation et les rendez-vous proposés pendant l’exposition doivent aussi contribuer à cette mise en mouvement.
Une œuvre présente dans les collections publiques
Cette exposition rétrospective retrace une démarche qui, depuis plus de quarante ans, circule entre sculpture, performance, design, artisanat et architecture. Elle fait aussi apparaître la diversité des collaborations engagées par l’artiste et la place accordée aux savoir-faire dans la réalisation de ses propositions.
Plusieurs œuvres de Marie-Ange Guilleminot figurent dans les collections publiques françaises. Le Centre national des arts plastiques conserve notamment « Mes Robes », La Robe de mariée, Shoe / chaussure 1:1, Les Vêtements blancs de Hiroshima et plusieurs éditions. Les collections des Fonds régionaux d’art contemporain comptent aussi des pièces importantes de son travail.
Partenaire de l’exposition, le Cnap accompagne un projet qui réunit des œuvres issues de différentes collections. À l’occasion de cette présentation à Nîmes, un ouvrage monographique consacré à Marie-Ange Guilleminot paraîtra avec le soutien du fonds de dotation La Petite Escalère, de Carré d’Art – Musée d’art contemporain et de l’ADAGP, Paris.
On attend avec intérêt cette exposition d’envergure. Le travail de Marie-Ange Guilleminot a rarement été visible dans la région depuis l’exposition de 2007 à Sérignan. On se souvient de sa présence dans « Cirva – de l’atelier à la chapelle » à la Vieille Charité à Marseille en 2007-2008 et de sa participation à « Les fantômes de nos actions passées » à la Villa Noailles en 2014.
Chronique à suivre après le vernissage.
En savoir plus :
Sur le site de Carré d’Art
Suivre l’actualité de Carré d’Art sur Facebook et Instagram
