lundi 24 janvier 2022

Signac, les couleurs de l’eau au Musée Fabre à Montpellier

Après le musée des impressionnismes Giverny, le musée Fabre célèbre le 150ème anniversaire de la naissance de Paul Signac, fondateur et théoricien du mouvement néo-impressionniste.

Jusqu’au 27 octobre, l’exposition Signac, les couleurs de l’eau, conçue comme un voyage au fil de l’eau, présente une remarquable sélection de ses paysages, des bords de la Seine aux rives méditerranéennes,  en passant par les ports de l’océan et la Bretagne…

À la barre de l’Olympia, le voilier avec lequel il arrive à Saint-Tropez, le Portrait de Signac,1896 de son ami Théo Van Rhysselberghe, inaugure l’exposition. Signac est en effet un marin passionné. Formé au canotage par Caillebotte, il possédera plus de 30 bateaux et participera à de nombreuses régates…
Ce portrait est accompagné de trois œuvres  impressionnistes  où l’on remarque déjà  les thématiques qui développera par la suite.

Théo Van Rysselberghe, Signac sur son bateau, 1896_1
Théo Van Rysselberghe, Signac sur son bateau, 1896. Huile sur toile, Collection particulière

« Des rives de la Seine aux portes de l’océan »

Cette section commence par les paysages des bords de Seine, qui ont fourni de nombreux motifs aux impressionnistes. Signac peint à Asnières où Émile Bernard, Van Gogh ou Georges Seurat ont travaillé.
Il reprend avec Grue du charbon, Clichy en  1884 un motif traité par Monet. Cette toile montre surtout de l’évolution de Signac de l’impressionnisme vers le divisionnisme, comme en témoigne le traitement du talus au premier plan.
À la fin de l’été 1889, Signac travaille avec Luce dans le village d’Herblay. L’exposition présente deux superbes huiles sur toile de la série de six qu’il y réalise. Il représente les variations atmosphériques aux cours de la journée (Herblay, Coucher de soleil, Opus 206Herblay, Brouillard, Op. 208) . Ces deux tableaux sont accompagnés de leur transposition sur des éventails de soie.
Les Andelys, La Berge de 1886 est  assurément l’œuvre majeure de cette première salle où l’on remarque également  les toiles peintes à Samois (Le Chaland, 1901), Saint-Cloud (1900 et 1903) et à Paris (Le pont de Grenelle, 1899 – Le Pont Royal. Inondations (Paris), 1926 – Le Pont des Arts. Automne,1928).

Une première section graphique précède les vues de port qui terminent cette première partie de l’exposition.
Intitulée «  Du crayon conté à l’aquarelle : un épanouissement graphique », cette présentation montre avec pertinence, l’importance de sa production graphique. Sous l’influence de Georges Seurat, Signac adopte dans un premier temps  le papier « Ingres » et le crayon Conté : Le Mont-Saint-Michel dans la brume et Les Remparts du Mont-Saint-Michel, 1897 ; La Grève de Pontorson, 1897. Après 1892, Seurat découvre l’aquarelle grâce à Camille Pissarro (Barfleur, Les Inondations, Paris (Le Pont-Royal), Le Pont de BercyGoëlettes à Saint-Malo). Il multiplie alors les techniques graphiques (dessins au crayon Conté ou à la plume, aquarelle, lavis d’encre de Chine) pour des études comme pour ses « portraits de tableaux », dessins de mémoire d’après ses tableaux.

Parmi les paysages portuaires  « aux portes de l’océan », signalons la présence de La Jetée de Flessingue,1896 qu’il peint lors d’un séjour en Hollande avec Théo Van Rhysselberghe  et  Rotterdam,  Les fumées, 1906 toile d’une série de huit réalisées après un deuxième séjour à Rotterdam. L’exposition présente également :  Le Port de la Rochelle, 1915, La Bénédiction des thoniers, Groix, 1923 et Trois-mâts terre-neuvas.Voiles au sec. Saint-Malo, 1931.

« La science de la couleur »

La rencontre avec Georges Seurat, en 1884, est déterminante dans l’évolution intellectuelle de Paul Signac. Au cours de l’hiver 1885-1886, Seurat reprend sa composition Un dimanche après-midi sur l’île de la Grande Jatte en divisant les couleurs qu’il pose en petites touches indépendantes. Signac adopte alors cette technique. Il montre un intérêt très vif pour les théories de la couleur développées par d’Eugène Chevreul et Charles Henry.

Cercles et gammes chromatiques, photographies, lithographies, planches et livres témoignent de ces recherches et de leur vulgarisation par Charles Blanc.

Ces documents  prêtés par les Archives Signac, le Muséum National d’Histoire Naturelle, le Musée des Arts et Métiers et le Mobilier National, Manufacture des Gobelins, de Beauvais et de la Savonnerie montrent l’engagement théorique de Paul Signac après la mort précoce de Seurat.

En 1899, il publie D’Eugène Delacroix au néo-impressionnisme, un ouvrage rapidement traduit en plusieurs langues qui devient le manifeste du mouvement.

Paul Signac, Application du cercle chromatique de M. Ch. Henry (programme du Théâtre-Libre), 1888. Lithographie. Archives Signac
Paul Signac, Application du cercle chromatique de M. Ch. Henry (programme du Théâtre-Libre), 1888.
Lithographie. Archives Signac

« Apogée du style : Concarneau, Saint-Briac »

Dans une salle en demi-lune, conçues pour les mettre particulièrement en valeur, l’exposition présente des toiles issues de deux séries célèbres consacrées aux ports bretons Saint-Briac et Concarneau.

Signac marcha alors sur les pas de Seurat qui a peint des motifs similaires. Bien entendu, il a en tête les théories de la couleur de Charles Henry, mais il est aussi particulièrement fasciné par les estampes japonaises qui ont fait l’objet d’une exposition à l’École des Beaux Art à Paris, juste avant son départ pour la Bretagne. En 1890, il réalise une série à Saint-Briac dans lesquelles se mêlent l’influence du japonisme et l’approche scientifique de la couleur (complémentaires, contraste simultané, triade, petits intervalles, camaïeu…). De cette série, le musée Fabre présente trois œuvres magnifiques Saint-Cast Opus 209, prêté par Museum of Fine Arts of Boston, Saint-Briac. La Garde Guérin. Opus 211 dépôt de la Fondation Raü au musée Arp de Remagen et Saint-Briac. Le Port Hue Opus 212 conservé au musée Pouchkine de Moscou. Malheureusement, Saint-Briac. Les balises Opus 210 (collection particulière) présenté à Giverny n’a pas fait le voyage à Montpellier.

Signac imagine alors une correspondance entre les touches divisées et les notes d’une partition. S’il accole un numéro d’opus aux œuvres de Saint-Briac, les toiles peintes à Concarneau en 1891 sont conçues comme des mouvements musicaux. Le Met et le MoMA de New York prêtent deux chefs-d’œuvre exceptionnels  du néo-impressionnisme  Concarneau. Calme du soir Opus 220 (allegro maestro) et Concarneau. Pêche à la sardine Opus 221 (adagio). Sommet d’équilibre et de sérénité cette dernière toile apparaît aussi comme une étape vers la modernité et l’abstraction.

 « Un ensemble unique : les décors d’Asnières-sur-Seine »

Un espace particulier est dédié au projet de décors pour la salle des fêtes de la mairie d’Asnières-sur-Seine que Signac présente, en 1900 et aux opérations de restauration/conservation entreprise par le musée avec l’aide de la Fondation Typhaine.

Nous avons longuement évoqué cet événement dans un article précédent et en signalant une intéressante interview de la restauratrice Anne Baxter.

Nous nous limiterons ici à souligner la rigueur scientifique de ce travail et pour la volonté du musée de le faire partager au plus grand nombre.

P. Signac, Le projet de décors pour la salle des fêtes de la mairie d'Asnières-sur-Seine, panneau central n°3, 1900, huile sur toileCollection particulière Copyright Tous droits réservés / cliché J. Hyde
P. Signac, Le projet de décors pour la salle des fêtes de la mairie d’Asnières-sur-Seine, panneau central n°3, 1900, huile sur toile. Collection particulière Copyright Tous droits réservés / cliché J. Hyde

« L’éclat de la couleur : le Sud »

Commence ensuite la seconde partie de l’exposition consacrée au Sud et en particulier à Saint‑Tropez.

Une première salle montre l’importance et la variété du travail graphique préparatoire de Signac avant d’entreprendre l’exécution de l’œuvre définitive à l’atelier. Parmi les techniques utilisées, sa passion pour l’aquarelle va grandissant . Il finit par abandonner la pratique de l’huile en plein air et se consacre à l’aquarelle sur le motif.
Cet espace présente plusieurs études pour les tableaux peints à Saint-Tropez, dont un très beau dessin de La Bouée rouge ou encore des études pour Bord de mer (le sentier de douane, Saint -Tropez) conservé au musée de Grenoble.
On apprécie aussi les « notations » de Signac à Marseille, au Lavandou, à Antibes, Nice, Tarascon, Avignon…  Un carnet, dans lequel Signac a rapidement croqué Deux mâts au large de la côte Corse, accompagne Voiliers dans le port d’Ajaccio, l’aquarelle définitive conservée au Musée d’Orsay.

« Le bonheur découvert : Saint-Tropez »

Répondant à la demi-lune où sont exposées les toiles de Saint-Briac et de Concarneau de 1991-1891, une rotonde présente une riche sélection d’œuvres peintes à Saint-Tropez à partir de 1892.
C’est sur les conseils de son ami Cross que Signac décide de partir pour le Sud. Il quitte le Finistère à bord de son bateau l’Olympia (ainsi baptisé en hommage à Manet) en compagnie de Théo Van Rysselberghe. Il rejoint la méditerranée par le Canal du Midi. À Saint-Tropez, éblouis par le site, il décide de s’installer. Il écrit à sa mère : «J’ai là de quoi travailler pendant toute mon existence […] c’est le bonheur que je viens de découvrir».

Il achète la villa La Hune en 1897, au-dessus de la plage des Graniers. Il passera six mois par an jusqu’en 1913.  Signac réalise le rêve d’atelier du midi de Van Gogh. Saint-Tropez et de sa maison  devient un lieu de rencontre pour de nombreux peintres (Henri Matisse, Louis Valtat, Henri Manguin, Charles Camoin, Albert Marquet, Maurice Denis…). Certains d’entre eux adopteront temporairement la technique néo-impressionniste avant de développer leur propre expression artistique.

Voiles et pins, 1896 est présentée au centre de cette rotonde. Cette œuvre non signée toujours en collection privée a été choisie comme affiche de l’exposition de Montpellier. Elle est à la fois emblématique des couleurs du midi et témoigne de la maîtrise de Signac et de l’évolution de son style, la touche plus large, en « mosaïque », devient de plus en plus systématique. Les harmonies, les rythmes et les couleurs dominent le sujet.

Vers la gauche, on admire Saint-Tropez. La Bouée rouge, 1895 du musée d’Orsay et successivement Saint-Tropez. Coucher de soleil au bois de pins, 1896, La Baie (Saint-Tropez), 1907 et Saint-Tropez. La Terrasse,1898 peint depuis l’atelier à la Hune. C’est un des rares tableaux où la figure humaine est présente. Il s’agit ici de sa femme Berthe Roblès.

Sur la droite de cette rotonde, l’exposition présente Sortie du port de Saint-Tropez, 1901-1903 et La Tartane. Saint-Tropez, 1905 qui encadrent une très belle étude pour Soleil couchant sur la ville, 1892.

On apprécie également la présence de Bord de mer (le sentier de douane, Saint -Tropez), 1905 du musée de Grenoble.
Cette section se termine par Le Port (soir). Couchant rouge (Saint-Tropez), 1906 prêté par un collectionneur de Chicago.

« Les rives méditerranéennes »

Cette dernière section évoque les autres séjours de Signac sur les rives de la Méditerranée, de Collioure jusqu’à Constantinople.

On note en particulier Cassis. La Jetée Opus 198, 1889 prêté par le Metropolitan Museum of Art, Avignon. Soir (le château des Papes),1909  du musée d’Orsay ou encore La Tour rose. Marseille,1913 du Museum Folkwang d’Essen.

Laguna.Voile jaune (Venise), 1904 du musée de Besançon, Mouillage de la Giudecca (Venise),1904  du Bayerischen Staatsgemäldesammlungen de Munich et Les Iles de la lagune (Venise),1905 de la Fondation Pierre Gianadda évoquent le séjour prolongé de Signac à Venise.

De son voyage à Constantinople en 1907, l’exposition présente  La Corne d’or. Matin, 1907 du musée d’Orsay accompagné par un bel ensemble d’œuvres graphiques.

En 1913, Signac s’installe à Antibes. Cette nouvelle résidence est représentée par  une série d’études où la traduction des effets atmosphériques domine.

Le parcours est complété par la présentation de trois œuvres contemporaines inspirées du néo-impressionnisme de l’œuvre de Signac dans l’atrium Germaine Richier. Vicente José de Oliveira propose une version photographique très personnelle d’Un dimanche après-midi sur l’île de la Grande Jatte inspirée par Seurat, Sunday on the Grande Jatte(Gordian Puzzles). À son habitude,  Bertrand Lavier détourne le titre du tableau d’Essen La Tour rose. Marseille  qu’il réinterprète par une mosaïque intitulée le Château des Papes. Julio Le Parc, cofondateur du GRAV (Groupe de recherche d’art visuel) propose un large triptyque de sa série Alchimie, Alchimie 218.

Atrium-Richier
Musée Fabre, Atrium Germaine Richier. A l’arrière plan, Sunday on the Grande Jatte(Gordian Puzzles) de Vicente José de Oliveira et Alchimie 218 de Julio Le Parc. De droite à gauche Nicole BIGAS, Vice-présidente de Montpellier Agglomération, Marie LOZON DE CANTELMI, co-commissaire de l’exposition et responsable du département XIXe au musée Fabre, Michel HILAIRE, Directeur du musée Fabre et commissaire de l’exposition et Marina FERRETTI BOCQUILLON, Commissaire général et Directeur scientifique du musée des Impressionnismes.

Cette exposition, très éloignée de nos sombres préoccupations quotidiennes a un caractère léger et offre au visiteur une vraie bouffée d’air frais.

Si le parcours de visite est très agréable, et si l’accrochage n’appelle aucune remarque, on sent cependant quelque embarras  dans l’approche thématique qui a été choisie, la tentation de la chronologie semble réapparaître à plusieurs occasions…

Comme à l’habitude, au musée Fabre, les œuvres sont remarquablement mise en valeur par une lumière parfaite et une scénographie soignée et discrète.
Le choix des teintes pour les cimaises rappelle la palette de Signac. Un bleu évoque la lumière matinale et l’atmosphère des bords de Seine et de l’Océan. Un rose orangé rappelle la lumière d’un fin de journée d’été et la chaleur du midi. Malheureusement, cette couleur est parfois trop proche de la tonalité dominante de quelques toiles et le manque de contraste éteint un peu leur lumière et affadit la richesse de leur palette.
La rénovation du dispositif  d’éclairage, à l’occasion de l’exposition Corps et Ombres : Caravage et le caravagisme européen en 2012 et le choix des projecteurs à leds permettent aujourd’hui au musée de moduler avec beaucoup de précision l’éclairage des œuvres, tout en assurant les meilleures conditions de conservation. Le parcours de l’exposition peut ainsi associer œuvres graphiques et tableaux, sans reléguer dessins, aquarelles ou gravures dans une salle « annexe ».

Les dispositifs d’aide à la visite sont multiples et parfaitement adaptés à la diversité des publics. Dans le cadre d’un mécénat d’entreprise, l’entreprise Mazedia propose gratuitement deux applications en téléchargement à propos de l’exposition Signac, les couleurs de l’eau.

L’exposition est dédiée à la mémoire de Françoise Cachin, petite-fille du peintre, ancienne directrice du musée d’Orsay, et des Musées de France, cofondatrice du réseau FRAME. Le vernissage s’est fait en présence de sa fille Charlotte Liébert Hellman et de Marina Ferretti Bocquillon, directeur scientifique du musée des impressionnismes de Giverny, responsable des Archives Signac et commissaire général de l’exposition.

Le commissariat à Montpellier est assuré par Michel Hilaire, directeur du musée Fabre  et Marie Lozón de Cantelmi, responsable du département XIXe et art contemporain au musée Fabre.

La muséographie signée Martin Michel.

Les intertitres de cet article sont empruntés aux textes de salle.

En savoir plus :
Sur le site du musée Fabre

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