lundi 17 février 2020

Max Ernst et Iliazd, Maximiliana ou l’exercice illégal de l’astronomie, au musée Regards de Provence, Marseille


Max Ernst et Iliazd, Maximiliana ou l’exercice illégal de l’astronomie, au musée Regards de Provence, Marseille

Depuis la mi-octobre, le musée Regards de Provence a choisi de mettre en rapport des œuvres d’art (peintures, des sculptures, des dessins et des photographies) et des œuvres littéraires ( romans, essais, poèmes et témoignages), à travers deux expositions :  Femmes en Provence et en Méditerranée et  La Provence, terre de rencontres.

Nous reviendrons sur ces deux expositions dans une prochaine chronique. Ce billet est consacré à la présentation, dans le hall du musée,  d’un ouvrage mystérieux, une pièce majeure du livre illustré au XXe siècle :  Maximiliana ou l’exercice illégal de l’astronomie, fruit d’une collaboration étroite entre le peintre Max Ernst et Ilia Zdanevitch, dit Iliazd, poète et éditeur.

S’il n’est pas nécessaire de rappeler ici l’itinéraire de Max Ernst, le parcours d’Iliazd est certainement moins connu. Ilia Zdanevitch, dit Iliazd est né en Russie à la fin du XIXe siècle. Proche des cercles d’avant-garde, il arrive à Paris en 1921. Hébergé par Larionov et Gontcharova qu’il a connus à Moscou, il rencontre Picasso, les Delaunay, Max Ernst, Paul Éluard, Aragon, Breton, Tzara et les dadaïstes. Il collabore avec Sonia Delaunay puis avec Coco Chanel pour la création de modèles de tissus. Mais c’est surtout comme poète-éditeur qu’Illiazd est reconnu. Les livres d’artistes qu’il produit, illustrés par des artistes majeurs de l’art moderne sont imprimés à l’imprimerie Union et les gravures et eaux-fortes sont tirées dans les ateliers Lacourière-Frélault, Georges Visat ou Georges Leblanc.

Max Ernst et Iliazd sont des amis proches depuis 1921. Iliazd a vécu quelque temps avec Max Ernst et Gala Eluard (la future muse de Dali), à Eaubonne en 1924. Depuis longtemps, Iliazd souhaite vivement collaborer avec son ami pour illustrer un de ses livres, lorsqu’en  1961, il lui écrit :

« Cher Max, notre monde se remplit de rumeurs selon lesquelles vont bientôt paraître des livres illustrés par toi et qui ne seront pas les miens. Je te rappelle la promesse faite dans le temps à savoir que le premier livre illustré par toi serait le mien et celui d’aucun autre. Et je continue à croire que tu tiendras ta promesse. Amitiés de ton vieil ami. »

Régis Gayraud, professeur à l’université Clermont-Ferrand, spécialiste d’ Iliazd (il lui a consacré une thèse de doctorat ) présente ainsi l’origine du projet Maximiliana :

« Les astres, chez Iliazd, restent ces signes du destin qu’ils sont depuis que l’homme, du seuil de sa grotte a observé avec angoisse la chute d’une étoile. Les carnets intimes d’Iliazd sont remplis de cartes du ciel, d’horoscopes […]. L’astrologie, comme la numérologie, est la grande affaire qui occupera Iliazd pendant la vie solitaire qu’il s’est formée après l’échec de son incursion dans Dada jusqu’à sa résurrection grâce aux éditions d’art.

[…] Quand Iliazd découvrit Tempel, les persécutions qu’il subit, les conditions dans lesquelles il trouva l’étoile Maximiliana, nul doute qu’il vit en lui un frère de Monluc, de Roch Grey, de tous ces individus libres et laissés pour compte qu’il n’eut de cesse de célébrer. Mais il y vit aussi sûrement un signe reçu des astres. Pour définir poétiquement le langage d’outre-entendement, « zaoum », que lui et quelques autres avaient exploré dans leur jeunesse, les poètes de cette tendance l’appelaient souvent « langue des étoiles ». Cet appel des astres, il le transmit en offrant à Max Ernst d’illustrer son ouvrage. Hasard objectif, destinée inscrite dans les noms mêmes, pour Iliazd rompu au jeu des palindromes, il n’y avait pas d’hésitation: Max Ernst (anagramme de Stern, « l’étoile ») se devait d’orner les textes d’Ernst-Wilhelm Tempel sur l’étoile Maximiliana qui portait son prénom »[1].

Nous empruntons à Françoise Le Gris, professeure d’histoire de l’art à l’Université du Québec à Montréal, la description de l’ouvrage qu’elle a proposée, en 2008, à la Galerie Chave, lors d’une exposition consacrée à Max Ernst:

« 65 Maximiliana, fruit d’une étroite collaboration entre Ernst et Iliazd, constitue une oeuvre des plus admirable et des plus énigmatique, véritable joyau du livre illustré au XXe siècle.
C’est là que le génie des deux hommes se manifeste de façon exemplaire, dans une évocation de l’astronome allemand Guillaume Tempel, découvreur de planètes et poète à ses heures, oublié et incompris.

À travers ces 30 folios dédiés à l’art de voir de l’astronome, une évidente connivence se devine dans la structure et l’élaboration de l’ouvrage, où l’artiste et le poète-éditeur échangent idées, images et matériaux en de subtiles variations.
Iliazd y aménage de grands espaces occupés par les gravures de Max où se meuvent des êtres aériens ou marins, sous lesquels défilent les textes en français et italien. Ailleurs, les blocs de caractères hiéroglyphiques inventés par Ernst, arrangés par colonnes ou rectangles verticaux, évoquent à la fois l’écriture chinoise, les mots ou lettres inconnus chers à Iliazd, autant qu’à l’automatisme surréel, quand écriture, graphie et dessin s’emmêlent dans de secrètes alliances.

Les inventions typographiques d’Iliazd, à leur tour, mettent en scène des constellations, agglomérats de lettres et de mots, poussières d’astres qui se déploient à la façon d’un firmament étoilé, dont il nous reste à découvrir les mystérieuses organisations. Là où jouent les clairs-obscurs, on se sent à mi-chemin des ténèbres et des lumières, entre microcosme et macrocosme. En certains folios, les axes obliques tracés par les lignes du texte, de haut en bas et de bas en haut, aménagent des trajectoires suivant la chute des étoiles filantes ou encore la droite du télescope, vecteur où tous les regards convergent, pour mieux scruter l’univers physique, artistique et poétique.

Cette rencontre hors du temps de l’astronome, du peintre et du poète-éditeur est ici scellée par une splendide anatomie des signes, offerts dans le livre comme miroir des signes indéchiffrés des langages inconnus et de l’univers »[2].

Pour les amateurs de livres d’artistes, la présentation de cet ouvrage par le musée Regards de Provence ne peut être manquée…

Maximiliana ou l’exercice illégal de l’astronomie. Données d’Ernst Guillaume Tempel, mises en lumière par Iliazd, eaux-fortes et écritures automatiques de Max Ernst. 1964 – Paris  Le Degré 41  Tirage 76 ex., taille-douce par Georges Visat, imprimé à l’imprimerie Union.

À voir  jusqu’au 16 mars 2014.
Important : la présentation de cet ouvrage sera ponctuellement décrochée du 7 décembre 2013 au 5 janvier 2014.

En savoir plus :
Sur le site de la Galerie Chave
Reproduction de plusieurs pages de l’ouvrage sur le site de l’AMICA Library
À propos d’Iliazd sur le site de l’imprimerie Union
À propos de Régis Gayraud sur le site de l’Université de Clerment Ferrand (CELIS)
À propos de Françoise Le Gris sur le site de UQAM – Université du Québec à Montréal


[1] [2] Extraits du site de la galerie Chave à Vence :  http://galeriechave.com/actualite-2008.html

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