Sabine Meier, Portrait of a man à la galerie Annie Gabrielli

On se souvient de la très marquante série les 7 métamorphoses de Sabine Meier qu’ Annie Gabrielli nous avait proposée en 2013.
Pour cette rentrée 2015, la galerie invite une nouvelle fois la photographe avec une sélection des œuvres qu’elle a présentées dans le cadre de l’exposition Portrait of a man, au MuMa, Musée André Malraux du Havre de décembre 2014 à mars 2015.

À l’occasion de cette exposition, le MuMa avait publié sur Dailymotion cette video dans laquelle Sabine Meier présente Portrait of a man

On retrouve l’univers particulier de la photographe, son sens très personnel du portrait et une certaine théâtralisation des situations… Par contre, Portrait of a man ignore la présence de l’artiste, et les perturbations de l’espace qui marquait la série précédente exposée  par Annie Gabrielli. L’accrochage très dense, voulu par la photographe, produit une sensation d’étouffement qui perturbe un peu le regard. Il faut prendre le temps nécessaire pour entrer dans l’univers et la narration que propose Sabine Meier.

Jusqu’au 31 octobre (mercredi au samedi de 15h à 19h)

À lire ci-dessous, un extrait du communiqué de presse publié par le MuMa et celui d’un article du catalogue de Martine Lacas.

En savoir plus :
Sur le site de la galerie Annie Gabrielli
Sur la page Facebook de la galerie Annie Gabrielli
Sur le site de Sabine Meier
Sur le site du MuMa, Musée André Malraux du Havre

Sabine Meier, Portrait of a man (Rodion Romanovitch Raskolnikov)

Portrait of a man (Rodion Romanovitch Raskolnikov) est un travail photographique fruit de la résidence Le Havre / New York, regards croisés, réalisé à New York (octobre – décembre 2011) puis dans l’atelier de l’artiste au Havre (août 2012).

Cet ensemble constitue un portrait photographique de Rodion Romanovitch Raskolnikov, héros du roman de Dostoievski, Crime et châtiment. Ce roman, qui dépeint un double assassinat et ses conséquences physiques et psychiques sur le meurtrier Raskolnikov, retrace le cheminement douloureux qui aboutira à un salut inattendu.

« Du roman, je ne me souvenais que de Raskolnikov dont l’espace mental ne cesse de changer de forme, de quelqu’un qui marche, qui marche toujours, qui s’abrutit de sommeil autant qu’il rumine jusqu’à l’épuisement. Tombe et se relève […] En 2009, j’étais allée à New York. L’impression la plus vive avait été la modulation de l’espace : condensation, dilatation, expansion à des échelles non familières pour un oeil européen, le rapport disjonctif entre les perspectives infinies et des détails architecturaux très travaillés. Et puis, il y a eu la visite à Ellis Island : des gens qui viennent d’Europe et se lancent dans le vide. Ce lieu a été l’instant d’une métamorphose dans ma vie. Un retournement.»

Si l’on peut parler d’adaptation photographique, celle-ci n’est pas la restitution fidèle de la narration romanesque, mais donne à voir le portrait proprement dit du principal protagoniste.

À New York, Sabine Meier a trouvé dans les modulations de l’espace et la lumière, les leviers fictionnels dont elle avait besoin. Mais, cette photographe de studio a dû adapter ses modalités de travail aux rues de la ville : un matériel léger et des prises de vue rapides. C’est dans ces mêmes rues que l’artiste trouve trois de ses modèles, incarnations des personnages du roman. Benjamin George Filinson, son Raskolnikov, accepte de la rejoindre en France pour poursuivre le projet.

En ce qui concerne la seconde partie du travail, l’artiste a réalisé dans son atelier au Havre un décor modulable, restituant la chambre du héros de Dostoïevski, à l’image de son univers mental en constante métamorphose. Une série d’espaces, réduits à de simples signifiants, une chaise, une porte, une fenêtre, un couloir, un mur dans lesquels sont inclues en trompe-l’oeil, d’autres vues préalables, tirées sur bâche, selon son mode opératoire habituel.
(Extrait du communiqué de presse du MuMa, Musée André Malraux du Havre)

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Une semaine après son arrivée à New York, Sabine Meier écrivait : « Liberty Plazza. Début d’après-midi. Drôle de façon de manifester […] Pas vraiment le bordel mais un peu de monde. Au milieu de tout ça, un jeune homme qui vend des dessins et qui discute beaucoup. Et je me dis que oui, il peut faire l’affaire, j’évalue, je contourne et j’envisage. Photos avec zoom, je regarde, je m’assoie : lui parler ou pas ? Sa barbe, ses cheveux, son allure, c’est presque trop Raskolnikov. Je fais le tour de loin, je ronge l’ongle de mon pouce. Comme il commence à remarquer mon manège, je détourne la tête et mes yeux balayant le champ involontairement se fichent sur Rodia R. en personne. Pas l’ombre d’un doute. Il n’est pas comme je l’imaginais. Moins malade, plus petit et beaucoup plus beau. Mais il est devant moi. Très timidement, je vends ma soupe et le jeune homme, prenant ma main, me dit “ oui, bien sûr ”. Si c’est Raskolnikov, il est fort possible qu’il ait changé d’avis demain matin. »

Sûr qu’elle n’en était pas encore à la page 113 de l’édition de poche en deux volumes de Crime et Châtiment emportée dans ses bagages, pas encore à cette page pour douter de sa présence au rendez-vous qu’elle fixa au jeune homme. Liberty Plazza, New York. Place aux Foins, Saint Pétersbourg ? Rien à voir ? Pas certain ! Porphiri Pétrovitch dit vrai : « Mais ça, c’est des bêtises, c’est l’extérieur ! ». Parvenue à la page 113 avant ce jour, elle aurait lu : « Mais pourquoi donc, se demandait-il par la suite, une rencontre si importante, si décisive pour lui, et en même temps, si étonnamment fortuite que celle qui se produisit place aux Foins (où, réellement, il n’avait rien à faire) lui arriva-t-elle justement à cette heure-là, à cette minute-là de sa vie, et justement quand il se trouvait dans cet état d’esprit, et dans ces circonstances précises, des circonstances dans lesquelles elle devait, cette rencontre, produire l’effet le plus décisif, le plus définitif sur son destin ? »

Si bien que ce fut par les mots du roman qu’elle aussi se demanda « pourquoi », quelques jours après sa rencontre avec le jeune homme, son Raskolnikov, son modèle, Benjamin George Filinson. Il lui a dit oui. Premier miracle. Ensuite, une jeune femme aperçue dans le métro pour Little Odessa. Oui, elle aussi : pour être Sonia, frêle Marie-Madeleine aimante, à en partir au bagne avec Raskolnikov, à l’en aimer coupable. Un autre inconnu qui serait Razoumoukine, l’ami de Raskolnikov : oui. Des lieux qu’on lui ouvre, qu’elle trouve, qui deviennent chambre de pensions pouilleuses, arrière-cours, terrains vagues, rues de Saint Pétersbourg après le crime, cafés solitaires des faubourgs. Tout ça métamorphosé, dilaté à l’échelle de l’Outre-Atlantique. Dissemblable, mais à tel point qu’on y reconnaît l’essentiel. Avènements intempestifs du tout ensemble : lieu, corps et geste qui coagulent.

Un miracle après l’autre. Très vite survenus après que Sabine Meier a mitraillé la photogénie séduisante de New York, troué la peau de l’image pour que le réel se déclare. « Les choses se combinent bien, écrivait-elle. Trop bien. Merveilleusement – au sens propre. J’attends avec crainte que Dieu change d’humeur […] J’ai eu des merveilles, une série de miracles enchaînés. Tout a concordé à un moment donné. Tout était à sa place […] Comme dans le roman, c’est pourtant ce qui collait trop bien qui a eu lieu. Alors, je ne pouvais que faire de mon modèle un corps sacré.»

Martine Lacas

(Extrait de l’ouvrage Rodion Romanovitch Raskolnikov (Portrait of a man), Edition Loco)

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