Stanza de Joëlle Gay à l’Aperto

Du 16 au 31 janvier 2016, Aperto, lieu d’art contemporain à Montpellier présente Stanza, une exposition de Joëlle Gay.

Les fragiles légères et délicates sculptures de Joëlle Gay tiennent debout, à la limite du déséquilibre, dans une mise en espace simple et sobre.

Joëlle Gay, Stanza, 2015 - Vue d’atelier, 2015
Joëlle Gay, Stanza, 2015 – Vue d’atelier, 2015

L’artiste a choisi de présenter une partie importante de ses pièces sur un vaste plateau horizontal qui évoque les deux tables accolées de son l’atelier. Joëlle Gay confie installer ses sculptures « selon des logiques complexes et d’évidence (…)  Il s’agit de ménager de l’espace, tout en les mettant ensemble, je cherche à les isoler, à leur donner une sorte d’autorité de présence, quasi contemplative qu’elles réclament ».

Joëlle Gay, Stanza, 2015 - Aperto, vue de l'exposition
Joëlle Gay, Stanza, 2015 – Aperto, vue de l’exposition

Installé face à l’entrée de la galerie, ce dispositif « qui donne à voir à une hauteur décidée » exerce une irrésistible attraction sur le regard du visiteur. Cette trentaine de pièces proposent  un monde étonnant, poétique et merveilleux où les objets paraissent s’activer l’un l’autre…

À gauche et sur la mezzanine, des sculptures isolées semblent trouver un équilibre précaire avec  ce pourrait être un socle. Mais ce lien au sol et parfois au mur est-il réellement séparable de ce qu’il supporte ?

Joëlle Gay vit et travaille à Montpellier.  Elle fait partie du collectif DHS fondé en 2003.
À lire ci-dessous, extraits du dossier de presse, une présentation de Stanza par Joëlle Gay, suivie d’un texte Claude Sarthou et de repères biographiques

À l’évidence, Stanza mérite un passage par Aperto
Du mardi au dimanche, de 14h à 18h30.

En savoir plus :
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Stanza

Au tout début de l’expérimentation, je les appelais zinzins, zinzin comme un truc fou, une terminologie imprécise comme pour ne pas s’éloigner du matériau pauvre, du peu, faits uniquement de limaille et de fil de fer.

Sorte de graphite du sculpteur, les lignes se développaient, légères, atmosphériques, elles s’étiraient en paysage mais le « comment faire tenir » me réinscrivait aussitôt dans le champ lexical de la sculpture.

Joëlle Gay, Stanza, 2015 (détail)
Joëlle Gay, Stanza, 2015 (détail)

Comment être debout ?

Ce terme je l’emploie souvent, non pas que les postures lascives, assises, couchées, accroupies et autres ne m’intéressent pas, bien au contraire, mais il semble que le debout soit récurrent, référent en fait, peut-être est-ce à partir du debout que pour moi, toutes les autres s’activent ? Être debout comme être vivant.

Se dresser. Nos menhirs disent ce geste premier, nécessaire, seuls ou groupés. Une pierre pour faire face, pour signifier la verticalité ! La sculpture encore et toujours malgré nos schèmes complexifiés, répond présente à cette même nécessité, l’appel du jour. Affronter.

Dans ce travail, il est donc beaucoup question de comment les choses tiennent debout … il est aussi question d’air, d’autonomie tel un corps respirant, autonome.

A partir de bouts, de fragments glanés aux fonds de tiroirs, sur les marchés, aux puces, ou bien ramassés au détour d’une rencontre opportune, je dresse des sortes de famille, de parentés, des parenthèses.

Joëlle Gay, Stanza, 2015 (détail)
Joëlle Gay, Stanza, 2015 (détail)

Des bouts, des existants qui conservent encore juste assez de réalité pour éviter de passer définitivement au rebut, ressentir que ce n’est pas terminé. Il y a des bouts que l’on ne jette pas, quel type de réel conservent-ils ?

Dans tous les cas, au bout d’un certain temps à arpenter, mon regard repère un, deux, trois bouts seulement, improbables; je les acquière pour leur qualité détectée, pour la valeur que je leur attribue. Je rafistole, à partir de cette surface minime, cet ADN en quelque sorte, je m’applique, reconfigure un tout, je m’arrange avec la richesse des moyens du bord, je laisse agir les mémoires acquises de l’expérience, les gestes composent, ordonnent un présent, je les re-dresse, à peine.

Quand je les termine, elles tiennent debout, en limite parfois du déséquilibre, mais debout quand même. C’est le fragment qui mène la danse. Je ne dessine rien, pas de projet, la préoccupation, c’est ici d’activer le regard, mes mains, autour de ce rien ou presque; distinguer et faire la place.

Joëlle Gay, Stanza, 2015 (détail)
Joëlle Gay, Stanza, 2015 (détail)

L’étonnement naît, ce qui est décisif, je sais alors que la pièce existe, faisant face, un inconnu.

Elles sont légères, sur tige souvent, un socle décidé, différents à chaque fois, pour une hauteur quasi de mauvaises herbes, d’herbes folles; des brindilles de matière, des capteurs d’air sondant l’inobservé.

Les herbes folles, boutons d’or, iris, têtard, phasmes s’exprimaient haut et fort dans cet espace qui jouxtait la maison de mon enfance, je chérissais cet endroit plus que tout autre : « le trou de Rouvière », un lieu clos et sauvage, où faune et flore triomphaient, un lieu dangereux qui laissait pourtant mes parents tranquilles, la confiance !
Mon premier laboratoire ! » Joëlle Gay – 2015.

La table, une étendue.

«Dans l’atelier, deux tables apposées, une où je travaille, l’autre où je dépose, valide ou pas la pièce en cours. Pour les installer, il me faut une surface conséquente sur laquelle je puisse répartir selon des logiques complexes et d’évidence les différentes pièces. Il s’agit de ménager de l’espace, tout en les mettant ensemble, je cherche à les isoler, à leur donner une sorte d’autorité de présence, quasi contemplative qu’elles réclament.

Joëlle Gay, Stanza, 2015 - Vue d’atelier, 2015
Joëlle Gay, Stanza, 2015 – Vue d’atelier, 2015

Chacune est différente. Souvent, s’asseoir et regarder paisiblement me permet de vérifier les affinités, d’en découdre avec ces tensions qualifiant ainsi les distances entre chacune d’elles.

La table est un élément à forte récurrence, elle est présente dans l’atelier et sera présente dans la galerie. Ce meuble qui ne meuble pas, voit donc son utilité détournée pour assurer une autre fonction, celle d’étendue spécifique. Ce qui donne à voir à une hauteur décidée.

Le Quattrocento, un repère scénique.

De ma visite à la National Gallery à Londres, est restée ancrée en moi telle une oeuvre maîtresse, la Bataille de San Romano d’Uccello. J’étais et suis toujours fascinée par cette toile, par son incroyable capacité à réunir, à combiner les formes et les transmuter en une forme simple et émouvante. Je pense à ces chevaux parfaitement doux et magnifiques, aux hampes sagittales en rang serrées, aux armures rondes et miroitantes, et à la coiffe à facettes, le mazzocchio; Uccello, artiste de la ligne. J’observais la clarté et la régularité de ses formulations linéaires, ce temps suspendu, énigmatique, cette vitalité qui venait jusqu’à moi telle une présence forte et contemporaine.

Depuis toujours, la transcription simultanée des espaces intérieurs extérieurs des peintres du quattrocento résonne et nourrit mon travail. Quand je regarde leurs oeuvres, ma respiration devient plus ample, les espaces scéniques des annonciations font circuler l’air, tout en cloisonnant, ils bâtissent des qualités de silence. Un intérieur, un extérieur ? Un espace pour la sculpture, un pour celui qui regarde ? je ne crois pas qu’il y ait deux espaces mais bien plutôt un entrelacement de celui qui regarde et de ce qui est regardé, une manière de passer l’un dans l’autre tout en se tenant à distance.»

Joëlle Gay – 2015.

Hier un énième épisode cévenol.

Maintenant, une odeur de jardin saturé d’eau.

Ce jour d’embellie invite à s’installer dans l’atelier de Joëlle Gay. Si une série de sculptures captent le regard et incite à s’approcher, ce lieu blanc préserve le secret de sa fonctionnalité. Ce n’est pas un espace clos. Par une large baie vitrée, il s’ouvre sur une végétation profuse. Ici, pas d’invasion d’objets sans destination. En attente, oui, pour ceux qui ont été – pour partie – prélevés lors de recherches et de déambulations sans objectif précis que visuel. Ramassage et cueillette en sont les premiers actes. Sans dépeindre à profusion chaque objet assemblé et faire dérouler le tapis des codes représentatifs, ces agencements d’éléments hétéroclites, sorte de petits radars ou capteurs, réveillés par le regard, attirent l’attention. Il n’y a pas là de mise en ordre soumise à l’esthétique en vigueur selon un mode autoritaire et préconçu. Arbitrairement, ils s’associent dissemblables, puis se répondent par leurs formes et leurs matériaux bien déterminés. Ces nouvelles propositions plastiques s’érigent en gardant très peu de la mémoire résiduelle de leurs origines. Les sculptures s’additionnent et s’apprêtent à partir à l’assaut d’autres surfaces que celles du sol ou du socle.

Avec plus d’attention, de plus prés, on détecte qu’il y a capture des occurrences et récolte antérieure d’objets dénichés, littéralement sortis de leur cache, de leur cadre d’abandon. Dé-formulés, les fragments de trouvailles sont mis en pièces et construits autrement pour accéder au paradis – au jardin – des compositions revitalisées. Dans l’élaboration de ces ensembles dont il est fait état, leur hauteur minime étant de 30 à 38 cm, ils n’abordent pas les rives du fétiche à cause de leur taille. Essentiellement dans cette organisation, sont appréhendés le sens et les paradigmes formels de la sculpture. A souligner : l’utilisation du fil de fer et le soin apporté aux articulations, aux attaches et aux ligatures.

Les gestes, au sens levi-staussien du bricolage, font éclore d’une unité à l’autre une dimension de légèreté, d’air qui passe sans omettre les réglages des intervalles ; les volumes ont un petit coté amusé, voire drolatique un petit chapeau melon, la pointe d’une ballerine ou d’un talon aiguille pour un équilibre inattendu. Petits guerriers prêts pour un ailleurs, ils vont en avancée lancéolée en feuille de sagette ; ils ont par jeu, un air de famille ; sur le champ, ils vont partir à l’assaut de la verticalité. Etrange petit monde, métaphore d’assemblages imprévus et de connexions obligées où nous conduit un monde globalisé. En pause, ils stationnent pour l’instant dans l’atelier.

Ces objets respirant(s)* ne sont pas le corrélat de modèles réduits ou maquettes. Leur appel à l’idée d’une hauteur dilatée dans la représentation qu’ils évoquent, en témoignent. La perception fait référence à une série de gestes calibrés à la mesure de la main qui les construit. En flash, des empans de potentialité qui attrapent les vibrations atmosphériques, sensorielles ainsi que l’idée d’une circulation fluide. Il est évident que dans leur état, ils portent en eux une réversibilité d’échelle autre dans l‘imaginaire du spectateur. Les éléments jointés sont à disposition – pour d’autres périmètres scéniques – et avant tout stabilisés pour cadrer, scander, sorte de stanza*, par les déclinaisons et leurs résonnances interindividuelles ; c’est une ode à la prise de l’espace dans l’atelier puis dans la galerie Aperto. Lieu de déposition et d’exposition.

Un va et vient constructif s’impose dans la proposition d’installation et dans le visuel du spectateur, et fait bouger la place de chaque pièce reliée à un échiquier supposé perpétuel. Chaque série de coups à jouer est possible en fonction du lieu choisi, d’où l’utilité de ces réglages précis, justes, accordés à cette partition silencieuse. Capteurs et réceptacles des mémoires émotionnelles et visuelles de l’artiste, ces assemblages valorisés en originaux, sont transformés par une alchimie subtile en une équivalence sensorielle de gammes harmoniques.

L’orchestration résolument décidée de ces méta-morphoses entretiennent un rythme et un dialogue inédit avec l’air qui passe, les découpes, les intervalles, les pleins, les pointes colorées, les vides, comme autant de plantules sorties de leurs phases de germination. Le vocabulaire des cultures et du jardin appropriés à ce travail artistique pour son origine créative et son enracinement dans un terroir porteur – les Cévennes et l’Italie du Piémont/Sardaigne – nous signale qu’en cela réside une source, un cheminement pour aller à la rencontre d’une alternative plurielle de la sculpture.

Au sortir de l’atelier, une réflexion s’impose : ça pousse avec vitalité dans cette bottega* !

Claude Sarthou – novembre 2015.

Notes*
Objets respirant(s) : éléments donnés par J.Gay, notes de travail.
Stanza : italien. Forme poétique, musicale ou partie d’un chant, ou strophe reliée rythmiquement signifiant aussi : demeure, logis. Radical – sta : se tenir, être debout.
En anglais : position, posture.
Bottega : italien. Atelier, espace de conception, de travail et de vie.

Repères biographiques :

Joëlle Gay vit et travaille à Montpellier.
Elle fait partie du collectif DHS fondé en 2003.

Expositions

2011      • Coloration permanente / Architecture Claire, Marseillan
• Cosy / Galerie Vasistas, Montpellier

2010      • Billie / 23ème instants Vidéo, Friche de la Belle de Mai, Marseille
• Cosy / Galerie Point to Point, Nîmes

2009      • DHS veille / FRAC. LR

2008      • D.H.S.O.S. / Galerie Athlético, Bordeaux
• Il s’agit de bien l’accueillir / Actulab, Montpellier

2007      • Vous êtes d’ici / FRAC.LR,
• Blue Screen / architectures vives Champ libre.f Montpellier

2006      • Délivres / Bibliothèque Universitaire Paul Valéry, Montpellier
• Vise-tire / séminaire ville banale. Actulab, Montpellier
• DHStour marcher provoque la création / CCNLR

2005 à 2006

  • Zone 312
    • Zone 3 / Galerie Chantiers Boîte Noire, Montpellier
    • Zone 1 / FRAC LR
    • Zone 2 / Centre chorégraphique National Montpellier LR
    • Guérite / Performances_ Corps en guérite, Divers lieux, 6 performers
    •Timeline / Exposition collective, invitation Galerie Store, MACVAL, Paris

2004      • In Pocket / performances urbaines. Montpellier
• ShowTime / Carré Saint Anne Montpellier

2003      • Temps des gravités / Performance Parc du champs de mars,
• Dis/Déposition / Performance au Centre Chorégraphique National L.R

Recherches

Artiste et professeur de volume/installation à l’École des Beaux-Arts de Montpellier Agglomération depuis 1989.

2015 / 2012

  • Membre fondateur du groupe de recherche Du périmètre scénique en art, Re/penser la skéné à l’ESBAMA avec C. Girieud, C.Sarthou, A.Tolleter.
    • Conception et mis en œuvre des évènements, des ateliers et des présentations publiques proposés collégialement dans le cadre du groupe de recherche Skéné
    • Conception et rédaction des huit Cahiers Skéné du groupe de recherche avec C. Girieud, C.Sarthou et Annie Tolleter. Comité de rédaction : Virginie Lauvergne, Michel Martin, Martine Morel.

2013 / 2003

  • Actions DHS DeHorSéries

2012 / 2009

  • Création du collectif A Tempo, Création de pièces vidéo à écriture chorégraphique. Joëlle Gay, Hervé Masseron, Félicia Moscato.

2008      • Atelier au Centre Chorégraphique National Languedoc Roussillon dans le cadre d’ EXERCE sous la proposition de Mathilde Monnier.

2004      • Atelier au Centre Chorégraphique National.Languedoc Roussillon dans le cadre d’EXERCE sous la proposition d’E.HUYN et de M.Monnier. Joëlle Gay, Claude Sarthou.

2000 / 1990 • Membre du collectif A.C.A.L, collectif d’artistes : J.Gay, V.Julien, H.Mangani, D.Sanchez.

1 commentaire

  1. « Des bouts, des existants qui conservent encore juste assez de réalité pour éviter de passer définitivement au rebut, ressentir que ce n’est pas terminé. » ….des bouts qu’il ne faut surtout jamais jeter …..des bouts qu’il faut redresser , pour avancer, les remettre et rester debout !! J’ai hélas loupé cette expo …..dommage!!… mais de voir ces photos dans cet espace renforce l’image que je me faisais de cette fameuse « Joelle » , chapeau bas l’Artiste!

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