Jeux & Mensonges au Château de Servières, Marseille

Jusqu’au samedi 1er avril, Martine Robin présente au Château de Servières, Marseille « Jeux & Mensonges », une exposition collective avec Lina Banchetti, Pauline Bastard, David Giancatarina, Nicolas Gilly, Jean-Jacques Horvat et Mouren Fils. Cette proposition est accompagnée d’une Carte Blanche à Sonia Recasens qui invite de son côté Diane Guyot de Saint Michel, Florence Jung et Marina Semeria.

Jeux & Mensonges au Château de Servières
Jeux & Mensonges au Château de Servières

Dans cette période un peu trouble, où la confusion entre vérité et mensonge semble cimenter une partie de la vie publique, l’exposition par son titre et sa volonté affirmée d’inviter « des artistes à semer le doute sur la vérité de l’œuvre d’art, mais aussi sur le système politique, économique », ne pouvait qu’attirer l’attention.
Il faut reconnaître une réelle cohérence entre le choix des œuvres présentées et l’intention du commissariat, même si l’ensemble est assez hétérogène et parfois inégal.

Trois propositions artistiques ont plus particulièrement retenu notre attention : celles de Pauline Bastard, David Giancatarina et Diane Guyot de Saint Michel

« Alex » de Pauline Bastard

Pauline Bastard, Alex - Jeux & Mensonges. Photo Château de Servières
Pauline Bastard, Alex – Jeux & Mensonges. Photo Château de Servières

Le parcours de visite débute avec « Alex », une troublante installation vidéo de Pauline Bastard.
L’artiste présente un ensemble d’objet et de vidéos qui raconte l’histoire d’Alex, un personnage imaginaire qu’expérimente Pauline Bastard.
Pour aider son interprète à se mettre dans la peau de cette personne fictive et lui donner une existence aussi réelle que possible, l’artiste s’est entourée d’une équipe de professionnels : scénaristes, psychanalyste, avocats, anthropologiste… Elle a ensuite filmé la vie d’Alex, avant d’en présenter des installations qui associent vidéos et « sculptures »…
Avec « Alex », Pauline Bastard a été lauréate des Audi talents awards 2014, dans la catégorie Art Contemporain. Elle a aussi été retenue comme Coup de Cœur par Mécènes du Sud en 2016.

Il faut certainement donner du temps à cette installation pour en apprécier la richesse, mais aussi percevoir toute son ambiguïté et ressentir le malaise dans lequel elle cherche à nous entraîner…
Toutefois, on peut aussi s’interroger sur la pertinence de l’exposition comme outil d’expression d’un tel projet. N’aurait-il pas mérité une approche plus large autour des nouvelles formes narratives ? L’exposition n’aurait-elle pas pu s’inscrire dans une écriture transmedia ?

« Jeux & Mensonges » présente un peu plus loin une autre œuvre de Pauline Bastard, issue de sa série d’appareils photo, réalisés à partir de détritus récupérés lors de ces voyages. Celui qui est présenté ici a été réalisé à Sao Paulo. On peut voir actuellement d’autres pièces de cette série dans la « Convergence des Antipodes » à Montpellier.

« Manière noire » de David Giancatarina

David Giancatarina,  Manière noire - Jeux & Mensonges. Photo Château de Servières
David Giancatarina,  Manière noire – Jeux & Mensonges. Photo Château de Servières

C’est avec le projet de David Giancatarina que s’achève le parcours de « Jeux & Mensonges ».
« Manière noire » est une intrigante et mystérieuse série. Le photographe marseillais présente ainsi les intentions et le dispositif technique mis en œuvre.

« “Manière noire” est une série de pièces dont l’axe principal est la mutation de la représentation.
Ce travail est le fruit d’une réflexion menée depuis plusieurs années sur le médium photographique, et la disparition programmée du support argentique.
Je fais partie de cette génération “pré-digital native”, ceux qui sont nés en pleine époque analogique, et qui étaient au premier rang de l’arrivée progressive du numérique.
Le développement des logiciels de traitement et de retouche d’image n’a eu de cesse de modifier notre paysage visuel, ainsi que de notre rapport à l’image.
Cette mutation a profondément modifié l’acte de prise de vues, jusqu’à parfois le reléguer au second rang : le déclenchement de l’obturateur n’est souvent plus qu’une acquisition de “matière première”, les pixels sont ensuite triturés, assemblés, pervertis… pour donner l’image finale.

David Giancatarina, Manière noire, 2016
David Giancatarina, Manière noire, 2016

On voit bien, la difficulté que peuvent rencontrer les agences de presse… certaines imaginent même des dogmes anti-retouche… reste à savoir quand commence le trucage… le cadrage, le recadrage, le choix de la focale, qui vont tout aussi orienter l’image et son sens.
Pour donner à voir cette mutation des modes de représentation et cette page qui se tourne sur l’argentique, j’ai choisi de réaliser une série d’images difficilement visibles sur écran.
Je n’ai pas choisi d’isoler la photographie,mais bien au contraire, j’ai cherché à condenser un maximum de médiums dans ces œuvres.
Partant pour la première image de la série, d’une imagerie picturale de la vanité, je réalise une nature morte où le fond, la table, comme chaque élément de la composition sont recouverts du scotch caoutchouté noir 3M référence 235 qui n’est ni plus ni moins que l’outil de la censure, l’outil du recadrage de l’industrie graphique du monde argentique.
Là où l’on dispose le ruban adhésif, la lumière, et donc l’image ne passe pas.
L’usage d’un traitement numérique particulier, permet de rendre présent le ruban adhésif sur toute la profondeur de l’image, comme s’il recouvrait celle-ci.
Paradoxalement, le scotch de masquage donne à voir la disparition du support argentique. Une sorte de cadavre exquis, chaque image comportant un élément de la composition précédente. Cette série est un corpus d’images incluant une linéarité toute cinématographique.
Voilà des tableaux indépendants, unis par leur histoire ».

David Giancatarina,  Manière noire. Photo Château de Servières
David Giancatarina,  Manière noire. Photo Château de Servières

« Vivez dans une carte postale » de Diane Guyot de Saint Michel

On retrouve avec plaisir ce dispositif de Diane Guyot de Saint Michel, vu l’an dernier sous le titre « Vacances 2016 » dans le cadre de « Donut Forget », son solo show à Art-cade, galerie des Grands Bains Douches.

Diane Guyot de Saint Michel, Vivez dans une carte postale -Jeux & Mensonges. Photo Château de Servières
Diane Guyot de Saint Michel, Vivez dans une carte postale -Jeux & Mensonges. Photo Château de Servières

Ici, elle réactive ce dispositif dans une installation réalisée spécialement pour l’exposition.
Avec malice, elle a prélevé une série de panneaux dans les cimaises du Château de Servières, pour produire un « cortège revendicatif » de pancartes / selfiesvidéos d’adolescentes…

Commissariat : Martine Robin, directrice de la Galerie du Château de Servières et Sonia Recasens, Critique d’art et commissaire d’exposition indépendante.

À lire, ci-dessous, le texte de présentation de « Jeux & Mensonges » par Sonia Recasens

En savoir plus :
Sur le site du Château de Servières
Sur la page Facebook du Château de Servières
Sur les sites de Pauline Bastard, David Giancatarina et Diane Guyot de Saint Michel
Diane Guyot de Saint Michel est également présente sur documentsdartistes.org

« Jeux & Mensonges », une présentation par Sonia Recasens

Dans la lignée du maître espagnol, Pablo Picasso qui affirmait au début du 20ème siècle « L’art est un mensonge, qui nous fait comprendre la vérité », l’artiste Ryan Gander déclarait dans un entretien de 2006 « La plupart des oeuvres sont des tartuferies avec des mensonges partout » avant d’ajouter « De toute façon l’art est une réalité fabriquée ». Ainsi, nombreux sont les artistes à s’être inquiétés ou amusés du canular de l’art contemporain : Marcel Duchamp en tête, qui comparait les artistes à des imposteurs, mais aussi Orson Welles, un maître dans l’art de la manipulation, qui en a fait une oeuvre magistrale dans son essai cinématographique F for Fake.

En 1999, un colloque international de sociologie organisé à Grenoble se proposait d’explorer le paradoxe intrinsèque à l’art contemporain entre oeuvre et canular. Ainsi faire l’expérience de l’art contemporain serait faire l’expérience d’un canular, en ce qu’il interroge notre appréhension du réel et de la fiction, et notre capacité à les différencier.

Depuis une quinzaine d’années l’art contemporain est à la mode, comme en témoigne le succès des biennales et autres manifestations qui bourgeonnent à travers le monde, les invitations toujours plus nombreuses à des artistes contemporains par le milieu de la mode et de la publicité, sans oublier les stars comme Lady Gaga qui puisent largement leur inspiration dans l’art contemporain pour leurs mises en scène, clips et autres créations.

Malgré cette entrée dans le paysage médiatique et dans le langage courant, l’art contemporain reste quelque peu impénétrable pour un large public. Il perturbe notre rapport à l’oeuvre d’art, remet en question le statut de l’artiste comme celui du regardeur, interroge la définition même de l’oeuvre d’art, repoussant les limites de l’authenticité et de l’originalité. Et si aujourd’hui le spectateur, comme l’expert et l’artiste, ne peuvent plus trancher de manière définitive sur la vérité de l’oeuvre d’art, sur son authenticité, son intégrité, c’est peut-être parce que nous ne pouvons ou ne savons plus le faire dans les domaines plus vastes que sont l’économie, la politique… Ainsi, le canular de l’art contemporain nous éclaire sur les fondements mêmes de l’art, mais également sur la société qui est la nôtre, sur notre rapport à l’argent, à la contrefaçon, au faux, à notre façon d’attribuer ou non de la valeur à un objet.

C’est cette confusion entre réalité et fiction, que je souhaite explorer en invitant des artistes à semer le doute sur la vérité de l’oeuvre d’art, mais aussi sur le système politique, économique.

Sonia Recasens

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