Les Éclaireurs à Avignon : Un regard critique

Du 19 mai 2017 au 14 janvier 2018, Avignon propose avec « Les Éclaireurs » un parcours dans la collection l’art contemporain africain de Jean-Paul Blachère. Plus de 70 sculptures et installations investissent le Palais des Papes et les musées de la ville (Musée Calvet, Musée Lapidaire et Musée du Petit Palais).

Depuis plus de 30 ans, Jean-Paul Blachère bâtit une collection d’art contemporain africain. Avec plus de 1800 pièces (peintures, sculptures, photographies, vidéos, installations), c’est aujourd’hui une collection de référence. Depuis 2004, La Fondation Blachère a organisé plus de 30 expositions à Apt. Cependant, elle n’a jamais été exposée dans un lieu muséal.

Dans un contexte où l’on assiste à une montée en puissance de l’art contemporain africain, avec pas moins de six expositions ou foires à Paris, la ville d’Avignon offre donc ses lieux patrimoniaux aux artistes contemporains africains de la collection Blachère et nous promet : « un dialogue unique, inattendu, en “coup de poing”, à découvrir tout au long d’une déambulation au travers des musées de la Ville ».

On attendait avec impatience et curiosité les confrontations et conversations entre les œuvres sélectionnées, les espaces architecturaux et les collections du patrimoine d’Avignon. Si on ne peut nier le plaisir de découvrir ou de revoir les œuvres extraordinaires de la collection Blachère, on reste cependant dubitatif pour ne pas écrire un peu déçu par leur présentation…

Les Éclaireurs : Des moments d’exception…

Malgré une impression globale d’inachevé, l’exposition réserve de très belles surprises et quelques instants « magiques ». Au Palais des Papes, on peut citer :

Sur le parvis du Palais des Papes, « La prière universelle » (2002) , une statue monumentale de Ndary Lo semble s’adresser aux passants.

Dans la Chambre antique du Camérier, « Confluences » (2008), une imposante tapisserie métallique du ghanéen El Anatsui.

Dans la Salle du Trésor bas, « Solipsis » (2016), extraordinaire installation de l’artiste sud-africain Wim Botha.

Elle est précédée par l’étonnant combat « A Thousand Things » (2012)

Dans la Grande Cuisine, « Derrière chaque grand homme se cache une grande dame » (2009), l’installation pleine d’humour du sénégalais Mamady Seydi.

Les Éclaireurs : Des dialogues un peu ternes et laborieux dans le Grand Tinel…

La salle du Grand Tinel abrite plusieurs œuvres magistrales. Malheureusement, elles ont un peu de mal à cohabiter et leurs conversations semblent très discrètes ou embarrassées…
On y découvre deux magnifiques et monumentales tapisseries d’Abdoulaye Konaté, « La zone des grands lacs » (2005) et « Les marcheurs » (2006).

En face, plusieurs allégories de Jems Robert Kokobi – « Pouvoir » (2011), « Féminité » (2007), « Protection » (2007) – ont l’air de s’ennuyer…

Le groupe des « Nomades » (2001) de Nicolas Dalongeville aka Niko semble s’être égaré devant la vaste cheminée.

Nicolas Dalongeville aka Niko, Nomades, 2001. Les Eclaireurs - Grand Tinel, Palais des Papes
Nicolas Dalongeville aka Niko, Nomades, 2001. Les Eclaireurs – Grand Tinel, Palais des Papes

« Egg Fight » (2009), l’imposante installation de l’anglo-nigérian Yinka Shonibare MBE occupe le centre de l’espace à l’autre bout du Grand Tinel…

Enfin, les sculptures de Antonio Mbozo aka Toko et Ighile Osaretin paraissent posées là sans que l’on comprenne pourquoi…

Les Éclaireurs : Des contre-jours frustrants dans le Cloître Benoît XII

La fondation Blachère conserve une exceptionnelle collection de sculptures du sénégalais Ndary Lo, mort en juin dernier. Ses « Hommes qui marchent », ses « Femmes sans tête » ou au ventre plein de têtes de poupées, son étrange « Grande muraille verte » occupent le centre du Cloître Benoît XII… où elles paraissent emprisonnées derrière des chaînes.

Ndary Lo, Marcheurs II, III et IV, 2001
Ndary Lo, Marcheurs II, III et IV, 2001

Outre le fait que le visiteur ne sait trop s’il est autorisé à pénétrer sur la pelouse pour s’approcher des œuvres, la lumière naturelle qui tombe dans le cloître crée selon les heures des contre-jours ou des éblouissements qui nuisent à la méditation que ces sculptures imposent.

Assez curieusement, et bien que moins puissantes à notre goût, les pièces des autres sculpteurs (Amahiguere Dolo, Jems Robert Kokobi, Bamassi Traoré…) bénéficient d’une meilleure visibilité. De quoi faire naître quelques frustrations…

Les Éclaireurs : Accumulation confuse dans la Salle du Consistoire

C’est certainement dans la Salle du Consistoire, que l’exposition est la plus décevante.
Elle propose une accumulation chaotique d’une multitude d’œuvres qui donne le tournis.
Il est difficile de poser son regard dans ce qui ressemble plus à une réserve d’œuvres qu’à une salle d’exposition !

Les Eclaireurs - Salle du Consistoire, Palais des Papes
Les Eclaireurs – Salle du Consistoire, Palais des Papes

On peine à trouver un sens, une logique, un discours à cet amoncellement.
Et pourtant que de richesses dans cette caverne d’Ali Baba ! Les visiteurs attentifs qui auront la patience de s’attarder, de fouiner dans la pénombre y trouveront d’étonnants trésors rassemblés par la fondation Blachère.

Les Éclaireurs : Dans les musées d’Avignon

Andries Botha au musée Lapidaire

L’éléphant d’Andries Botha au musée Lapidaire est sans doute la plus belle réussite de ces interventions dans les musées avignonnais.

Andries Botha, Wounded Elephant, 2008 - Les Eclaireurs - Musée Lapidaire
Andries Botha, Wounded Elephant, 2008 – Les Eclaireurs – Musée Lapidaire

« Wounded Elephant » propose un moment envoûtant et suspendu. L’installation suggère un échange murmuré entre la tête disproportionnée d’un homme en aluminium et un jeune éléphant en bois de taille réelle, blessé et allongé au sol.

Andries Botha, Wounded Elephant, 2008 - Les Eclaireurs - Musée Lapidaire
Andries Botha, Wounded Elephant, 2008 – Les Eclaireurs – Musée Lapidaire

Le dialogue annoncé avec la Tarasque de Noves n’est pas au rendez-vous et la puissance de l’installation de Botha « écrase » les collections du musée Lapidaire

Diagne Chanel au musée du Petit Palais

La cour intérieure du musée du Petit Palais accueille « Une saison au Sud Soudan » (2000), un groupe de sculptures en bronze de Diagne Chanel.

Diagne Chanel,  Une saison au Sud Soudan, 2009. Les Eclaireurs - Musée du Petit Palais
Diagne Chanel,  Une saison au Sud Soudan, 2009. Les Eclaireurs – Musée du Petit Palais

Ces gisantes modernes, figures féminines symboles des victimes du conflit au Sud Soudan feront écho aux gisants des Papes et des cardinaux avignonnais du XIVème siècle pour les visiteurs qui iront au-delà de la cour du Petit Palais…

Ousmane Sow au musée Calvet

C’est ici l’intervention la plus décevante de ces dialogues entre la collection Blachère et celles des musées d’Avignon… Bien entendu, ce n’est pas l’intérêt des sculptures de Sow qui sont en cause, mais la manière dont elles sont posées au musée Calvet.

Ousmane Sow, Le guerrier debout, 2006. Les Eclaireurs - Musée Calvet
Ousmane Sow, Le guerrier debout, 2006. Les Eclaireurs – Musée Calvet

« Le guerrier debout » (2006) paraît égaré dans la cour de l’hôtel Villeneuve-Martignan, s’interrogeant sur ce qu’il pourrait défendre ici… Peut-être lui-même ?
Trois autres œuvres d’Ousmane Sow sont « intégrées » dans la galerie des sculptures au rez-de-chaussée du musée, avec comme titre : « du noir de l’Afrique au marbre d’occident »…

Ousmane Sow, La danseuse aux cheveux courts, 1985 et Le lanceur Zoulou, 1990-1991. Les Eclaireurs - Musée Calvet
Ousmane Sow, La danseuse aux cheveux courts, 1985 et Le lanceur Zoulou, 1990-1991. Les Eclaireurs – Musée Calvet

Les intentions affirmées par le texte de salle ne nous ont pas semblé « prendre corps ».
« Le lanceur Zoulou » (1990-1991), « Les scènes de mariage » (2006) et « La danseuse aux cheveux courts » (1985) peinent à construire une conversation avec les marbres classiques inspirés de l’Antiquité de Pradier, Bosio, Cavelier, Veray, Espercieux et Cordonnier…

On a eu un peu de mal à voir la « puissance érotique assumée [de La danseuse aux cheveux courts] répondre à la “Moissonneuse endormie” de Louis Veray »… et à en être ému.

Malgré ces imperfections, « Les Éclaireurs » restent une occasion unique de découvrir l’ampleur et la richesse de cette collection et les nombreux des chefs-d’œuvre qu’elle renferme. À ce titre, l’exposition mérite une visite.
Toutefois, on regrette que ce projet n’ait pu faire appel à un commissariat plus avisé, susceptible de proposer un discours plus cohérent. « Les Éclaireurs » ne semblent pas raconter une histoire ou en suggérer une. L’ensemble laisse la curieuse impression qu’après avoir sélectionné les œuvres, on s’est ensuite interrogé sur la manière d’organiser un parcours en fonction de la taille des sculptures et de la dimension des volumes… La promesse d’« un dialogue unique, inattendu, en “coup de poing”, à découvrir tout au long d’une déambulation » n’est que trop rarement tenue.
Certes, la confrontation aux espaces du Palais des Papes n’est pas chose aisée. Cependant, plusieurs expositions ont montré que ce défit pouvait être relevé et produire des moments d’exception… Les « Papesses », convoquées par Éric Mézil en 2013, laissent, par exemple, un souvenir encore vif…

On regrette l’absence d’un catalogue…

À lire, ci-dessous, le texte de présentation de Jean-Paul Blachère Président de la Fondation Blachère.

En savoir plus :
Sur le site du Palais des Papes
Sur la page Facebook du Palais des Papes
Sur le site de la Fondation Blachère
Sur la page Facebook de la Fondation Blachère
Sur le site de la Ville d’Avignon 

Les Éclaireurs – Une présentation par Jean-Paul Blachère

L’Afrique c’est avant tout une histoire d’amour. C’est un extraordinaire choc culturel et une éruption d’émotions à travers des rencontres, des échanges et des partages. Une attirance pour les différentes sensations éprouvées à l’arrivée sur le tarmac de Dakar, d’Abidjan ou de Bamako. Les odeurs puissantes, enivrantes, épicées, sucrées qui nous arrivent en même temps qu’une chaleur lourde et étouffante, qui nous propulse vers un autre monde. Un état d’esprit dans lequel nous pouvons sentir la fragilité de la vie et en même temps, une puissance de vivre l’instant présent où tout peut arriver : des pleurs, des rires. C’est cette soif de découvertes qui m’aidera à me reconstruire dans les années 1980.

Cette soif d’apprendre et de découvrir l’art m’a semblé indispensable à mon équilibre personnel, après une période d’intense activité professionnelle. J’avais commencé, dans les années 70 à acheter des tableaux d’artistes provençaux. Puis le grand choc s’est produit à Paris dans les années 80 à Beaubourg. Quelle surprise devant les toiles dont la plupart m’étaient connues uniquement dans les revues d’art, je pourrais dire qu’un cataclysme cérébral a eu lieu devant tant de beauté. J’ai appris récemment que Kant avait écrit un livre sur cet état d’éblouissement devant la beauté dégagée par une oeuvre d’art. Je suis resté une journée complète à admirer ces tableaux, je me suis senti aspiré par eux, j’étais dans un autre univers. C’est à ce moment-là, que l’Art a occupé une place importante dans mon existence.

Dans l’art contemporain africain, je sens, chez les artistes que je côtoie, une présence charnelle ancestrale. L’animisme est toujours présent. J’y trouve une liberté d’expression sans les schémas occidentaux habituels, trop sophistiqués à mon goût. Dans la sculpture j’aime la récupération de vieux matériaux, le «RécupArt» est partout présent, c’est une manière de s’identifier à la vie de tous les jours. Le message sociétal est aussi très fort dans la peinture. Avec la photo et la vidéo, les artistes courageux, notamment des femmes de plus en plus présentes sur la scène artistique, dénoncent les méfaits de la corruption de l’économie en général et plus particulièrement des institutions, du monde politique.

La sculpture reste pour moi l’art majeur. L’artiste est confronté directement à la matière et ne peut pas tricher. Les sculpteurs ont joué un rôle majeur dans la création de la collection. J’ai toujours été fasciné par la beauté, la simplicité et la force des masques rituels. Dans ce berceau de l’humanité, les hommes ne sont pas encore formatés, ils sont éloignés encore de la pensée désespérante de notre monde occidental. Dans l’immensité de ce continent, l’homme occupe une place primordiale. Le respect des traditions, des ancêtres à travers les histoires ou les masques de cérémonie occupent une place très importante dans l’art contemporain.

L’idée d’une collection m’est venue après une première exposition en 2005 dédiée à la vallée de l’Omo, au sud de l’Ethiopie. Quelle ne fut pas ma surprise de voir l’intérêt, l’enthousiasme, l’émerveillement des visiteurs devant l’étrangeté et la beauté singulière de ces photos. J’étais conscient que ce n’était qu’un début. Je suis certain que cette collection permettra de donner une vision globale de ce continent, de ses paradoxes et de son optimisme et laissera une trace de l’art représentatif des grands bouleversements du monde actuel.

Cette collection s’est construite à travers des rencontres d’artistes sur leurs lieux de travail et de vie. Le premier voyage en pays Dogon sur les falaises de Bandiagara a été pour moi une révélation initiatique dans un univers inconnu peuplé de légendes et d’histoires où le fantastique n’est jamais loin. J’ai alors ressenti une force spirituelle où l’animisme est le creuset initial, loin des intolérances des religions monothéistes. Cette exposition en Avignon est organisée pour permettre la découverte et la promotion des artistes d’Afrique, car il faut montrer ces pièces d’exception à un très vaste public. J’espère que le visiteur ressentira d’abord une grande émotion et s’interrogera sur le message de l’artiste, ces « éclaireurs », qui offrent leur vision du monde. Et qu’enfin, laissant libre cours à son imagination, ce visiteur sera transporté sur le continent africain.

Jean-Paul Blachère
Président de la Fondation Blachère

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