vendredi 23 octobre 2020

Été 2017 à la Panacée : John Bock et Wim Delvoye

Après un premier cycle d’expositions qui ne nous avaient pas vraiment convaincu, Nicolas Bourriaud présente à La Panacée, pour l’été 2017, trois nouvelles propositions clairement plus cohérentes et enthousiasmantes.

« Pré-capital – Formes populaires et rurales dans l’art contemporain »

Le projet qui nous semble de loin le plus réussi est « Pré-capital – Formes populaires et rurales dans l’art contemporain », une exposition collective avec Caroline Achaintre, Elise Carron, Mimosa Echard, Aurélie Ferruel & Florentine Guedon, Yann Gerstberger, Matteo Nasini, Samara Scott, Markus Selg, Santo Tolone, Natsuko Uchino, We are the painters.
La conception, la scénographie, la mise en espace et l’accrochage très pertinent de Charlotte Cosson et Emmanuelle Luciani, comme la richesse des propositions artistiques qu’elles présentent feront prochainement l’objet d’une chronique particulière.

La suite de ce billet s’intéresse uniquement aux expositions de John Bock et Wim Delvoye.

John Bock, « Glissade dans la sueur perlée des aisselles »

Si, comme l’affirme le dossier de presse, il s’agit de la première exposition de John Bock dans un centre d’art en France, certains se souviendront peut-être de la présence d’une installation de l’artiste à la Panacée, dans le même espace, pour « Morts de rire », une des expositions collectives de « La dégelée Rabelais », en 2008.

« Glissade dans la sueur perlée des aisselles » s’articule autour d’une installation et de quatre films de John Bock, dont deux sont prolongés ou augmentés par l’assemblage de divers éléments utilisés pendant leur tournage.

« Totem », 2017

Dès l’entrée dans l’espace d’exposition, on bute sur « Totem » une nouvelle production de l’artiste qui s’organise d’une statue centrale grossièrement taillée dans un bois sombre…

John Bock, Glissade dans la sueur perlée des aisselles - La Panacée 2017 - Totem, 2017
John Bock, Glissade dans la sueur perlée des aisselles – La Panacée 2017 – Totem, 2017

Autour, plusieurs assemblages combinent tressage, poterie, bronze fondu, tissage, etc. Ils semblent mystérieusement liés à ce totem dont le thorax cache quelques objets énigmatiques… Les éléments d’un prochain long métrage ?

« Härchen mit Momsen dran », 2014

Curieusement, ce totem semble maintenir le visiteur à distance du premier film. Il faut le contourner, ou le traverser avec précaution pour atteindre le banc et s’installer afin de visionner les 45 minutes de « Härchen mit Momsen dran » (2014). Cette version de John Bock de L’âge d’Or, chef d’œuvre surréaliste de Luis Buñuel, est délirante, fantasmagorique, grotesque, provocante… souvent imprévisible.

John Bock, Härchen mit momsen dran, 2014. © John-Bock - Courtesy Sprüth Magers and Anton
John Bock, Härchen mit momsen dran, 2014. © John-Bock – Courtesy Sprüth Magers and Anton

On peut aimer ou détester, mais au-delà d’un certain esprit potache, on doit reconnaître une cohérence dans le propos, une richesse exubérante et baroque dans les moyens mis en œuvre par John Bock. Avec le Marquis de Sade, un prêtre, une servante, La-La-Girl Lisa et l’artiste lui-même, « Härchen mit Momsen dran » interpelle et porte un regard qui oscille en ironie, sarcasme, moquerie et voyeurisme sur l’art et le « Gesamtkunstwerk », cette idée de l’œuvre d’art totale, concept esthétique issu du romantisme allemand…

« Härchen mit Momsen dran » est augmenté ici d’une imposante installation. Dans une ambiance lumineuse rouge qui évoque un bordel, on pénètre par une ouverture étroite dans un lieu clos. Dans un assemblage de vitrines, on découvre des décors et des accessoires utilisés dans le film…
L’ensemble assez glauque. Le visiteur est immergé dans un espace troublant où il est question de « jouer avec les notions d’interdit, de censure et de désir », si l’on en croit le dossier de presse.

« Kreatürliche Unschuld (ein fixes Surrogat) », 2013-2017

La deuxième partie de l’espace d’exposition est consacré à « Kreatürliche Unschuld (ein fixes Surrogat) », une installation avec vidéo (55 min), créée en 2013 et qui a connu plusieurs évolutions entre 2014 et 2017.
Tourné au Fries Museum de Leuwarden aux Pays-Bas, le film met en œuvre des objets historiques du musée avec ceux fabriqués par l’artiste.

John Bock, Kreatürliche Unschuld, 2013. © John-Bock - Courtesy Sprüth Magers and Anton
John Bock, Kreatürliche Unschuld, 2013. © John-Bock – Courtesy Sprüth Magers and Anton

L’espace de projection est précédé par une installation où se mêle une partie de ces objets : horloge de grand-père, gargouille, statuette, instruments de torture…
Deux réfrigérateurs sont réunis par un tunnel en métal. Chacun est équipé d’un moniteur où l’on découvre ce que capte une caméra de surveillance dans ce que l’on suppose être l’autre frigo…

Derrière un drap noir, un lit de camp cache une forme organique étrange…
Pour faire le lien entre ces objets et leur « donner du sens », il faut s’asseoir et regarder les 55 minutes de « Kreatürliche Unschuld »…

« Monsieur et Monsieur », 2011 et « Hell’s Bells : A Western », 2017

On dira peu de choses sur « Monsieur et Monsieur », une vidéo de 37 minutes réalisée en 2011 et sur « Hell’s Bells : A Western », dernier film de John Bock, d’une durée de 1 h 30. Il était impossible en une seule visite de visionner l’ensemble des œuvres.
Cependant, il faut souligner l’effort fait pour isoler les deux salles où sont projetés ces deux films.

John Bock, Monsieur et Monsieur, 2011. © John-Bock - Courtesy Sprüth Magers and Anton
John Bock, Monsieur et Monsieur, 2011. © John-Bock – Courtesy Sprüth Magers and Anton

Ce n’est pas le cas dans l’espace où cohabitent « Härchen mit Momsen dran » et « Kreatürliche Unschuld ». Le mélange des deux bandes-son n’est pas particulièrement agréable, même si la majorité des spectateurs liront les sous-titres pour suivre les intrigues de John Bock.

Compte tenu de la longueur des vidéos, on aurait apprécié des sièges un peu plus confortables à la place des mauvais bancs qui sont à la disposition du public… Faut-il souffrir pour voir de l’art contemporain ?

John Bock, Hell’s Bells A Western, 2017. © John-Bock - Courtesy Sprüth Magers and Anton
John Bock, Hell’s Bells A Western, 2017. © John-Bock – Courtesy Sprüth Magers and Anton

Si l’univers de John Bock vous captive, entrer dans ses œuvres exigera un peu de temps. Prévoir une longue journée à La Panacée, entrecoupée de quelques entractes, est donc indispensable. Ceux qui résident à Montpellier ou dans la région auront le loisir de revenir plusieurs fois pour voir l’ensemble des films… L’affichage les horaires pour chaque projection ne serait pas sans intérêt…

Wim Delvoye, « Cloaca : les études préparatoires (2000-2010) »

Pour celles et ceux qui ne connaissent pas « Cloaca », rappelons qu’il s’agit d’un projet qui s’est traduit par la réalisation de dix versions différentes d’une machine qui reproduit le système digestif ou pour le dire de manière plus triviale à « faire de la merde ».
En 2008, dans la cadre de « La Dégelée Rabelais », la version N° 2 de « Cloaca » avait été présentée au CRAC à Sète pour l’exposition « Sens dessus dessous (Le monde à l’envers) »… Nicolas Bourriaud aurait-il été inspiré par une relecture de l’histoire des biennales organisée par le FRAC à Montpellier et dans la région entre 2006 et 2010 ?

Wim Delvoye, Cloaca - les études préparatoires (2000-2010)  - La Panacée 2017
Wim Delvoye, Cloaca – les études préparatoires (2000-2010)  – La Panacée 2017

Les trois premières salles de La Panacée sont donc consacrées aux « études préparatoires » de Wim Delvoye pour « Cloaca ».

La première rassemble un ensemble de dessins autour d’une approche financière du « projet » : modèles d’actions, d’emprunts obligataires, de certificats d’acquisition et de participation au capital de « Cloaca »… Certes, on mesure ici l’ironie sarcastique de Delvoye, mais l’accumulation de documents similaires lasse assez vite.

Toutefois, on retiendra deux planches où apparaît le sosie de « Monsieur Propre » aux tripes pendantes. Ce « chemin de fer » pour une éventuelle publicité à l’intention de futurs investisseurs qui se termine par un savoureux « Be smart, buy Cloaca shit now ! »

La deuxième salle regroupe des dessins aux caractères plus techniques supposés décrire le fonctionnement des diverses versions de « Cloaca ».

On trouvera ça et là quelques pépites qui remettent ces esquisses à leur juste place. Parmi elles, un logo « Jesus Inside » ne manquera pas de réjouir les mécréants qui ont subi une marque similaire sur leur ordinateur, pendant des années…

Wim Delvoye, Cloaca - les études préparatoires (2000-2010)  - La Panacée 2017
Wim Delvoye, Cloaca – les études préparatoires (2000-2010)  – La Panacée 2017

Le dernier espace s’organise autour d’une maquette animée d’un portail de l’entreprise, réalisée en acier cortex découpé au laser et doré par électrolyse.

Wim Delvoye, Cloaca - les études préparatoires (2000-2010)  - La Panacée 2017
Wim Delvoye, Cloaca – les études préparatoires (2000-2010)  – La Panacée 2017

L’objet est accompagné d’une série de dessins sur les divers éléments ornementaux de cette entrée monumentale et quelques recherches sur des logos pour les « Cloaca ».

On apprécie tout particulièrement le montage des esquisses avec du verre anti-reflets.

Le texte d’introduction tente de justifier l’absence de la machine, en affirmant : « Les esquisses de Wim Delvoye permettent une vision dépassionnée de Cloaca, “dé-spectacularisée”. L’absence de la machine et de son scandaleux étron laisse mieux voir le système dont elle est l’aboutissement, la recherche acharnée du réalisable, le plaisir du modèle aux ramifications infinies, aux détails superflus ou signifiants, qui aurait pu être détruit une fois la machine fabriquée ».

Cependant, l’argument nous semble bien mince. Il n’est pas certain que cette exposition fera réellement sens pour ceux qui n’ont jamais vu « Cloaca »… On regrette donc l’absence d’une des versions de cette machine à merde… même si celle-ci évite de baigner dans une odeur nauséabonde. Au minimum, une évocation vidéo d’une des « Cloaca » aurait été pertinente…

Avant de conclure, quelques mots sur l’accueil et les outils à la disposition du public. Nous avions souligné l’indigence des informations disponibles pour « Retour sur Mulholland Drive ». Il faut donc mentionner l’effort qui a été accompli ici. Les documents qui existaient pour le cycle précédent se sont notablement étoffés. Ils sont maintenant accompagnés de textes d’introduction et de fiches illustrées, parfois commentées, qui permettent d’identifier les œuvres. Enfin, le site de La Panacée offre à nouveau une information correcte. Reprenant l’essentiel de la documentation en salle, il donne la possibilité de préparer ou de prolonger sa visite.
Comme toujours, le recours aux médiateurs s’avère très enrichissant. Une nouvelle fois, on les remercie pour leur urbanité et la pertinence des informations qu’ils savent adapter aux publics.

En savoir plus :
Sur le site de La Panacée
Suivre l’actualité de La Panacée sur Facebook et Twitter
Sur le site de John Bock
John Bock sur les sites de Sprüth Magers, Anton Kern Gallery, Regen Projects, Gió Marconi et Sadie Coles HQ
Sur le site de Wim Delvoye.

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