William Gedney « Only the Lonely » à Montpellier

Jusqu’au 17 septembre 2017, le Pavillon Populaire présente « William Gedney. Only the Lonely, 1955-1984 », une rétrospective inédite consacrée au photographe américain.

Gilles Mora, directeur artistique du Pavillon Populaire et commissaire de l’exposition, découvre les images de William Gedney, artiste méconnu de sa génération, chez Lee et Maria Friedlander au début des années 2000.
Une rencontre avec Alex Harris et Margaret Stator conduit Gilles Mora vers le projet d’une rétrospective William Gedney à Montpellier.

L’exposition s’appuie sur les archives Gedney déposées à la Duke University à Durham (Caroline du Nord). Pour « Only the Lonely », Gilles Mora a bénéficié de l’étroite collaboration de Lisa McCarty, conservatrice de l’Archive of Documentary Arts à la Rubenstein Rare book and Manuscript Library de la Duke University.

William Gedney - Only the Lonely, Gilles Mora, Margaret Stator, Alex Harris et Lisa McCarty
William Gedney – Only the Lonely, Gilles Mora, Margaret Stator, Alex Harris et Lisa McCarty

Dans un texte de présentation, Gilles Mora définit ainsi son projet :

« Il existe une “méthode” Gedney, une façon particulière de se positionner devant le réel, ce matériau dont dépend tout photographe documentaire. On peut lui donner le nom “d’immersion”, tant elle implique une forte connivence entre l’opérateur et son sujet, à un degré d’intimité que peu de photographes envisageraient de nos jours. Son instrument stylistique est celui d’une photographie documentaire, directe, en noir et blanc, au petit format, jamais tentée par autre chose qu’une vision sans apprêts, mais de plus en plus efficace, du réel. Celle que pratiquaient avant lui, et en même temps que lui, un certain nombre d’opérateurs, marqués au sceau de ce qu’on appellera la “street photography”, adaptée depuis la fin des années 30 à un territoire photographique défini par la société américaine, au sens le plus large, mais aussi, chez Gedney, par l’Inde, l’Europe, ou, encore, par des affinités intellectuelles, voire sexuelles.

Only the Lonely, titre d’un standard du rock américain de 1960, illustre parfaitement la personnalité secrète et farouchement solitaire de William Gedney. Son œuvre est magistrale par sa qualité, sa technique, sa sensibilité, sa sensualité même, proche de certains de ses contemporains, son amie Diane Arbus ou Robert Frank, mais porteuse d’une vision unique. »

Un peu plus de 200 photographies, essentiellement des vintages tirés par Gedney, sont présentées dans un parcours chronologique qui s’organise autour de ses principales séries.
Simple et très lisible, l’accrochage offre les espaces nécessaires pour une rencontre entre les visiteurs et les images toujours très « sensuelles » de William Gedney.

Gedney imagina et fabriqua sept livres photo remarquables entre 1967 et 1982. Avec pertinence, le parcours présente les maquettes des projets correspondants aux séries exposées.

La scénographie de Véronique Senez est construite à partir d’un jeu de couleur qui permet d’identifier les différentes séries du photographe et de s’orienter facilement dans l’exposition.
L’éclairage est comme toujours réglé avec beaucoup de soin par Christophe Guibert.

William Gedney. Only the Lonely, 1955-1984 - Pavillon Populaire, Montpellier
William Gedney. Only the Lonely, 1955-1984 – Pavillon Populaire, Montpellier

Les textes de salles (en français et en anglais) sont clairs et pédagogiques. Ils donnent tous les repères nécessaires à la découverte et à la compréhension du travail du photographe.
Le livret d’aide à la visite, distribué gratuitement à l’accueil, propose quelques pistes de complémentaires pour regarder l’œuvre de William Gedney.

Régulièrement, on entend Roy Orbison entamer son « Only The Lonely », impossible tube de 1960… Avec malice, Gilles Mora avoue avoir chanté ce monument du Rock n Roll avec les « Frantic Rollers »…
On ne sait trop si le personnel de surveillance apprécie toujours la « ritournelle » sirupeuse et ses lancinants « Dum-dum-dum-dumdy-doo-wah » et autres « Ooh-yay-yay-yay-yeah » !

Catalogue William Gedney. Only the Lonely, 1955-1984
Catalogue William Gedney. Only the Lonely, 1955-1984

Le catalogue de l’exposition « William Gedney. Only the Lonely, 1955-1984 » est édité par Hazan. Les textes sont signés par Gilles Mora (« William Gedney, si semblable, si différent : seul sont les solitaires »), Margaret Stator (« Si loin, si proche ») et Lisa McCarty (« Gestes intimes : les livres faits main par William Gedney »).

À lire, ci-dessous, le parcours de visite accompagné des textes de salle et le texte d’intention de Gilles Mora.

Avec les « Géométries amoureuses » de Jean-Michel Othoniel au Carré Sainte-Anne, « William Gedney. Only the Lonely, 1955-1984 » est sans aucun doute une des expositions majeures de l’été 2017 à Montpellier.
À ne pas manquer !

En savoir plus :
Sur la page du Pavillon Populaire sur le sire de la Ville de Montpellier
Sur la page Facebook du Pavillon Populaire
Les archives William Gedney sur le site de Duke University

« William Gedney. Only the Lonely, 1955-1984 » : Parcours de visite

The Farm, 1959

William Gedney - Only the Lonely - The Farm, 1959
William Gedney – Only the Lonely – The Farm, 1959

En 1959, William Gedney entreprend une série de photographies, « The Farm », consacrée à la description de la ferme de ses grands-parents, dans le cadre rural de Norton Hill, dans l’État de New York, où il a passé une partie de son enfance. « The Farm » constitue l’étude profondément lyrique et nostalgique d’un lieu marqué par l’ordre, la lumière naturelle, la tranquillité émanant d’une structure dans laquelle le temps paraît s’être arrêté. Gedney sanctifie, par ses images, l’harmonie existant entre un idéal de vie pastorale, et les objets qui en constituent le cadre : meubles, vêtements, outils, distribution de la lumière. « Comme les vêtements qui épousent, année après année, la forme de celui qui les porte, les objets qui vous entourent deviennent une partie de vous-même », écrit-il dans son journal consacré à ce projet.

William Gedney - Only the Lonely - The Farm, 1959
William Gedney – Only the Lonely – The Farm, 1959

Ici, intérieur et extérieur, habitants et instruments domestiques, s’accordent pour évoquer une sorte de paradis perdu, dont Gedney semble vouloir matérialiser photographiquement l’existence.

Dans la rue, dès 1969

William Gedney - Only the Lonely - Dans la rue, dès 1969
William Gedney – Only the Lonely – Dans la rue, dès 1969

William Gedney a passé l’essentiel de sa vie à Brooklyn. Ses débuts en photographie se font au cœur même de New York, et, ainsi que Walker Evans en 1929, c’est avec le Pont de Brooklyn qu’il réalisera ses premières images significatives. À partir de 1969, Gedney se consacre de façon intense aux photographies de Myrtle Avenue, la rue où il habite, prenant une série d’images d’un point de vue fixe qui est celui de sa chambre, ou encore explorant les environs immédiats de cette artère.

Tout au long de ces années, comme beaucoup de photographes de sa génération, de New York à Chicago ou San Francisco, Gedney sera un photographe de rue passionné, rassemblant par ses images et ses écrits personnels, une véritable documentation autour des citadins de toutes générations, glorifiant « la liberté totale de la rue, véritable lieu démocratique, échappatoire au monde du confinement, mélange de classes sociales opposées, véritable nivellement social » (20 août 1969 : « Notes sur la rue »).

Voyager de l’Amérique traversée à l’Europe révélée

William Gedney - Only the Lonely - Voyager de l'Amérique traversée à l'Europe révélée
William Gedney – Only the Lonely – Voyager de l’Amérique traversée à l’Europe révélée

La traversée de l’Amérique est devenue, depuis le voyage à travers le continent effectué par Robert Frank au milieu des années 1950, une figure obligée pour beaucoup de photographes. En 1966, William Gedney reçoit une bourse de la Fondation Guggenheim, afin, selon ses intentions, « de réaliser une étude photographique de la vie américaine » (« to make photographie studies of American life« ). Il aura pour cela l’appui de Walker Evans ou de John Szarkowski, conservateur au MoMA de New York, lequel a apprécié le travail de Gedney sur le Kentucky.

Les images qu’il obtient durant cette traversée solitaire, effectuée dans un camping-car rudimentaire, montrent une fois de plus son sens des contacts humains. Mais il en profitera pour initier une série de photographies prises la nuit, au cœur très souvent de petites villes américaines endormies, qui en donnent une vision poétique inattendue, souvent surréaliste. Quelques années plus tard, Robert Adams reprendra ce projet de façon identique.
Dans les années 70 et 80, Gedney visite l’Europe. Ses images anglaises ne sont pas sans rappeler celles de Tony Ray-Jones, remarquable photographe de rue britannique disparu très tôt.

San Francisco, 1966 / 1967

William Gedney - Only the Lonely - San Francisco, 1966 - 1967
William Gedney – Only the Lonely – San Francisco, 1966 – 1967

À la fin de l’année 1966, après avoir traversé les États-Unis grâce à une bourse Guggenheim, William Gedney arrive à San Francisco, en pleine éclosion du mouvement des « hippies », ces jeunes contestataires de l’« american way of life », désireux de libérer les mœurs et la frilosité d’une civilisation qu’ils jugent contraignante.
Fidèle à sa théorie de l ‘« immersion photographique » le poussant à s’insérer avec pudeur et discrétion dans le milieu dont il souhaite réaliser le relevé documentaire, trouvant la juste distance entre l’effacement et la présence, Gedney va suivre un groupe de six jeunes hippies, comédiens anarchistes, qui ont investi les hauteurs de Height Asbury. Il les photographie au cours de péripéties quotidiennes, alors qu’ils changent constamment d’habitations. Vie collective et marginalité nomade, animations de rue, concerts musicaux : les images empathiques de Gedney, prises entre novembre 1966 et février 1967 constituent la chronique inégalée d’une époque riche en bouleversements.

Deux années plus tard, fidèle à son habitude de mettre en projet de livre ses séries photographiques, Gedney réalise une maquette à partir de ses images de San Francisco, intitulée : A Time of Youth. C’est un véritable hymne à la jeunesse qu’il faut y percevoir, à laquelle Gedney s’attache de toute sa sensualité, par le biais de ses aspirations les plus profondes. Une fois encore, le livre ne sera jamais publié…

Inde, 1969-1971 / 1979-1980

William Gedney - Only the Lonely - Inde, 1969-1971 et 1979-1980

Rares sont les photographes américains qui, entre 1960 et 1980, construisent une partie forte de leur œuvre en dehors de leur territoire d’origine. William Gedney fut cette exception. Il réalise son premier séjour en Inde à partir de novembre 1969, grâce à une bourse Fulbright. Il y séjourne 14 mois, installé principalement à Bénarès, fasciné par la vieille ville et ses traditions ancestrales. Gedney n’est pas un touriste furtif. Il refuse de voir l’Inde tel un pays exotique : il se familiarise de près avec la culture hindoue, ses traditions, sa philosophie, vivant en pleine immersion avec les habitants. Son style photographique devient alors plus fluide, plus « métaphysique », s’attachant aux scènes nocturnes – il réalisera une maquette des images prises de nuit à Bénarès – en harmonie avec la spiritualité d’une culture qui le fascine. Ses images sont d’une proximité étonnante avec leurs sujets.

En 1979, Gedney retourne en Inde, cette fois en s’attachant à la ville de Calcutta, dont il saisit les contradictions nées d’une modernité en conflit avec le mysticisme et le sacré d’une civilisation menacée de disparition. Le 20 mars 1970, dans son journal, Gedney entérine ce changement : « Désormais, l’Inde n’est plus que la coquille fantôme de son passé… et l’argent, le nouveau Dieu ».

Kentucky, 1964 puis 1972

William Gedney - Only the Lonely - Kentucky, 1964 puis 1972
William Gedney – Only the Lonely – Kentucky, 1964 puis 1972

Cette série, sans doute une des plus emblématiques de William Gedney, a été réalisée durant les deux séjours qu’il effectua dans la région minière de Leatherwood, Kentucky, alors touchée par une grave crise économique due à la fermeture des mines. Durant l’été 1964, Gedney séjourne chez le dirigeant d’un syndicat minier, avant de rencontrer Willie et Vivian Cornett ainsi que leurs 12 enfants, touchés durement par le chômage qui frappe la région. Il séjournera au domicile de la famille Cornett une dizaine de jours, conformément à sa théorie de l’immersion photographique au sein du milieu qu’il étudie, et dans lequel il s’insère en toute discrétion. Il restera en correspondance avec la famille, et y retournera pour une autre visite, en 1972. Ses carnets intimes témoignent des relations complexes entretenues avec les Cornett, de leurs démêlés avec leur parc de voitures souvent inutilisables, mais aussi de leur désœuvrement. Beaucoup d’images indiquent l’attirance de Gedney pour la sensualité des corps adolescents, et sa maîtrise du portrait spontané.

Cette série n’est pas sans rappeler celle réalisée par Walker Evans en 1936, dans une famille de métayers d’Alabama. Vingt-deux images de Gedney prises dans le Kentucky furent montrées dans la mince rétrospective – la seule – que le MoMA de New York consacra fin 1968 à l’artiste.

Manifestations homosexuelles (gay parades), 1970-1980

William Gedney - Only the Lonely - Manifestations homosexuelles (gay parades), 1970-1980
William Gedney – Only the Lonely – Manifestations homosexuelles (gay parades), 1970-1980

L’histoire des mouvements pour la reconnaissance des droits des homosexuels aux États-Unis s’organise à la fin des années 1960, après les émeutes de Stonewall, lorsqu’en 1969 la police organise une descente brutale dans un bar « gay » de New York, le « Stonewall Inn ». Des défilés de protestation sont alors organisés dans les grandes villes américaines, à New York en particulier, où la population homosexuelle affiche ouvertement ses revendications et son identité. Lui-même homosexuel – réalité qu’il cachera farouchement jusqu’à ce qu’il soit atteint du SIDA en 1987 –, William Gedney photographie ces « gay parades », dans un style beaucoup plus direct, plus explicite, que celui de ses habituelles images.

Il rend compte, sans détours, et de façon engagée, de cette nouvelle liberté sexuelle revendicative qui, à l’époque, paraît provocante. C’est la première fois que sont exposées ces photographies de William Gedney.

Compositeurs musiciens

William Gedney - Only the Lonely - Compositeurs musiciens
William Gedney – Only the Lonely – Compositeurs musiciens

De tous les photographes qui l’ont inspiré, Walker Evans est celui dont William Gedney se sent le plus proche, d’abord par l’idée, commune aux deux hommes, que la culture la plus étendue doit constituer le bagage essentiel de l’artiste photographe. Les carnets de Gedney regorgent des échos de ses lectures, de l’influence que la philosophie, la peinture ou la musique ont sur lui. Il porte à celle-ci un amour particulier. D’où, dès 1965, le projet qui lui tient à cœur de rendre hommage, en les photographiant, aux grands compositeurs musiciens américains de son temps. Pour cela, il écrit à chacun d’entre eux, leur proposant de les portraiturer dans leur studio ou à leur domicile. Il mènera ce projet sur plusieurs années. La maquette de livre réalisée par ses soins montrera ainsi, de Leonard Berstein à John Cage, en passant par Aaron Coplan, 50 de ces grands compositeurs, souvent représentés de façon informelle. Parmi tous ceux réalisés par Gedney, seul ce projet sera pris en considération par un important éditeur, Macmillan. Mais, une fois encore, il ne débouchera finalement pas sur une réalisation concrète.

« William Gedney. Only the Lonely, 1955-1984 »
Texte d’intention du commissaire d’exposition, Gilles Mora

Peut-on encore proposer à un large public la fraîcheur et la surprise d’une découverte inattendue, celle d’une oeuvre photographique importante, jusqu’ici méconnue ? Avec William Gedney (1932-1989) s’offre de toute évidence une réponse affirmative. Grand oublié de la photographie américaine des années 1960 à 1990 – moment clé de l’éclosion artistique sans précédent de ceux que j’ai surnommé « les derniers héros de la photographie », Gedney n’a jamais eu la reconnaissance qui lui est due. Quelques très rares expositions de son vivant, et de maigres publications, attestent partiellement de son activité créative pourtant bouillonnante et prolixe.

William Gedney : un photographe solitaire, observateur de son temps

Maître incontesté de la photographie de rue, des corps et des visages, ami de Diane Arbus et de Lee Friedlander, volontiers introverti, William Gedney s’est volontairement enfermé dans une solitude existentielle et professionnelle qu’il a largement assumée, consacrant toute son énergie aux hautes et seules exigences de sa conception souvent lyrique de la prise de vue, qu’il voulait à l’égal de la littérature. Il a négligé toute approche commerciale ou promotionnelle de son oeuvre, jugée incompatible avec les idéaux de celle-ci. Une pareille modestie, une telle discrétion, une semblable lucidité font, de nos jours, rêver… À travers une oeuvre multiforme et considérable, William Gedney laisse pourtant filtrer un secret, celui d’une homosexualité soigneusement cachée, qu’il vivra sur le mode de l’intimité la plus absolue. Il sera l’une des premières victimes du SIDA.

Cette exposition, la seule à ce jour présentée en Europe, et sans doute la plus complète, s’appuie sur les archives Gedney déposées à la Duke University à Durham (Caroline du Nord). Elle souligne la sensualité, l’élégance formelle, l’empathie pour les marginaux émanant d’une oeuvre unique, dont, avec le temps, s’affirme de plus en plus l’influence souterraine.

Gilles Mora

 

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