Karlheinz Weinberger, Swiss Rebels aux Rencontres Arles 2017

Les Rencontres de la Photographie accueillent, au magasin électrique, « Swiss Rebels », une exposition rétrospective consacrée au photographe amateur zurichois Karlheinz Weinberger.
C’est sans aucun doute un des projets les plus aboutis de cette édition 2017.

Karlheinz Weinberger, Swiss Rebels - Rencontres Arles 2017- Vue de l'exposition
Karlheinz Weinberger, Swiss Rebels – Rencontres Arles 2017- Vue de l’exposition

Coproduite par la galerie Esther Woerdehoff et les Rencontres d’Arles, cette proposition repose sur un important travail de recherche conduit par François Cheval, commissaire de l’exposition et Patrik Schedler pour la documentation.

Le parcours chronologique s’articule autour de neuf séquences thématiques ou de séries :

Chaque étape est introduite par un bref texte qui décrit avec pertinence le travail du photographe et replace chaque série dans son contexte historique et sociologique.

La scénographie construit d’intéressantes perspectives et ruptures avec une utilisation judicieuse de cimaises peintes du rouge de la révolte (ou de la Suisse) et de wallpapers qui apostrophent le visiteur. Elle organise ainsi un parcours fluide, rythmé et cohérent qui sait relancer avec tact l’attention.

L’accrochage est remarquable. Il multiplie habilement et avec élégance les arrangements renouvelés pratiquement pour chaque série. Il structure un discours limpide et captivant qui valorise parfaitement les photographies de Karlheinz Weinberger. Les encadrements sont irréprochables et l’usage de verre antireflet est très appréciable.

François Cheval. Photo : Article de Michel Grenié dans photographie.com

L’intelligence du propos, l’intérêt des images de Karlheinz Weinberger, et la qualité muséale de cette exposition font de « Swiss Rebels » une des propositions les plus réussies de ces Rencontres d’Arles 2017. Une fois de plus, on apprécie la rigueur et l’engagement de François Cheval dans ce commissariat.

Catalogue de 24 page avec 165 images, édité par Steidl.
Tirages modernes et wallpapers réalisés par Picto, Paris.
Encadrements réalisés par Ron de Hoog, Rotterdam.

À lire, ci-dessous, le texte d’introduction de « Swiss Rebels » par François Cheval et une présentation des séquences de l’exposition accompagnée des textes de salle.

En savoir plus :
Sur le site des Rencontres Arles 2017
Sur le site de la galerie Esther Woerdehoff

Karlheinz Weinberger, « Swiss Rebels » :
Présentation par François Cheval, commissaire de l’exposition.

Swiss Rebels est une exposition rétrospective inédite qui retrace le parcours d’un photographe suisse autodidacte et engagé, Karlheinz Weinberger, magasinier chez Siemens. À l’origine, ce photographe amateur en charge du photo-club de l’entreprise réalise, sous le pseudonyme de Jim, des images pour la revue masculine Der Kreis. En 1958, il entre en contact avec des bandes de Halbstarke, ces « loubards » zürichois. Il photographie méthodiquement ces exclus de la société suisse allemande fascinés par Elvis Presley et James Dean, et les étudie à la manière d’un ethnologue, avec empathie, curiosité et respect. Cette jeunesse le lui rend bien. Un par un, en couple ou en groupe, ils campent fièrement devant l’objectif, fiers de leurs signes extérieurs de révolte. Photographier l’ouvrier immigré, et plus encore, l’exclu et le réprouvé, est un hommage sans fin à toutes les formes de liberté. Bien au-delà d’une photographie de ghetto, Karlheinz Weinberger a fait de ses images des zones de résistance et de plaisir.

François Cheval

« Swiss Rebels » : Présentation du parcours de l’exposition

Le corps de l’ouvrier

Karlheinz Weinberger, Swiss Rebels - Rencontres Arles 2017- Vue de l'exposition
Karlheinz Weinberger, Swiss Rebels – Rencontres Arles 2017- Vue de l’exposition

Dans les années 1950, la Suisse connaît une forte immigration. Au fil des rues, les images de Karlheinz Weinberger se concentrent sur le corps en action. Les ouvriers croisés sur les chantiers deviennent ses modèles improvisés mais choisis. Les muscles saillants, le corps sec et l’effort suggéré donnent un puissant caractère érotique à cette photographie débutante et spontanée. On pourrait reprocher au photographe cette idéalisation d’un modèle corporel. Mais l’attention méticuleuse qu’il met à traquer toutes les formes prises par la diversité des corps désirants crée une poésie inattendue du corps social.
« Cette beauté réside dans le fait que d’anciens esclaves se débarrassent de l’esclavage, de la soumission, de la servitude. » Jean Genet

Le Cercle

Karlheinz Weinberger, Swiss Rebels - Rencontres Arles 2017- Vue de l'exposition
Karlheinz Weinberger, Swiss Rebels – Rencontres Arles 2017- Vue de l’exposition

À partir de 1952, Karlheinz Weinberger collabore avec Der Kreis, une revue zurichoise homosexuelle publiée entre 1932 et 1967. Mensuelle et distribuée à l’international, elle est destinée uniquement aux membres du Club et se veut volontairement conventionnelle. Au milieu d’une production « traditionnelle » de représentations sans relief de nus masculins, Karlheinz Weinberger affiche son désir et ses goûts pour les corps de jeunes hommes d’une manière inhabituelle. Il tente de sortir la représentation de la nudité « cultivée ». Il n’est plus question de références classiques ni de culture grecque, mais de la recherche d’un autre modèle : populaire, viril et fonctionnel, des corps d’émotions qui étreignent sa solitude d’employé.

Karlheinz Weinberger, Swiss Rebels - Rencontres Arles 2017- Vue de l'exposition
Karlheinz Weinberger, Swiss Rebels – Rencontres Arles 2017- Vue de l’exposition

Dans les pas du baron Von Gloeden ?

Karlheinz Weinberger, Swiss Rebels - Rencontres Arles 2017- Vue de l'exposition
Karlheinz Weinberger, Swiss Rebels – Rencontres Arles 2017- Vue de l’exposition

Le voyage fait partie des gammes de l’homosexuel en recherche du corps parfait. À la suite du photographe allemand Wilhelm von Gloeden (1856-1931), Karlheinz Weinberger va affirmer son esthétique en saisissant le portrait de jeunes hommes, notamment sur les îles de Lampedusa et en Sicile. Là, il découvre un éros collectif, du village au port, comme sidéré par le corps. Mais à la différence de ses devanciers, il saisit des regards intimidés et complices. Ces hommes, les plus prédisposés à se laisser photographier par l’étranger qu’il est, s’abandonnent devant l’objectif avec grâce et naturel.

Karlheinz Weinberger, Swiss Rebels - Rencontres Arles 2017- Vue de l'exposition
Karlheinz Weinberger, Swiss Rebels – Rencontres Arles 2017- Vue de l’exposition

Portfolio Jeans

Karlheinz Weinberger, Swiss Rebels - Rencontres Arles 2017- Vue de l'exposition
Karlheinz Weinberger, Swiss Rebels – Rencontres Arles 2017- Vue de l’exposition

Entre 1955 et 1959, Karlheinz Weinberger compile dans un portfolio, qu’il signe de son pseudonyme « Jim », plusieurs portraits d’amis ou d’étrangers. Autour de cette série, un point commun : le jean. Appelé bluejeans dans ces années-là, il est encore rare sur le marché et fascine le photographe. Objet de la classe ouvrière adopté et adapté par la jeunesse de Suisse et du monde entier, il est un symbole culturel de liberté, de modernité et d’audace. Moulant ou déchiré, il valorise le corps de ces hommes, ce sur quoi le photographe ne manque pas d’insister. Conçu entièrement par ses soins à l’exception de la couverture qu’il confie à un ami peintre, le portfolio nous renseigne sur la claire conscience de Karlheinz Weinberger quant à son oeuvre : il sait que sa photographie s’intègre dans une démarche artistique concrète et entière.

Halbstarke. À la fête foraine

Karlheinz Weinberger, Swiss Rebels - Rencontres Arles 2017- Vue de l'exposition
Karlheinz Weinberger, Swiss Rebels – Rencontres Arles 2017- Vue de l’exposition

La fête foraine est, par tradition, l’un des rares lieux où la jeunesse peut sortir et échapper au contrôle des adultes. Les fêtes comme le Sechselâuten et le Knabenschiessen à Zurich ou la Foire d’automne à Bâle, lui donne l’occasion de se regrouper et de paraître. Karlheinz Weinberger suit les « blousons noirs » dans leurs déambulations. Au milieu de la norme, il observe cette communauté qui s’impose sans se soucier des regards. Le reportage doit tout au cinéma : en quelques séquences, le photographe témoigne du rejet de la morale traditionnelle. Être vivant, c’est affirmer son refus des contraintes. On s’embrasse à pleine bouche, on boit au-delà de la raison… A Zurich, dans la capitale de la morale zwinglienne (du nom du réformateur protestant suisse), ce que l’on devient n’est qu’une suite de comportements hédonistes. Ce que l’employé de Siemens voit là correspond à ce qu’il désire pour lui et pour le monde.

Halbstarke. Le studio

Karlheinz Weinberger, Swiss Rebels - Rencontres Arles 2017- Vue de l'exposition
Karlheinz Weinberger, Swiss Rebels – Rencontres Arles 2017- Vue de l’exposition

Deux moments distincts, une même photographie. À son domicile, dans Elisabethenstrasse à Zurich, Karlheinz Weinberger aménage un studio. Là, les petits caïds défilent. Le photographe fait collection de personnages, d’attributs et de postures. Il se constitue une galerie de personnages sauvages, gainés de cuir et de métal, aux regards sombres et menaçants. De ces images émane une sexualité sans ambiguïté. Tout ce qui relève de la différence, de la spontanéité et de la liberté a trouvé sa substance. Le studio-appartement accorde l’être et le paraître. Dans ce qui est un repaire de brigands, il n’y a pas de place ni pour les bonnes manières, ni pour le péché, ni pour la faute. Aux côtés de Karlheinz Weinberger, ses modèles, ses amis, semblent transcender, le temps de la prise de vue, les contingences sociales et historiques. Karlheinz Weinberger est à l’affût de comportements instinctifs, involontaires, ce quelque chose d’incontrôlable qui situe ses personnages au-delà du bien et du mal.

Halbstarke. Sur l’île

Karlheinz Weinberger, Swiss Rebels - Rencontres Arles 2017- Vue de l'exposition
Karlheinz Weinberger, Swiss Rebels – Rencontres Arles 2017- Vue de l’exposition

Dans les années 1960, les marginaux zurichois se regroupent sous le nom de Halbstarke, appelés ainsi par leurs ainés bien intégrés y, dans la société. Halbstarke se traduit littéralement par « mi-cuits » ou, plus justement, « caïds ». Reconnaissables par leurs paru(es et suivant les codes vestimentaires propres à leur communauté, les loubards se regroupent dans les endroits où ils peuvent vivre plus librement, entre eux, à l’écart des « bourgeois » et des « vieux ». C’est à Zurich que les Halbstarke se retrouvent pour la première fois. À l’été 1961 et 1963, ils font de l’île Saint-Pierre, sur le lac de Bienne, leur nouvelle Jérusalem. Là, ils tentent d’oublier, pour un temps, leur vie médiocre d’employés, d’ouvriers ou de chômeurs pour une vie nouvelle, plus belle évidemment. Haïssant l’indifférence, acharnés à libérer le désir et les langages du corps, ils trouvent avec Karlheinz Weinberger leur évangéliste.
«De toutes les habitations où j’ai demeuré […], aucune ne m’a rendu si véritablement heureux […] que l’île de Saint-Pierre au milieu du lac de Bienne. » Jean-Jacques Rousseau

Motorcycles Clubs

Karlheinz Weinberger, Swiss Rebels - Rencontres Arles 2017- Vue de l'exposition
Karlheinz Weinberger, Swiss Rebels – Rencontres Arles 2017- Vue de l’exposition

Dans les années 1970, Karlheinz Weinberger porte son attention sur les clubs de motards, les MC. La virilité et, encore une fois, l’esprit communautaire, fascinent le photographe. Il fréquente régulièrement les grands rassemblements et rapporte l’histoire et l’envie de liberté de cette réunion « d’hommes libres » avec leurs rituels alcoolisés et sexuels. Ce moment est décisif pour comprendre l’oeuvre de Karlheinz Weinberger. Ce dernier ne trouve d’intérêt que dans le corps masculin, certes, mais déviant. Ces personnages, hauts en couleur, détiennent une puissance, une force de transgression. Derrière ce folklore de Bikers, de Hells Angels, Karlheinz Weinberger aperçoit les failles des fausses valeurs véhiculées par les institutions sociales, politiques ou religieuses – des institutions, en un mot, liberticides. L’expressivité enthousiaste de ces corps sur ces machines illustre le besoin inéluctable de transcender toute forme de conditionnement social. Karlheinz Weinberger, homosexuel de sensibilité anarchiste, est toujours disposé à accueillir un sans domicile fixe ou un étranger sans papiers. Il n’aime rien tant que l’entorse à la règle. Ce citoyen suisse d’un type particulier archive la désobéissance.

Hells Angels. Le studio

Karlheinz Weinberger, Swiss Rebels - Rencontres Arles 2017- Vue de l'exposition
Karlheinz Weinberger, Swiss Rebels – Rencontres Arles 2017- Vue de l’exposition

Helis Angels, Broncos, Lonely Riders… : ces bandes de Bikers disposent de leurs propres codes vestimentaires. Au dos de leurs blousons, patiemment patinés, ils affichent fièrement leurs signes d’appartenance. Ces revers, têtes de loup, crânes, poignards, extensions du tatouage tribal, mettent en valeur la nonchalance et la virilité de l’individu. En tant que signes ostentatoires, ils sont avant tout des marqueurs d’identité communautaire. En couleur ou en noir et blanc, Karlheinz Weinberger compose ainsi passionnément l’inventaire des attributs des « chevaliers des temps modernes », continuateurs de Marion Brando (L’Équipée sauvage, 1953), de Peter Fonda (Easy Rider, 1969), de Gene Vincent et de Vince Taylor. La panoplie se complète de colliers en os, de bagues incrustées, de griffes de grizzli ou de corail. La monture, leur Harley, est bricolée à l’infini. Le réservoir est support à fresque. Une contre-société dans un décor alpin !

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