Anselm Kiefer – La vie secrète des plantes à la Collection Lambert – Avignon

Jusqu’au 5 novembre 2017, la Collection Lambert présente « La vie secrète des plantes ». L’exposition rassemble autour de l’installation magistrale de Anselm Kiefer d’autres œuvres de l’artiste allemand ainsi que des pièces de Joseph Beuys, Lothar Baumgarten et Wolfgang Laib.

Anselm Kiefer, La vie secrète des plantes (2001-2002) - exposition à la Collection Lambert
Anselm Kiefer, La vie secrète des plantes (2001-2002) – exposition à la Collection Lambert

Anselm Kiefer, La vie secrète des plantes (2001-2002)

Sans aucun doute, les 10 tableaux de Kiefer qui composent « La vie secrète des plantes (2001-2002) » méritent à eux seuls un passage par la Collection Lambert.

Dans l’Hôtel de Montfaucont rénové, la grande salle, au complexe dispositif d’éclairage zénithal qui mélange lumière naturelle et artificielle, offre un magnifique écrin à l’installation de Kiefer.
L’ensemble, qui développe ses 15 mètres de long sur près de 4 de hauteur sur un seul mur, y exprime toute sa puissance, sa poésie et son mystère.

Dans le catalogue de l’exposition « Anselm Kiefer – Cette obscure clarté qui tombe des étoiles », organisée à la galerie Yvon Lambert en 1996, Daniel Arasse s’interrogeait sur la manière de voir les tableaux d’Aselm Kiefer :
« De loin, on veut se rapprocher, attiré par ce qui se passe dans ces épaisseurs. Au plus près, on veut du recul, pour voir l’ensemble sous un seul regard… »(1)
Plus loin, Arasse souligne :
« Dans cette contemplation à laquelle les tableaux de Kiefer appellent, il faudrait réussir à ressentir la valeur invocatrice de l’antique templum, ce carré dessiné dans le ciel par le bâton de l’augure romain dans l’attente d’y voir surgir le vol des aigles divins. Dans ces “temples” que constituent les tableaux de Kiefer, ce qui s’offre à contempler, c’est le conflit (…) entre la transparence du sens et l’opacité de la matière, entre l’idée créatrice et sa perte dans l’accession à la visibilité, au réel » (1).

La « chapelle » installée à la Collection Lambert pour « La vie secrète des plantes » offre au regardeur d’exceptionnelles conditions pour se rapprocher et avoir le recul nécessaire « voir surgir les aigles divins »…

Anselm Kiefer, La vie secrète des plantes (2001-2002) - exposition à la Collection Lambert
Anselm Kiefer, La vie secrète des plantes (2001-2002) – exposition à la Collection Lambert

Ces 10 tableaux appartiennent aux œuvres cosmologiques que Kiefer commence à partir de 1995. La figure du physicien anglais Robert Fludd du XVIIème y est centrale. « La vie secrète des plantes » est une médiation de l’artiste sur ses théories. Aux yeux d’Anselm Kiefer, « Fludd a établi une conjonction précise entre les étoiles et les plantes. Selon lui, il n’y a pas une seule plante sans une étoile qui lui corresponde dans le ciel. De sorte que les plantes sont guidées, influencées, par les étoiles. C’est une belle idée, toutes les choses sont reliées entre elles sur la terre, mais aussi dans le cosmos » (2).
À propos de l’œuvre, on lira, ci-dessous, les quelques lignes d’Angela Lampe, extraites du catalogue « Collection art contemporain – La collection » du Centre Pompidou.

Anselm Kiefer, La vie secrète des plantes (2001-2002) - exposition à la Collection Lambert
Anselm Kiefer, La vie secrète des plantes (2001-2002) – exposition à la Collection Lambert

La présentation de « La vie secrète des plantes » s’inscrit dans les multiples expositions en région qui accompagnent le 40° anniversaire du Centre Pompidou.
Si, parfois, le parachutage de certains projets dans des musées a eu de quoi surprendre, la présence des tableaux de Kiefer à Avignon fait sens à plus d’un titre :
– Ces 10 peintures ont été réalisées en 2001-2002 dans l’immense atelier de Barjac, dans le Gard, pas très loin d’Avignon.
Yvon Lambert a été le marchand de Kiefer pendant une vingtaine d’années. Il est aussi un de ses collectionneurs, et plusieurs œuvres ont été intégrées à la donation de la Collection.
– « La Vie secrète des plantes » a été présentée pour la première fois à la galerie Lambert. En 2003, l’œuvre est entrée dans les collections du Centre Pompidou, à l’occasion du centième anniversaire des Amis du Musée national d’art moderne, avec l’aide du galeriste qui a fait don de sa part de marchand.

L’exposition « La vie secrète des plantes »

La magnifique salle qui expose en majesté « La vie secrète des plantes » est l’apothéose et la fin d’un parcours qui se développe dans les espaces au rez-de-chaussée de l’Hôtel de Montfaucont.

Eric Mezil a rassemblé une intéressante sélection d’œuvres d’Anselm Kiefer issues du fonds de la collection à laquelle s’ajoutent quelques prêts de collections particulières.
Autour de ces œuvres, il a construit un préambule à « La vie secrète des plantes » en convoquant aussi trois artistes allemands, Joseph Beuys, Lothar Baumgarten et Wolfgang Laib. Contemporains de Kiefer, leurs pièces interrogent d’une manière ou d’une autre les relations de l’homme à la nature.

La vie secrète des plantes à la Collection Lambert - Vue de l'expsition - Salle 1
La vie secrète des plantes à la Collection Lambert – Vue de l’expsition – Salle 1

Comme toujours chez Éric Mézil, l’accrochage est à la fois très précis, presque millimétrique et inventif. Suggérant çà et là quelques dialogues discrets, il laisse au visiteur l’initiative de sa déambulation et les espaces nécessaires pour imaginer son propre récit.

Joseph Beuys

De Joseph Beuys, Éric Mézil a choisi des œuvres qui témoignent de son engagement politique. Elles resteront certainement énigmatiques pour ceux qui ne sont pas historiens de l’art, ou qui n’ont pas été confrontés aux actions liées à la « sculpture sociale », concept central imaginé par Beuys.
« Grassello, difesa della natura, 1979 » évoque l’« Operazione Grassello Pescara-Dusseldorf », une des multiples performances de Beuys à Bolognano et dans des Abruzzes en collaboration avec le couple Durini. La photo de Beuys dominant Bolognano a été utilisée pour une des éditions de « Grassello » publiée par Lambert, en 1981.

Le tableau d’école, « Ecology and Socialism, 1980 », rappelle qu’il fut un des fondateurs des Grünen, le parti des Verts qui fera une entrée remarquée au Parlement allemand en 1979.

Joseph Beuys, Ecology and Socialism 1980. Chalk, blackboard, tray and metal stand - 189,9 x 138,4 x 61 cm
Joseph Beuys, Ecology and Socialism 1980. Chalk, blackboard, tray and metal stand – 189,9 x 138,4 x 61 cm

« Ja, ja, ja, ja, nee, nee, nee, nee, nee » (1969) est composé d’une pile de carrés de feutre qui protègent une bande magnétique où sont répétés comme un mantra méditatif les mots Oui, Oui… Non, Non… Le feutre renvoie au crash de son avion en Crimée, en 1944. Mézil souligne dans son texte introductif combien Beuys saura « transformer sa guérison miraculeuse en une “mythologie individuelle” ». L’enregistrement témoigne d’une performance Fluxus par Beuys, Henning Christiansen, et Johannes Stüttgen à l’Académie d’Art de Düsseldorf, en décembre 1968.

Joseph Beuys, « Ja, ja, ja, ja, nee, nee, nee, nee, nee », 1969
Joseph Beuys, « Ja, ja, ja, ja, nee, nee, nee, nee, nee », 1969

Lothar Baumgarten

Comme Kiefer, Lothar Baumgarten est un ancien élève de Beuys à Düsseldorf.
Photographe et vidéaste plutôt conceptuel, il séjourne à plusieurs reprises dans la forêt amazonienne, entre 1977 et 1986. La série « Vom aroma der namen » (1985) est composée de six héliogravures et sérigraphies sur papier. Avec ces « parquets » en bois exotiques (Pijiguao, Quaruba, Jacaranda, Algarrobo, Platano, Acapu), Baumgarten entend  dénoncer la déforestation en Amazonie…

Lothar Baumgarten, serie de six feuillets, Vom aroma der namen, 1985. Héliogravure et sérigraphie sur papier. Centre Pompidou : Jacaranda

Leur dialogue avec quelques photographies d’actions de Joseph Beuys et les documents de « Grassello, difesa della natura » nous a semblé manquer de vivacité.

Lothar Baumgarten, serie de six feuillets, Vom aroma der namen, 1985. Héliogravure et sérigraphie
Lothar Baumgarten, serie de six feuillets, Vom aroma der namen, 1985. Héliogravure et sérigraphie

Anselm Kiefer et Wolfgang Laib

À l’inverse, le contre-chant ou le contrepoint entre les œuvres d’Anselm Kiefer et de Wolfgang Laib nous a enthousiasmés. Tout pourrait à première vue les opposer. Éric Mézil ne souligne-t-il pas que « Wolfgang Laib peut paraître aussi minimal qu’Anselm Kiefer peut sembler baroque » ?
Il faut convenir que l’art du commissaire a su parfaitement les mettre en « harmonie ».

Devant les deux grandes compositions où Kiefer superpose photographies, plomb et craie (« Sans titre, 1998 » et « Les filles du Rhin, 1969-1989 »), Éric Mézil a déposé une « Pierre de Lait » (1980 et 1996-99) de Wolfgang Laib.

Anselm Kiefer, Les filles du Rhin, 1969-1989. Photographie et plomb sur toile, Collaction Lambert et Wolfgang Laib, Pierre de lait, 1996-1999, Marbre de Carrare et lait
Anselm Kiefer, Les filles du Rhin, 1969-1989. Photographie et plomb sur toile, Collaction Lambert et Wolfgang Laib, Pierre de lait, 1996-1999, Marbre de Carrare et lait

Si l’on ne voit pas « apparaître les Filles du Rhin » à la surface du lait, comme le suggère le « Guide des fripons », il y a dans le rapprochement de ces œuvres quelque chose d’indicible, d’un peu magique…

Le plomb dans les tableaux de Kiefer exprime à la fois une certaine gravité, un mystérieux rapport à l’histoire où s’entremêlèrent les plaques gravées, attaquées, corrodées. Elles proviennent de morceaux de la toiture de la cathédrale de Cologne bombardée par les Alliés en 1944. Comme le rappelle Daniel Arasse, le plomb « fait sourdement partie de la mémoire collective : métal associé à Saturne, Dieu contradictoire de la fertilité agraire et du Temps destructeur, planète de la mélancolie, matière première des alchimistes dan leur quête de la transmutation, le plomb, dans son nom même, évoque aussi le cercueil ou ces ciels qui, comme un couvercle, “pèsent sur l’esprit gémissant en proie aux longs ennuis” » (1).

Anselm Kiefer, Les filles du Rhin, 1969-1989 (détail)
Anselm Kiefer, Les filles du Rhin, 1969-1989 (détail)

Toutefois, Éric Mézil souligne que dans ces tableaux « Les Filles du Rhin de Richard Wagner, le lys de l’Annonciation et le serpent qui ondoie à travers un paysage de la Genèse sont des exemples qui prouvent l’importance de donner vie à l’art sur les ruines du passé »…

Anselm Kiefer, sans titre, 1998, Photographie et plomb sur toile, Yvon Lambert - La vie secrète des plantes à la Collection Lambert
Anselm Kiefer, sans titre, 1998, Photographie et plomb sur toile, Yvon Lambert – La vie secrète des plantes à la Collection Lambert

Les « Pierres de Lait » apparaissent dans l’œuvre de Wolfgang Laib comme une probable réponse à ce qui a vu et ressenti au côté des malades et des mourants lors de ses séjours dans l’Inde du sud, au début des années 1970…

Wolfgang Laib, Wolfgang Laib, Pierre de lait, 1980, Marbre de Carrare et lait
Wolfgang Laib, Wolfgang Laib, Pierre de lait, 1980, Marbre de Carrare et lait

Les deux pièces au sol de Wolfgang Laib semblent stresser les agents en salle… Attentifs à ce que les visiteurs ne mettent pas « les pieds dans le plat », ils doivent aussi veiller à ce qu’ils ne trébuchent sur les « Maisons de riz » installées au sol, dans les deux premières salles.

La vie secrète des plantes à la Collection Lambert - Vue de l'expsition - Salle 1
La vie secrète des plantes à la Collection Lambert – Vue de l’expsition – Salle 1

Laib commence ses « Maisons de riz » au milieu des années 1980, après un long voyage en Inde, à Sumatra, à Hong Kong et en Chine.
En bois, puis en marbre, elles seront exposées par Suzanne Pagé au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris (Harald Szeemann participe au catalogue) par J.-L. Froment au CAPC de Bordeaux puis à la Documenta 8 de Kassel, en 1987.

Wolfgang Laib, Maison de riz, 1989. Bois, riz, métal. Carré d'art - La vie secrète des plantes à la Collection Lambert
Wolfgang Laib, Maison de riz, 1989. Bois, riz, métal. Carré d’art – La vie secrète des plantes à la Collection Lambert

Dans la deuxième salle, une de ces maisons accompagne quatre œuvres sur papier de Wolfgang Laib, évocation de son travail sur les pollens qui traverse une grande partie de son œuvre.

Face aux « Filles du Rhin » de Kiefer, un escalier laqué en cire de Birmanie (2002) de Laib invite à une ascension fantasmagorique…

Wolfgang Laib, Escalier, 2002. Laque noire de Brimanie et bois Musée de Grenoble
Wolfgang Laib, Escalier, 2002. Laque noire de Brimanie et bois Musée de Grenoble

Le couloir qui rejoint la salle de « La vie secrète des plantes » présente des œuvres sur papier de Kiefer dont plusieurs aquarelles qui se rapprochent formellement d’une série de photographies de Wolfgang Laib. Dans ces clichés, temples, sanctuaires, stupas, tombes, etc. semblent avoir constitué une sorte de répertoire de formes exploitées par l’artiste.

Lumière et reflets…

Malheureusement, de trop nombreux reflets perturbent la contemplation de ces œuvres. Certes, depuis l’ouverture des nouvelles salles, la Collection Lambert a multiplié les tentatives pour réduire au mieux les problèmes de « miroirs » dans les espaces inondés de lumière qui ouvrent au sud. Ici, on peut remarquer l’installation de filtres sur les petits carreaux des fenêtres sur la cour.

Mais cela semble avoir autant d’effet qu’un emplâtre sur une jambe de bois… Seule, l’utilisation de verre antireflet permet de résorber ce problème. Dans la première salle, la juxtaposition de deux œuvres de Kiefer en est la démonstration évidente. « The Dreaming King », une aquarelle prêtée par Yvon Lambert est parfaitement visible, alors qu’à l’inverse, on a du mal à percevoir photographie et cheveux du « Bérénice », cachés sous de multiples reflets.

Anselm Kiefer, The Dreaming King, s.d. Aquarelle, Yvon Lambert - La vie secrète des plantes à la Collection Lambert
Anselm Kiefer, The Dreaming King, s.d. Aquarelle, Yvon Lambert – La vie secrète des plantes à la Collection Lambert

Si l’intervention de l’agence Berger & Berger a produit de belles réussites (la grade salle à l’éclairage zénithal, les salles du sous-sol), elle a aussi conduit à quelques terribles « cauchemars aveuglants » pour les commissaires et scénographes…

Exposition Keith Haring - Un été à la Collection Lambert
Exposition Keith Haring – Un été à la Collection Lambert

Pour l’exposition « Keith Haring », une cimaise a été placée sur le côté sud de la grande salle occultant ainsi toutes les fenêtres qui ouvrent sur le jardin… Il n’est pas certain que ce soit uniquement pour augmenter la surface d’accrochage.

En dépit de ces quelques problèmes de lumière, l’exposition «  La vie secrète des plantes » impose un passage par la Collection Lambert.
La surabondance des quatre propositions d’« Un été à la Collection Lambert », exige une rare endurance. On conseillera donc de fragmenter sa visite en plusieurs étapes.
Si vous avez peu de temps, privilégiez «  La vie secrète des plantes » et « Je te pardonne » de Leila Alaoui… sauf si vous êtes un admirateur de Keith Haring et un fan d’Agnès B !

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(1) Ce texte est repris dans « Anachroniques », 2006. Editions Gallimard, pp 67 à 82.
(2) Entretien avec Bernard Comment dans le n° 216 d’ArtPress, cité par le dossier pédagogique qui accompagnait l’exposition « L’œuvre et son espace », en 2005 au Centre Pompidou

À lire, ci-dessous, le texte d’introduction d’Éric Mézil Directeur de la Collection Lambert et commissaire de l’exposition et la présentation de l’oeuvre de La vie secrète des plantes par Angela Lampe.

En savoir plus :
Sur le site de la Collection Lambert
Suivre l’actualité de la Collection Lambert sur Facebook
Le site Wax Room présente de nombreuses information à propos de Wolfgang Laib

Texte de présentation de l’exposition « La vie secrète des plantes » par Eric Mézil

Pour célébrer le 40° anniversaire du Centre Pompidou, Bernard Blistène, directeur du Musée national d’art moderne, nous a généreusement proposé de choisir une œuvre emblématique des collections du Centre Pompidou. Notre choix s’est rapidement porté sur Anselm Kiefer avec un ensemble rarement présenté en raison de son format et de sa fragilité. La Vie secrète des plantes est un cycle monumental de dix peintures que l’artiste a réalisé en 2001-2002 dans une période de créativité intense liée à son installation à Barjac en 1993, après avoir quitté son Allemagne natale et ses gigantesques ateliers de Buchen dans le Bade-Wurtemberg.

La Vie secrète des plantes a été présentée pour la première fois à la galerie parisienne d’Yvon Lambert qui a offert sa part de marchand pour rendre possible l’acquisition qui allait marquer le centième anniversaire des Amis du Musée national d’art moderne en 2003. Pour la Collection Lambert et son public, l’occasion était trop belle de demander que cet ensemble soit exposé à Avignon, non loin de son lieu de création dans le Gard.

Trois autres grands noms de l’art allemand ont été associés à cette exposition exceptionnelle. Chacun à sa manière synthétise la fin de la Seconde guerre mondiale et la construction de l’Europe. Joseph Beuys (1921-1986) symbolise tout le drame du milieu du XX’ siècle. Étudiant en art, il est enrôlé très jeune en tant que pilote de l’armée allemande, la Luftwaffe. En 1944, son avion se crashe en Crimée. Donné pour mort et soigné par des nomades tartares, il va transformer sa guérison miraculeuse en une « mythologie individuelle ». Cette parabole toute personnelle et romanesque va illustrer la renaissance d’une culture germanique débarrassée des fantômes du nazisme, tel le symbole fort d’une Allemagne à la recherche de nouveaux repères esthétiques.

Professeur à l’Académie de Düsseldorf dès 1959, artiste à la carrière internationale fulgurante au début des années soixante-dix, Joseph Beuys applique ses théories articulées autour d’un art total inédit en Europe. Mêlant l’art à la vie, l’action esthétique au geste politique, Beuys devient l’un des pères fondateurs des Grünen, le parti des Verts qui fera une entrée remarquée au Parlement allemand en 1979.

Les oeuvres présentées effacent les frontières entre l’art et la société.

Anselm Kiefer, né deux mois avant la fin de la guerre sur les cendres d’une Allemagne dévastée, a construit son oeuvre protéiforme en faisant siens les grands mythes germaniques jusqu’à son installation à Barjac où il développe une relation fusionnelle et littéraire avec la nature, le paysage et le cosmos : « L’Histoire pour moi est un matériau comme le paysage ou la couleur ».

Les grandes oeuvres en plomb exposées dans les salles proviennent de morceaux de la toiture de la cathédrale de Cologne bombardée par les Alliés en 1944 et prouvent l’importance de donner vie à l’art sur les ruines du passé. Les Filles du Rhin de Richard Wagner, le lys de l’Annonciation et le serpent qui ondoie à travers un paysage de la Genèse en sont quelques beaux exemples collectionnés par Yvon Lambert.

Anselm Kiefer qui a également fréquenté l’Académie de Düsseldorf a suivi les fameux cours de Joseph Beuys, tout comme son contemporain Lothar Baumgarten considéré comme le dernier disciple du Maître.

À sa manière très poétique, Baumgarten, né en 1944, a mené la quête d’une écologie dans un monde vierge qui l’a conduit sur les rives des Tristes Tropiques de Claude Lévi-Strauss. Dès 1977, Lothar Baumgarten séjourne régulièrement en Amazonie, fuyant à sa manière la culpabilité d’une Allemagne coupée par le « Mur de la honte » qui a séparé un bloc à l’Est et un bloc à l’Ouest de 1961 à 1989. Loin du Vieux continent, l’élève de Beuys réinvente chaque jour un langage plastique issu d’une culture envoûtante mais vouée à disparaître, au coeur d’une déforestation inexorable faite de mots, de noms d’insectes, d’oiseaux ou de végétaux en voie d’extinction.

Enfin, Wolfgang Laib, né en 1950, poursuit cette quête d’un dialogue fusionnel avec Dame Nature. Il fait siens des matériaux aussi esthétiques que symboliques : le lait maternel et immaculé, le pollen dont le miel et la cire ont bercé des mythes grecs et des contes indiens, le riz, graine nourricière presque translucide qui conserve le mystère ancestral de la vie secrète des plantes.

Wolfgang Laib peut paraître aussi minimal qu’Anselm Kiefer peut sembler baroque mais ici, le temps d’une exposition et à travers les salles lumineuses du musée, toutes ces oeuvres se répondent à travers un dialogue raffiné où l’Europe avec l’Allemagne réunifiée et l’écologie, devenu l’enjeu climatique de demain, sont toutes deux au coeur d’un art autant ancestral que visionnaire.

Éric Mézil Directeur de la Collection Lambert et commissaire de l’exposition

Présentation de la « La vie secrète des plantes, 2001 – 2002 » d’Anselm Kiefer par Angela Lampe

Ces dix tableaux, issus d’un ensemble de vingt intitulé La Vie secrète des plantes s’inscrivent dans les œuvres dites cosmologiques que Kiefer réalise à partir de 1995. Les découvertes des lois physiques, les mythes anciens, les philosophies stellaires et les théories astronomiques se mêlent à ses propres interprétations poétiques, dont le motif du tournesol est emblématique. La figure clé de ce cycle est le physicien anglais Robert Fludd (1574-1637), philosophe rosicrucien et défenseur d’une vision géocentrique, à qui La Vie secrète des plantes rend hommage. Inspiré des idées de Paracelse et des théories néoplatoniciennes, Fludd proclamait qu’une alchimie mystique, reposant sur un système de correspondances entre microcosme et macrocosme, pourrait dévoiler les secrets de l’univers. Kiefer, féru de traditions occultistes, reprend non seulement à son compte la lutte contre le rationalisme et l’esprit scientifique du physicien, mais s’inspire aussi des diagrammes publiés dans les livres de Fludd. Les schémas linéaires que révèle La Vie secrète des plantes renvoient à une interaction magique entre le monde terrestre, symbolisé par de véritables branches de plantes, et les mondes stellaires. La numérotation des orbites correspond à la classification des étoiles en usage dans l’astronomie. De cette mise en parallèle entre structures botanique et céleste résultent des cosmologies d’une poésie énigmatique et inclassable.

Extrait du catalogue Collection art contemporain – La collection du Centre Pompidou, Musée national d’art moderne , sous la direction de Sophie Duplaix, Paris, Centre Pompidou, 2007

 

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