Nous sommes Foot au Mucem – Marseille

Du 11 octobre 2017 au 4 février 2018, le Mucem présente « Nous sommes Foot ». Une exposition dont les ambitions annoncées sont d’oser « accoler au mot “football” les adjectifs “social”, “culturel” et “politique” »… 300 œuvres, objets, photos et installations sont rassemblés pour une mise en jeu en « 11 séquences et, comme les règles sportives l’imposent, se visite en 90 minutes ! ».

Comme pour la récente et remarquable exposition « Vies d’ordures », le projet est construit, au moins en partie, sur plusieurs campagnes d’enquêtes-collectes autour de la méditerranée.

Florent Molle, un des deux commissaires précise :
« Il fallait prendre au sérieux cette “culture foot”, la considérer comme un fait social, l’investiguer, la documenter, et collecter objets et témoignages. Quatre chercheurs (Abderrahim Bourkia, Christian Bromberger, Sébastien Louis et Ljiljana Zeljkovic) sont donc partis à la rencontre de supporters dans plusieurs pays (Algérie, Tunisie, Israël-Palestine, Bosnie-Herzégovine, Italie, France, Espagne). Nous avons également contacté tous les groupes de Marseille, et puis nous nous sommes très vite rapprochés du Commando Ultra’ (CU 84) et de la “Vieille Garde”, les anciens, les premiers à avoir initié ce type de supportérisme en France ».

La scénographie, où l’on retrouve bkCLUB Architectes, mais cette fois-ci sous la direction artistique de Démocracia, devrait articuler un parcours en plusieurs parties.

Après un « sas anti-foot » introductif, et un passage sous les gradins, s’enchaîneront « Passion », « Engagement » et « Mercatos » avant d’aborder la question de la corruption et des intérêts financiers. « La dernière partie propose aux visiteurs une vision plus positive du football en rappelant que celui-ci offre toujours la possibilité d’un monde solidaire et citoyen. Son futur ne dépend que de ce que nous en ferons ».

Commissariat général : Florent Molle, conservateur du patrimoine au Mucem, Gilles Perez, auteur, réalisateur et producteur de films documentaires.
Direction artistique : Democracia
Conseiller scientifique pour la partie ultras : Sébastien Louis, historien, professeur d’Histoire-Géographie et de Sociologie à l’Ecole Européenne de Luxembourg.

Comme toujours au Mucem, une importante programmation culturelle (cinéma, performances, musique, rencontres) accompagne « Nous sommes Foot ». De multiples événements s’enchaîneront du 21 au 28 octobre pour « Soyons foot ! » Les détails sont disponibles sur le site du Mucem.

Chronique à suivre après un passage au Mucem.

Extraits du communiqué de presse, à lire ci-dessous :
– Le texte de présentation de l’exposition « Nous sommes Foot »
– Un entretien avec Gilles Pérez et Florent Molle, commissaires de l’exposition

En savoir plus :
Sur le site du Mucem
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« Nous sommes Foot » – Présentation de l’exposition

Et si nous oublions tous nos a priori sur le football ? Et si, nous revenions aux sources d’un sport qui, abîmé par le « foot business », reste avant tout une pratique et une passion populaires, capable de réunir une bande d’amis, d’unir un quartier, de rassembler une ville entière, de fédérer toute une nation, au-delà des fractures sociales et politiques qui, chaque jour, s’acharnent à la désunir. Et si nous osions accoler au mot « football » les adjectifs « social », « culturel » et « politique » ?
Dans les rues de Marseille ou de Paris, dans les ports d’Istanbul ou d’Athènes, dans les banlieues d’Alger ou sur les plages de Malaga, le football, dont la popularité reste inégalée, soude les peuples de Méditerranée. Et s’il renvoie parfois l’image d’un monde de clivages, de violence, de racisme et de fanatisme, c’est parce que ce sport reflète nos sociétés dans ce qu’elles produisent de plus sombre, comme de plus lumineux.
Malgré cela, le football est parfois considéré comme un sport de peu, voire de gueux, par l’intelligentsia européenne. Un ballon, au pis une boîte de conserve ou une balle de chiffon, seraient l’expression d’une certaine vilenie. En lui déniant son caractère artistique, il devient l’apanage de braillards violents qui supportent des gamins richissimes, mal élevés et forcément dopés. En le stigmatisant ainsi, en renvoyant le football à ces images caricaturales, c’est bien son esprit populaire qui est ostracisé.
Les intellectuels n’ont pas manqué pourtant de faire le grand saut, de franchir les barrières symboliques qui entravent le chemin du plaisir, comme Pier Paolo Pasolini qui « était pour le Bologna » et qui considérait le football comme un « langage avec ses poètes et ses prosateurs ».

Avec « Nous sommes Foot », le musée de société qu’est le Mucem fait le pari d’ouvrir son regard à la vibration de la ville qui l’accueille. Car Marseille vit au rythme du football. Elle respire foot. Elle déprime les lendemains de défaite, elle communie les soirs de victoire. Avec exagération sans doute, mais dans son âme profonde. Cette passion dit beaucoup de sa nature. À commencer par son côté éminemment populaire.
« Nous sommes Foot »​ souhaite rendre compte de la complexité que révèle le football en explorant les rives Sud et Nord de la Méditerranée, leurs histoires et leurs actualités. De cette auscultation, naît un schéma républicain où le terrain tient lieu de place publique et le jeu de révélateur de nos sociétés.
Grâce à plus de 400 oeuvres, objets, photos, installations et vidéos issus des collections du Mucem, de musées, de fédérations de football ou de collections privées (Musée National du Sport à Nice, Fédération Française de Football, Fédération Sportive et Gymnique du Travail, Fondation Pinault, Musée du FC Barcelona, Musée Olympique, Fifa Museum, etc.) et d’enquêtes collectes, le Mucem souhaite rendre hommage au football et à la culture populaire qui l’accompagne, en Méditerranée comme à Marseille, promue en 2017 au titre de capitale européenne du sport.
Depuis son ouverture, le Mucem, n’a cessé d’explorer les contradictions des sociétés euro-méditerranéennes. Dans ses collections, comme dans ses expositions, l’institution s’attache à traquer les enjeux de nos sociétés et leurs cultures populaires, sans hésiter quelquefois à provoquer le débat.
En acceptant de faire entrer un ballon dans son enceinte, le Mucem perpétue cette tradition. C’est un acte fort.

Florent Molle
Ethnologue, Florent Molle est conservateur du patrimoine au Mucem où il a la responsabilité du pôle de collection dédié au sport et à la santé. Il participe à la coordination des enquêtes-collectes, en lien avec le département Recherche et Enseignement du musée.

Gilles Perez
Auteur, réalisateur et producteur de films documentaires. Après avoir été reporter de guerre pour RFI (Radio France Internationale), il a réalisé une douzaine de films documentaires dont, récemment, Nous, Ouvriers… Sur le thème du football, il est l’auteur de À Jamais les premiers et, depuis 2012, de la série Les Rebelles du foot (avec Eric Cantona), produite par 13 Productions et Cantobros, primée dans de nombreux festivals internationaux.

« Nous sommes Foot » – Entretien avec Gilles Pérez et Florent Molle, commissaires de l’exposition

« Nous sommes Foot »… même si on n’a jamais tapé dans un ballon, même si on ne s’est jamais intéressé à ce sport ?

Florent Molle : C’est l’idée ! C’est peut-être un peu ambitieux, mais nous souhaitions suggérer avec ce titre provocateur que tout le monde est concerné par le football, et notamment aussi ceux qui détestent ce sport. On ne peut pas fermer les yeux sur le fait que le football est le sport le plus populaire du monde : faut-il rappeler que plus d’un milliard de téléspectateurs ont regardé la finale de la dernière Coupe du monde ? Si le football est si présent c’est parce qu’il est bien plus qu’un simple sport. Plutôt que de parler du jeu lui-même, de ses règles et de son histoire, l’exposition révèle à quel point il est pertinent de regarder les sociétés de l’Europe et de la Méditerranée à travers un ballon. Tout au long du parcours, il est question de passion, de sentiment religieux, d’appartenance, de violence, de genre, de politique et d’économie…

Gilles Pérez : Nous sommes tous foot ! Et on s’en amuse énormément dans l’exposition où, dès l’entrée, le visiteur doit passer par un « sas anti-foot » : un vestiaire où l’on va se débarrasser de nos vieux oripeaux, c’est-à-dire de toutes nos idées préconçues sur ce sport. Il s’agit de « se laver les idées », de redevenir le gamin qui regarde ses copains taper dans le ballon et partage avec son père l’enthousiasme d’une victoire… Nous sommes foot, car le football est un sport universel. Quel que soit l’endroit du monde où l’on se trouve, il permet de rentrer en contact avec l’autre. Lorsque j’étais reporter de guerre, j’avais un « mot de passe » infaillible pour aborder civils ou militaires : « J’arrive de Marseille, la ville de Zidane. » Cela permettait tout de suite de lancer la conversation ! En Asie du Sud-Est, je demandais : « Vous êtes Arsenal, Chelsea ou Liverpool ? » En Espagne : « Vous êtes Real ou Barça ? ». Le football est une culture commune à l’ensemble des peuples du monde.

En quoi le football est-il un sujet d’exposition pertinent pour le Mucem ?

Florent Molle : Pour un musée de société, évoquer le football est une évidence. Comme le rappelle le philosophe Jean-Claude Michéa, le football offre un reflet idéal pour comprendre toutes les contradictions de la société libérale moderne. C’est un sport populaire, mais aussi l’un des plus grands business au monde. C’est un sport basé sur la solidarité, mais il reflète aussi les inégalités sociales ou de genres présentes dans nos sociétés. C’est à la base un sport « amateur », mais c’est aujourd’hui l’un des éléments phares de notre société du spectacle. Le football est donc le reflet de nos sociétés contemporaines, où tout s’achète et tout se vend, même un joueur, ou un match !

Gilles Pérez : Faire une exposition sur le foot n’est pas chose évidente. Certains peuvent considérer que le football n’est qu’un épiphénomène, qu’il ne mérite pas d’entrer dans un musée… Notre souhait est de faire comprendre que ce sport nous renvoie sans cesse à une réalité sociétale et politique. Comme l’a souligné Florent Molle, le foot est un polaroïd de nos sociétés et sa marchandisation croissante a travesti notre vision de ce sport, elle nous a fait oublier les émotions premières qu’il véhicule. Notre message est qu’il est nécessaire de revenir aux fondamentaux, de percevoir le foot comme un moment de partage. Avec cette idée utopique que le football est un bien commun nécessaire à la construction d’un bien commun des peuples : il faut donc s’élever contre les appropriations marchandes et financières des passions populaires.

C’est justement pour « revenir aux fondamentaux » que vous êtes allés « sur le terrain », dans plusieurs pays méditerranéens, afin d’effectuer plusieurs campagnes d’enquêtes-collectes et ainsi de rencontrer ceux qui vivent cette passion au quotidien ?

Florent Molle : Il s’agissait en effet de montrer que le supportérisme est un loisir pratiqué par de nombreuses personnes. Il fallait prendre au sérieux cette « culture foot », la considérer comme un fait social, l’investiguer, la documenter, et collecter objets et témoignages. Quatre chercheurs (Abderrahim Bourkia, Christian Bromberger, Sébastien Louis et Ljiljana Zeljkovic) sont donc partis à la rencontre de supporters dans plusieurs pays (Algérie, Tunisie, Israël-Palestine, Bosnie-Herzégovine, Italie, France, Espagne). Nous avons également contacté tous les groupes de Marseille, et puis nous nous sommes très vite rapprochés du Commando Ultra’ (CU 84) et de la « Vieille Garde », les anciens, les premiers à avoir initié ce type de supportérisme en France. Nous avons ainsi pu collecter des écharpes, des drapeaux, des banderoles, des stickers, des fanzines, des T-shirts, des photos… Tout ce qui représente la culture matérielle du supportérisme et du « mouvement ultra ».
Parmi les pièces les plus remarquables, il y a cette caisse de klaxons, réalisée en 1972 par un groupe ultra italien (Ultras Latina 1972) dans laquelle étaient installées deux batteries de voitures, reliées à huit klaxons de Fiat 500 ! De quoi réveiller un stade ! Je citerais aussi la banderole du Clan Savoia, celle des Ultras Verde Leone du Mouloudia Club d’Alger… Et les centaines de photographies réalisées sur le terrain. Dans le côté « hools », nous avons aussi collecté une barre de fer, utilisée par les supporters russes et les supporters anglais, à Marseille, rue Fort Notre-Dame, pendant les bagarres qui se sont déclarées en marge de l’Euro 2016.

Dans le rapport qu’entretiennent les supporteurs avec leur passion pour le foot, y a-t-il une spécificité méditerranéenne… et marseillaise ?

Florent Molle : Si spécificité méditerranéenne il y a, elle existe sans doute dans le mouvement ultra, ce mouvement de contre-culture qui s’est constitué dans les années 1960 en Italie et qui s’est diffusé très vite dans le reste de l’Europe. En France, la première association voit le jour à Marseille en 1984. Dès la fin des années 1990, le mouvement dépasse les frontières du continent européen pour se développer en Tunisie, au Maroc, en Algérie, en Lybie, en Égypte, en Israël et en Palestine.

Gilles Pérez : Il est vrai qu’à Marseille, le foot se vit plus intensément qu’ailleurs. Il y a cette fameuse 44e minute, le 26 mai 1993, quand la ville a chaviré dans l’émotion, quand elle a planté son drapeau sur la planète Europe. Marseille la mal aimée accédait enfin à la reconnaissance en atteignant le sommet de l’Europe. L’OM et ses supporteurs resteront quoi qu’il arrive « à jamais les premiers » à avoir remporter la Ligue des champions. L’autre spécificité propre à Marseille, tient aux revendications antifascistes et antiracistes des supporteurs.

Comment s’organise l’exposition ? Quelles sont ses grandes thématiques ?

Gilles Pérez : Après le « sas anti-foot » introductif, le visiteur rentre littéralement dans un stade de football, sous les gradins, avec une ambiance scénographique conçu par les directeurs artistiques Democracia. La première partie traite de la « Passion » dans toutes ses dimensions : du point de vue de l’intime, de la ville, de la nation. Nous nous intéressons aux rapports entre football et religion et nous allons jusqu’à comprendre la culture ultra et ce qui la distingue du hooliganisme. La seconde partie est intitulée « Engagement ». Nous y présentons les liens qui unissent football et politique. Nous cherchons à comprendre comment cette culture populaire a été utilisée au cours de l’histoire politique récente et comment, a contrario, des joueurs ont pu se saisir du pouvoir du football pour défendre d’autres idées. Ici, le visiteur rentre dans ce que l’on nomme « le stade agora », un stade reproduit en miniature dans lequel nous espérons voir naître des discussions pour rappeler que le stade est aussi un lieu public.

Florent Molle : « Mercatos » est le titre de la partie suivante. Nous continuons ici notre fil historique pour retracer l’évolution du football, de l’amateurisme à la professionnalisation, jusqu’au marché des transferts. Une salle dans laquelle des affiches de publicités prennent place à côté d’affiches de films et des disques 45 tours pour montrer comment est né le football marchandise, dont l’un des aboutissements réside dans ces objets. L’exposition confronte ensuite le visiteur à la face sombre du football actuel, celle de la corruption et des intérêts financiers. Nous nous demandons ici si le football doit nécessairement gagner à tout prix. La dernière partie propose aux visiteurs une vision plus positive du football en rappelant que celui-ci offre toujours la possibilité d’un monde solidaire et citoyen. Son futur ne dépend que de ce que nous en ferons.

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