Ralph Gibson : La trilogie, 1970-1974 au Pavillon Populaire, Montpellier

Mise à jour le 3 novembre 2017

Jusqu’au 8 janvier 2018, le Pavillon Populaire présente « Ralph Gibson : La trilogie, 1970-1974 », troisième opus d’un cycle dédié à la photographie américaine.

On connaît l’importance que Gilles Mora accorde au livre photographie, probablement plus essentiel à ces yeux que l’exposition elle-même. Plusieurs de ses propositions au Pavillon Populaire en témoignent.
On ne s’étonne donc pas que le projet qu’il consacre à Ralph Gibson, soit entièrement centré sur The Trilogy (La Trilogie) qui regroupe The Somnambulist (1970), Déjà-Vu (1973) et Days at Sea (1974). Conçus comme des livres d’artistes, ils ont été publiés par Lustrum Press, sa propre maison d’édition. L’histoire de la photographie contemporaine montre combien cette « Black Trilogy » a radicalement bouleversé la conception du livre photographique.

© Metropolitain

L’exposition rassemble pour la première fois toutes les photographies de La Trilogie. Les superbes tirages réalisés par Ralph Gibson et la qualité de leurs noirs et blancs donnent à ces images toute leur puissance et leur mystère…

Après deux textes introductifs, le parcours présente les trois volumes de la Trilogie dans un accrochage qui repend la mise en page initialement conçue par Ralph Gibson.

L’exposition commence en montrant les dix premières photographies de The Somnambulist, par paires, au-dessus de vitrines où sont présentées les pages correspondantes de la maquette. Le principe qui conduit l’accrochage est ainsi clairement énoncé.

Pour les deux premiers volumes de La Trilogie, les tirages sont exposés cadre contre cadre reproduisant ainsi chaque double page. Pour Days at Sea, dont la maquette fait alterner une page blanche et une image, l’accrochage espace chaque photographie, lui laissant le soin d’exister par elle-même.

Si on perçoit sans difficulté l’enchaînement des deux espaces réservés à The Somnambulist, il est moins évident de saisir celui de Déjà-Vu. Après les deux premières photographies, la séquence se poursuit dans une petite salle sur la gauche, vers la sortie, avant de revenir dans l’espace central du bâtiment.

L’attraction de la vidéo projetée à proximité risque de faire perdre le fil à plus d’un visiteur. Cette rupture dans la narration de Déjà-Vu est renforcée par le renvoi de la quatrième de couverture à la toute fin du parcours là où Gibson signe malicieusement son exposition avec un « Quelle jeunesse »…

Ralph Gibson - La trilogie, 1970-1974, Pavillon Populaire, Montpellier - Déjà-Vu
Ralph Gibson – La trilogie, 1970-1974, Pavillon Populaire, Montpellier – Déjà-Vu

Cette incohérence relative dans le récit doit-elle être comprise comme une illustration du propos de Gilles Mora dans le livret d’accompagnement ? En effet, il y écrit : « Ici la photographie tend à se dégager de sa charge narrative (…) Dans Déjà-Vu, l’espace et le temps se mêlent, obéissent à d’autres règles comme une étrange impossibilité… »

On entrevoit ainsi que l’accrochage cherche à s’éloigner d’une simple « reproduction » murale des trois ouvrages de La Trilogie. Il y a probablement une volonté de Ralph Gibson et de Gilles Mora de montrer que l’espace de la galerie n’est pas celui du livre.

Gilles Mora et Ralph Gibson au Pavillon Populaire - Montpellier - Photo Pavillon Populaire
Gilles Mora et Ralph Gibson au Pavillon Populaire – Montpellier – Photo Pavillon Populaire

La citation de Ralph Gibson qui précède son portrait « en magicien inversé » en fin de parcours ne confirme-t-elle pas cette éventualité ?

« Lorsque le réalise une exposition, je tiens à montrer ce que je pense de la photographie. Lorsque je fais un livre, c’est afin de préciser mes idées à propos de mes photographies, et du dialogue qu’elles entretiennent entre elles ».

Pour qui lui accordera l’attention et le temps indispensable, « Ralph Gibson : La trilogie, 1970-1974 » est au-delà des figures de rhétorique visuelle est, comme le souligne Gilles Mora dans le catalogue, avant tout une œuvre ouverte qui offre de multiples lectures où chaque visiteur peut construire sa propre interprétation…

Avec des murs peints en blanc et les reproductions extraites de Déjà-Vu qui tapissent les perspectives latérales, la scénographie reste discrète et particulièrement sobre. Trois cimaises segmentent le « vaisseau central » du Pavillon Populaire et matérialisent ainsi les trois volumes de La Trilogie.

Comme toujours au Pavillon Populaire, l’éclairage est presque sans défaut, si l’on oublie quelques reflets malheureux.

Chaque section est introduite par un bref texte en français et en anglais qui donne au visiteur les repères essentiels. Un « livret d’aide à la visite », remis gratuitement à l’entrée, rassemble quelques éléments biographiques et un commentaire du commissaire.
En fin de parcours, ne pas manquer la projection du film « Ralph Gibson: Photographer/Book Artist » de Paula Heredia avec une musique composée et jouée par Ralph Gibson.

« Ralph Gibson : La trilogie, 1970-1974 » est sans aucun doute un événement qui marque cette fin d’année 2017 à Montpellier et qui clôt magistralement cette saison américaine au Pavillon Populaire. C’est aussi une exposition photographie majeure au niveau national et européen. En effet, il faut remonter à 1999 pour retrouver un projet d’une telle importance en France avec « Ralph Gibson – Courant continu / Black Trilogy », présenté à la Maison Européenne de la Photographie, dont Gilles Mora était déjà une des chevilles ouvrières…

Les éditions Hazan publient à cette occasion de cette exposition une réédition des trois livres de La Trilogie, aujourd’hui épuisés et introuvables. Ils sont réunis en un seul volume qui reprend la maquette d’origine. Indispensable, l’ouvrage est remarquable par la qualité de ses reproductions et par le texte magistral de Gilles Mora.

À lire ci-dessous, le texte de présentation précis, concis et sans chichis de Gilles Mora, commissaire de l’exposition et Directeur artistique du Pavillon populaire. Sont reproduits également quelques repères biographiques extraits du dossier de presse.

En savoir plus :
Sur la page du Pavillon Populaire sur le site de la Ville de Montpellier
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Sur le site de Ralph Gibson
À écouter l’émission du regretté « Regardez voir » sur France Inter que Brigitte Patient avait consacré à Ralph Gibson en 2016.

Ralph Gibson : La trilogie, 1970-1974, Pavillon Populaire, Montpellier

Né en 1939 à Los Angeles, en pleine terre du cinéma américain, Ralph Gibson est sans nul doute une des figures les plus emblématiques de la photographie américaine, celle qui fut la plus prolifique, la plus généreuse dans son apport au medium, et qui fut active entre 196O et 1985. Génération que j’ai surnommée, dans un ouvrage que je lui ai consacré, « les derniers héros de la photographie ».

Gibson, après un séjour de quelques mois dans la Marine américaine, ou il se forme au métier de la reproduction photographique, décide d’être lui-même artiste photographe. Devenu assistant de la grande Dorothea Lange, puis de Robert Frank, il se rend compte, à la fin des années 1960, de son peu d’intérêt pour la photographie documentaire ou commerciale. En 1966, il monte à New York, s’installe au fameux Chelsea Hotel, et vit de façon précaire, se consacrant entièrement à la prise de vue destinée à réaliser un livre photographique nouveau, dont le langage serait neuf, entièrement consacré à la présentation de son univers d’artiste, désormais désireux de rendre compte des forces oniriques et surréalistes vers lesquelles Ralph Gibson se sent désormais porté. Influencé par le cinéma de la Nouvelle Vague française (Jean-Luc Godard ou Alain Resnais) et le Nouveau Roman, celui de Michel Butor ou d’Alain Robe-Grillet, Gibson, devant la timidité et l’accueil négatif donnés à son projet de livre d’artiste par les traditionnelles maisons d’édition, fonde son propre label, Lustrum Press. En trois volumes, The Somnambulist (1970), Déjà-Vu (1973) et Days at Sea (1974), il publie un ensemble de ses photographies désormais connu sous le nom de The Trilogy (La Trilogie). Mise en page radicalement nouvelle, exploration de thématiques individuelles rarement montrées, recherche d’un langage photographique autonome, se passant de texte pour se suffire à lui-même, impression très contrastée d’un noir et blanc somptueux : la Trilogie vient bouleverser la conception même du livre photographique traditionnel, et inaugure l’ère de ce qu’on appelle désormais la « Fine Art Photography ». L’accueil fait par la critique aux 3 volumes propulse Ralph Gibson au sommet de la célébrité dans un milieu photographique beaucoup plus porté, à cette époque, et à quelques rares exceptions près, vers une photographique documentaire. Larry Clark, Mary Ellen Mark, David Seymour seront autant de photographes qui emprunteront l’exemple de Gibson, et seront d’ailleurs tous publiés chez Lustrum Press. En Europe, et d’abord en France, Yves Guillot, Arnaud Claass, Bernard Plossu seront également à l’écoute des leçons de Gibson.

Cette exposition présente pour la première fois l’ensemble des tirages de la Trilogie (près de 150 images), ce qui n’avait jamais été fait auparavant pour ce qui représente une étape nouvelle de la photographie américaine, et de l’édition photographique. Beaucoup de ces images sont devenues des icones incontournables de la photographie contemporaine. Les éditions Hazan publient à cette occasion la réédition des trois volumes de la Trilogie, réunis en un seul, dans le respect absolu de la maquette d’origine.

Gilles Mora
Commissaire de l’exposition
Directeur artistique du Pavillon populaire.

Ralph Gibson – Repères biographiques.

Né en 1939 à Los Angeles, en Californie, Ralph Gibson passe son enfance à proximité des grands lieux du cinéma holywoodien. Autodidacte, en rupture avec son milieu familial, il quitte l’école à l’âge de 16 ans, s’engage dans la marine américaine en 1956, jusqu’en 1959. Il y acquerra un solide bagage professionnel dans le domaine de la photographie et des techniques de publication et de reproduction.

En 1959, il s’établit à San Francisco, suit quelques cours d’art, puis, en 1961, devient l’assistant de la photographe Dorothea Lange. Ses goûts le poussent d’abord vers le photojournalisme et la photographie documentaire, dont il réalise finalement les limites.

Fin 1966, il s’installe à New York dans une grande précarité économique, décidé à explorer d’autres voies plus adaptées à ses nouvelles aspirations créatives personnelles, en particulier celles de l’introspection.

Fortement influencé par la photographie et le cinéma d’avant-­‐garde européens, ayant en tête le projet d’un livre photographique total et d’un langage visuel nouveau, Gibson inaugure en 1970 le premier volume de sa Trilogie, avec The Somnambulist, suivi de Déjà-­‐Vu (1972) et Days at Sea (1974).

Afin d’obtenir la meilleure liberté éditoriale exigée par ses projets, il crée sa propre maison d’édition, Lustrum Press, qui accueillera les ouvrages de Larry Clark, ou Mary Ellen Mark.

L’accueil enthousiaste fait par la critique et le public à The Somnambulist place Ralph Gibson parmi les photographes de sa génération les plus en vogue. Tout au long des années 1970 et jusqu’à nos jours, son influence n’a cessé de se démentir. Ralph Gibson voyage beaucoup, notamment vers l’Europe, où il bénéficie d’une notoriété importante. Ses photographies sont présentées dans les plus grandes institutions mondiales

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