Nicolas de Staël en Provence à l’Hôtel de Caumont – Centre d’art

Jusqu’au 23 septembre 2018, l’Hôtel de Caumont présente « Nicolas de Staël en Provence » à Aix-en-Provence. L’exposition rassemble 71 peintures et 26 dessins parmi les 254 tableaux et 203 dessins exécutés par Nicolas de Staël lors de son séjour en Provence, entre juillet 1953 et juin 1954.

Nicolas de Staël en Provence à l’Hôtel de Caumont - La Sicile en Provence, paysages et figures
Nicolas de Staël en Provence à l’Hôtel de Caumont – La Sicile en Provence, paysages et figures

D’une grande sensibilité, l’accrochage construit de subtils dialogues et correspondances qui conduit le regard du visiteur d’une œuvre à l’autre, parmi les fulgurances avec lesquelles Nicolas de Staël recherche « une synthèse de la lumière et des formes » et tente de « faire entrer le vent dans la peinture »…

Nicolas de Staël en Provence à l’Hôtel de Caumont - « Paysages de marche », à la découverte du Vaucluse
Nicolas de Staël en Provence à l’Hôtel de Caumont – « Paysages de marche », à la découverte du Vaucluse

Il enchaîne avec bonheur des petits formats, parfois peints sur le motif, qui évoquent miniatures et émaux avec une magnifique sélection de tableaux de grandes dimensions peints dans les ateliers de Lagnes, puis de Ménerbes.
Seule la connaissance intime de l’œuvre du peintre par les deux commissaires, Marie du Bouchet et Gustave de Staël (respectivement petite-fille et dernier fils de Nicolas de Staël) pouvait permettre un accrochage aussi aigu, perspicace et intelligible.

Nicolas de Staël en Provence à l’Hôtel de Caumont - Gustave de Staël et Marie du Bouchet, commissaires de l'exposition
Nicolas de Staël en Provence à l’Hôtel de Caumont – Gustave de Staël et Marie du Bouchet, commissaires de l’exposition

L’exposition « Nicolas de Staël en Provence » illustre tout à fait cet intense épisode provençal qui a marqué un tournant essentiel dans la production de l’artiste.

Le parcours s’articule en huit séquences auxquelles s’joute un film produit pour l’exposition, sous la direction de Jérôme Cassou qui ouvrent les portes du Castellet de Ménerbes,  :

Les textes de salle, les cartels enrichis et les citations extraites de la correspondance du peintre offrent d’utiles repères pour comprendre l’évolution de sa peinture et les tourments auxquels il est confronté ; son succès aux États-Unis qui le soumet à une pression grandissante comme sa rencontre avec Jeanne Polge à l’été 1953 et une relation passionnelle périlleuse qui bouleverse sa vie intime.

Nicolas de Staël en Provence à l’Hôtel de Caumont - Nus dans le paysage
Nicolas de Staël en Provence à l’Hôtel de Caumont – Nus dans le paysage

 

Avec tact et retenue, le parcours laisse entrevoir combien cette impossibilité amoureuse, comme la confrontation à la lumière du midi et l’expérience de la solitude sont autant d’éléments qui ont « nourri son imaginaire et le rythme fébrile de sa production artistique ».

Nicolas de Staël en Provence à l’Hôtel de Caumont - La cuvette du Vaucluse, à l’infini
Nicolas de Staël en Provence à l’Hôtel de Caumont – La cuvette du Vaucluse, à l’infini

 

La scénographie imaginée par le designer Hubert Le Gall est d’une grande sobriété. Quelques cimaises peintes en gris sombre alternent judicieusement avec les murs immaculés créant ainsi de discrètes et opportunes ruptures de rythme dans le parcours. En outre, elles mettent parfaitement en valeur certaines œuvres remarquables.

Comme toujours à l’Hôtel de Caumont, l’éclairage est irréprochable.

Nicolas de Staël en Provence à l’Hôtel de Caumont - Les nuits d’Agrigente
Nicolas de Staël en Provence à l’Hôtel de Caumont – Les nuits d’Agrigente

Le catalogue, sous la direction de Gustave de Staël et Marie du Bouchet, est publié par Hazan. En plus des contributions des deux commissaires, l’ouvrage rassemble des textes d’Anne de Staël, Pierre Watt, Stéphane Lambert et André Chastel ainsi qu’un entretien de Jacques Polge avec Marie du Bouchet. Les reproductions sont d’une excellente qualité. Elles sont accompagnées de quelques photographies de Nicolas de Staël, de ses proches et de vues d’ateliers. Quelques extraits de sa correspondance sont également reproduits.

Nicolas de Staël en Provence - Catalogue
Nicolas de Staël en Provence – Catalogue

À lire, ci-dessous, un compte rendu photographique du parcours accompagné des textes de salle. Il sera prochainement complété par les commentaires de Marie du Bouchet et Gustave de Staël, enregistrés pendant la visite de presse.
Des extraits des contributions des deux commissaires pour le catalogue – « Faire claquer au vent ta Provence » par Marie du Bouchet et « Un lieu inaccessible » par Gustave de Staël – sont reproduits à la fin de cette chronique. Ces textes ainsi que les repères chronologiques sont issus du dossier de presse.

À écouter, l’entretien d’Alain Paire avec les deux commissaires pour WRZ, la Web Radio de Zibeline :

En savoir plus :
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« Pas de projets immédiats. Me suis mis aux paysages de marche et aux fleurs du marché à l’usine. Peints dans une odeur unique de fumier sec agrémenté d’herbages. » Nicolas de Staël écrit ces mots au poète Pierre Lecuire, alors qu’il vient tout juste de s’installer en Provence, en juillet 1953. Sur les conseils de son ami, le poète René Char, il s’installe dans une ancienne magnanerie, « Lou Roucas », à la sortie du village de Lagnes. Depuis 1952, Staël invite le paysage dans sa peinture et quitte régulièrement Paris à la recherche de plus larges espaces et de nouvelles lumières.

Nicolas de Staël en Provence à l’Hôtel de Caumont - « Paysages de marche », à la découverte du Vaucluse
Nicolas de Staël en Provence à l’Hôtel de Caumont – « Paysages de marche », à la découverte du Vaucluse

Les tableaux de cette première salle traduisent les impressions saisies en marche sur les sentiers des Monts du Vaucluse attenants à Lagnes et révèlent la fascination immédiate de Staël pour le caractère de ce pays et les couleurs de la Provence.

Nicolas de Staël en Provence à l’Hôtel de Caumont - « Paysages de marche », à la découverte du Vaucluse
Nicolas de Staël en Provence à l’Hôtel de Caumont – « Paysages de marche », à la découverte du Vaucluse

Le peintre y développe une palette aérienne à base de verts et de bleus, qui absorbent et transforment la lumière du Midi tout en allégeant progressivement l’épaisseur et l’onctuosité de la matière. Dans certaines compositions dominées par la présence du ciel, la ligne d’horizon fluctue et le regard plonge dans la profondeur des plaines.
Entre Lagnes et Ménerbes, en un peu moins d’un an, Staël réalisera pas moins de 254 tableaux et environ 300 dessins.

Commentaires de Marie du Bouchet à propos de la salle 1 : « Paysages de marche », à la découverte du Vaucluse

Nicolas de Staël, Paysage de Provence, 1953, huile sur toile, 81 x 65 cm, collection privée/Courtesy Applicat-Prazan, Paris © Adagp, Paris, 2018, photo : © Applicat-Prazan
Nicolas de Staël, Paysage de Provence, 1953, huile sur toile, 81 x 65 cm, collection privée/Courtesy Applicat-Prazan, Paris © Adagp, Paris, 2018, photo : © Applicat-Prazan.

Dans ce Paysage de Provence, peint dans l’atelier de Lagnes en 1953, Staël explore la lumière diffuse du matin, aux variations les plus subtiles, sans ombres ni contrastes. Des couleurs vives sous-tendent les bleus, les verts pâles, les roses et les blancs afin de dynamiser la lumière et la structure de l’oeuvre, réalisée au couteau a peindre. Les aplats des champs, les murs maçonnés et la colline étirée mènent graduellement le regard vers l’échappée du ciel. L’arbre debout, bleu de cobalt, tel une silhouette légèrement penchée, renforce la dimension humaine de ce paysage.

Nicolas de Staël en Provence à l’Hôtel de Caumont - Salle 2 - Entre nature morte et paysage, le travail en atelier
Nicolas de Staël en Provence à l’Hôtel de Caumont – Salle 2 – Entre nature morte et paysage, le travail en atelier

Le travail réalisé dans l’intimité de son atelier représente le prolongement des paysages « de marche ». Si ces derniers témoignent d’une prise de conscience physique et directe avec le paysage environnant, les tableaux représentant des natures mortes : fleurs, bouquets, bols, nappes et carafes rendent compte d’une conversion du regard vers un espace intérieur.

La frontière entre les différents motifs picturaux semble cependant s’ouvrir dans la peinture de Nicolas de Staël. Une ligne d’horizon, évocation d’un paysage de plein air ou d’intérieur, fait son apparition en tant qu’élément nécessaire à la plupart des compositions.

Les valeurs s’inversent : les arbres deviennent bleus, les ciels verts ou rouges. C’est notamment dans le motif de l’arbre ou des natures mortes que l’artiste focalise à ce moment-là sa recherche vers une synthèse radicale de la lumière et des formes.

Nicolas de Staël en Provence à l’Hôtel de Caumont - Salle 2 - Entre nature morte et paysage, le travail en atelier
Nicolas de Staël en Provence à l’Hôtel de Caumont – Salle 2 – Entre nature morte et paysage, le travail en atelier

Marie du Bouchet et Gustave de StaëlNicolas de Staël en Provence à l’Hôtel de Caumont – Entre nature morte et paysage, le travail en atelier

Nicolas de Staël, Arbres et maisons, 1953, huile sur toile, 65 x 81 cm, collection privée/Courtesy Applicat-Prazan, Paris © Adagp, Paris, 2018, photo : © Applicat-Prazan
Nicolas de Staël, Arbres et maisons, 1953, huile sur toile, 65 x 81 cm, collection privée/Courtesy Applicat-Prazan, Paris © Adagp, Paris, 2018, photo : © Applicat-Prazan

Ce paysage jaillissant dans la lumière d’un crépuscule embrasé est l’un des chefs d’oeuvres de Nicolas de Staël. Les murs d’une ferme reflètent les derniers feux de la journée dans une atmosphère d’intimité. Les tons opposés du rouge vif et du vert soutenu sont rapprochés dans un contraste simultané, et le carré central, cadmium, est réhaussé d’un glacis de vermillon qui pousse la couleur vers sa puissance maximale. En découvrant cette toile et d’autres à la galerie Paul Rosenberg de New York en février 1954, Romain Gary écrit à l’artiste : « Vous êtes le seul peintre moderne qui donne du génie au spectateur. Chaque toile ouvre des possibilités de rêve absolument étonnantes ».

Marie du Bouchet à propos de Arbres et maisons, 1953

Nicolas de Staël, Table rose, 1953 - l’Hôtel de Caumont - Salle 2 - Entre nature morte et paysage, le travail en atelier
Nicolas de Staël, Table rose, 1953 – l’Hôtel de Caumont – Salle 2 – Entre nature morte et paysage, le travail en atelier

Gustave de Staël à propos de Table rose, 1953

Nicolas de Staël en Provence à l’Hôtel de Caumont - Salle 2 - Entre nature morte et paysage, le travail en atelier
Nicolas de Staël en Provence à l’Hôtel de Caumont – Salle 2 – Entre nature morte et paysage, le travail en atelier

Marie du Bouchet à propos des fleurs

Marie du Bouchet et Gustave de Staël à propos des arbres

« La cuvette du Vaucluse à l’infini, de bons rochers, du marbre blanc, trois ou quatre essences de bois différents et la mer verte dedans. » À Jean Bauret, Lagnes, Juillet 1953.

Nicolas de Staël en Provence à l’Hôtel de Caumont - Salle 3 - La cuvette du Vaucluse, à l’infini
Nicolas de Staël en Provence à l’Hôtel de Caumont – Salle 3 – La cuvette du Vaucluse, à l’infini

De la Drôme au Vaucluse, Nicolas de Staël est fasciné par la lumière et les ciels de la Provence, mais aussi par ses terres et la matière de sa végétation. Entre les plaines, les vallons et les montagnes de la région, le peintre affine son regard, de l’horizon lointain au détail le plus proche, tel un arbre, un mur ou des pierres. En novembre 1953, le peintre achète le Castelet, à Ménerbes, où il installe son nouvel atelier. A l’extrémité du village, du haut de son rocher, cette bâtisse domine le paysage minéral du Luberon dont il saisira les nuances chromatiques.

Nicolas de Staël en Provence à l’Hôtel de Caumont - La cuvette du Vaucluse, à l’infini
Nicolas de Staël en Provence à l’Hôtel de Caumont – La cuvette du Vaucluse, à l’infini

Un ensemble de tableaux aux tonalités automnales et hivernales révèle l’aspect rude et austère de ce paysage, peint dans une palette de terres. Le peintre traitera ici l’espace en aplats maçonnés d’une matière picturale dense comme il le faisait dans les années 1950-1952.

Nicolas de Staël en Provence à l’Hôtel de Caumont - Salle 3 - La cuvette du Vaucluse, à l’infini
Nicolas de Staël en Provence à l’Hôtel de Caumont – Salle 3 – La cuvette du Vaucluse, à l’infini

Marie du Bouchet et Gustave de StaëlNicolas de Staël en Provence à l’Hôtel de Caumont – La cuvette du Vaucluse, à l’infini

Nicolas de Staël, Arbre rouge, 1953, huile sur toile, 46 x 61 cm, collection privée © Adagp, Paris, 2018, photo : © Christie’s
Nicolas de Staël, Arbre rouge, 1953, huile sur toile, 46 x 61 cm, collection privée © Adagp, Paris, 2018, photo : © Christie’s

La dynamique entre le blanc crayeux du ciel, les masses rouges de l’arbre et le vert de l’herbe en pente donnent un équilibre unique et surprenant à ce tableau, hors de tout académisme. L’arbre semble ne plus avoir de pesanteur grâce à la légèreté prononcée des blancs qui confèrent aux rouges un mouvement ascendant. Peignant parfois à plat sur le sol, Staël, par impatience, pouvait relever trop vite son tableau, avant qu’il ne soit sec, ce qui a pu créer des coulures. Celles-ci n’ont jamais entravé l’essentiel ni la force qu’il recherchait avant tout dans la composition. Bien que le hasard semble avoir joué un rôle dans l’exécution de cette toile, la matière et les formes sont bien plus ancrées dans leur dessin qu’il n’y parait au premier regard.

Marie du Bouchet à propos de Arbre rouge, 1953

Nicolas de Staël, Les cyprès, 1953 - l’Hôtel de Caumont - Salle 3 -La cuvette du Vaucluse, à l’infini
Nicolas de Staël, Les cyprès, 1953 – l’Hôtel de Caumont – Salle 3 -La cuvette du Vaucluse, à l’infini

Marie du Bouchet et Gustave de Staël à propos des Cyprès, 1953

Gustave de Staël à propos de paysages peints depuis la terrasse du Castellet à Ménerbes

Nicolas de Staël en Provence à l’Hôtel de Caumont - Paysages au couchant, de Provence en Sicile
Nicolas de Staël en Provence à l’Hôtel de Caumont – Paysages au couchant, de Provence en Sicile

Le ciel et les percées de lumière ont toujours été au centre du travail du peintre. Sous le ciel provençal, le soleil fait son apparition dans une série de paysages au crépuscule, peints sur le motif et réunis dans cette exposition pour la première fois. Dans ces oeuvres, le regard du peintre semble suivre l’évolution rapide de la lumière un soir de fin d’été ; ce qui lui permet d’atteindre des moments de lumière mystérieuse grâce à son incomparable talent de coloriste.

Nicolas de Staël, Le soleil, 1953, huile sur toile, 16 x 24 cm, collection privée © Adagp, Paris, 2018, photo : © Jean Louis Losi
Nicolas de Staël, Le soleil, 1953, huile sur toile, 16 x 24 cm, collection privée © Adagp, Paris, 2018, photo : © Jean Louis Losi.

Dans ce tableau peint sur le motif, Staël aborde le soleil frontalement en évitant toute représentation convenue. Il a voulu saisir la source de la lumière, celle qui ne peut être regardée de face. L’œil observe la diffusion progressive et harmonieuse de la lumière au lever du soleil à partir d’un point central qui est presque blanc. C’est en s’éloignant du cœur du soleil que les couleurs se structurent dans la plaine à travers des tons frais, vifs et acides. Le petit format de ce tableau concentre toute l’intensité solaire qui irradie d’autant plus fortement. Comme Staël l’écrivait déjà en juin 1952, « le soleil c’est toujours comme cela, il fera des dentelles rares avec n’importe quelle serpillière ».

Marie du Bouchet et Gustave de StaëlNicolas de Staël en Provence à l’Hôtel de Caumont – Paysages au couchant, de Provence en Sicile

Un mois après son arrivée à Lagnes, Nicolas de Staël entreprend un voyage en Italie qui l’amène en Sicile en août 1953. Il est accompagné par sa femme Françoise, ses enfants, Anne, Laurence et Jérôme, son amie Ciska Grillet et Jeanne Polge. Le paysage traversé pendant le voyage trouve son expression à travers une série de trois tableaux. Ceux-ci amorcent de la série des tableaux de Sicile, souvenirs fidèles des bruns, ton calcinés et dorés de l’été sicilien. Les couleurs vives et pures de la grande série des Agrigente, présentée dans les prochaines salles, n’apparaîtront qu’au cœur de l’hiver 1954.

Nicolas de Staël, Dessins, Italie et Sicile 1953 - Hôtel de Caumont - Salle 4 - Paysages au couchant, de Provence en Sicile
Nicolas de Staël, Dessins, Italie et Sicile 1953 – Hôtel de Caumont – Salle 4 – Paysages au couchant, de Provence en Sicile

Dans l’oeuvre de Staël, tout paysage est un lieu physique et conceptuel à la fois : lorsqu’il s’éloigne de la Provence, c’est pour mieux saisir, avec du recul, la réalité de ce lieu, et c’est lorsqu’il revient à Lagnes, au mois de septembre, qu’il trouve les moyens de déployer les visions reçues lors du voyage sicilien.

Nicolas de Staël, Paysage, Sicile, 1953, huile sur toile, 73 x 100 cm, collection privée © Adagp, Paris, 2018, photo : © Jean Louis Losi
Nicolas de Staël, Paysage, Sicile, 1953, huile sur toile, 73 x 100 cm, collection privée © Adagp, Paris, 2018, photo : © Jean Louis Losi.

Ce tableau est l’un des premiers paysages peints à son retour de Sicile à l’automne 1953, avec le souvenir encore vivant de son voyage. Dans une atmosphère estivale de fin de journée, les brumes de chaleur et de poussière dans le ciel se mêlent aux différents plans des collines. Le paysage se déploie dans une harmonie complexe et savante qui saisit le mouvement et la subtilité de la lumière sur les restes d’un temple symbole de la grandeur d’une culture disparue inscrite au coeur de la nature. La fascination et l’obsession de Staël pour les colonnes grecques est proche de celle du peintre américain Mark Rothko qui déclarait lors de son voyage à Paestum en 1959 : « Toute ma vie j’ai peint des temples grecques sans le savoir.

Vidéo « Nicolas de Staël en Provence »

Dans un film de 7 minutes produit spécialement pour l’exposition, sous la direction de Jérôme Cassou, les enfants de Nicolas de Staël ouvrent les portes du Castellet de Ménerbes, là où il peignit ses plus beaux paysages de Provence.

Le voyage en Sicile se termine et la route du retour les amènent à passer par Gênes, Naples, puis encore Rome et Florence. Arrivé à Lagnes, puis à Ménerbes, c’est à partir des nombreux dessins au feutre, pris sur le vif, que Staël peint ses grands tableaux.

Nicolas de Staël, Agrigente, 1953, huile sur toile, 59 x 77,7 cm, Henie Onstad Kunstsenter, Hövikodden, Norway © Adagp, Paris, 2018, photo : © Henie Onstad Kunstsenter, Hövikodden, Norway
Nicolas de Staël, Agrigente, 1953, huile sur toile, 59 x 77,7 cm, Henie Onstad Kunstsenter, Hövikodden, Norway © Adagp, Paris, 2018, photo : © Henie Onstad Kunstsenter, Hövikodden, Norway

Marie du BouchetNicolas de Staël en Provence à l’Hôtel de Caumont – La Sicile en Provence, paysages et figures

Nicolas de Staël, Agrigente, 1953-1954, huile sur toile, 60 x 81 cm, peint à Ménerbes, collection privée/Courtesy Lefevre Fine Art, Londres, photo: © Courtesy Lefevre Fine Art, Londres
Nicolas de Staël, Agrigente, 1953-1954, huile sur toile, 60 x 81 cm, peint à Ménerbes, collection privée/Courtesy Lefevre Fine Art, Londres, photo: © Courtesy Lefevre Fine Art, Londres.

La composition de ce tableau en rappelle d’autres au même sujet, tout en simplifiant au maximum les rapports des formes et des couleurs. Synthèse de l’impression la plus intense reçue dans une journée d’été, ce tableau est l’un des rares exemples où le peintre a composé avec le blanc de la toile, l’éblouissement total imposant la disparition du pigment. Les couleurs rappellent aussi la lumière du sud marocain où le peintre a longuement séjourné dans sa jeunesse, lorsqu’il confiait à son tuteur E. Fricero, le 25 juillet 1937 « Je voudrais décrire avant de vous quitter le prodigieux paysage de Si Abdallah Riat, mais comme souvent les choses éternellement belles, ces montagnes semblent faire partie d’un autre monde dont l’accès nous est défendu. »

La montée de la couleur pure témoigne du choc reçu dans l’intensité particulièrement lumineuse de la Sicile. La puissance de perception contenue dans le trait épuré de ses carnets de dessins trouve son équivalent dans la couleur. Les rouges, les jaunes et les violets s’imposent pour structurer ses compositions d’une façon nouvelle et radicale, tandis que la lumière prend le pas sur la matière.

Nicolas de Staël, Sicile, Vue d’Agrigente, 1954, huile sur toile, 114 x 146 cm, MG 4063, Musée de Grenoble © Adagp, Paris, 2018, photo : © Ville de Grenoble/Musée de Grenoble - J.L. Lacroix
Nicolas de Staël, Sicile, Vue d’Agrigente, 1954, huile sur toile, 114 x 146 cm, MG 4063, Musée de Grenoble © Adagp, Paris, 2018, photo : © Ville de Grenoble/Musée de Grenoble – J.L. Lacroix.

Cette toile monumentale traduit le choc visuel ressenti face à l’espace illimité de ce bord de mer sicilien jalonné de sites antiques. Les larges plages ciel couleur transmettent l’espace dans des tonalités éclatantes. Entre la mer bleu de Prusse, le sable orangé et les champs rie blé jaune clair et jaune rompu, le ciel occupe la moitié rie la toile, dans un vert Véronèse chaud. Afin de retrouver de la transparence, la couleur a été raclée à la spatule. Si les deux verticales rouges au premier plan initient la perspective jusqu’à l’horizon, la clef de voute de ce tableau réside dans l’imbrication centrale du violet et du rose.

Marie du Bouchet à propos de Vue d’Agrigente, 1954 – Nicolas de Staël en Provence à l’Hôtel de Caumont

Nicolas de Staël, Ciel rouge, 1954 - Hôtel de Caumont - Salle 6 - La Sicile en Provence, paysages et figures
Nicolas de Staël, Ciel rouge, 1954 – Hôtel de Caumont – Salle 6 – La Sicile en Provence, paysages et figures

Marie du Bouchet à propos de Ciel rouge, 1954 – Nicolas de Staël en Provence à l’Hôtel de Caumont

En délaissant la texture granuleuse de ses pigments, la matière se déploie désormais en aplats purs et essentiels. Ce travail autour des valeurs constructives de la couleur nous mène en 1954, vers la sérénité et l’équilibre de Figure à Cheval.

Nicolas de Staël en Provence à l’Hôtel de Caumont - La Sicile en Provence, paysages et figures
Nicolas de Staël en Provence à l’Hôtel de Caumont – La Sicile en Provence, paysages et figures
Nicolas de Staël, Figure à cheval, 1954 - Hôtel de Caumont - Salle 6 - La Sicile en Provence, paysages et figures
Nicolas de Staël, Figure à cheval, 1954 – Hôtel de Caumont – Salle 6 – La Sicile en Provence, paysages et figures.

Ce tableau est l’une des deux uniques représentations de chevaux dans l’œuvre de Nicolas de Staél. Il semble que le cheval ait toujours existé dans son imaginaire – du souvenir de son père militaire en Russie, à son passage dans la Légion Étrangère au début de la Seconde Guerre mondiale, mais aussi par les références artistiques : de Velázquez à Simone Martini, dont il admire le « Cavalier solitaire » dans la fresque du Palais Publique de Sienne. La noblesse imposante de la figure permet au peintre d’atteindre le calme et la stabilité au cœur d’une palette intense. L’immobilité et la raideur du cheval et de son cavalier sont contrebalancées par le mouvement en suspens de deux pans de couleur qui se détachent du fond vermillon, comme si un morceau d’ombre tombait dans la partie lumineuse de la toile.

Marie du Bouchet à propos de Figure à cheval, 1954 – Nicolas de Staël en Provence à l’Hôtel de Caumont

À l’automne 1953, sa femme Françoise rentre seule à Paris avec les enfants. La solitude « atroce » dans laquelle Nicolas de Staël se trouve plongé est vécue comme une expérience nécessaire à un dépassement de soi. C’est à travers la relation passionnée qui s’avèrera impossible avec Jeanne Polge que le peintre accélère encore le rythme de sa création. L’amour pour cette femme semble irradier jusqu’à sa perception du paysage, lorsqu’il écrit à son ami Char : « Jeanne est venue vers nous avec des qualités d’harmonie d’une telle vigueur que nous en sommes encore tous éblouis. Quelle fille, la terre en tremble d’émoi. Quelle cadence unique dans l’ordre souverain (…). Quel lieu, quelle fille ».

Nicolas de Staël en Provence à l’Hôtel de Caumont - Nus dans le paysage
Nicolas de Staël en Provence à l’Hôtel de Caumont – Nus dans le paysage

Certains de ces nus apparaissent dans l’espace d’un ciel orageux où le paysage se trouve incarné dans la chair d’un corps éphémère ou fantomatique. La présence féminine dans l’espace permet au peintre d’exprimer un idéal, véritable apothéose qui réunit le ciel, les montagnes et la féminité. Les nus que nous exposons permettent au peintre de prendre momentanément une distance par rapport aux couleurs vives et éblouissantes des paysages.

Depuis le Castelet, à Ménerbes, Staël se rend régulièrement à Marseille et à Martigues et ouvre les frontières de la Provence. Dans les tableaux de barques et de bateaux inspirés par ces vues maritimes, l’artiste cherche à composer un nouvel espace correspondant à une synthèse de sa vision soutenue par un amour immodéré de la couleur.

Nicolas de Staël en Provence à l’Hôtel de Caumont La couleur juste et vibrante - Marseille et Martigues
Nicolas de Staël en Provence à l’Hôtel de Caumont La couleur juste et vibrante – Marseille et Martigues

L’intensité de la palette et la disparition de la matière onctueuse marquent cette série, tandis que la planéité et la simplicité du trait semblent être suggérées par la clarté des dessins que l’artiste réalise à la même époque.

Nicolas de Staël en Provence à l’Hôtel de Caumont La couleur juste et vibrante - Marseille et Martigues
Nicolas de Staël en Provence à l’Hôtel de Caumont La couleur juste et vibrante – Marseille et Martigues

Des ciels rouges ou noirs, des mers vertes ou bleu de Prusse, Staël dispose des couleurs avec de plus en plus de liberté maîtrisée. Pensant avoir atteint un idéal, il écrit à Jeanne, en juin 1954 : « Les bateaux, jamais je n’ai peint comme cela. (…) La couleur claque, dure, juste, formidablement vibrante, simple, primaire (…), j’ai fait en une nuit de détresse une après-midi et au retour de Marseille les plus beaux tableaux de ma vie ».

L’hiver 1954, en Provence, est particulièrement rigoureux. Pour Nicolas de Staël, la clarté et la pureté de la neige qui recouvre la campagne environnante a pu paradoxalement lui rappeler l’intensité de la lumière estivale et des couleurs perçues en Sicile quelques mois auparavant. Entre le souvenir de l’été et le présent de l’hiver, la palette trouve une expression d’une intensité hors du commun.

Nicolas de Staël en Provence à l’Hôtel de Caumont - Les nuits d’Agrigente
Nicolas de Staël en Provence à l’Hôtel de Caumont – Les nuits d’Agrigente

Au paroxysme des couleurs pures, le peintre revient à sa gamme noire. On voit apparaître des ciels nocturnes qui éteignent le feu des couleurs, pour les inscrire dans un crépuscule. L’obscurité du ciel et du néant de la nuit révèle l’impact coloré des collines avec une puissance neuve qui peut aller jusqu’à faire disparaître le motif.

Nicolas de Staël en Provence à l’Hôtel de Caumont - Les nuits d’Agrigente
Nicolas de Staël en Provence à l’Hôtel de Caumont – Les nuits d’Agrigente

La simplicité qu’implique la nuit permet l’éloquence absolue de la couleur, dans la représentation la plus profonde du sentiment de l’espace. Plus que jamais, ces tableaux donnent à voir ce que Staël écrivait en 1950 : « On ne peint jamais ce qu’on voit ou croit voir, on peint à mille vibrations le coup reçu, à recevoir, semblable, différent ».

par Marie du Bouchet
Coordinatrice du Comité Nicolas de Staël, co-commissaire de l’exposition « Nicolas de Staël en Provence »
Extraits du catalogue de l’exposition

Nicolas de Staël en Provence à l’Hôtel de Caumont - Marie du Bouchet, commissaire de l'exposition
Nicolas de Staël en Provence à l’Hôtel de Caumont – Marie du Bouchet, commissaire de l’exposition

L’hôtel de Caumont à Aix-en-Provence présente aujourd’hui pour la première fois un choix d’oeuvres de Nicolas de Staël peintes dans le Midi entre juillet 1953 et juin 1954. L’éclat et la tension picturale des oeuvres exécutées à cette époque apparaissent avec une force nouvelle. Lorsque l’on fait résonner les tableaux peints dans les ateliers de Lagnes et de Ménerbes, grands et petits formats se répondent et suivent le fil d’une palette qui se fait écho de toile en toile, évoluant vers la couleur pure. Cette exposition retient soixante et onze peintures et vingt-six dessins parmi les deux cent cinquante quatre tableaux et deux cent trois dessins exécutés cette année-là.

La période provençale de Nicolas de Staël ouvre ce moment crucial où la demande extérieure et les bouleversements de la vie intime modifient son rythme de peinture. C’est au coeur du Vaucluse que va se préparer la renommée internationale du peintre. Le souffle fondateur sera alors porté par un élan de création renouvelé.

En mars 1953, Nicolas de Staël, par l’intermédiaire de Jacques Dubourg, son marchand de tableaux parisien, expose à la galerie Knoedler, l’une des galeries les plus importantes de New York. Y figurent ses toiles les plus marquantes : La Rue Gauguet, Le Parc des Princes, Les Indes galantes, Le Parc de Sceaux. L’éclat de ces grands travaux impressionne le public. Et l’Amérique accueille la nouveauté de cette peinture par un succès retentissant.

Au mois de juin de cette même année, peu avant d’arriver à Lagnes, le marchand français Paul Rosenberg, exilé à New York et célèbre pour avoir représenté Georges Braque, Henri Matisse et Pablo Picasso, propose au peintre de signer un contrat d’exclusivité. Une exposition est prévue pour le 8 février 1954. Le succès international de Nicolas de Staël se confirme et prolonge l’écho de l’exposition Knoedler. Le peintre est alors soumis à une pression grandissante, celle de devoir fournir suffisamment d’oeuvres pour répondre à la demande de Paul Rosenberg aux États-Unis et de Jacques Dubourg à Paris. (…)

Chaque fois qu’il le peut, le peintre envoie donc des tableaux à New York. Si la toile est tout juste achevée, il arrive qu’un incident se produise lors du transport : de la sciure de bois collée au pigment ou un trou. Aussi le marchand renvoie-t-il parfois les oeuvres pour qu’elles soient retouchées.

La demande est pressante et le marchand s’inquiète des effets que cela pourrait avoir sur la création. Il conseille alors à l’artiste de prendre son temps pour achever ses tableaux. Le 31 décembre 1953, il lui écrit : « Je sais que vous partez dans le Midi. Ne vous pressez pas de peindre, ce que je désire ce sont des tableaux bien peints et bien finis. » Ce à quoi Staël répond : « Je désire autant que vous que les tableaux soient bien peints et bien finis et je pense que vos conceptions à ce sujet ne diffèrent pas trop des miennes. » Il s’agit pour le peintre de suspendre le temps au moment où il peint afin de donner à son motif l’expression la plus aboutie.

La contradiction apparente entre cette volonté de peindre une oeuvre maîtrisée et le risque pris à travers une matière qui excède la raison fait toute la force des toiles de Nicolas de Staël. Le peintre traverse le « brouillard » ou la « nuit » inhérents à l’acte de peindre pour atteindre la clarté d’une composition limpide et évidente. (…)

La rencontre avec Jeanne Polge marquera l’année 1953. Une relation passionnelle s’avérera impossible et de cette impossibilité le peintre tirera l’essence même de la création. Il lui déclare dans une lettre datée du 6 juin 1954 : « Tu me mets toi dans une espèce de délire, j’ai fait en une nuit de détresse, une après-midi et au retour de Marseille les plus beaux tableaux de ma vie. »

À l’automne, sa femme Françoise rentre seule à Paris avec les enfants et le peintre se trouve dès lors plongé dans une solitude « atroce » qui fait basculer la vie au coeur même de la peinture.

Il s’engage plus que jamais dans la création sans retour.

Les tableaux peints en Provence conduisent vers une synthèse de la lumière et des formes. Le bleu du ciel semble peint par le mistral et les valeurs s’inversent. Les arbres deviennent bleus ou rouges, les ciels verts et dans le tableau Arbres et maisons les rouges sont allumés par le gris du ciel qui descend « frotter » le pigment des façades. Une atmosphère étonnante émane de ce tableau où la nature devient véritablement peinture. (…)

L’inquiétude du peintre est de rester disponible aux « fulgurances » du moment présent sans entrer dans l’anecdote. « Je mettrai des années à faire claquer au vent ta Provence », dit-il à René Char le 9 novembre 1953. Des années fondues en une seule pour faire entrer le vent dans la peinture.

Déjà la lumière va permettre à la matière de s’alléger. Elle abandonnera les aspérités du pigment pour aller vers la couleur tendue d’un aplat minimal qui allonge l’espace de la toile.

Ces œuvres préfigurent alors celles qui seront peintes à Antibes l’année d’après.

Arrivé à Lagnes depuis trois semaines seulement, Nicolas de Staël projette un voyage en Sicile auquel il avait déjà pensé depuis Paris. Il aura lieu mi-août et marque un tournant décisif. Une série de dessins au feutre, pris sur le vif, servira de point de départ aux grands tableaux exécutés de retour à l’atelier. Les premières œuvres issues de ce périple italien sont peintes avec toute la complexité et la tendresse du souvenir de ces temples, de ces colonnes archéologiques, d’Agrigente, de Fiesole, qui reprennent vie dans une lumière dorée de fin d’été provençale. Puis la montée de la couleur pure dans la peinture témoigne de l’intensité lumineuse découverte en Sicile et déploie la puissance de perception contenue dans le trait du carnet. Des carnets dans lesquels Staël a noté tout au long du voyage tant de vues culminantes. Un trait succinct, dans l’art de l’essentiel, donne une oeuvre graphique qui traduit la course du regard prise à la sensibilité de la main.

Au paroxysme des couleurs pures, le peintre voudra plus tard revenir à sa gamme noire. On voit déjà apparaître ici des ciels nocturnes qui éteignent les feux des couleurs pour les inscrire dans un crépuscule. L’obscurité du ciel et le néant de la nuit révèlent l’impact coloré des collines avec une puissance neuve qui peut aller jusqu’à faire disparaître le motif.

par Gustave de Staël
Co-commissaire de l’exposition « Nicolas de Staël en Provence »
Extraits du catalogue de l’exposition

Nicolas de Staël en Provence à l’Hôtel de Caumont - Gustave de Staël, commissaire de l'exposition
Nicolas de Staël en Provence à l’Hôtel de Caumont – Gustave de Staël, commissaire de l’exposition

J’ai été libre comme l’air dans cette bâtisse du XVIe siècle où alternaient les impressions de nature et de peinture.

Au bout du village fortifié de Ménerbes, la vue plongeante depuis le Castelet livre l’espace entier et immense de la Provence. En l’acquérant, notre père voulait-il nous placer idéalement face à l’espace et au rayonnement mystérieux des couleurs du Sud, sur le chemin d’une dimension qu’il recherchait en peinture ? (…)

Cette architecture, flanquée d’un hameau, était une combinaison d’équilibres, d’accidents et de parties inachevées. La façade avait subi les intempéries pendant des siècles. Cette construction dressée contre le vent était à l’image du défi que s’était imposé mon père ; et quand un peintre est obsédé par une vue ou par une idée, aucun vent, aucun froid ne peut l’arrêter.

Une fois gravie l’une des pentes en fer à cheval encaladées – qui rappelaient le rythme des touches grises maçonnées de sa peinture –, une fois passé devant la chapelle en suivant le parterre de galets, je franchissais la porte d’entrée pour me trouver au pied du vieil escalier en pierre. Il emmenait presque sans effort, parce que les marches en étaient excessivement usées, jusqu’aux pièces hautes et claires du premier étage, qui comprenaient l’atelier où j’entrais avec une attention soutenue pour faire face à la détermination, à l’indépendance et aux visions multiples qu’offraient ses peintures.

Elles étaient posées sans ordre, à même le sol, le long des murs, sans rien, ne serait-ce qu’un cadre, qui aurait permis d’avoir un recul sur ce qu’elles racontaient. Quelques-unes, prises au hasard, toutes couleurs dehors, étaient accrochées aux murs – comme le grand paysage de Sicile au ciel en aplat vert marocain qu’il avait continué à ouvrir à coups de truelle.

Ce tableau me projetait dans une accélération et un rythme de vie plus rapide – avec cette peinture, un autre monde s’ouvrait devant moi, totalement habité, autrement plus présent, autrement plus réel, pur et coloré.

Cette peinture m’interrogeait sur la course effrénée de mon père vers ce réel éclatant de vie. Ce tableau clamait l’espace brut, net, tranché, le choc de la présence, avec une profondeur qui nous précipitait vers les confins de la vie. (…)

Tous ces petits tableaux sur la cheminée de son atelier représentaient autant de respirations, de notes vives et fraîches prises rapidement sur le motif, dans la vitesse de la couleur et de ses impressions.

Parmi les tons de brun, les touches d’ocre, les pans de terre et quelques verts pâles ou vifs, étincelaient des pointes d’outremer, de jaune citron, de noir, des nuances de rose, d’orangé, des éclats de vermillon, d’émeraude et de violet.
Ces tableaux témoignaient des moments lumineux et riches de son quotidien, révélaient son attention au monde, sa finesse de perception.

Toutes ces petites peintures avaient un aplomb, un équilibre totalement assuré. Elles étaient la justesse captée, la réduction de son regard vaste et perçant.

Il n’y avait que les couleurs qui comptaient, le bonheur d’être en présence d’une vision claire, fraîche, pétillante. Quand vous n’avez pas connu votre père et qu’un tel corps de matières épaisses vous éblouit de sa présence, vous avez véritablement quelqu’un devant vous.

Dans la montée de l’escalier intérieur, pour mettre en relief la grandeur de cet espace, il avait cloué un immense tapa d’Océanie aux motifs géométriques en damier noir et blanc, aussi majestueux qu’une tapisserie ancienne. (…)

Pour apprivoiser ces pièces et y apporter un sentiment de sécurité, en réaction contre la violence du vent entêtant et si sonore qui pouvait à tout moment envahir la maison, il avait décidé que chacune aurait sa couleur distincte et forte. (…)

Au Castelet et nulle part ailleurs, malgré ses incessantes allées et venues et la conscience de plus en plus vive qu’il n’était que de passage, mon père avait pris le temps nécessaire à l’embellissement du lieu, en lui apportant son sens esthétique austère. (…)

Jusqu’à aujourd’hui, cette maison de Ménerbes conserve quelque chose de son esprit, une dimension à part – ce rien – qui ne cesse de vous mettre seul face à l’espace, dans une indépendance singulière vis-à-vis du monde où, avec le temps, l’absence de ce père se confond avec l’étendue du vide environnant, ce trop-plein d’espace qui effraie.

Dans ce paysage où le minéral prend toujours le pas sur le végétal, je comprends aujourd’hui que l’immense muraille que représente le Luberon ait été un mur de trop à un moment où son regard ne cessait de chercher un horizon dégagé, où il s’agaçait de ses propres limites – des limites de cet infini qu’il travaillait sans relâche à repousser –, avant d’être attiré, comme à chaque moment décisif de son existence, vers la mer et son horizon – cette présence éternelle où il avait puisé à nouveau de quoi dépasser les dimensions du monde et les siennes.

Tanger, janvier 2018

Nicolas de Staël (Saint-Pétersbourg, 1914 – Antibes, 1955)

1914 | 5 janvier. Naissance de Nicolas Vladimirovitch de Staël von Holstein à Saint-Pétersbourg.

1917 | Révolution russe. Le général Vladimir de Staël, père de Nicolas est mis à la retraite par le gouvernement provisoire.

1919 | La famille Staël, chassée par la révolution, quitte la Russie et se fixe en Pologne.

1922 | Nicolas de Staël perd ses parents et se retrouve seul, à 8 ans, avec ses deux sœurs. Les enfants sont recueillis par M. et Mme Fricero, une famille d’origine russe installée en Belgique qui accueille des enfants d’émigrés russes. Ceux-ci assureront leur éducation à Bruxelles.

1924-32 | Études secondaires à Braine-l’Alleud.

1933 | Entre à l’Académie des beaux-arts de Saint-Gilles-lez-Bruxelles et s’inscrit également à l’Académie royale des beaux-arts de Bruxelles. Voyage en Hollande et en France.

1934 | Voyage dans le Midi de la France et en Espagne. À Paris, découvre Cézanne, Matisse, Braque, Soutine…

1936 | Première exposition à la galerie Dietrich, à Bruxelles. Voyage au Maroc.

1937 | À Marrakech, rencontre Jeannine Guillou, artiste peintre, qui devient sa compagne.

1938 | Voyage en Italie puis retour et installation en France avec Jeannine Guillou.

1939 | En septembre, s’engage dans la Légion étrangère. Rencontre la galeriste Jeanne Bucher, Pierre Chareau et Pierre Courthion.

1940 | Démobilisé en septembre, Staël rejoint Jeannine à Nice en zone libre. Il rencontre les pionniers de l’art abstrait de la génération précédente : Magnelli, Sonia Delaunay, Arp…

1942 | Développement d’une œuvre abstraite personnelle.

1943 | Nicolas et Jeannine partent pour Paris, où Jeanne Bucher accueille chaleureusement la peinture de Staël.

1944 | Jeanne Bucher expose Staël aux côtés de Kandinsky et Domela. Après la Libération, les collectionneurs commencent à s’intéresser à l’œuvre de Staël. Rencontre Georges Braque et le poète Reverdy.

1945 | Exposition personnelle chez Jeanne Bucher. Rencontre Pierre Lecuire.

1946 | En février, mort de Jeannine Guillou. Staël entre à la galerie Louis Carré. Épouse Françoise Chapouton en mai.

1947 | Nicolas et Françoise s’installent dans un grand atelier à Paris, rue Gauguet dans le 14e arrondissement. Staël voit souvent Georges Braque qui habite le même quartier. Rencontre Théodore Schempp, marchand de tableaux américain, qui lui ouvrira peu à peu le marché américain.

1948 | Obtient la nationalité française. Exposition au couvent du Saulchoir en compagnie de Braque, Laurens, Lanskoy, H.G. Adam. Le marchand Jacques Dubourg s’intéresse à l’oeuvre de Staël. Expose à Montevideo (Uruguay).

1949 | Voyage aux Pays-Bas, il admire Frans Hals, Rembrandt… Pierre Lecuire entreprend le livre Voir Nicolas de Staël qui paraîtra en 1953. Rencontre l’historien Georges Duthuit et le philosophe Jean Grenier.

1950 | Le Musée national d’Art moderne achète et expose une grande Composition abstraite de 1949. Jacques Dubourg ouvre sa galerie au 126, Boulevard Haussmann à quelques peintres contemporains et organise une exposition des peintures de Staël.

1951 | Exposition chez Schempp à New York. Duthuit fait découvrir l’atelier de Staël à René Char. Début d’une amitié féconde entre le poète et le peintre. Ils conçoivent ensemble plusieurs projets de livres dont un, Poèmes de René Char – Bois de Nicolas de Staël, sera publié cette année-là. Exposition de dessins chez Dubourg. Fait la connaissance de Suzanne Tézenas qui lui ouvre son salon où se retrouvent philosophes, peintres, écrivains, poètes, musiciens : Cioran, Boulez, Messiaen, Michaux, Cingria…

1952 | Staël ressent le besoin d’accorder sa vision au monde réel. Il va peindre sur le motif à Mantes-la-Jolie, Fontenay, Chevreuse… Bernard Dorival lui demande de faire don des Toits au Musée national d’Art moderne qu’il dirige. Le peintre assiste au match de football France-Suède en nocturne au Parc des Princes. Expose au Salon de mai le Grand Parc des Princes. Projet d’exposition à New York chez Knoedler. Projet de ballet avec René Char, puis avec Pierre Lecuire, qui n’aboutira pas. Peint Les Indes galantes.

1953 | Voyage avec sa femme et Pierre Lecuire en Italie. Part pour New York pour l’accrochage de Knoedler. Passe le reste du temps dans les musées de Manhattan, à Philadelphie et dans les collections particulières. Visite la collection Barnes, dont les Grandes baigneuses de Cézanne le fascinent. L’exposition chez Knoedler remporte un très vif succès. Paul Rosenberg lui propose un contrat d’exclusivité. Passe l’été dans le midi de la France, à Lagnes. Peint des portraits, des paysages, des natures mortes, des fleurs. Voyage d’un mois en Italie et en Sicile. Au cours de ce voyage, il dessine beaucoup. De retour en France, il s’installe seul à Lagnes. Jeanne Mathieu devient son modèle. Commence à peindre des paysages de Sicile, tout en cherchant une maison dans le Midi. Il achète Le Castelet à Ménerbes. Rencontre Douglas Cooper, collectionneur anglais et historien d’art qui habite dans le Gard et compte dans sa collection des Léger, Juan Gris, Picasso, Braque.

1954 | Sa technique se modifie, Staël commence à peindre de manière plus fluide, voulant laisser toute la fraîcheur au geste de la main. Exposition chez Rosenberg à New York, qui remporte un grand succès. Exposition chez Dubourg. Pendant l’été, travaille à Paris. À l’automne, il s’installe seul à Antibes, dans la maison Ardouin. Il travaille tout l’hiver, peint la mer, le port, les ateliers, des natures mortes, des nus.

1955 | Staël prépare une nouvelle exposition chez Dubourg pour le mois de juin, une autre à la galerie Tooth, en Angleterre et une au musée d’Antibes pour l’été. Il conçoit également d’autres projets de livres. Il travaille énormément, peint plusieurs toiles à la fois – des ateliers, des natures mortes. Il assiste à Paris à deux concerts consacrés à Schönberg et à Webern, qui inspireront sa dernière grande toile, Le Concert. Nicolas de Staël se suicide le 16 mars à Antibes.

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