Un désir d’archéologie à Carré d’art – Nîmes

Jusqu’au 4 novembre 2018, Carré d’art propose « Un désir d’archéologie », une passionnante project room qui fait un écho perspicace et approprié à l’ouverture prochaine du Musée de la Romanité.

Dans son texte d’introduction, Jean-Marc Prévost, directeur de Carré d’art et commissaire de l’exposition, précise ses intentions :

« Un désir d’archéologie » regroupe quatre artistes – Baris Dogrusöz, Asier Mendizabal, Thu Van Tran et Clemens Von Wedemeyer – réalisant des œuvres sur le thème de l’archéologie au sens large. De nombreux artistes contemporains développent un travail autour de recherches liées aux archives, à la mémoire pour questionner ce qui relève de la vérité historique. Si l’archéologie est liée traditionnellement à la découverte d’objets de différentes natures (sculptures, vestiges architecturaux…), qu’en est-il aujourd’hui d’une archéologie des images ?
Les artistes présentés utilisent différents médiums, sculptures, installations, photographies ou vidéos qui nous permettent de cerner ce désir d’un regard vers le passé pour comprendre notre futur.

L’exposition occupe les quatre petites salles au même niveau que « Des archipels », nouvelle présentation des collections du musée.
L’accrochage d’« Un désir d’archéologie » est particulièrement réussi. Avec sobriété et efficacité, il utilise parfaitement les possibilités du nouveau dispositif d’éclairage installé à l’occasion des récents travaux à Carré d’art.
Chaque artiste dispose de son propre espace. Le parcours alterne habilement les salles d’exposition et les espaces de projection. Ces derniers ont été conçus avec soin. Ils valorisent idéalement les œuvres projetées et offrent un excellent confort aux visiteurs, ce qui n’est pas si fréquent.

Le choix des œuvres sélectionnées et la pertinence de leur mise en espace permettent aux visiteurs d’« Un désir d’archéologie » de partager les réflexions de ces quatre artistes et d’adhérer sans difficulté au projet de son commissaire :

Ces artistes proposent une réflexion sur la nécessité d’entreprendre un travail d’archéologie. Une archéologie qui bien loin des seuls objets matériels a pour corpus des images, des archives, des gestes ou des récits. Porter un regard sur le passé est souvent synonyme de construction de narrations qui deviennent tout particulièrement visibles dans la conception de parcours muséographiques laissant croire à une possible vérité historique. L’intérêt qu’ils portent s’inscrit dans une démarche critique motivée par le désir d’éclairer le présent. Les œuvres exposées évoquent aussi bien l’esthétique des ruines, les enjeux de la représentation que les conflits actuels au Moyen-Orient ou la relecture des discours colonialistes.

Avec finesse et subtilité, Jean-Marc Prévost a ponctué le nouvel accrochage des collections de plusieurs échos à l’exposition « Un désir d’archéologie » autour de l’idée de traces, de ruine ou de fragilité avec les œuvres de Giuseppe Penone (« Anatomia II »), Gabriel Orozco (« Arm », « Hand Pot » et « One) ou Jean-Luc Moulène (« Vanité »), Danh Vo (« We the People ») et les deux photographies de Christian Milovanoff dont on se sait pas à quelle exposition elles appartiennent.

À ne pas manquer.

« Un désir d’archéologie » s’inscrit dans la thématique « Grand Arles Express » des Rencontres d’Arles 2018.

À lire, ci-dessous, un compte rendu de visite enrichi des commentaires de Jean-Marc Prévost, enregistrés lors de la présentation de presse.

En savoir plus :
Sur le site de Carré d’art
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Sur les sites de Baris Dogrusöz, Asier Mendizabal, Thu Van Tran et Clemens Von Wedemeyer

« Un désir d’archéologie » : Regards sur l’exposition

Thu Van Tran, « Les Pieds de la République » et « Notre Mélancolie »

Thu Van Tran, Notre Mélancolie, 2017 - Un désir d’archéologie à Carré d'art - Nîmes
Thu Van Tran, Notre Mélancolie, 2017 – Un désir d’archéologie à Carré d’art – Nîmes

La première salle du parcours est consacrée à deux œuvres de Thu Van Tran.

Née en 1979 à Ho Chi Minh ville au Vietnam, elle vit et travaille à Paris. Diplômée de l’École Nationale Supérieure des Beaux-Arts de Paris, en 2004 (ateliers de Bernard Piffaretti et Jean-Marc Bustamante), ses œuvres sont entrées dans plusieurs collections publiques (MNAM, Mac Val, Frac Midi-Pyrénées et Frac Île de France). En 2017, elle était exposée à la Biennale de Venise, à la New York Frieze, à la Fiac et dans deux expositions collectives au Centre Pompidou Metz et au Moderna Museet de Stockholm.
Thu Van Tran fait partie des quatre artistes nommés pour le Prix Marcel Duchamp 2018.

« Les Pieds de la République » (2017) est une série de photographies et de moulages présentés en 2017 dans l’exposition « The Mountains are like the bones of the earth. Water is its blood » à la galerie Meessen De Clercq de Bruxelles.

« Un désir d’archéologie » présente huit tirages de cette série, dans un accrochage impeccable et très bien éclairé.
À propos de ce projet, Thu Van Tran écrit sur son site :

« L’occupation française au Vietnam aura pris des formes de célébration bien diverse et grandiloquente, tantôt barbare, tantôt ridicule. Dédié à la ville de Paris, un “monument à la gloire de l’expansion coloniale française” achevé en 1920 trônera devant le Palais des colonies à la suite de l’exposition coloniale de 1931.

Thu Van Tran, Les Pieds de la République, 2017. Tirage sur papier Baryté, 61,7 x 41,7 cm Courtesy de l’artiste et Meessen De Clercq, Bruxelles © T. Van Tran. Un désir d’archéologie à Carré d’art – Nîmes
Thu Van Tran, Les Pieds de la République, 2017. Tirage sur papier Baryté, 61,7 x 41,7 cm Courtesy de l’artiste et Meessen De Clercq, Bruxelles © T. Van Tran. Un désir d’archéologie à Carré d’art – Nîmes

Il sera déplacé dans le Jardin Tropical de Paris (Nogent-sur-Marne) beaucoup plus tard au milieu des vestiges des pavillons folklores où natifs des pays occupés devaient s’exhiber. Toujours aujourd’hui dans ce jardin tropical, le même monument fragmenté s’exhibe, tout en se cachant du regard, puisqu’il est maintenant une ruine rappelant le déclin de cet empire colonial : la patte du glorieux coq est manquante, des champignons rupestres dévorent les visages de la république, le gris de la pierre se colore de mousses…

Thu Van Tran, Les Pieds de la République, 2017. Tirage sur papier Baryté, 61,7 x 41,7 cm Courtesy de l’artiste et Meessen De Clercq, Bruxelles © T. Van Tran. Un désir d’archéologie à Carré d’art – Nîmes
Thu Van Tran, Les Pieds de la République, 2017. Tirage sur papier Baryté, 61,7 x 41,7 cm Courtesy de l’artiste et Meessen De Clercq, Bruxelles © T. Van Tran. Un désir d’archéologie à Carré d’art – Nîmes

Ici ce qu’il m’importe de mouler ce sont les pieds de la république, mais aussi des fragments des corps des indigènes. De restituer le monument fragmenté, avec lyrisme et blancheur alors que les photographies grises rendront compte de la dimension du vestige, un regard subjectif se porte et glisse à la surface de la pierre. La queue du coq n’a plus de panache, il lui manque une patte, les champignons rupestres ont gagné le visage de la république, et le vert de la mousse contamine petit à petit le gris de la pierre ».

« Notre Mélancolie » (2017) est une installation présentée par Meessen De Clercq à la Fiac 2017.
À Carré d’art, elle occupe le centre de la salle d’exposition.


Thu Van Tran présente ainsi son projet :

« La bibliothèque rassemble les moules en plâtre de dix-neuf lettres et deux ponctuations qui ont permis de matérialiser en terre un poème en quatre vers de Fernando Pessoa. Ce poème tiré du recueil “Autres poèmes” évoque l’impossibilité à appartenir à une terre, le sentiment d’un exil politique et mélancolique. Une soustraction de l’homme à la réalité. Pessoa signe alors d’un hétéronyme, Alberto Caeiro, un auteur fictif.

Les moules se présentent comme la possibilité pour ces vers d’exister, et de toute poésie à exister. La parole ici est montrée dans ce qui la contient. Dans l’écrin fragile, du moule, que j’ai tenté de préserver, car le plâtre s’est minéralisé, devenu friable, il s’est brisé, fossilisé, les prothèses en cire viennent supporter cette possibilité de la langue à naitre et à s’émanciper par sa propre apparition. Ces moules sont à la fois la prolifération possible du mot tout en nous alarmant sur son absence ou sa disparition possible. Devenus fossiles de lettres, ils sont une généalogie sculpturale de la parole. Parole qui a manqué et manque encore à l’identité exilée ».

Baris Dogrusöz, « Europos Dura Project – A relational excavation »

Baris Dogrusöz, Europos Dura Project – A relational excavation, 2017 - Un désir d’archéologie à Carré d'art - Nîmes
Baris Dogrusöz, Europos Dura Project – A relational excavation, 2017 – Un désir d’archéologie à Carré d’art – Nîmes

Né en 1978 à Istanbul, Baris Dogrusöz vit et travaille à Beyrouth. Diplômé en 2003 de la HEAR (Haute École des Arts du Rhin – École Supérieure des Beaux-Arts Le Quai). Le travail de Doğrusöz’s a été présenté à la Biennale de Sharjah 2017.

L’installation « Europos Dura Project – A relational excavation » (2017) a bénéficié du soutien de l’association turque SAHA. Elle a été présentée dans le cadre de l’exposition « Recouvrir, ensabler, copier, traduire, restituer » à la Fondation Kadist à Paris, au printemps 2017.

Baris Dogrusöz, Europos Dura Project – A relational excavation, 2017 - Un désir d’archéologie à Carré d'art - Nîmes
Baris Dogrusöz, Europos Dura Project – A relational excavation, 2017 – Un désir d’archéologie à Carré d’art – Nîmes

La présentation de cette installation à Carré d’art reprend le dispositif présenté par Kadist. Les deux vidéoprojecteurs synchronisés et les deux écrans suspendus, l’un en mode « portait », l’autre en « paysage » construisent un récit captivant, à la fois poétique et politique, dans lequel Baris Dogrusöz nous invite à réfléchir à l’histoire de « cité cosmopolite située dans l’espace actuel de la Syrie. À partir du IIIe siècle av. J.-C. et pendant plus de 500 ans, la diversité religieuse, linguistique et culturelle caractérisa la vie de la cité. Assiégée par les Perses puis abandonnée, elle resta ensuite en partie ensevelie sous le sable du désert puis redécouverte au début du siècle dernier ».

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Avec un montage précis et inventif qui mêle habilement vue aérienne, cartes, documents d’archives, « La vidéo de Baris Dogruöz propose une d’étude du site archéologique de la citadelle d’Europos Doura en Syrie et de son ensevelissement comme stratégie de résistance. Tandis que les crises internationales actuelles perpétuent des conflits d’intérêts et soulignent la relation entre art et pouvoir, les modèles de gouvernance se lisent à travers la question de l’héritage culturel ». (Texte extrait du communiqué de presse de la fondation Kadist.

Asier Mendizabal, « Geodesia y antropometria » et « Stilfragen »

Asier Mendizabal - Un désir d’archéologie à Carré d'art - Nîmes
Asier Mendizabal – Un désir d’archéologie à Carré d’art – Nîmes

Né en 1973 à Ordizia, Espagne (Pays basque), Asier Mendizabal vit et travaille à Bilbao. Son travail a été l’occasion de nombreuses expositions personnelles, notamment au Museo Nacional Centro de Arte Reina Sofía (Madrid) et au MACBA (Barcelone). Il a également participé à de nombreuses expositions collectives internationales, comme à la 31ème Biennale de San Paulo (Brésil), à la 54ème Biennale de Venise, à la Fundació Tapies (Barcelone), au Museu Serralves (Porto), au musée Guggenheim (Bilbao) ou encore au CAPC de Bordeaux.

Les pièces présentées dans « Un désir d’archéologie » appartiennent à deux séries : « Geodesia y antropometria », un ensemble de collages et « Stilfragen », une série de moulage en béton.

Asier Mendizabal - Un désir d’archéologie à Carré d'art - Nîmes
Asier Mendizabal – Un désir d’archéologie à Carré d’art – Nîmes

Asier Mendizabal y questionne les relations entre forme, discours et idéologie à partir de la collection archéologique et ethnographique du musée d’art précolombien de Quito constituée pendant la période post-coloniale. Sur le site du musée, le texte suivant résume ainsi les intentions de l’artiste :

« “Problemas de estilo y vasijas de barro” est une étude d’Asier Mendizabal sur les origines des collections archéologiques et ethnographiques du XIXe siècle. Avec une série d’œuvres en verre et en papier, ainsi que des sculptures en béton, l’exposition réunit des matériaux, des images et des histoires de territoires lointains, pour interroger la légitimité des formes de représentation et de classification – des représentations qui façonnent notre perception de la culture précolombienne.

Prenant comme point de départ une réflexion historique sur l’œuvre de Paul Rivet et sa participation à la Deuxième Mission Géodésique Française en Équateur, au début du XXe siècle, Mendizabal crée une exposition dans laquelle la comparaison, la classification et la superposition de perspectives culturelles et scientifiques proposent une vision complexe sur l’histoire et le présent. Les œuvres explorent comment l’histoire de l’art, l’archéologie, l’anthropologie et l’ethnographie cataloguent les objets (et les personnes) selon leur morphologie, leur âge et leur fonctionnalité, suivant les visions du monde dominantes à l’époque ».

Dans la série « Geodesia y antropometria », Asier Mendizabal réutilise les images, trouvées dans les publications de Paul Rivet.
Les vases y sont rassemblés en raison de leurs ressemblances formelles plutôt que de leur origine ou de leur datation. Les objets, photographiés sur un fond blanc, sont disposés de façon arbitraire pour optimiser la gestion de la surface d’impression.
En superposant une nouvelle découpe en papier ou en verre, Mendizabal modifie subtilement les contours des vases qui y sont représentés. Suggérant ainsi de nouvelles formes, il ne cherche pas seulement à remettre en question la forme et les paramètres qui classifiaient ces objets au XIXe et XXe siècle, mais aussi les constructions qui opèrent actuellement. L’artiste interroge également le musée et l’exposition sur les multiples regards et perspectives possibles dans le fait de montrer et de valoriser les objets archéologiques aujourd’hui.

Ces œuvres sur papier sont accompagnées de sculptures d’une série intitulée « Stilfragen ». Ces petites pièces en béton ressemblent à des têtes, à des vases ou à des récipients indéfinis. Mendizabal a imprimé sur leur surface des traces de vannerie. La plupart sont « mutilées » par une découpe à la disqueuse. Là encore, l’artiste interroge le récit historique occidental des technologies qui a valorisé les gestes associés à l’expression de l’individu (sculpture, coupe, moulage…) au détriment des objets construits avec des techniques comme la vannerie qui semble plutôt liées à un acte social et à un savoir collectif.

Clemens Von Wedemeyer, « The Begining – Living Figures Diying »

Clemens Von Wedemeyer, The Beginning
Clemens Von Wedemeyer, The Beginning

Né en 1974 à Göttingen, Allemagne, Clemens Von Wedemeyer vit et travaille à Berlin. Il a étudié la photographie et les médias à la Fachhochschule Bielefeld et à l’Académie des Beaux-Arts de Leipzig où il enseigne aujourd’hui.
Clemens von Wedemeyer a participé à la première Biennale de Moscou (2005), à la Biennale de Berlin (2006), et à la dOCUMENTA 13, en 2012. Des expositions personnelles lui ont été consacrées au MoMA PS1, à New York, à ARGOS Centre for Art and Media, à Bruxelles, au Barbican Art Centre de Londres, au Frankfurter Kunstverein, au Museum of Contemporary Art, à Chicago et à la Hamburger Kunsthalle.

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« The Begining – Living Figures Diying » (2013) est constituée de cinq écrans disposés en ligne. Dans un montage étrange et captivant, Wedemeyer construit une narration troublante à partir de scènes empruntées à l’histoire du cinéma.
« The Begining – Living Figures Diying » retrace la manière dont le cinéma a mis en scène la création de figures humaines et de leur diabolisation. L’installation vidéo est aussi un catalogue des artifices, trucages parfois grossiers, accessoires, maquettes et effets spectaculaires avec lesquels le cinéma a fabriqué des « fantasmes de l’étranger et de l’Autre menaçant »…

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